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VERS L’ORIENT

Durant l’année 1842, Nerval se remet difficilement de la crise nerveuse qui l’a tenu enfermé dans la maison de santé du docteur Esprit Blanche jusqu’en novembre 1841. Plus encore que des séquelles de la maladie, il souffre de l’isolement dans lequel elle l’a plongé et du jugement de ses confrères sur sa prétendue folie, à commencer bien sûr par l’article cruel de Jules Janin. Partir en Orient répond à plusieurs objectifs : ainsi qu’il le dit à son père, il s’agit de donner la preuve aux plus sceptiques que la santé revenue lui permet d’affronter un voyage, si éprouvant soit-il, qui lui permettra de refaire le plein d’« impressions de voyage » matière à de nouvelles publications journalistiques. Mais plus secrètement Nerval obéit à l’aimantation qui lui a fait répondre, en pleine crise nerveuse, à son ami Paul Chenavard qui lui demandait : « Où allez-vous ? » : « Vers l’Orient », à la rencontre d’Adoniram et Balkis dont l’histoire couronnera le Voyage en Orient.

 

L’ITINÉRAIRE DE PARIS VERS L’ORIENT : MARSEILLE ET TRIESTE

L’œuvre littéraire et la correspondance proposent deux perspectives très différentes du trajet de Nerval vers l’Orient.

Dans l’Introduction au Voyage en Orient, au fil de l’élaboration littéraire, Nerval a choisi de lier son voyage en Orient de 1843 et son séjour à Vienne, qui s’est achevé en février 1840. Dans Les Amours de Vienne, publiées le 7 mars 1841 dans la Revue de Paris, la chronique des aventures sentimentales viennoises, présentée comme un journal tenu au jour le jour, s’achève à la date du 1er janvier 1840 par la visite rendue par le narrateur à la « dame brune » (comprenons Marie Pleyel). À partir de février 1849, dans le feuilleton intitulé Al-Kahira. Souvenirs d’Orient publié dans La Silhouette, Nerval reprend le texte des Amours de Vienne publié huit ans plus tôt, mais il prolonge le récit en introduisant dans le pseudo-journal les dates du 11 (visite au chef de la police viennoise Sedlinski) et du 18 janvier (suite de la séduction de la « dame brune » et rivalité avec ses soupirants aristocrates). Ces deux séquences narratives, qui constitueront les chapitres IX et X de l’Introduction au Voyage en Orient, sont suivies par une ellipse narrative, un de ces silences dont Nerval a le secret, puisqu’au chapitre XI le narrateur, que nous avons quitté à Vienne, se trouve maintenant en fuite au large de Trieste, à bord d’un navire qui l’emporte au long de l’Adriatique vers les îles grecques de Cythère et Syra, puis vers l’Égypte.

Plus conforme à la réalité, la correspondance montre que Nerval a quitté Paris le 25 décembre 1842. Le 1er janvier 1843 il est à Marseille, où il s’embarque sur le navire de l’État Le Mentor. Le 8, il est à Malte, le 11 à Syra, où il embarque sur Le Minos qui abordera à Alexandrie le 15.

 

LE COMPAGNON DE VOYAGE, JOSEPH DE FONFRÈDE

Nerval ne part pas seul en Orient. Il a pour compagnon de voyage Joseph de Fonfrède, sur lequel on ne savait jusqu’à présent à peu près rien, mais que nos recherches nous ont permis de mieux connaître.

Déclaré comme « enfant naturel » à l’état civil, sous ses seuls prénoms de Marie Joseph, Joseph de Fonfrède est né le 14 avril 1811 au Puy-en-Velay (Haute-Loire). La famille de Fonfreyde, ou Fonfrède, possédait depuis 1782 le château de Durianne, près du Puy, et aussi, cinquante kilomètres plus au sud, le manoir de Fonfrède, commune de Chastanier, en Lozère.

En 1836, tournant définitivement le dos à ses origines auvergnates, Marie Joseph de Fonfrède vend le château de Durianne et s’installe à Paris, 8, rue de la Chaussée d’Antin, quartier des affaires où Balzac a situé la demeure du banquier Nucingen. Et c’est bien dans la spéculation financière que s’engage Fonfrède. Dans une lettre adressée sans doute en 1842 à un correspondant non identifié, Nerval mentionne le manoir de Lozère que Joseph ne vendra qu’en 1854 : « Voici provisoirement les noms de mon futur camarade de voyage, Joseph Fonfrède. Il est ici propriétaire d’un tiers du cautionnement du Corsaire mais a revendu sa part de propriété du journal. Sa principale propriété foncière est près de Mende dept. de la Lozère et porte son nom de famille. » Nerval dit vrai : Joseph a en effet investi pour 30 actions dans le capital du Corsaire qui vient de se constituer en société au capital de 240 000 francs. L’acte de formation d’une société pour l’exploitation du journal Le Corsaire en nom collectif est approuvé en assemblée générale le 7 novembre 1838. Marie Joseph de Fonfride (ainsi orthographié) est mentionné comme propriétaire, demeurant à Paris, 8 rue de la Chaussée d’Antin et désigné comme directeur : « Mr de Fonfride est le directeur de l’entreprise ; il a l’entière administration et gestion ; il est chargé de tout le matériel, et de toutes les recettes et dépenses ; il règle avec tous créanciers, débiteurs et collaborateurs ; il fait et pour tous marchés choix de tous employés et caissiers, les remercie et en prend d’autres ainsi qu’il avise ». Cinq jours plus tard cependant, le 12 novembre, une nouvelle assemblée générale entérine sa démission de ces fonctions : « Mr de Fonfride renonce aux attributions que lui réservait l’article 7. L’un des rédacteurs en chef nommé chaque semestre à la majorité des voix administrera le journal de concert avec le gérant signataire. » La raison sociale demeure cependant Fonfride Balmossière & Cie. La société en commandite du Corsaire dut être houleuse, voire ingérable, car deux ans plus tard, le 26 septembre 1840, quatre actionnaires, Louis Viennot, Joseph de Fonfride, Louis Reybaud et Paul de Musset déclarent cesser de prendre part à l’entreprise en qualité d’associés, décision entérinée en assemblée générale le 3 octobre suivant. Nerval est donc bien informé quand il écrit dans la lettre mentionnée plus haut que son futur compagnon de voyage est « propriétaire d’un tiers du cautionnement du Corsaire mais a revendu sa part de propriété du journal »

Fonfrède ou Fonfride ? On aura noté, d’une part que la fonction dévolue à Joseph est administrative et non rédactionnelle, et d’autre part que son patronyme est Fonfride et non Fonfrède. Il semble que Joseph de Fonfrède ait bien été connu sous ce dernier nom, mais qu’il en ait volontairement modifié l’orthographe. En effet, la Gazette des Tribunaux qui avait annoncé le 21 novembre 1838 la création de la société du Corsaire sous la raison sociale « Joseph de Fonfrède Balmossière », publie le lendemain un rectificatif : il faut lire Joseph de Fonfride et non de Fonfrède. On l’a vu, dans l’annonce insérée le 30 novembre, La Presse emploie encore le nom de Fonfrède, mais après cette date, nous le verrons, tous les actes, y compris les plus officiels, porteront la signature de Joseph (ou Marie Joseph) de Fonfride. Il est probable que Joseph a ainsi manifesté sa rupture avec sa famille d’origine, mais aussi son désir de ne pas être confondu avec une autre famille homonyme, d’origine bordelaise celle-là, les Boyer-Fonfrède, dont l’un de ses membres, Henri de Fonfrède, était fort connu dans le monde de la presse.

Curieusement, il semble que le nom de son compagnon de voyage ait suscité chez Nerval les mêmes interrogations étymologiques quasiment obsessionnelles que son propre nom de Labrunie manifestées sur sa Généalogie. Le 14 mars 1844 en effet, il écrit à Fonfrède : « Mon cher Fonfride, Je vous écris toujours fonfriede par habitude du mot allemand Friede qui veut dire la “paix”, ou si vous voulez Freude qui veut dire la “joie”, l’orthographe de cette syllabe me préoccupera jusqu’à la fin de mes jours, j’en ai peur, et je doute de pouvoir jamais écrire fonfri-de sans e, à moins d’y faire grande attention, comme en ce moment. Appeler quelqu’un von-Friede en allemand ou hollandais voudrait dire “de la paix”. Nous avons des princes de la paix en Espagne, il a donc pu y en avoir en Flandre ou en Allemagne. Et vous répudieriez une pareille supposition d’origine ? Vous voyez en tout cas qu’elle n’a rien de blessant. »

Comment Nerval a-t-il fait la connaissance de Fonfrède ? Peut-être au journal Le Corsaire, ou tout simplement par voisinage : Joseph habite 25, Place Breda, Nerval et Gautier tout près de là, 14, rue Navarin (voir le plan ci-contre), et sans doute le goût de l’Orient les aura rapprochés. Visiblement mieux pourvu financièrement que son compagnon, Fonfrède a fait de minutieux préparatifs de voyage, emportant avec lui notamment un daguerréotype que Nerval juge bien encombrant.

Le 1er janvier 1843, tous deux embarquent à Marseille sur Le Mentor à destination de Syra, puis de là sur Le Minos à destination d’Alexandrie où ils abordent le 15 janvier. Dix jours plus tard, et ils sont au Caire, pour un séjour de trois mois. Les mésaventures de la quête d’une maison d’habitation et de l’achat de l’esclave javanaise sont bien connues par le récit qu’en a fait Nerval dans les Scènes de la vie Orientale. Les Femmes du Caire. En revanche, Nerval réserve à sa correspondance avec son père et avec Gautier le récit de visites plus protocolaires, chez l’ingénieur français Linant de Bellefonds notamment, chez qui Fonfride laisse sa carte, comme le feront aussi Ampère, Flaubert et Maxime Du Camp. Tous deux quittent Le Caire début mai pour Damiette, s’embarquent sur la Santa-Barbara à destination de Jaffa où ils arrivent le 14. Il semble que Fonfrède ait quitté son compagnon en juin pour rentrer en France, tandis que Nerval se dirige vers Constantinople, où il va séjourner chez Camille Rogier, l’ancien compagnon du Doyenné.

Ce premier voyage a déterminé chez Fonfrède une véritable vocation de voyageur et d’amateur d’antiquités du Moyen-Orient. Dès avril 1844 on le trouve inscrit à titre de « voyageur en Orient » sur la liste des membres titulaires de la Société de l’Orient. Une lettre que lui adresse Nerval le 14 mars 1844 montre qu’il est reparti pour la Sicile et projette d’autres voyages, en Grèce et en Perse.

La réalité d’un ou plusieurs voyages de Fonfrède au Moyen-Orient est vérifiée par les pièces archéologiques qu’il en rapporta et dont il fit don à la Bibliothèque nationale et au Musée du Louvre. En 1850, il est le donateur à la Bibliothèque nationale de trois cylindres assyro-babyloniens répertoriés en 1858 au Catalogue général et raisonné des camées et pierres gravées de la Bibliothèque impériale. Il est probable que Joseph a montré ses précieuses découvertes à Nerval avant d’en faire don, et d’après les descriptions qui en sont faites au catalogue, ces objets avaient de quoi faire rêver le poète passionné des cultes orientaux, tels ce : « Roi armé de la harpe et tenant de l’autre main un groupe de clous disposés en rayons, avec un ennemi renversé à ses pieds, en présence de Bélus, debout, des flancs duquel sortent deux fleuves », ou ce : « Groupe de deux divinités barbues (avec cornes, croissant et disque sur la tête), dont l’une, accompagnée d’une panthère, saisit l’autre par sa coiffure et la tient renversée à ses pieds ». Autant de divinités du panthéon oriental déchues par le triomphe de Jéhovah, invoquées dans le sonnet Antéros : « C’est mon aïeul Bélus… »

En 1852, Joseph de Fonfrède fait don, au Louvre cette fois, de quatre statues babyloniennes provenant de Hillah. Parmi elles, une Vénus, ainsi décrite au Catalogue des Bronzes antiques de Longpérier de 1868 : « Vénus debout, la partie inférieure de son corps est enveloppée d’une draperie ; une double chaînette se croise sur sa poitrine ; ses poignets sont ornés de bracelets ; de sa main droite, la déesse tient une longue mèche de ses cheveux. La main gauche ramenée vers la poitrine, tenait un miroir (?) qui est brisé. Cette figure, d’un style extrêmement barbare, est la dernière expression d’un type fréquemment reproduit en Orient. On a découvert en Syrie, et particulièrement à Beyrouth, un certain nombre de figures de bronze, représentant Vénus et appartenant à toutes les époques de l’art ». La figure mythique ainsi décrite dut faire écho dans la rêverie de Nerval aux trois Vénus antiques auxquelles il avait consacré son troisième article sur l’île de Cythère : « La première [Vénus], apportée par les habitants de la ville d’Ascalon en Syrie, divinité sévère au symbole complexe, au sexe douteux, avait tous les caractères des images primitives surchargées d’attributs et d’hiéroglyphes, telles que la Diane d’Ephèse ou la Cybèle de Phrygie » écrit-il dans son article intitulé Souvenirs de l’Archipel. Cérigo. Archéologie. Ruines de Cythère. Les trois Vénus, publié dans L’Artiste le 1er juin 1845.

(Pour en savoir plus sur la suite de la destinée surprenante de Joseph de Fonfrède, aller sur la page que nous lui avons consacrée)

 

ESCALES DANS L'ARCHIPEL GREC, CYTHÈRE, SYRA >>>

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1843, LE VOYAGE EN ORIENT

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