item3

18 septembre 1838 – À M. B *******, premier article publié dans Le Messager des chambres, sous forme de lettre adressée au directeur dujournalAchille Brindeau. Cet article ne fut jamais repris en volume par Nerval. Il fut partiellement publié en 1867 par Michel Lévy au t. III des Ouvres .Complètes, dans Lorely, comme introduction au chapitre intitulé Sensations d’un voyageur enthousiaste, I – Du Rhin au Mein, p. 438-442.

Parti en Allemagne du nord fin août 1838 en vue préparer son drame de Léo Burckart en collaboration avec Dumas qu'il doit retrouver sur place, Nerval adresse au journal Le Messager, dont il est depuis peu le collaborateur, quatre articles d'impressions de voyage. Dans ce premier article, adressé de Baden où il va séjourner une dizaine de jours, Nerval évoque d'abord avec brio la tâche de chroniqueur quotidien dans un journal parisien qu'il ne peut plus, provisoirement, assurer, puis ce nouveau genre de l'impression de voyage auquel il va s'essayer en «fantaisiste», à la suite de modèles prestigieux, Sterne, Hoffmann, Heine et ... Dumas.

Voir la notice LE VOYAGE EN ALLEMAGNE DE 1838

******

 

À M. B*******

 

Baden-Baden, 1er septembre. (*)

Vous me demandez si je pourrais bien vous adresser ici les feuilletons que j’ai l’habitude d’écrire à Paris et sur Paris. En vérité, je puis vous répondre comme Figaro à son maître : Monseigneur, votre esprit se rit du mien !… C’est-à-dire, que je vous ferais d’ici, si je voulais, tous les huit jours, votre feuilleton des huit jours suivans ; politique, beaux-arts, théâtre, musique, littérature, enfin tout ce qui concerne mon état (puisque la société des gens de lettres veut que nous ayons un état). Pourquoi, par exemple, ne m’avez-vous pas demandé la semaine dernière s’il vous naîtrait à Paris un prince ou une princesse. Je vous aurais répondu courrier par courrier : « J’aimerais mieux que ce fût une princesse ; mais ce sera un prince. On l’appellera le comte de Paris, et pour première redevance, sa comté la ville de Paris, je veux dire le conseil municipal, lui décernera une épée d’honneur, distinction qu’il a conquise en s’élançant bravement dans la vie. Beaucoup gloseront sur cette naissance. Le parti de la cour appellera le prince l’enfant de la Providence, et le parti parlementaire (vous voyez si je suis au courant) réimprimera malignement la chanson des Deux Cousins de M. Béranger. » Voilà ce que je vous aurais appris d’avance, et j’aurais même cité tous les mots mémorables qui devaient être dits à cette occasion. Vous voyez bien que vous avez eu tort de ne me point charger d’une chronique politique.

Et que ne m’avez-vous questionné par exemple, sur les nouvelles musicales ? je savais tout ; je vous aurais dit la rentrée et le triomphe des deux sœurs Elssler, ces deux ailes de l’Opéra ; je vous aurais dit que Duprez n’a jamais été plus beau qu’hier dans Guido et qu’il a mis l’âme de son père dans sa voix, comme le vieux Crespel d’Hoffmann avait mis l’âme de sa mère dans le violon de Crémone ; et quoi encore ? que Benvenuto est à l’étude ; que M. de Candia fait tous les jours des progrès dans l’art dramatique ; que Mlle de Rieux monte à cheval, que M. L… a fait le portrait de Mlle…, et que Mlle ne lui a pas demandé le sien.

Pourquoi vous être privé de savoir mon opinion sur vos pièces nouvelles ? Vous m’auriez dit par exemple : « Connaissez-vous Les Trois Dimanches, joués au Palais-Royal ? J’aurais répondu : Oui, je connais Paris et Londres, du théâtre des Nouveautés. — Connaissez-vous Henry Hamelin, ou la découverte du n° 400 ? — Sans doute ; je connais Une Monomanie, Être aimé et mourir, Sans nom, etc. — Que pensez-vous de La Figurante, de l’Opéra-Comique ? — Je pense que Judith est une fort jolie nouvelle de M. Scribe. J’ai dit aussi dans quelque feuilleton que c’était un fort agréable vaudeville de M. Bayard ; en outre, je connais l’esprit de M. Dupin, les nocturnes de M. Clapisson et les pantalons collans de M. Moreau-Sainti. Vous voyez donc bien que j’étais en état de rendre compte de La Figurante. — Et les chiens du Mont-Saint-Bernard ? — Je les ai vus passer quand ils se rendaient aux répétitions ; mais j’affirme qu’ils ne pourraient hurler plus haut que les autres acteurs de l’Ambigu. — Et les Bayadères ? — Les Bayadères ? c’est moi qui les ai pour ainsi dire inventées ; malheureusement on n’en parle déjà plus. 

Il est donc clair que j’en sais autant que vous ; et quant aux canards les plus variés qui continuent à orner vos colonnes, je les connais ; je les ai vu passer ; j’en ai même accommodé plusieurs. Quelques-uns venaient de Hongrie ; d’autres remontaient le Rhin à tire d’ailes ; les plus fatigués revenaient d’Amérique par la Russie, ayant fait le tour du monde, depuis un an que nous ne les avons vus. Je vous dirais bien ceux que vous aurez la semaine prochaine, mais ce serait gâter le métier.

Vous reconnaissez donc bien qu’il vaut mieux que je vous parle de tout ce qui n’est pas Paris ; car Paris est partout excepté là où sont ses maisons, et ses rues, et ses journaux. Le feuilleton est sédentaire ; mais le feuilletoniste se livre à la locomotion la plus éperdue. Les initiales mêmes qu’on lit encore au bas des comptes rendus réguliers, ne font souvent que jouer le rôle de ces poupées que les écoliers débauchés coiffent de leur foulard et emmaillotent de leurs draps, pour tromper l’œil d’un surveillant sévère ; chaque critique a son jeune homme, son agrégé, son aide soit pour le suppléer entièrement ou bien pour dépêcher le plus rude de la besogne. Quel n’a pas été mon étonnement en prenant une glace avec l’un d’entre eux, sous les colonnes du café de Chabert, de voir arriver le journal de ce feuilletoniste peu délicat, orné de son article hebdomadaire rédigé dans son style, et dûment paraphé de ses deux majuscules, qu’il mériterait d’avoir sur l’épaule s’il y avait une justice en littérature ! Voilà des crimes. Moi, je n’appartiens plus, pour l’instant, à la critique régulière ; je ne suis pas même obligé de parler du couronnement de Milan, et pourtant j’en sais déjà les premières nouvelles, mais le couronnement de Victoria a fait du tort aux ambassadeurs littéraires, et je ne me soucie pas d’être confondu avec les envoyés extraordinaires de la casquette de loutre ou du peignoir. Janin lui-même a reculé devant cette assimilation.

Mais que diriez-vous si je vous faisais faire connaissance avec l’empereur de toutes les Russies, que nous attendons ici même à Baden ! Il faudrait pour cela subir une certaine série d’impressions de voyage ! La condition est dure, j’en conviens ; mais après tout, réfléchissez, et vous verrez que c’est là un genre de feuilleton d’été qui en vaut bien d’autres. En effet pourquoi le public supporte-t-il les feuilletons de théâtre les plus insipides, les analyses les plus nues, les chroniques théâtrales les plus minutieuses ? C’est que, d’après l’article, il ira voir la pièce, ou bien qu’il en saura assez pour se dispenser de la voir. Le goût des voyages n’est pas aujourd’hui moins répandu que le goût du spectacle, et l’on tient même à recueillir plusieurs avis, car chacun voit à sa manière, et les impressions sont plus diverses encore entre les voyageurs qu’entre les critiques.

Cela est tellement vrai, qu’il y a eu des temps où l’impression de voyage n’existait pas. Chapelle et Bachaumont n’ont vu que des tables plus ou moins bien servies dans les diverses provinces de France ; ajoutez-y comme couleur locale le Suisse avec sa hallebarde, peint sur la porte de Notre-Dame de la Garde, et comme poésie toutes les rimes du Château d’If, et vous n’avez point d’autre idée de la France pendant tout un siècle. Les voyages de Casanova ne sont que le commentaire de la liste de don Juan ; Dupaty ne s’occupe que des statues et des tableaux ; le spirituel Ermite, l’auteur des paroles de Guillaume Tell, M. de Jouy ne voit sur toute la surface de la France que des opprimés, des philanthropes, des galériens vertueux, des soldats laboureurs et des tabatières-Touquet, que les commis-voyageurs propagent avec courage et précaution.

Jusque là, l’on ne sait même pas qu’il existe une cathédrale en France ; on n’a pas dit un mot des richesses que le moyen-âge et la renaissance ont semées sur le sol, et qui sont comme les glorieux ossemens de notre gloire nationale. Voltaire a rempli le siècle dix-huitième et n’en a pas dit un mot, à part quelques allusions vagues à l’art des Velches et des Vandales. Bien plus, Rousseau, si coloré, si habile à retracer les grands spectacles de la nature, Rousseau a vu Gênes et Milan, et Venise, et n’a pas une ligne d’étonnement ou d’admiration touchant l’aspect de ces cités.

Il est donc possible qu’on voyage sans regarder, ou bien qu’on regarde sans voir. Il a fallu que Bernardin de Saint-Pierre vît les étranges paysages de l’Amérique et des Indes, pour créer en quelque sorte la couleur locale, dont on a tant abusé depuis. Eh bien, Bernardin de St-Pierre lui-même ne trouve d’admiration que pour les arbres et pour les fleurs ; il a vu l’Italie, et la Flandre, et l’Allemagne, sans y remarquer autre chose que des villes bien ou mal bâties, et Dieu sait celles qu’on appelait alors bien bâties ! Il a trouvé Venise malsaine, et le clocher d’Anvers bizarrement tailladé ; il a vu l’Espagne ! et n’en a pas conçu d’autres idées que celles qui avaient pu naître dans le cerveau de M. de Florian ! La révolution arrive, échauffe toutes les idées, laboure toutes les cervelles, change l’axe de tous les systèmes et de toutes les opinions, et il en sort, comme poètes didactiques, l’abbé Delille, Esmenard, Roucher et vingt autres qui ont décrit tout l’univers, sans laisser une impression vraie et sentie, une peinture, une image !

On comprend que je ne parle pas ici des voyageurs spéciaux qui se bornent à dire : « Ce pays est agréablement varié et coupé de rivières, qui y répandent l’abondance et la fertilité, etc. La ville est grande et bien bâtie et les rues sont suffisamment aérées ; ses habitans sont actifs et industrieux ; le commerce des cuirs y fleurit particulièrement, etc. » À la fin du dix-huitième siècle déjà, l’on s’apercevait que ces froides nomenclatures avaient peu d’intérêt pour les lecteurs ; aussi quelques écrivains avaient-ils imaginé de mêler à leurs tableaux une certaine dose d’idées sentimentales ; Raynal, par exemple, l’encyclopédiste, s’écriait en décrivant un pays des rives du Gange : « Ô rivage d’Ayouha ! tu n’es rien ; mais tu possèdes le tombeau d’Élisa ! » Suivait une méditation à la façon des nuits d’Young, sur la mort d’Élisa, amie du voyageur, dont le destin se trouvait singulièrement mêlé à l’histoire philosophique des Deux-Indes.

Vous comprenez que je ne prétends pas ici sacrifier l’intelligence des écrivains d’autrefois à celle des modernes, mais constater seulement ce fait singulier, que les paysagistes littéraires sont presque tous de notre siècle. Il semble ainsi que cette qualité soit un appendice à des qualités de peinture et de poésie beaucoup plus élevées encore. Il y a dans tout grand poète un voyageur sublime ; mais plusieurs comme Walter Scott, comme Chateaubriand et comme Victor Hugo, ne se servent des impressions qu’ils ont recueillies, recomposées ou devinées à l’aspect des villes et des pays, que pour poser la scène de leurs vastes compositions ; d’autres, comme Byron et Lamartine, font des poésies et des poèmes avec la partie idéale et majestueuse de leur voyage ; ceux-là parcourent la terre comme les anges de Thomas Moore, en la frôlant à peine du pied. Il est vrai que leur génie les met au-dessus des impressions vulgaires et triviales, et que leur fortune les défend également des bizarres traverses qui peuvent émouvoir la fantaisie humoristique d’un touriste ordinaire.

En effet, le Voyage, de Sterne ; les Feuilles éparses d’un voyageur enthousiaste, d’Hoffmann ; les Impressions de Voyage, d’Alexandre Dumas ; le Reisebilder, de Henri Heine ; les Tournées flamandes, de Royer et de Roger de Beauvoir, appartiennent tous à une façon particulière et fantasque de voir et de sentir, dont l’expression paraît avoir un grand attrait pour le public. Il est tels poètes aussi, qui, sans sortir de Paris, devinent complètement la couleur et l’effet des régions étrangères, et qui ne trouvent plus rien à dire quand la réalité succède à cette sorte de mirage intellectuel et magique. Tels sont, par exemple, Balzac, Janin, de Musset et Eugène Sue, et croyez que je me fierais plus volontiers à de pareils voyageurs d’imagination et d’intuition qu’à bien d’autres qui ont traîné leurs semelles sur tous les chemins des deux mondes. On pourrait leur appliquer la magnifique pensée d’un sonnet de Schiller sur Christophe Colomb : « Va devant toi, et si ce monde que tu cherches n’a pas été créé encore, il jaillira des ondes exprès pour justifier ton audace ; car il existe un Éternel entre la nature et le génie, qui fait que l’une tient toujours ce que l’autre promet. »

N’allez pas croire maintenant que toutes ces généralités que je vous soumets tendent à fournir une préface à mes impressions personnelles. Je pensais plutôt en les écrivant au travail que prépare en ce moment mon illustre compagnon de voyage (1), qui s’est déjà acquis en Allemagne, comme voyageur, la popularité de Pierre Schlemil. Je dis mon compagnon de voyage sans savoir encore seulement si je le rejoindrai ailleurs qu’au bout du monde, ou, pour mieux dire, à Paris. Jusqu’ici nous avançons parallèlement vers l’Allemagne, à cinquante lieues l’un de l’autre, et les journaux seulement des villes qu’il traverse m’apportent tous les matins de ses nouvelles ; pour moi qui ne jouis pas du même privilège de célébrité, j’ai besoin de votre concours pour lui faire savoir des miennes, et je n’aurais à vous adresser d’ailleurs qu’une causerie de route seulement, et tout au plus ensuite, une chronique des eaux de Baden, comme celles que vous pouvez recevoir de Dieppe, d’Aix ou de Bagnères, points cardinaux où l’on rencontrerait la plus grande partie de la société parisienne, éparse et rayonnant partout loin du centre, comme la rose des vents.

D’ailleurs, vous savez comment je voyage, et je n’ai aucune des habitudes et des qualités du touriste littéraire ; j’ai déjà parcouru autant de pays que Joconde et je suis sorti ou rentré par toutes les portes de la France ; mais quant à voir les points et les curiosités selon l’ordre des itinéraires, c’est de quoi je me suis toujours soigneusement défendu. Je suis rarement préoccupé des monumens et des objets d’art, et une fois dans une ville, je m’abandonne au hasard, sûr d’en rencontrer assez toujours pour ma consommation de flâneur. J’ai perdu beaucoup sans doute à cette indifférence ; mais je lui dois aussi beaucoup de rencontres et d’admirations imprévues que le guide officiel ne m’eût pas fait connaître ou qu’il m’aurait gâtées. Ce que j’aime surtout en voyage, c’est respirer l’air des forêts et des plaines, c’est à suivre rapidement les longues prairies brumeuses de la Flandre, ou lentement les campagnes joyeuses de l’Italie, pleines d’or et de soleil ; c’est à parcourir au hasard les rues tortueuses des villes, à me mêler inconnu à cette foule bigarrée, qui bruit d’un langage étrange, à prendre part, pour un jour, à sa vie éternelle ; curieuse épreuve, isolement salutaire pour l’homme qui sait échapper quelquefois aux molles contraintes de l’habitude, et qui après une âpre montée se retourne et parvient à regarder sa vie d’un point unique et sublime, comme on parcourt des yeux du haut du clocher de Strasbourg, le chemin qu’on vient de faire péniblement durant une longue journée.

 

(1) M. Alexandre Dumas.

 

GÉRARD.

 

(*) L’abondance des matières nous a forcé à différer, jusqu’à ce jour, l’insertion de cette lettre.

 

RETOUR EN HAUT DE PAGE

item1a1