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UNE RÉPÉTITION

 

DRACONNET, TRUFFALDIN

 

Draconnet. Il lit un discours manuscrit.

Ne sont point dans ce cas… Mais, qu’entends-je ? on murmure !

Truffaldin

Non, c’est moi qui disais : « Tant mieux ! c’est la censure ! »

Draconnet

Et pourquoi parlez-vous ?

Truffaldin

Ce n’est donc pas bien dit.

Draconnet

Regardez, s’il vous plaît, mon discours manuscrit :
Ces mots s’y trouvent-ils ?

Truffaldin

Pardonnez à mon zèle ;
Je pensais…

Draconnet

Vous pensiez… Indocile cervelle !
Avez-vous oublié que, dans les bons endroits,
Pour servir de guide-âne, on vous a fait des croix ?…
Ne pourra-t-on jamais brider votre sottise ?
Je veux bien vous permettre, alors que j’improvise,
Les exclamations, et même quelques mots,
Pourvu qu’ils soient bien dits, et placés à propos ;
Mais un discours écrit n’admet pas cette excuse,
Votre naïveté trop souvent vous accuse,
Et cela sert de texte à de mauvais plaisants
Pour nous incriminer, ou rire à nos dépens. –
Retenez bien ceci, cette fois je le passe,
Mais un pareil méfait n’obtiendrait plus de grâce ;
Maintenant, poursuivons :Ne sont point dans ce cas
Catéchismes, sermons, adresses, almanachs,
Billets de faire part… pourvu qu’il ne s’y trouve
Aucune allusion que notre goût réprouve.
En faisant aux auteurs cette concession,
Nous montrons bien, messieurs, que notre intention
N’est pas de nuire en rien aux travaux de la presse :
Pourquoi donc ose-t-on nous répéter sans cesse
Que notre beau projet, au commerce fatal,
Va mener par la main la France à l’hôpital ?…
L’État dépend-il donc du sort d’un mauvais livre,
Et, sans quelques pamphlets, l’homme ne peut-il vivre ?…
Au contraire, messieurs, la science l’aigrit,
On est toujours méchant quand on a trop d’esprit ;
Et nous avons vu tous que maint ouvrage atroce
Peut, d’un peuple mouton, faire un peuple féroce.
Mais, dit-on, par la loi que vous allez porter,
Des milliers d’écrivains cesseront d’exister :
Belle perte ! À l’État sont-ils si nécessaires ?
Pour un seul qui promet, combien d’auteurs vulgaires !
Nous en purgeons la France… et, s’il le faut, d’ailleurs,
Nous saurons bien d’entre eux distinguer les meilleurs,
Qui, par nous protégés, pourront, exempts de crainte,
Écrire décemment, et sans trop de contrainte :
– Comme Chateaubriand pourrait de son côté
S’ennuyer du silence et de l’oisiveté,
Au cas qu’il le désire, il aura l’avantage
D’écrire dans L’Étoile, à quatre sous la page ;
Lacretelle, Ségur, Barante, Villemain,
Lui devront au besoin donner un coup de main ;
S’il faut absolument que Lavigne rimaille,
Pour le quatre novembre on permet qu’il travaille ;
Benjamin, Montlosier, feront quelques sermons,
Jouy, des alphabets pour les petits garçons ;
Enfin, d’être sauvé si Béranger se pique,
Il pourra sans danger chansonner le cantique. –
Voilà de la douceur : mais des mauvais écrits
Les plus durs châtiments seront le juste prix :
Rien n’en peut aux auteurs sauver l’ignominie ;
Et, s’il est dans ce cas, le plus brillant génie
Ira dans quelque bagne, ou dans quelque prison,
Travailler à la chaîne, ou filer du coton.

Il s’arrête, et se tourne vers Truffaldin.

Eh bien ! mons Truffaldin, ne savez-vous pas lire ?
Après un tel morceau, c’est bravo qu’il faut dire :
Comment donc se fait-il, qu’oubliant ma leçon,
Vous restiez devant moi muet comme un poisson ?

Truffaldin

Monseigneur, c’en est trop ! il n’est plus temps de feindre
Mon indignation ne peut plus se contraindre ;
Et, dans mon cœur surpris, la crainte, le courroux
Surmontent à la fin tout mon respect pour vous.

Draconnet

Qu’est-ce que c’est, monsieur ? Et qui peut faire naître
Le scrupule nouveau que vous faites connaître
Je croyais bien pourtant qu’il avait expiré
Sous les mets somptueux dont nous l’avions bourré :
Est-là, dites-moi, votre reconnaissance ?

Truffaldin

Je vous en dois beaucoup, je le sais ; mais la France
Aurait trop à souffrir du projet désastreux
Qu’ose Votre Grandeur exposer à nos yeux :
Ce n’est pas qu’en cela ma vertu considère
L’amour de la patrie, ou la peur de mal faire,
J’en ai su dès longtemps affranchir mon esprit ;
De tous ces préjugés l’homme sage se rit ;
Mais je frémis de voir que cette conjoncture
De nos petits péchés va combler la mesure,
Et que le dernier coup que vous osez porter,
Dans l’abîme avec vous va nous précipiter.

Draconnet

Où donc en est le mal ? Compagnons de fortune,
La chance du destin doit nous être commune !…
Oui, je l’ai résolu, qu’on cède à mon désir :
Dût cette fois encore le destin me trahir,
Je veux faire éprouver mon amour à la France ;
Puisqu’elle a ri longtemps de mon indifférence,
Je veux…

Truffaldin

Le calembour est assez amusant :
Nous avons, je le vois, un consul très plaisant ;
C’est bien heureux pour lui… Mais, moi, je ne puis rire
Lorsque son imprudence aussi loin nous attire ;
À ses autres projets j’ai pu donner les mains,
Mais il est une borne au pouvoir des humains,
Une borne imposée au plus bouillant courage :
Croyez-moi, la prudence est la vertu du sage ;
S’il faut, pour vous prouver mon respect, mon amour,
Voter vos autres lois, crier l’ordre du jour,
Aux discours ennemis prodiguer le murmure,
Hurler, selon les temps : « À l’ordre ! la clôture ! »
Ou même, chaque année, appuyer avec vous
Ce monstrueux budget, où nous pâturons tous…
Je suis là ! Vous savez que mon cœur sans scrupule
Affronte le mépris comme le ridicule ;
Mais, de quelque couleur qu’on puisse le parer,
Ce projet m’a semblé trop dur à digérer ;
Et que sera-ce donc, si jamais il arrive
Que vous le présentiez dans sa beauté naïve ?…
Bientôt un juste cri d’horreur et de courroux,
De tous côtés parti, s’élancerait sur vous ;
On verrait aussitôt, déchus du rang suprême,
Les six petits tyrans crouler sous l’anathème :
Et, comme il eût déjà tout pris sous son bonnet,
On conçoit bien qu’alors messire Draconnet
Ne serait pas sans peur, non plus que sans reproche,
Et dirait, un peu tard : « J’ai fait une brioche ! »
Ne vous exposez pas à des regrets certains,
Seigneur ; de vos amis concevez les chagrins,
Quand un nouveau concierge en vos nobles demeures
Voyant, selon l’usage, accourir à cinq heures
Les trois cents invités d’un banquet solennel,
Leur dirait : « C’en est fait ! le dieu manque à l’hôtel ! »

Draconnet

Oh ! je n’ignore pas qu’ils aiment ma cuisine,
Et moi par contrecoup, car c’est chez moi qu’on dîne.
Mais, si le sort trompait mon effort glorieux,
Cet hôtel cependant aurait de nouveaux dieux ;
Et mes trois cents amis, pour avoir la pitance,
Leur iraient humblement tirer la révérence.

Truffaldin

Monseigneur…

Draconnet

Et vous-même on pourrait vous y voir,
Car vous fûtes toujours très fidèle… au pouvoir :
D’ailleurs, en ce moment, il s’agit d’autre chose,
Songez que c’est sur vous que ma faveur repose ;
Songez que vos efforts doivent mieux qu’autrefois
Envers vous, à leur tour, justifier mon choix.
Jusqu’ici votre tâche était assez facile,
Un peu plus de courage est maintenant utile ;
Ne m’abandonnez pas au moment du danger,
Qui fit beaucoup pour vous peut beaucoup exiger !
Oui, vous m’appartenez, gardez-en la mémoire ;
Croyez que Bonaparte, aux beaux jours de sa gloire,
N’eut point sur ses soldats des droits plus absolus,
Il disait : « Mes grognards ! » moi je dis : « Mes ventrus ! »
Ô nobles instruments de toute ma puissance !
Il faut récompenser ma longue patience…
Mais vous bien souvenir, pour n’en point abuser,
Que je vous fis moi-même… et pourrais vous briser !

Truffaldin

Ah ! ce beau mouvement n’attendrit point mon âme ;
Voyez-vous, monseigneur, il faut changer de gamme ;
Votre projet vous plaît, gardez-le donc pour vous…
Moi, je n’y vois du reste à gagner que des coups :
Que si votre pouvoir marche à sa décadence,
Faire route avec vous serait une imprudence ;
D’ailleurs, assez longtemps, mon art sut l’appuyer,
Et je m’ennuie enfin d’un si vilain métier.

Draconnet

Ah ! ah ! le prenez-vous ainsi, monsieur le drôle ?
Nous allons en ce cas jouer un nouveau rôle :
Trop bon jusqu’à présent, si je vous fis du bien,
Je puis…

Truffaldin

Votre menace à mes yeux n’est plus rien !

Draconnet

Non, de ce calme en vain votre orgueil se décore,
Vous avez des emplois, vous me craindrez encore ;
Vous avez des parents qui, par mes soins placés,
Par mes soins aussi bien se verraient renversés :
Oh ! quoique mon pouvoir vous paraisse fragile,
Le heurter maintenant n’est pas chose facile ;
Et, ce qui va bien mieux en prouver les effets,
C’est que j’ose à moi seul ce qu’on n’osa jamais :
Renverser d’un seul coup, et dans le même abîme,
Tout ce qu’il est de beau, d’utile, de sublime…
Un si grand tour de force a de puissants appas,
Il plaît à mon courage, et ne l’étonne pas !
Ce peuple de badauds courbera sous ma chaîne ;
À coup sûr son effroi me défend de sa haine…
C’est en vain qu’un instant, sortant de son repos,
Sa timide fureur s’exhale en vains propos ;
Pour soutenir ses droits que, dit-il, je profane,
Il invoque le trône… Eh bien, j’en suis l’organe !
Il invoque Thémis… J’en dicte les arrêts !
Il invoque les lois… et c’est moi qui les fais !

Truffaldin, ébranlé.

Oui, je dois avouer…

Draconnet

Sachez mieux me connaître :
Sûr d’un heureux succès, j’ai des raisons pour l’être ;
Bientôt, quand à mes vœux tout se sera soumis,
Triomphe et récompense à mes dignes amis !
À ceux, qui m’appuyant dans un si noble ouvrage,
N’auront point un instant douté de mon courage…
Mais opprobre à celui qui, perfide apostat,
Aura quitté son maître au moment du combat !

Truffaldin

Je n’y puis résister : l’éloquence m’entraîne,
Je vous demande grâce, et je reprends ma chaîne ;
Mon digne bienfaiteur, daignez me pardonner
L’écart où ma faiblesse avait pu m’entraîner ;
Rendez-moi votre amour, calmez votre colère…

Draconnet, tendrement.

Truffaldin, j’ai pour toi des entrailles de père :
Sois docile à mes vœux, et bientôt tu verras
Que de notre embonpoint tous nos amis sont gras ;
Même, afin d’affermir une amitié si pure,
Je pourrai, t’inscrivant pour une préfecture,
À ta fidélité l’offrir au premier jour…

Truffaldin

Ô Dieu ! quelle justice !… et surtout quel amour !

 

Draconnet

Tu vois mon amitié, tu vois ma bienveillance ;
Mais je compte, à mon tour, sur ta reconnaissance :
Feras-tu maintenant ?…

Truffaldin

Tout comme il vous plaira !
Je vote désormais tout ce que l’on voudra !
Oui je vote… Quand même !

Draconnet

Ah ! c’est comme il faut être :
Mon petit Truffaldin, viens, embrasse ton maître !
Mon ami, mon espoir… Je t’attends à dîner :

À part avec triomphe.

Oh ! que nous savons bien nous les acoquiner !

 

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16 mai et 28 novembre 1827 – La Bibliographie de la France enregistre la publication des Elégies nationales et satires politiques, chez Touquet. La brochure contient cinq élégies consacrées à Napoléon, plusieurs odes et deux satires, Le Cuisinier d'un grand homme, déjà publié, et La Répétition, dont nous donnons ici le texte. Dans le dialogue qui oppose Truffaldin à Draconnet, la satire politique est toujours vive, mais le ton est plus amer : Draconnet, l’homme de pouvoir cynique l’emportera finalement sur Truffaldin, personnage de la commedia del arte pourtant réputé pour son audace et sa malice.

Voir la notice LES ANNÉES CHARLEMAGNE

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AVANT-PROPOS

La loi sur la presse est retirée ! Ces mots qui viennent de produire tant d’éclat en France, ont retenti bien agréablement à mes oreilles, d’abord à cause du bien qu’une telle mesure fait à notre pays, ensuite à cause de celui qu’elle me fait à moi-même. Lors du succès de cette loi, le présent ouvrage était sous presse, et ce fut la crainte qu’elle inspirait qui m’en fit hâter la publication. Cela put être une excuse de l’incorrection des pièces offertes au public, mais d’après le nouvel ordre des choses, cette même excuse sera peut-être encore valable parce que je ne pouvais le prévoir. L’indulgence que mon âge fit accorder à la première édition me fait espérer beaucoup pour la seconde, quoiqu’une année de plus m’y donne moins de droits. Quelques-unes des pièces qui la composent ont été corrigées, d’autres ajoutées, et l’on y rencontrera la variété, sinon le perfection.

Et puis, dira-t-on, encore des vers sur Napoléon ! Cette observation, jointe à celle du discrédit de la poésie dans ce siècle, formera au moins les deux tiers des articles qui seront publiés sur mon ouvrage, si toutefois on en publie. – Oui, en voici encore ; mais pourquoi s’en plaindre ? Cet homme-là a tant grandi de sa comparaison avec ceux d’aujourd’hui, que c’est vers son règne que le poète est obligé de remonter, s’il veut trouver de belles pensées et des inspirations généreuses ; hors de là tout est dégoût et désenchantement. Pour la satire, c’est autre chose, jamais elle ne fut mieux placée ; aussi mes essais satiriques sont-ils à l’ordre du jour. C’est la partie de mon recueil que j’estime le moins, mais qui me paraît cependant devoir plaire davantage au public, plus avide de rire que de méditer. La sensation que j’éprouve en les composant a quelque chose d’amer et de désagréable : combattre le vice et le crime est cependant méritoire, mais chanter la vertu et la gloire est plus doux pour le cœur d’un poète, et l’on aimerait mieux avoir à louer ceux qui gouvernent, qu’à les combattre ; mais qu’y faire ?

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ÉLÉGIES NATIONALES ET SATIRES POLITIQUES

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