item3

vendredi 13 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 21e livraison.

******

 

LES FAUX SAULNIERS

II

AUTRES ÉVASIONS

Nous n’avions pas donné tous les détails de l’évasion de l’abbé de Bucquoy du Fort-l’Évêque, de peur d’interrompre le principal récit. Quand il eut imaginé de s’échapper par une lucarne des combles, il trouva une difficulté dans la porte cadenassée qui fermait le cabinet où il fallait entrer d’abord. Les outils lui manquaient ; il eut alors l’idée de brûler la porte. Le concierge lui avait permis de faire sa cuisine dans sa chambre et lui avait vendu des œufs… du charbon et un briquet.

C’est avec ces moyens qu’il put mettre le feu à la porte du cabinet, ne voulant y faire qu’une ouverture par laquelle il pût passer. Les flammes allant trop haut et risquant d’incendier le toit, il trouva à propos un pot à eau pour les éteindre, mais il faillit être asphyxié par la fumée et brûla une partie de ses vêtements.

Il était bon d’expliquer ceci pour faire comprendre ce qui arriva après qu’il eut pris pied sur le quai de la Vallée. Sa descente à travers les grilles hérissées de fer et des chevaux de frise avait ajouté maints accrocs aux brûlures de ses vêtements. De sorte que plusieurs marchands, qui, au point du jour, ouvraient leurs boutiques, s’aperçurent bien de son désordre. Mais personne ne souffla mot. Seulement, quelques polissons le suivirent en faisant des huées. Une grosse pluie qui survint les dispersa.

L’abbé, grâce à cette diversion qui retenait en outre les sentinelles dans leur guérite, traversa le Pont-Neuf, gagna le quartier Saint-Eustache, et arriva enfin près du Temple où il trouva un cabaret ouvert.

L’état de ses vêtements, auquel il n’avait pas fait encore grande attention lui attira des railleries ; il ne répondit rien, paya l’hôte et chercha un asile sûr. Il n’eût pas fait bon pour lui de se rendre chez sa tante, la comtesse douairière de Bucquoy, mais il se souvint de la demeure d’une parente d’un de ses domestiques qui logeait à l’Enfant-Jésus, près des Madelonnettes.

L’abbé arriva de bonne heure chez cette femme et lui dit qu’il venait de province et que, passant par la forêt de Bondy, des voleurs l’avaient mis dans cet état. Elle le garda toute la journée et lui fit à manger. Vers le soir, il s’aperçut d’un certain air de soupçon qui lui fit penser à chercher un asile plus sûr… Il s’était rencontré déjà avec quelques-uns de ces beaux esprits du Marais qui fréquentaient l’hôtel de Ninon de Lenclos, alors âgée de plus de quatre-vingts ans, et qui faisait encore des passions, en dépit des lettres de Mme de Sévigné. Les hôtels du Marais étaient le dernier asile de l’opposition bourgeoise et parlementaire. Quelques personnes de la noblesse, derniers débris de la Fronde, se faisaient voir parfois dans ces vieilles maisons, dont les hôtels déserts regrettaient encore les jours où les conseillers de la Grande-Chambre et des Tournelles traversaient la foule en robe rouge, salués et applaudis comme des sénateurs romains du parti populaire.

Il y avait un petit établissement dans l’île Saint-Louis qu’on appelait le café Laurent. Là se réunissaient les modernes épicuriens qui, sous le voile du scepticisme et de la gaîté, cachaient les débris d’une opposition sourde et patiente, comme Harmodius et Aristogiton cachaient leurs épées sous des roses.

Et ce n’était pas peu de choses alors que ces pointes philosophiques aiguisées par les disciples de Descartes et de Gassendi. Ce parti était fortement surveillé ; mais grâce à la protection de quelques grands seigneurs, tels que d’Orléans, Conti et Vendôme, grâce aussi à ces formes spirituelles et galantes, qui séduisent même la police ou qui l’abusent aisément, les néo-frondeurs étaient généralement laissés en paix, seulement la cour pensait les flétrir en les appelant : la cabale.

Fontenelle, Jean-Baptiste Rousseau, Lafare, Chaulieu s’étaient montrés par moments au café Laurent. Molière y avait paru antérieurement ; Boileau était trop vieux. les anciens habitués parlaient là de Molière, de Chapelle et de ces soupers d’Auteuil, qui avaient été le centre des premières réunions.

La plupart des habitués du café avaient été encore des commensaux de cette belle Ninon, laquelle habitait rue des Tournelles et mourut à quatre-vingt-six ans, laissant une pension de deux mille livres au jeune Arouet, qui lui avait été présenté par l’abbé de Châteauneuf, son dernier amoureux…

L’abbé de Bucquoy avait depuis longtemps quelques amis parmi les gens de la cabale. Il attendit leur sortie, et, feignant d’être un pauvre, s’adressa à l’un d’eux, le prit à part et lui dépeignit sa position… L’autre l’emmena chez lui, l’habilla et le cacha dans un asile sûr, d’où l’abbé put avertir sa tante et recevoir l’aide nécessaire. Du fond de sa retraite, il adressa plusieurs suppliques au Parlement afin que son affaire y fût renvoyée. Sa tante elle-même remit des placets au roi. Mais aucune décision ne fut prise, bien que l’abbé de Bucquoy offrît de se remettre dans les prisons de la Conciergerie, s’il pouvait être assuré que son affaire serait traitée juridiquement.

L’abbé de Bucquoy voyant toutes ses sollicitations restées sans effet, dut se résoudre à sortir de France. Il prit la route de Champagne, déguisé en marchand forain. Malheureusement il arriva à La Fère au moment où un parti des alliés qui avait enlevé M. le Premier s’était vu coupé du côté du Ham et forcé de se dissoudre. L’abbé fut considéré comme un des fugitifs, et, bien qu’il protestât de sa qualité de marchand, on le déposa à la prison de La Fère en attendant qu’on eût reçu des renseignements de Paris… Ce coup d’œil ingénieux qui lui avait fait trouver les moyens de s’échapper du Fort-l’Évêque lui avait fait découvrir un certain tas de pierres qui pouvait servir à arriver sur la rampe du mur.

Avant d’entrer dans sa cellule, il pria le concierge de lui aller chercher à boire, et, en son absence, se mit à grimper jusqu’à un bastion d’où il se précipita dans le fossé plein d’eau qui entourait la prison. Il le traversait à la nage, lorsque la femme du concierge, qui l’avait aperçu par une fenêtre, mit l’alarme dans la prison, ce qui fit qu’on le ressaisit au bord et qu’on le ramena épuisé et tout couvert de boue. On prit soin cette fois de le mettre au cachot.

On avait eu de la peine à faire revenir le pauvre abbé de Bucquoy d’un long évanouissement, suite de son plongeon dans l’eau, et les paroles qu’il prononça sur la Providence qui l’avait abandonné dans son dessein, donnèrent à penser que c’était un ministre calviniste échappé des Cévennes : on l’envoya donc à Soissons, dont la prison était plus sûre que celle de La Fère.

Soissons est une ville très intéressante pour qui la voit en liberté. La prison était alors située entre l’évêché et l’église Saint-Jean ; elle s’adossait, du côté du nord, aux fortifications de la ville.

L’abbé de Bucquoy fut mis dans une tour avec un Anglais fait prisonnier dans l’expédition de Ham. Le porte-clés qui faisait leur cuisine permettait à l’abbé, qui faisait toujours le malade, comme il avait fait au Fort-l’Évêque, de prendre l’air le soir au sommet de la tour où il était enfermé. Cet homme avait un accent bourguignon, que l’abbé reconnut pour l’avoir entendu près de Sens.

Un soir, cet homme dit : « Monsieur l’abbé, il fera beau ce soir sur le donjon à voir les étoiles. »

L’abbé le regarda, mais ne vit qu’une figure indifférente.

Sur le donjon, il faisait du brouillard.

L’abbé redescendit et trouva ouverte la porte du mur de ronde. Une sentinelle le parcourait à pas égaux. Il se retirait, lorsque le soldat passant près de lui, dit à voix basse : « L’abbé… il fait bien beau ce soir… Promenez-vous ici un peu : qui est-ce qui vous apercevrait dans le brouillard ? »

L’abbé de Bucquoy ne vit là que la complaisance d’un brave militaire qui suspend la consigne en faveur d’un pauvre prisonnier.

Au bout de la terrasse il sentit une corde, et sa main en la soulevant trouva un crochet et des nœuds.

La sentinelle avait le dos tourné, l’abbé, qui savait tous les exercices, descendit en s’aidant de la sellette à la manière des peintres en bâtiment.

Il se trouva dans le fossé, qui était sec et plein d’herbes. Le mur du dehors était trop haut pour qu’il pût songer à remonter. Seulement, en cherchant quelque point dégradé qui permît l’ascension, il se trouva près d’une ouverture d’égout dont les gravois semés çà et là, et les pierres fraîchement taillées indiquaient qu’on était en train de le réparer.

Un inconnu leva la tête tout à coup par l’ouverture du puisard, et dit à voix basse :

« Est-ce que c’est vous, l’abbé ?

— Pourquoi ?

— C’est qu’il fait beau ce soir ici ; mais il fait meilleur là-dessous. »

L’abbé comprit ce qu’on voulait lui dire et se mit à descendre par une échelle dans ce réduit assez fétide. L’homme le conduisit silencieusement jusqu’à un escalier en limaçon et lui dit : « Montez maintenant jusqu’à ce que vous trouviez une résistance… frappez, et l’on vous ouvrira. »

L’abbé monta bien trois cents marches, puis sa tête heurta contre une trappe, qui paraissait lourde, et qui ne céda pas même à la pression de ses épaules.

Un instant après il sentit qu’on la levait, et qu’on lui adressait ces mots :

« Est-ce vous, l’abbé ? »

L’abbé dit : « Ma foi, oui, c’est moi ; mais vous ?… »

L’inconnu répondit par un chut, et l’abbé se trouva sur un plancher solide, mais dans la plus profonde nuit.

 

III

LE CAPITAINE ROLAND

En tâtant à droite et à gauche, l’abbé de Bucquoy sentit des tables qui se prolongeait, et ne comprit pas davantage dans quel lieu il se trouvait. Mais l’homme qui lui avait parlé fit briller bientôt une lanterne sourde qui éclaira toute la salle. L’argenterie étincelait dans les montres, et mille bijoux d’or et de pierres précieuses ruisselaient sur les tables… qui décidément étaient des comptoirs… Il n’y avait plus à s’y tromper. On se trouvait dans une boutique d’orfèvre.

L’abbé réfléchit un instant, puis il se dit en voyant la mine de l’homme qui tenait la lanterne sourde : « Il est évident que c’est un voleur ; quelle que soit son intention à mon égard, ma conscience m’oblige à réveiller le marchand que l’on va dévaliser.

En effet, un second individu était sorti de dessous l’autre comptoir et faisait rafle des effets les plus précieux. L’abbé cria : « Au secours ! à l’aide ! au voleur ! » En vain lui mit-on la main sur la bouche en le menaçant. Au bruit qu’il fit, un homme effaré, en chemise, arriva du fond, une chandelle à la main.

« On vous vole, Monsieur ! s’écria l’abbé.

— Au voleur ! à la garde ! cria à son tour le marchand.

— Vous tairez-vous ? dit l’homme à la lanterne sourde en montrant un pistolet.

Le marchand ne dit plus rien ; mais l’abbé se mit à frapper violemment à la porte extérieure en continuant ses cris.

Un pas cadencé se faisait entendre au dehors. C’était évidemment une patrouille ; les deux voleurs se cachèrent de nouveau sous les comptoirs. Un bruit de crosses de fusil se fit entendre sur le pas de la porte. La patrouille entra.

« Qu’est-ce qui se passe ici ? dit le sergent ?

— On me vole, s’écria le joaillier ; ils sont cachés sous les comptoirs…

— Monsieur le sergent, dit l’abbé de Bucquoy, des gens que je ne connais pas et dont je ne puis comprendre les intentions m’ont, par un accord secret, fait échapper de la prison de Soissons. Je me suis aperçu que ces gens étaient des malfaiteurs, et, étant moi-même un honnête homme, je ne puis consentir à me faire leur complice… Je sais que la Bastille m’attend ; arrêtez-moi… et reconduisez-moi en prison. »

Le sergent, qui était un homme de forte stature, se tourna du côté de ses soldats et dit : « Commencez par vous saisir du joaillier, et appliquez-lui la poire d’angoisse afin qu’il se taise. Ensuite, faites-en autant pour l’abbé… car il m’étourdit. »

La poire d’angoisse était un sorte de bâillon dont le centre était composé d’une poche de cuir remplie de son, qu’on pouvait mâcher à loisir sans pouvoir rendre au-dehors aucune articulation sensible.

 

P.S. On nous adresse la lettre suivante :

Monsieur,

« Permettez-moi de rectifier, dans votre feuilleton du 8 décembre, une erreur de détail, qui n’importe pas au fond de l’histoire de l’abbé de Bucquoy, mais qui intéresse l’exactitude de l’historien.

Vous dites que de Bucquoy fut conduit au Fort-l’Évêque, situé sur le quai de la Vallée.

Or, le For-l’Évêque (et non Fort, le nom venant de forum) était situé sur la rive droite, rue Saint-Germain-l’Auxerrois, sur l’emplacement des maisons n° 65, 67 et suivantes, jusqu’à la rue de l’Arche-Marion. Il donnait ainsi sur le quai de la Mégisserie, dont la partie la plus rapprochée du Châtelet s’appelait la Vallée de Misère. C’est cette dernière dénomination qui vous a induit en erreur. Du For-l’Évêque, il ne reste plus que des caves et un pignon pointu sur la rue de l’Arche-Marion.

Un de vos lecteurs. »

L’auteur est obligé de confesser qu’il s’est laissé tromper par ces mots de l’édition allemande : « Die Mauer von dem Vallée, etc. » La scène doit donc se reporter au quai opposé. Il était bien simple d’aller consulter, à la Bibliothèque, l’atlas en vingt feuilles in-folio représentant le Paris du temps de Louis XIV. Mais l’entrée n’en est publique que deux jours par semaine, et il faut trois jours pour obtenir une carte. Du reste, un historien ne se forme pas tout d’un coup.

Quant au mot Fort-l’Évêque, il se trouve inscrit ainsi dans les livres du temps.

GÉRARD DE NERVAL

______

samedi 14 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 22e livraison.

******

 

LES FAUX SAULNIERS

II [sic pour III]

LE CAPITAINE ROLAND

L’abbé de Bucquoy, réduit au silence par le bâillon et la poire d’angoisse, ne comprenait pas que l’orfèvre volé eût reçu le même traitement. Sa surprise augmenta en voyant que les soldats de la patrouille aidaient les deux voleurs à dévaliser la boutique. Quelques termes d’argot échangés entre eux le mirent enfin au courant. La patrouille était une fausse patrouille.

Le sergent, de taille herculéenne, fut reconnu par l’abbé pour ce même chef de faux saulniers avec lequel il avait causé déjà à Morchandgy, près Sens, et qu’on appelait là la capitaine.

Les paquets étaient faits lorsqu’une grande rumeur, mêlée de coups de fusil, se fit entendre au-dehors. « Chargeons tout », dit le capitaine.

On enleva lestement les ballots, et l’abbé lui-même, qui était fortement lié, se trouva sur le dos de l’un des voleurs. Ils sortirent tous par la porte de la boutique qui donnait sur la rue de l’Intendance.

La lueur d’un grand incendie se faisait voir du côté de la porte de Compiègne… Au point opposé où l’on se battait. La petite troupe força la porte du jardin de l’évêché, et s’y rencontra, à travers les arbres, avec un grand nombre d’autres gens chargés de ballots, qui entrèrent dans la ville pendant que les autres, en échangeant çà et là des signes de reconnaissance, descendaient le rempart à l’aide d’échelles, et gravissaient ensuite la contrescarpe dégradée sur ce point. Il fallait ensuite passer l’Aisne pour atteindre les hauteurs de Cuffy et la limite des forêts.

 

OBSERVATIONS

L’auteur de ce feuilleton historique, — et véridique autant que possible, croit devoir s’arrêter ici pour réfléchir. Ce qui l’inquiète, c’est que des personnes mal disposées pourraient lui contester le droit, — toujours d’après une explication étroite de l’amendement Riancey, — le droit de mettre en scène et même en dialogues certaines parties de sa narration, dont toutefois les faits généraux ne peuvent être contestés.

Ce qui le rassure par instants, c’est que le journal d’hier n’a pas encore été saisi, — ce qui démontrerait l’intelligence des lecteurs de l’administration du Timbre. Mais ne serait-il pas possible que l’on laissât s’accumuler les numéros pour obtenir une amende plus forte ? Voilà l’épée de Damoclès qu’il lui a semblé voir en rêve.

D’un autre côté, l’écrivain se rassure encore en songeant qu’il y a plusieurs manières de traiter l’histoire. Froissart et Monstrelet ont rempli leurs récits de dialogues dont ils eussent été bien embarrassés de démontrer l’authenticité. Le père Daniel et Mézeray, suivant les procédés de Tite-Live, de Tacite et d’autres, se sont plu même à composer des harangues très développées, dans la forme latine, — et Péréfixe ne s’est pas privé de cribler de mots d’esprit son histoire de Henri IV.

De nos jours, Alexis Monteil à mis en dialogues son Histoire des Français. M. de Lamartine a pris parfois de certaines allures romanesques dans son Histoire des Girondins. — Quant à MM. de Barante, Guizot, Thiers, etc., ils nous rassurent aussi par bien des points.

Une seule pensée nous alarme encore. En insérant la rectification qui nous a été adressée hier avec beaucoup de bienveillance, — nous ne nous étions pas aperçu d’abord qu’elle détruisait un détail important de notre récit touchant l’évasion de l’abbé de Bucquoy du fort-l’Évêque. Nos matériaux indiquant qu’il s’était dirigé du côté du Temple, nous avions cru pouvoir le faire passer par le Pont-Neuf. — Il aurait pu tout aussi bien, dans cette donnée, prendre quelque autre pont… mais il fallait lier le récit, en indiquant sa marche supposée.

Il se trouve prouvé maintenant que le Fort ou le For-l’Évêque était situé sur la rive droite de la Seine ; par conséquent notre abbé n’a pas dû prendre les ponts pour gagner le quartier du Temple. Avouer cette faute, c’est montrer la sincérité de tout notre travail.

Un scrupule encore nous a interrompu dans les derniers événements que nous venons de peindre. Nous ne sommes pas sûr que la prison de Soissons d’où les faux saulniers tentèrent de faire échapper l’abbé de Bucquoy fût située près de l’église Saint-Jean. Ayant fait, exprès, il y a peu de jours, un voyage à Soissons, nous ne pouvons nous disculper de cette négligence impardonnable de n’avoir point noté le nom de l’église.

Si, maintenant, non content d’avoir parfois dramatisé l’action, — en n’ajoutant toutefois que des raccords à certains dialogues rapportés dans les écrits du temps, — nous voulions pousser une pointe dans le roman historique, personne probablement ne pourrait nous prouver à nous, possesseur d’un livre qui paraît être unique en France, que nous trompons sciemment l’administration du Timbre et le public.

Reprenons les faits : — des gens dont les intentions sont inconnues tentent de faire échapper l’abbé de Bucquoy de la prison de Soissons : — c’est évidemment un parti de ces mêmes faux saulniers qu’il avait rencontrés en Bourgogne, et à qui il avait offert de se mettre à leur tête… Un seigneur riche, aventureux et puissant comme lui par ses relations en France et au-dehors, était bien ce qu’il leur fallait.

— Qu’était-ce que le capitaine Roland, déguisé plus tard en sergent d’une fausse patrouille ?

— Un ancien chef de partisans des Cévennes, qui s’était échappé par les pays de l’Est après la capitulation de Cavalier. Pendant que ce chef, qui avait obtenu son pardon au prix du sang de ses frères, paradait à Versailles comme un chef de tribu vaincue, Roland, aidé par les bandes de faux saulniers, — mélangées comme on sait de protestants, de déserteurs et de paysans réduits à la misère, — tentait de gagner le Nord pour s’y réfugier au besoin. En attendant, ses gens faisaient du faux saulnage, aidés en secret par la population et les soldats mal payés des troupes royales. — On mettait le feu à une maison, toute la ville se portait là. Pendant ce temps, les faux saulniers, nombreux et bien armés, faisaient entrer des sacs de sel par quelque rempart mal surveillé. Puis au besoin ils se battaient en fuyant et se rejetaient dans les bois. — Si les archives de Soissons étaient classées, nous pourrions savoir au juste pourquoi ces faux saulniers, qui étaient surtout des partisans, avaient dévalisé la boutique d’un orfèvre de la rue de l’Intendance. Voici, toutefois, ce que nous avons appris par des récits du temps.

À l’époque où les protestants quittaient la France sans avoir le temps de mettre ordre à leurs affaires, des bijoux d’un grand prix avaient été déposés chez ce marchand, qui faisait un peu d’usure, et il avait prêté sur ces nantissements quelques sommes très inférieures à leur valeur. Depuis, des personnes envoyées par les réfugiés étaient venus réclamer leurs bijoux en payant ce qui était dû. L’orfèvre avait trouvé fort simple de s’acquitter en dénonçant les réclamants à la justice. De là le motif de l’expédition à laquelle concourait le capitaine Roland.

Quel beau roman cependant on eût pu faire avec ces données ! L’abbé de Bucquoy et le capitaine sont des rôles de première force. Supposons que l’on donnât un léger croc-en-jambe à l’histoire : l’abbé, au pouvoir des faux saulniers, — qui fuient chargés de butin à travers les bois, — est emmené dans un château. — Le château de Longueval, berceau de sa famille, si l’on veut, ou le château d’Orbaix, autre demeure de son grand-oncle. — Il retrouve là (1), comme un héros de Walter Scott, les souvenirs de son enfance, les voûtes gothiques, les trèfles percés de vitraux, la salle d’armes, la chambre du roi, tendue de blanc, et jusqu’à la chambre basse, où la belle Angélique recevait La Corbinière. — Amours éteintes du passé, fleurs du vieux temps, fanées, mais encore odorantes, comme ces tiroirs de grand-mère, où sont conservés mille souvenirs chéris.

Des portraits majestueux portant la moustache et la barbiche de Louis XIII ou la barbe ronde du temps de Henri IV, ou la barbe effilée des Médicis, le jettent dans une rêverie mélancolique, quand surtout il reconnaît cet œil fin où brille parfois un feu sombre, ce front haut ridé de bonne heure par les soucis de la guerre ou par les aventures, ces joues pâlies et creusées par la fatigue, et cette lèvre mince que détend par moments la rêverie, — signe constant chez ceux dont les images nous ont été conservées, et qui se retrouvaient en lui-même.

Et cette autre série de portraits vêtus en Diane ou en Vénus, plus tard embarrassés de coiffures à résille d’or et à torsades de perles ou de larges chapeaux à la cavalière et de robes à tailles longues et à tonnelets…

Supposez maintenant un certain portrait de jeune fille aux cheveux cendrés s’échappant en grappes sous leur fontange. Ce sera là, si vous voulez, le portrait d’une cousine, — qui aurait été perdue pour lui, soit par un mariage, soit comme appartenant à une branche protestante de la famille, et forcée de suivre ses parents dans l’exil.

Et ne serait-ce pas là un moyen d’expliquer ce grand désespoir d’amour qui, à l’exemple de l’abbé de Rancé, son supérieur, l’aurait conduit à se jeter à la Trappe ; — car, après tout, les motifs de cette résolution ont toujours été fort obscurs.

Comment, illuminé tout à coup d’un éclair, s’était-il écrié : « J’adore le Dieu de saint Paul ! » Faut-il l’attribuer à sa seule conviction ? Mais il avait d’abord quitté les Chartreux, puis la Trappe, où il ne se trouvait pas assez solitaire, — et ne renonça à vivre comme un saint que parce que, malgré mille efforts de contemplation, il n’avait pu réussir à faire de miracles. — Cet était d’un homme qui voit juste, car, dans ce cas, à quoi bon être saint ?

On dira : « Mais cet amour, ce désespoir, ces divers changements d’état, tout cela est trop vague pour devenir un sujet de roman ; là, la passion doit dominer. » Et si, dans ce vieux château où les faux saulniers se cachent, en effrayant le voisinage par des récits et apparitions fantastiques, — car c’était assez leur coutume, comme on le voit par l’histoire de Mandrin ; — si, dans ce vieux château, on lui fait retrouver la jeune fille qu’il avait aimée et qui, fugitive avec sa famille, traquée de retraite en retraite, se trouverait là, sous l’abri des bandes révoltées, attendant une occasion pour passer en Allemagne ; si les convictions catholiques de l’abbé se trouvaient en lutte avec son amour pour une protestante ; si le château, cerné par les archers de Louis XIV, était sommé de se rendre ; — si l’on ajoutait à cela une rivalité ; — si l’on voyait se dessiner au centre de l’action l’ironique et majestueuse figure du capitaine Roland, soit comme protecteur, soit comme ennemi, douterait-on encore de la possibilité d’un tel roman ?

Malheureusement, ce genre nous est interdit ; — retombons dans la froide réalité.

Les faux saulniers, qui avaient tenté, par un motif quelconque, de faire évader l’abbé de Bucquoy, trouvèrent le chemin barré au-delà de l’Aisne. On en prit un grand nombre, qui furent pendus ou rompus vifs, selon leur rang. L’histoire ne parle plus du capitaine Roland, — et l’abbé de Bucquoy, plus fortement soupçonné que jamais, prit le chemin de la Bastille.

Lorsqu’on le descendit de sa chaise, il eut le temps de jeter un coup d’œil à droite et à gauche, « soit sur le pont-levis, soit sur la contrescarpe… mais on ne le laissa pas longtemps rêver à cela », car il fut bien vite conduit à la tour dite de la Bretignièrie.

Il est triste, cependant, pour un écrivain qui avait songé à s’essayer dans la carrière du roman, plus avantageuse jusqu’ici que toute autre, de ne pouvoir que difficilement accomplir un travail promis depuis trois mois en dehors de toute prévision de l’amendement Riancey. L’action romanesque n’était pas seulement trouvée ; — l’auteur avait lu une foule d’ouvrages sur le siècle de Louis XIV ; il avait conçu des descriptions de fêtes données en l’honneur de la duchesse de Bourgogne, — cette figure pâlie déjà par le sentiment d’une mort prochaine… et toutefois égayant la pompe et la sévérité des dernières années de Louis XIV. Il aurait eu comme contraste l’arrivée à la cour de la douairière de Bucquoy, figure sévère, comme celles des ligueurs ses aïeux, venant au milieu des fêtes réclamer l’élargissement de son neveu, qu’on ne voulait pas juger selon les formes légales : — nous citerons plus loin le placet mémorable de cette dame, dont le ton fut tel qu’on pensa la mettre à la Bastille elle-même.

Puis, quel tableau encore que les malheurs de la cour à partir de là. Les victoires se sont changées en défaites. Tous les enfants du vieux roi meurent en peu d’années, jusqu’à ce brillant duc de Bourgogne dont on avait voulu faire un héros, et qui n’avait que le courage de tous les Français et la dignité de sa position, — ce qui ne l’empêchait pas de perdre des batailles. De tous ces princes morts autour du roi, il n’en resta qu’un seul, le fils du duc de Bourgogne, — Louis XV. — On avait entendu déjà cette parole dans ce siècle : « Dieu seul est grand, mes frères ! »

Nous perdons aussi le fruit d’une tournée dans le pays de Bade, où nous pouvions indiquer la délicieuse figure de la grande margrave Sibylle, qui, pendant que son fils guerroyait contre les Turcs, était devenue une seconde Marguerite de Navarre. Son château de la Favorite rappelle aussi les souvenirs de la Renaissance, et l’on y admire surtout dans son boudoir cent cinquante figures découpées ou plutôt peintes sur les glaces — qui la représentent sous autant de travestissements de carnaval.

Quelle suite de tableaux variés de paysage et de descriptions on eût pu trouver en peignant l’accueil que la grande margrave aurait fait à l’abbé de Bucquoy et à sa cousine. Puis on eût entrevu Villars menaçant au moins, brûlant les châteaux, reportant la guerre sur le Danube — et ramenant enfin à la Bastille le malheureux comte de Bucquoy, forcé de redevenir un simple abbé.

Voilà ce que perdent les lecteurs. — L’histoire pure et simple d’un pauvre prisonnier pourra-t-elle compenser de tels éléments d’intérêt ?… Il nous a semblé curieux néanmoins de démonter la machine que nous n’avons pu donner entière, d’en montrer les ressorts et les rouages — l’anatomie si l’on veut. Quelquefois, on prend plaisir à visiter les coulisses, les foyers et les trucs d’un théâtre… Les secrets de la composition d’un roman historique prémédité et devenu impossible viennent d’apparaître à tous les yeux !

(1) Une branche protestante de la famille de Bucquoy existait en effet dans le Quercy.

GÉRARD DE NERVAL

______

dimanche 15 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 23e livraison.

******

 

LES FAUX SAULNIERS

III [sic pour IV]

L’ENFER DES VIVANTS

Il y avait huit tours à la Bastille, dont chacune avait son nom et se composait de six étages éclairés chacun d’une seule fenêtre. Une grille au-dehors, une grille au-dedans laissaient voir seulement une sorte de chambre, formée par l’épaisseur du mur, et du fond de laquelle on pouvait puiser l’air respirable.

L’abbé avait été placé dans la tour de la Bretignière.

Les autres s’appelaient tour de la Bretaudière, de la Comté, du Puits, du Trésor, du Coin, de la Liberté. La huitième s’appelait la tour de la Chapelle. On n’en sortait généralement que pour mourir, à moins qu’on n’y descendît obscurément dans ces oubliettes fameuses dont les traces furent retrouvées à l’époque de la démolition.

L’abbé de Bucquoy resta quelques jours dans les chambres basses de la tour de la Bretignière, ce qui prouvait que son affaire paraissait grave, car autrement les prisonniers étaient mieux traités d’abord. Son premier interrogatoire, auquel présida d’Argenson (1), détruisit la pensée qu’il fût absolument le complice des faux saulniers de Soissons. De plus, il s’appuya des hautes relations qu’avait sa famille ; de sorte que le gouverneur Bernaville lui fit une visite, et l’invita à déjeuner, ce qui était d’usage, à l’arrivée, pour les prisonniers d’un certain rang.

On mit l’abbé de Bucquoy dans une chambre plus élevée et plus aérée où se trouvaient d’autres prisonniers. C’était la tour du Coin : lieu privilégié placé sous la surveillance d’un porte-clés nommé Ru, qui passait pour un homme plein de douceur et d’attentions pour les prisonniers.

En entrant dans la chambre commune, l’abbé fut frappé d’étonnement, en regardant les murs peints à fresque, d’y trouver une image du Christ singulièrement défigurée.

On avait dessiné des cornes rouges sur sa tête, et sur sa poitrine était une large inscription qui portait ce mot : Mystère.

Une inscription charbonnée se lisait au-dessous : « La grande Babylone, mère des impudicités et des abominations de la terre. »

Il est évident que cette inscription avait été formulée par un protestant précédemment captif de ce lieu. Mais personne depuis ne l’avait effacée.

Sur la cheminée on distinguait une peinture ovale, représentant la figure de Louis XIV. Une autre main de prisonnier avait inscrit autour de sa tête : Crachoir, et l’on distinguait à peine les traits du souverain effacés par mille outrages.

L’abbé de Bucquoy dit au porte-clés : « Ru, pourquoi permet-on de pareilles dégradations sur des images respectées ? » Le porte-clés se prit à rire et répondit « que s’il fallait châtier les crimes des prisonniers il faudrait rompre et brûler tout le jour, et qu’il valait mieux que des gens d’esprit vissent à quel point l’exagération d’idées pouvait porter des fanatiques. »

Les habitants de cette tour jouissaient d’une liberté relative ; ils pouvaient, à certaines heures, se promener dans le jardin du gouverneur, situé au centre de la forteresse et planté de tilleuls en quinconce avec des jeux de boules et des tables, où ceux qui avaient de l’argent pouvaient jouer aux cartes et consommer des rafraîchissements. Le gouverneur Bernaville cédait à un cuisinier, moyennant un droit, les bénéfices de cette exploitation.

L’abbé de Bucquoy, qu’on était assuré cette fois de retenir et qui avait fait agir des amis puissants, se trouvait faire partie de ce cercle favorisé. On lui avait fait passer de l’or, ce qui n’est jamais mal reçu dans une prison, et il était parvenu, en perdant quelques louis aux cartes, à se faire un ami de Corbé, le neveu du précédent gouverneur (M. de Saint-Marc), qui conservait encore une haute position sous Bernaville.

Il n’est pas indifférent, peut-être, de dépeindre ce dernier d’après la description physique qu’en a donnée un des prisonniers de la Bastille, plus tard réfugié en Hollande.

« Il a deux yeux verts enfoncés sous deux sourcils épais, et qui semblent de là lancer de regard du basilic. Son front est ridé comme une écorce d’arbre sur laquelle quelque muphti a gravé l’Alcoran… C’est sur son teint que l’envie cueille ses soucis les plus jaunes. La maigreur semble avoir travaillé sur son visage à faire le portrait de la lésine. Ses joues plissées comme des bourses à jetons ressemblent aux giffles d’un singe… son poil est d’un roux alezan brûlé.

Quand il était chevalier de la mandille (laquais), il portait ses cheveux plats frisés comme des chandelles. Il a renoncé à cette coquetterie.

Quoiqu’il parle rarement, il doit bien s’écouter parler, car il a la bouche fendue jusqu’aux oreilles. Pourtant, elle ne s’ouvre que pour prononcer des arrêts monosyllabiques, exécutés ponctuellement par les satellites qu’il a su se créer… »

Bernaville avait réellement fait partie de la maison du maréchal Bellefonds, et porté la mandille, c’est-à-dire la livrée ; mais, à la mort du maréchal, il avait su se mettre dans les bonnes grâces de sa veuve, dont les enfants étaient encore jeunes, et c’est par sa haute protection qu’il avait obtenu la direction des chasses de Vincennes, ce qui impliquait une foule de profits et l’intendance des pavillons et rendez-vous de chasse, où les gens de la cour faisaient de grosses dépenses. Ceci explique le terme de mépris dont on se servait envers lui en l’appelant gargottier… C’était, disait-on encore, – dans les libres conversations des prisonniers, — un laquais qui, à force de monter derrière les carrosses, s’était avisé de se planter dedans… Mais nous ne pouvons nous prononcer encore avant d’avoir apprécié les actes dudit Bernaville, et il serait injuste de s’en tenir aux récits exagérés des prisonniers.

Quant au nommé Corbé, son assesseur, voici encore son portrait, tracé d’une main qui sent un peu l’école de Cyrano :

« Il avait un petit habit gris de ras de Nîmes si pelé qu’il faisait peur aux voleurs en leur montrant la corde ; une méchante culotte bleue, tout usée, rapiécée par les genoux ; un chapeau déteint, ombragé par un vieux plumet tout plumé, et une perruque qui rougissait d’être si antique. Sa mine basse, encore au-dessous de son équipage, l’aurait plutôt fait prendre pour un poussecu que pour un officier. »

L’abbé de Bucquoy, jouant au piquet avec Renneville sous un berceau de treillage, lui dit : « Mais on est très bien ici, et, avec la perspective d’en sortir prochainement, qui voudrait tenter de s’en échapper ?

— La chose serait impossible, dit Renneville… Mais, quant à juger du traitement que l’on reçoit dans ce château, attendez encore

— Ne vous y trouvez-vous pas bien ?

— Très bien pour le moment… J’en suis revenu à la lune de miel, où vous êtes encore…

— Comment vous trouvez-vous ici ?

—Bien simplement ; comme beaucoup d’autres… Je ne sais pourquoi.

— Mais vous avez bien fait quelque chose pour entrer ici ?

— Un madrigal.

— Dites-le-moi… Je vous en donnerai franchement mon avis.

— C’est que ce madrigal est suivi d’un autre, parodié sur les mêmes rimes, et qui m’a été attribué à tort…

— C’est plus grave. »

 

En ce moment-là, Corbé passa d’un air souriant, en disant : « Ah ! vous parlez encore de votre madrigal, M. de Renneville… Mais ce n’est rien : il est charmant.

— Il est cause qu’on me retient ici, dit Renneville.

— Et vous plaignez-vous du traitement ?

— Le moyen quand on a affaire à d’honnêtes gens ! »

Corbé, satisfait, alla vers une autre table avec son implacable sourire… On lui offrait des rafraîchissements qu’il ne voulait jamais accepter. De temps en temps il lançait des regards aux fenêtres de la prison, où l’on pouvait entrevoir les formes vagues des prisonnières, et il paraissait trouver que rien n’était plus charmant que l’intérieur de cette prison d’État.

« Et comment, dit l’abbé de Bucquoy à Renneville, en faisant les cartes, était construit ce madrigal ?

— Dans les règles du genre. Je l’avais adressé à M. le marquis de Torcy afin qu’il le fît voir au roi. Il faisait allusion à la puissance réunie de l’Espagne et de la France combattant les alliés… et se rapportait en même temps aux principes du jeu de piquet. »

Ici Renneville récita son madrigal, qui se terminait par ces mots, adressés aux alliés du Nord :

Combattant l’Espagne et la France,
Vous trouverez capot… Quinte et Quatorze en main !

« Cela voulait dire Philippe V (quinte) et Louis XIV.

— C’est bien innocent !… dit l’abbé de Bucquoy.

— Mais non, répondit Renneville ; cette chute en octave et en alexandrin a été admirée de tout le monde. Mais des malveillants ont parodié ces vers en faveur des ennemis, et voici leur version :

Nous ferons un repic… et l’Espagne et la France
Se trouveront capots.. Quinte et Quatorze en main.

« Or, Monsieur le comte, comment est-il possible que j’aie écrit moi-même la contrepartie de mon madrigal… et encore, en ne conservant pas la mesure de l’avant-dernier vers ?

— Cela me paraît invraisemblable, dit l’abbé ; je m’en assure, étant moi-même un poète aussi.

— Eh bien ! M. de Torcy m’a envoyé à la Bastille sur un si petit soupçon… (2) Cependant j’étais appuyé par M. de Chamillard, auquel j’ai dédié des livres, et qui n’a cessé de me faire des offres de service.

— Quoi ! dit l’abbé pensif, un madrigal peut conduire un homme à la Bastille ?

— Un madrigal ?… Mais un distique seulement peut en ouvrir les portes. Nous avons ici un jeune homme… dont les cheveux commencent à blanchir, il est vrai… qui, pour un distique latin, s’est vu retenir longtemps aux îles Sainte-Marguerite : ensuite lorsque M. de Saint-Mars, qui avait gardé Fouquet et Lauzun, fut nommé gouverneur ici, il l’amena avec lui pour le faire changer d’air. Ce jeune homme, ou, si vous voulez, cet homme, avait été un des meilleurs élèves des jésuites.

— Et ils ne l’ont pas soutenu ?

— Voici ce qui est arrivé. Les jésuites avaient inscrits sur leur maison de Paris un distique latin en l’honneur du Christ. Voulant plus tard s’assurer l’appui de la cour contre les attaques de certains robins ou cabalistes assez puissants, ils se résolurent à donner une grande représentation de tragédie avec chœurs, dans le genre de celles qu’autrefois on donnait à Saint-Cyr. Le roi et Mme de Maintenon accueillirent avec bienveillance leur invitation. Tout, dans cette fête, était conçu de manière à leur rappeler leur jeunesse. Faute de jeunes filles, que ne pouvait fournir la maison, on avait fait habiller en femmes les plus jeunes élèves, et les chœurs et ballets étaient exécutés par les sujets de l’Opéra. Le succès fut tel, que le roi, ébloui, charmé, permit aux révérends pères d’inscrire son nom sur la porte de leur maison… Elle portait cette inscription : Collegium claro montanum societatis Jesu ; on remplaça ces mots par ceux-ci : Collegium Ludovici magni. – Le jeune homme dont nous parlons inscrivit sur le mur un distique dans lequel il fit remarquer que le nom de Jésus avait été remplacé par celui de Louis-le-Grand… C’est ce crime qu’il expie encore ici.

— Mais, dit l’abbé de Bucquoy, il nous est impossible de nous plaindre beaucoup des rigueurs de cette prison d’Etat. J’ai souffert un peu dans le cachot… mais maintenant, sous cette tonnelle, appréciant la chaleur d’un vin de Bourgogne assez généreux, je me sens disposé à prendre patience.

— Je prends patience depuis quatre ans, dit Renneville ; et si je vous racontais ce qui m’est arrivé…

— Je veux savoir ce qu’on a pu faire contre un homme coupable d’un madrigal.

— Je ne me plaindrais de rien si je n’avais laissé mon épouse en Hollande… Mais passons. Arrêté à Versailles, je fus conduit en chaise à Paris. En passant devant la Samaritaine, je tirai ma montre et je constatai par la comparaison qu’il était huit heures du matin. L’exempt me dit : « Votre montre va bien. » Cet homme ne manquait pas d’une certaine instruction : « Il est fâcheux, me dit-il, que je me sois vu forcé de vous arrêter, et cela est entièrement contre mon inclination… Mais il fallait remplir les derniers devoirs de la place que j’occupais avant de devenir ce que je suis dès à présent, c’est-à-dire écuyer de la duchesse de Lude. Je m’appelle De Bourbon… Mon emploi d’exempt cesse à dater d’aujourd’hui, et désormais réclamez-vous de moi en cas de besoin… » Cet exempt me parut un honnête homme, et passant au bas de Pont-Neuf, je lui offris à boire, ainsi qu’aux trois hocquetons qui nous accompagnaient et qui portaient brodée sur leur cotte d’armes la représentation d’une masse hérissée de pointes avec cette devise : monstrorum terror. Je ne pus m’empêcher de dire, pendant que je buvais avec eux : « Vous êtes la terreur… et je suis le monstre ! » Ils se prirent à rire et nous arrivâmes tous à la Bastille, en belle humeur.

Le gouverneur me reçut dans une chambre tendue de damas jaune avec une crépine d’argent assez propre… Il me donna la main et m’invita à déjeuner… Sa main était froide, ce qui me donna un mauvais augure… Corbé, son neveu, arriva en papillonnant, et me parla de ses prouesses en Hollande… et des succès qu’il avait eus plus tard dans les courses de taureaux à Madrid, où les dames, admirant sa bravoure, lui jetaient des œufs remplis d’eaux de senteurs. Le déjeuner fini, le gouverneur me dit : « Usez de moi comme vous voudrez », et il ajouta parlant à son neveu : « Il faut conduire notre nouvel hôte au pavillon des princes. »

— Vous étiez en grande estime près du gouverneur… dit en soupirant l’abbé de Bucquoy.

— Le pavillon des princes, vous pouvez le voir d’ici… c’est au rez-de-chaussée. Les fenêtres sont garnies de contrevents verts. Seulement, il y a cinq portes à traverser pour arriver à la chambre. Je l’ai trouvée triste, quoiqu’il y eût une paillasse sur le lit, un matelas, et autour de l’alcôve, une pente en brocatelle assez fraîche ; plus encore, trois fauteuils recouverts en bougran.

— Je ne suis pas si bien logé ! dit l’abbé de Bucquoy.

— Aussi je ne me plaignais que de manquer de serviettes et de draps, lorsque je vis arriver le porte-clés Ru avec du linge, des couvertures, des vases, des chandeliers et tout ce qu’il fallait pour que je pusse m’établir honnêtement dans ce pavillon.

Le soir était venu. On m’envoya encore deux garçons de la cantine guidés par Corbé, qui m’apportaient le dîner.

Il se composait : — d’une soupe aux pois verts garnie de laitues et bien mitonnée, avec un quartier de volaille au-dessus, une tranche de bœuf, un godiveau et une langue de mouton… Pour le dessert, un biscuit et des pommes de reinette… Vin de Bourgogne.

— Mais je me contenterais de cet ordinaire, dit l’abbé de Bucquoy.

— Corbé me salua et me dit : «  Payez-vous votre nourriture, ou en serez-vous redevable au roi ?

N’ayant pas grand faim après le déjeuner que m’avait offert le gouverneur, j’avais prié Corbé de s’asseoir et de m’aider à tirer parti du plat ; mais il me répondit qu’il n’avait pas faim, et ne voulut même pas accepter un verre de bourgogne.

— C’est grave ! » dit l’abbé de Bucquoy.

Une cloche avertit les prisonniers qu’il fallait rentrer dans leurs chambres.

« Savez-vous, dit Renneville en rentrant à l’abbé de Bucquoy, que ce Corbé est un homme à femmes ?

— Comment, ce monstre ?

— Un séducteur… un peu pressant seulement envers les dames prisonnières… Nous avons eu hier une scène fort désagréable dans notre escalier. On entendait un bruit énorme dans les cachots qui sont à la base de la tout. Ce bruit finit par s’apaiser…

Nous vîmes remonter le porte-clés Ru avec ses culottes teintes de sang. Il nous dit :  « Je viens de sauver cette pauvre Irlandaise, à qui M. Corbé voulait plaire… » Il l’avait envoyée au cachot, sur le refus qu’elle avait fait de recevoir ses visites ; et, comme elle refusa, là encore, de le recevoir, on résolut de la placer à un étage inférieur.

Elle résista, lorsqu’on voulut l’y conduire, et les gens qui l’emportèrent la traînèrent si maladroitement que sa tête rebondissait sur les marches des escaliers… J’ai été taché de son sang. On l’avait prise dans son lit à demi nue… et Corbé, qui dirigeait cette expédition, ne lui fit grâce d’aucune de ces tortures.

— Est-elle morte ? dit l’abbé de Bucquoy.

— Elle s’est étranglée cette nuit. »

(1) La bibliothèque de l’Arsenal possède en grande partie les archives de la Bastille, qui y furent transportées après le prise de cette forteresse. Nous espérions y trouver quelques traces de cet interrogatoire ; mais depuis 89, ces papiers n’ont pu encore être classés. Toutefois, on s’en occupe activement. Ils ne seront communiqués au public que lorsqu’on aura terminé le travail.

(2) Historique.

GÉRARD DE NERVAL

______

jeudi 19 décembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 24e livraison.

******

 

LES FAUX SAULNIERS

IV [sic pour V]

LA TOUR DU COIN

La société était assez choisie au troisième étage de la tour du Coin. C’était là qu’on plaçait les favoris du gouverneur. Il y avait, outre Renneville et l’abbé, un gentilhomme allemand nommé le baron de Peken, arrêté pour avoir dit « que le roi ne voyait qu’au travers des lunettes de Mme de Maintenon » ; puis un nommé de Falourdet, compromis dans une affaire relative à des titres faux de noblesse ; ensuite un ancien soldat nommé Jacob le Berthon, accusé d’avoir chanté des chansons grivoises où le nom de la maîtresse du roi n’était pas respecté.

Renneville le plaignait beaucoup d’être détenu pour un si petit sujet, et disait que la Maintenon aurait dû suivre l’exemple de la reine Catherine de Médicis, qui, ouvrant un jour sa fenêtre du Louvre, vit au bord de la Seine des soldats qui faisaient rôtir une oie, et en charmaient l’attente en répétant une chanson dirigée contre elle-même. Elle se borna à leur crier : « Pourquoi dites-vous du mal de cette pauvre reine Catherine, qui ne vous en a fait aucun ? C’est pourtant grâce à son argent que vous rôtissez cette oie ! » Le roi de Navarre, qui était en ce moment près d’elle, voulait descendre pour châtier ces bélîtres, et elle lui dit : « Restez ici ; cela se passe trop au-dessous de nous. »

Il y avait encore là un abbé italien nommé Papasaredo.

Quand on apporta le souper, Corbé, selon l’usage, accompagna le service, et demanda si quelqu’un avait à se plaindre. « Je me plains, s’écria l’abbé Papasaredo, de ce que la compagnie devient trop nombreuse, et s’est accrue d’un second abbé… J’aimerais mieux des femmes ! et il n’en manque pas ici que l’on peut faire venir.

— C’est entièrement contre les règlements, dit Corbé.

— Allons, mon petit Corbé, mettez-moi en cellule avec une prisonnière… » Corbé haussa les épaules.

« Voyons, donnez-moi la Marton, la Fleury, la Bondy ou la Dubois, enfin un de vos restes… pourquoi pas même cette jolie Marguerite Filandrier, la marchande de cheveux du cloître Sainte-Opportune, que nous entendons d’ici chanter toute la journée.

— Est-ce là le discours que doit tenir un prêtre ? dit Corbé… J’en appelle à ces messieurs ! Quant à la Filandrier, nous l’avons mise au cachot pour avoir adressé la parole à un officier de garde.

— Oh ! dit l’abbé Papasaredo, il y a quelque autre raison aussi… Vous aurez voulu la punir d’avoir parlé à cet officier… Vous êtes cruel dans vos jalousies, Corbé !

— Mais non, dit Corbé, flatté du reste, de cette observation. Cette fille a la manie d’élever des oiseaux et de les instruire. On lui avait permis de conserver quelques pierrots. Sa fenêtre donne sur le jardin. Un de ses oiseaux s’échappe et se voit saisi par un chat. Elle crie alors à cet officier : « Oh ! sauvez mon oiseau ! c’est le plus joli, celui qui danse le rigodon ! » L’officier a eu la faiblesse de courir après le chat, et n’a pu même sauver l’oiseau ; il est aux arrêts et elle au cachot, voilà tout. »

Corbé tourna sur ses talons et sortit, échappant aux invectives sardoniques de l’abbé italien. Il était, du reste, de belle humeur, parce que l’un des prisonniers lui avait donné une bague à chaton de saphir, et que l’abbé de Bucquoy, mécontent de son ordinaire, y renonçait pour faire venir ses repas du dehors. M. de Falourdet raconta là-dessus qu’il avait vu son sort adouci par les mêmes moyens. Toutefois, l’écot était cher et le service médiocre ; on lui comptait du vin à six sous pour du vin de Champagne d’une livre, et le reste était à l’avenant.

Il avait dit alors à Corbé : « Je paierai double, mais je veux du meilleur. » Corbé avait répondu : « Vous parlez bien, les fournisseurs nous trompent… Je m’occuperai moi-même du choix des vins et des victuailles. »

Depuis ce temps, en effet, tout était de bonne qualité et de premier choix.

L’entretien s’anima après le départ de Corbé ; seul, le baron de Peken restait pensif devant son assiette, avec une colère concentrée qui finit par s’abattre sur le porte-clés Ru.

« Sapperment ! dit le baron, pourquoi n’ai-je devant moi qu’une bouteille d’un demi-setier, tandis que le nouveau a une bouteille entière ?

— Parce que, dit Ru, vous êtes à cinq livres, tandis que M. le comte de Bucquoy a la pistole.

— Comment ! on ne peut pas avoir un ordinaire d’une bouteille de vin avec cinq livres ? s’écria le baron. Faites revenir cet infâme sous-gargottier de Corbé, et demandez-lui si un honnête homme peut se contenter à dîner d’un demi-setier de mauvais vin ! Si je vois reparaître cette bouteille, je vous la casserai sur la tête !

— Monsieur le baron, dit Ru, calmez-vous et gardez-vous de désirer le retour de M. Corbé qui vous ferait mettre immédiatement au cachot… Or, c’est son intérêt, car la nourriture d’un prisonnier au cachot ne représente qu’un sou par jour, le logement n’étant pas compté parce que c’est le roi qui le fournit… Quant à l’économie sur la nourriture, elle entre dans la poche de M. Corbé pour un tiers, et pour le reste dans celle de M. de Bernaville ! »

Ru, comme on le voit, était un homme conciliant, les prisonniers ne lui reprochaient que de faire disparaître certains accessoires du service, notamment les petits pâtés, dont il était friand. — Il avait pour lui la desserte, ce qui eût dû le rendre plus modéré à cet égard.

Renneville et l’abbé de Bucquoy déclarèrent qu’ils buvaient très peu de vin et en versèrent au baron de Peken, qui finit par dîner tranquillement. Renneville raconta les ennuis qu’il avait subis dans une chambre isolée, où un emportement du même genre l’avait fait reléguer, et l’invention piquante qu’il avait eue pour correspondre avec des prisonniers placés au-dessus et au-dessous de lui.

C’était un alphabet des plus simples qu’il avait créé, et qui consistait à frapper, avec un bâton de chaise, en comptant un coup pour a, deux coups pour b… ainsi de suite. Les voisins finissaient par comprendre et répondaient de la même manière, seulement c’était long. Voici comment, par exemple, on rendait le mot Monsieur :

M (12 coups), o (14), s (18), i (9), e (5), u (20), r (17).

Il avait pu ainsi connaître les noms de tous ses compagnons de la même tour, à l’exception de celui d’un abbé qui n’avait jamais voulu se faire connaître.

En prison, l’on ne parle que de prison, ou des moyens d’en tromper les douleurs. De Falourdet raconta comment il était parvenu à communiquer avec un prisonnier de ses amis, d’une façon non moins ingénieuse que celle de l’alphabet inventé par Renneville. Il avait été logé dans une de ces chambres supérieures des tours qu’on appelait calottes, et qui avaient l’inconvénient d’être aussi chaudes en été que froides en hiver. Par exemple, on y jouissait d’une belle vue. Avant d’être séparé de son ami, M. de La Baldonnière (retenu à la Bastille pour avoir trouvé le secret de faire de l’or et ne l’avoir pas voulu communiquer aux ministres), il avait appris que ce dernier demeurait au rez-de-chaussée de la même tour, donnant sur un petit jardin pratiqué dans un bastion. Il s’était fabriqué des plumes avec des os de pigeons, de l’encre avec du noir de fumée délayé, et il écrivait des lettres qu’il jetait par sa fenêtre et qui tombaient au pied de la tour, à l’aide du poids d’une petite pierre.

La Baldonnière, de son côté, avait dressé une chienne du gouverneur qui se promenait souvent dans le jardin, à lui rapporter aux grilles de sa fenêtre les papiers qui pouvaient s’y trouver. En lui jetant d’abord, roulés, des débris de son déjeuner, il s’était fait de cet animal une connaissance utile… Alors il l’envoyait chercher les petits paquets que lui jetait Falourdet et qu’elle lui rapportait fidèlement. On finit par s’apercevoir de ce manège. La correspondance des deux amis fut saisie, et ils reçurent un certain nombre de coups de nerfs de bœuf administrés par des soldats. Falourdet, comme le plus coupable, fut mis ensuite dans un cachot où se trouvait un mort qu’on ne vint chercher que le troisième jour. Plus tard, ayant reçu de l’argent, il rentra dans les bonnes grâces du gouverneur.

Lorsqu’il demeurait encore dans la calotte, il avait aussi trouvé un moyen de correspondre avec sa femme, qui avait loué une chambre dans les premières maisons du faubourg Saint-Antoine. Il inscrivait des lettres très grosses sur une planche avec du charbon qu’il plaçait derrière sa fenêtre ; puis il parvenait, en les effaçant successivement et en en formant d’autres, à faire parvenir des phrases entières au-dehors.

Un des assistants raconta là-dessus qu’il avait trouvé un système supérieur encore en dressant des pigeonnaux attrapés au sommet des tours, et en leur attachant sous les ailes des lettres qu’ils allaient porter à des maisons au-dehors.

Tels étaient les principaux entretiens des prisonniers de cette tour du Coin où avaient séjourné précédemment Marie de Mancini, la nièce de Mazarin, qui créa, comme on sait, l’Académie des humoristes, et plus tard la célèbre Mme Guyon, qui ne fit que passer à la Bastille, mais dont le confesseur y habitait encore à quatre-vingts ans, à l’époque où s’y trouvait l’abbé de Bucquoy, notre héros, qui ne s’occupait guère, comme ses compagnons, à chercher des moyens de correspondance. Ne voyant pas son affaire prendre une meilleure tournure, il songeait même franchement à une évasion. Lorsqu’il eut assez médité son plan, il sonda ses voisins, qui, dès l’abord, jugèrent la chose impossible ; mais l’esprit ingénieux de l’abbé résolvait peu à peu toutes les difficultés. Falourdet déclara que ses moyens proposés avaient beaucoup d’apparence de pouvoir réussir ; mais qu’il fallait de l’argent pour endormir la surveillance de Ru et de Corbé.

Sur quoi l’abbé de Bucquoy tira, on ne sait d’où, de l’or et des pierreries, ce qui donna à penser que l’entreprise devenait possible. Il fut résolu que l’on fabriquerait des cordes avec une portion des draps, et des crampons avec le fer qui maintenait les X des lits de sangle et quelques clous tirés de la cheminée.

La besogne avançait, lorsque Corbé entra tout à coup avec des soldats, et se déclara instruit de tout. Un des prisonniers avait trahi ses compagnons… c’était l’abbé Papasaredo. Il avait eu l’espoir d’obtenir sa grâce au moyen de cette trahison ; il n’eut que l’avantage d’être mieux traité pendant quelque temps.

Tous les autres furent mis au cachot ; l’abbé de Bucquoy à l’étage le plus profond.

 

V [sic pour VI]

AUTRES PROJETS

Il est inutile de dire que l’abbé comte de Bucquoy se plaisait peu dans son cachot. Après quelques jours de pénitence, il eut recours à un moyen qui lui avait déjà réussi en d’autres occasions : ce fut de faire le malade. Le porte-clé s qui le servait fut effrayé de son état, qui se partageait entre une sorte d’exaltation fiévreuse et un abattement qui le prenait ensuite, et qui le faisait ressembler à un mort ; il contrefit même cette situation au point que les médecins de la Bastille eurent peine à lui faire donner quelques signes de vie et déclarèrent que son mal dégénérait en paralysie. À dater de cette consultation, il feignit d’être pris de la moitié du corps et ne bougeait que d’un côté.

Corbé vint le voir, et lui dit :

« On va vous transporter ailleurs. Mais vous voyez ce qu’ont amené vos desseins d’évasion.

— D’évasion ! s’écria l’abbé. Mais qui pourrait espérer se tirer de la Bastille ? Cela est-il arrivé déjà ?

— Jamais ! Hugues Aubriot, qui avait fait terminer cette forteresse et qui y fut plus tard enfermé, n’en sortit que par suite d’une révolution faite par les Maillotins. C’est le seul qui en soit sorti contre le vouloir du gouvernement.

— Mon Dieu ! dit l’abbé, sans la maladie qui m’a frappé je ne me plaindrais de rien… sinon des crapauds qui laissent leur bave sur mon visage quand ils passent sur moi pendant mon sommeil.

— Vous voyez ce qu’on gagne à la rébellion.

— D’un autre côté, je me fais une consolation en instruisant des rats auxquels je livre le pain du roi, que ma maladie m’empêche de manger… Vous allez voir comme ils sont intelligents. »

Et il appela : « Moricaud ? »

Un rat sortit d’une fente de pierres et se présenta près du lit de l’abbé…

Corbé ne put s’empêcher de rire aux éclats, et dit :

« On va vous mettre dans un lieu plus convenable.

— Je voudrais bien, dit l’abbé, me trouver de nouveau avec le baron de Peken. J’avais entrepris la conversion de ce luthérien, et, mon esprit se tournant vers les choses saintes à cause de la maladie dont Dieu m’a frappé, je serais heureux d’accomplir cette œuvre. »

Corbé donna des ordres, et l’abbé se vit transporté dans une chambre du second étage dans la tour de la Bretaudière, où le baron Peken se trouvait depuis quelques jours en compagnie d’un Irlandais.

L’abbé continua à faire le paralytique, même devant ses compagnons, car ce qui était arrivé à la tour du Coin l’avait instruit du danger de trop de franchise. L’Allemand vivait en mauvaise intelligence avec l’Irlandais. Ce compagnon ne tarda pas à déplaire aussi à l’abbé. Mais le baron de Peken, plus irritable, insulta l’Irlandais de telle sorte qu’un duel fut résolu.

On sépara une paire de ciseaux, dont les deux parties, bien aiguisées, furent adaptées à des bâtons, et le duel commença dans les règles. L’abbé de Bucquoy, qui croyait d’abord que ce ne serait qu’une plaisanterie, voyant l’affaire s’engager chaudement et le sang couler, se mit à frapper contre la porte, ce qui était le moyen de faire venir le porte-clés.

Interrogé sur cette affaire, il donna tort à l’Irlandais, qui fut mis à part, et resta seul avec le baron. Alors il lui fit confidence d’un projet d’évasion mieux conçu que l’autre, et qui consistait à percer une muraille communiquant à un lieu assez fétide, mais qui, par une longue percée, donnait sur les fossés du côté de la rue Saint-Antoine.

Ils se mirent à travailler tous deux avec ardeur et le mur était déjà entièrement troué… Malheureusement le baron de Peken était vantard et indiscret. Il avait trouvé le moyen de communiquer par des trous faits à la cheminée avec des prisonniers placés dans la chambre supérieure. Chacun des deux reclus montait à son tour dans la cheminée et s’entretenait d’assez loin avec ces amis inconnus.

Le baron, en causant, leur parla de l’espoir qu’il avait de s’échapper avec son ami, et, soit par jalousie, soit par le désir de se faire gracier, un nommé Joyeuse, fils d’un magistrat de Cologne, qui faisait partie de cette chambrée, dénonça le projet à Corbé, qui en instruisit le gouverneur.

Bernaville fit venir l’abbé de Bucquoy, qui se fit porter à bras en qualité de paralytique et attaqua gaiement la position. Il prétendit que le baron de Peken ayant bu quelques verres de vin de trop, s’était avisé de faire mille contes ridicules à ce Joyeuse, qui n’était véritablement qu’un nigaud, et qu’il serait malheureux que pour une si sotte dénonciation on le séparât lui-même du baron, dont la conversion avançait beaucoup.

Le baron parla dans le même sens, et l’on ne tint plus compte de ce qu’avait dit Joyeuse. Du reste, les deux amis, avertis à temps par le porte-clés que l’argent dont l’abbé était toujours garni avait mis dans ses intérêts, avaient pu réparer à temps les dégradations faites au mur ; de sorte qu’on ne s’aperçut de rien.

 

GÉRARD DE NERVAL

 

Les Faux Saulniers, suite et fin >>>

 

RETOUR EN HAUT DE PAGE

 

 

 

 

 

item1a1
item3