jeudi 31 octobre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 5e livraison.

Toujours apparemment à court d’inspiration, ou se laissant aller aux libertés de l’écriture excentrique, Nerval va utiliser cette fois une lettre que lui a adressée le journal Le Corsaire mettant en cause ses options politiques. De fil en aiguille, Nerval est amené à se rappeler le parcours du combattant que furent ses démêlés avec la censure pour faire admettre en 1839 son drame Léo Burckart, puis avec Harel, le directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin où fût représentée la pièce.

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LES FAUX SAULNIERS

AUTRE DIGRESSION FORCÉE — AMÉNITÉS LITTÉRAIRES — RÉPONSE AU « CORSAIRE » —

LA CENSURE — LE THÉÂTRE — LES MASQUES D’ARLEQUIN

Je suis encore obligé de parler de moi-même et non de l’abbé de Bucquoy. La compensation est mince. Il faut cependant que le public admette que l’impossibilité où nous sommes d’écrire du roman nous oblige à devenir les héros des aventures qui nous arrivent journellement, comme à tout homme, — et dont l’intérêt est sans doute fort contestable le plus souvent.

Enfin, nous nous essayons sur un terrain mobile et glissant, — il faut donc nous guider ou nous avertir…

De plus, il est certaines observations personnelles qui se rattachent à bien des idées et à bien des choses auxquelles tout le monde est intéressé plus ou moins, — et d’où il est bon de faire sortir des observations utiles.

La polémique fait la puissance de la presse et détermine son utilité. Un journal dans lequel j’ai travaillé autrefois, lorsqu’il était sous la direction de M. Lepage, — Le Corsaire — me reproche aujourd’hui d’avoir changé de couleur. Je sais que, dans tous les journaux, ces variations apparentes tiennent surtout aux changements de propriétaires ou de directeur, — qui donnent à la feuille une marche quelconque, selon leurs convictions ou leurs intérêts. — Pour un écrivain, le reproche est plus grave.

On argue quelquefois du changement de conviction : ce que les gens religieux et monarchiques admettent surtout volontiers, d’après le Nouveau Testament et d’après l’histoire ; mais celui qui écrit ces lignes se trouve, par hasard peut-être, dans une autre situation.

Il y a eu, dans les renseignements qu’a pu prendre le rédacteur du Corsaire, confusion entre deux noms. Je ne suis pas le même que M. Gérard qui faisait partie du bureau de l’esprit public, et qui, sans doute, écrivait d’après ses opinions personnelles. Étranger toujours aux luttes des partis, je dois même dire que j’ai connu cet homonyme, auquel mon nom a pu faire du tort dans son parti, comme le sien risquerait de m’en faire aujourd’hui, — si j’appartenais à un parti.

Je n’ai jamais reçu de mission d’aucun ministère. J’en aurais sollicité même ou accepté quelqu’une que je ne m’en sentirais pas embarrassé, — l’argent consacré à ces travaux souvent utiles étant voté par les chambres ou les assemblées, et ne venant nullement des souverains.

Il est des gens qui crient très haut qu’ils n’ont jamais voulu se vendre ; — c’est peut-être qu’on ne se serait jamais soucié de les acheter.

Pour tout écrivain arrivé à cette notoriété que, même sans grand talent, on acquiert avec le travail et l’étude, il y a quelquefois du mérite à ne rien solliciter des monarques, bien que l’argent même qui vient de ce côté appartienne encore à la nation. Seulement, cela devient une faveur ; — dans les autres cas, c’est souvent un droit.

Je n’ai jamais fait de politique, sauf quelques articles sur des nouvelles étrangères, écrits récemment. Les ouvrages littéraires que j’ai publiés depuis longtemps ont toujours porté l’empreinte du libéralisme avant la République comme depuis. Je pense qu’à moins de fortes convictions dans un sens donné, tout écrivain doit avertir le pouvoir s’il se trompe, — et le peuple qu’il est trompé.

En 1839 [il s'agit en fait de 1838. Curieusement Nerval répète le même lapsus dans c même texte reproduit en appendice dans Lorely en 1852] , revenant d’Allemagne, j’avais écrit une pièce pour la Porte-Saint-Martin. Jamais, avant cette époque, je n’avais eu de rapport avec un ministre ; — la pièce, reçue par Harel, était en répétition depuis un mois, lorsqu’il fallut, selon l’usage, envoyer deux manuscrits à la censure. C’était une dépense de soixante francs pour cinq actes et un prologue. Il est vrai qu’on rendait l’un des deux manuscrits. Mais il faut toujours remarquer ici que les écrivains sont grevés en tout plus que les autres producteurs. Exemplaires de livres pour les bibliothèques, exemplaires de manuscrits pour la censure.

Pardon, — je m’amuse en répondant au Corsaire, — et je le remercie de m’avoir fourni ce moyen de ne pas avoir cherché aujourd’hui l’abbé de Bucquoy. — Je dis donc que, grevés déjà dans les publications de nos travaux par les privilèges d’imprimerie, qui prélèvent sur notre profession une sorte d’impôt représenté par ce qu’on appelle les étoffes, c’est-à-dire le tiers du prix de main d’œuvre — en doutez-vous ? —, nous le sommes encore par l’existence des privilèges de théâtre, donnés assez souvent à des gens bien pensants, mais ignorants des choses de théâtre, — lesquels prélèvent encore un bénéfice sur le talent des auteurs et des artistes ; — nous le sommes encore par suite du cautionnement et du timbre des journaux, qui souvent imposent à l’écrivain un directeur ou un rédacteur en chef entièrement illettré. — Cela est devenu rare aujourd’hui… mais cela s’est vu.

Me voilà donc, ayant éprouvé, comme nous tous, le malheur qui résulte d’une profession qui n’en est pas une, et d’une propriété que, selon le mot d’Alphonse Karr, on a toujours négligé de déclarer propriété, me voilà donc forcé, pendant six mois, de solliciter le visa du ministère de l’Intérieur, et par conséquent de me mettre en rapport avec ses hôtes.

Il y avait là beaucoup d’anciens, gens d’esprit, que cela amusait fort de faire promener un écrivain non sérieux. M. Véron, dont j’avais fait la connaissance dans un restaurant, me dit un jour : « Vous vous y prenez mal. Je vais vous donner une lettre pour la censure » ; et il me remit un billet où se trouvaient ces mots : « Je vous recommande un jeune auteur qui travaille dans nos journaux d’opposition constitutionnelle, et qui sollicite de vous un visa » etc. M. Véron, — dans le journal duquel j’ai en effet écrit quelques colonnes en l’honneur des grands philosophes du XVIIIe siècle, — ne m’en voudra pas de révéler ce détail, qui lui fait honneur.

De ce jour, toutes les portes s’ouvrirent pour moi, et l’on voulut bien me dire le motif qu’on avait pour arrêter ma pièce et pour me priver, pendant tout un rude hiver, de son produit.

On en jugeait le spectacle dangereux, à cause surtout d’un quatrième acte qui représentait avec trop de réalité, et sous des couleurs trop purement historiques, le tableau d’une vente de charbonnerie. — On m’eût loué de rendre les conspirateurs ridicules ; on ne voulait pas supporter l’équitable point de vue que m’avait donné l’étude de Shakespeare et de Goethe, — si faible que pût être mon imitation.

La pièce, il est vrai, concluait contre l’assassinat politique, mais en montrant l’impossibilité, pour un homme de cœur, de soutenir les idées arriérées d’une cour.

M. de Montalivet était ministre alors. Je ne pus pénétrer jusqu’à lui. Cependant, c’était sur ses décisions que les bureaux, très polis du reste et très bienveillants pour moi, rejetaient la responsabilité.

Les répétitions étaient suspendues toujours ; — Bocage, appelé par un engagement de province, avait laissé là le rôle, — dans lequel son talent eût été une fortune pour ce pauvre Harel et pour moi. Le printemps, saison peu avantageuse pour le théâtre, commençait à s’avancer. Je parlais de ma déconvenue à un écrivain politique, dans un de ces bureaux de journaux où la ligne qui sépare le premier Paris du feuilleton est souvent oubliée pour ne laisser subsister que les relations d’hommes qui se voient habituellement.

« Vous êtes bien bon, me dit-il, de vous donner tant de peine. La censure n’existe pas en ce moment.

— J’ai des raisons de penser le contraire.

— Elle existe de fait et non de droit…, comprenez-vous ?

— Comment ?

— Il y a trois ans, le ministère a obtenu un vote provisoire des chambres pour le rétablissement de la censure, mais sous la condition de présenter une loi définitive au bout de deux ans.

— Eh bien ?

— Eh bien, — il y a trois ans de cela. »

Sans être un homme processif, je sentis qu’il y avait là nécessité de soutenir, non pas mes intérêts, les écrivains y songent rarement, — mais ceux de ma production littéraire.

J’allai trouver M. Lefèvre, le défenseur agréé et attitré de l’association des auteurs dramatiques. M. Lefèvre me dit fort poliment : « Vous pouvez avoir raison… Mais notre association évite prudemment de s’engager dans les questions politiques. De plus, mes opinions me font un devoir de m’abstenir. Vous trouverez d’autres agréés qui soutiendront votre affaire avec plaisir. »

J’allais trouver M. Schayé, qui me dit : « Vous avez raison : ils sont dans une position fausse. Nous allons leur envoyer du papier timbré. »

Le lendemain, je reçus une lettre qui m’accordait une audience du ministre de l’Intérieur… à cinq heures du soir.

Le ministre me reçut entre deux portes et me dit : « Je n’ai pu encore lire votre manuscrit ; je l’emporte à la campagne. Revenez, je vous prie, après-demain, à la même heure. »

Je fus obligé de prendre mon tour pour l’audience. J’attendis longtemps, et il était tard lorsque je fus introduit. — Mais que ne ferait pas un auteur pour sauver sa pièce et la tirer des griffes du ministre ?

Le ministre m’adressa un salut froid et chercha mon manuscrit dans ses papiers. N’ayant alors jamais vu de près un ministre, j’examinai la figure belle mais un peu fatiguée de M. Montalivet. — Il appartenait à cette école politique qu’affectionnait le vieux monarque et que l’on pourrait appeler le parti des hommes gras. Abandonné à ses instincts, Louis-Philippe aurait tout sacrifié pour ces hommes qui lui donnaient une idée flatteuse de la prospérité publique. Comme César, qui n’aimait pas les maigres, il se méfiait des tempéraments nerveux comme celui de M. Thiers, ou bilieux comme celui de M. Guizot. On les lui imposa, — et ils le perdirent… soit en le voulant, soit sans le vouloir. M. de Montalivet avait retrouvé le manuscrit énorme qui contenait mon avenir dramatique. Il me le tendit par-dessus une table, et se privant avec bon sens de ces phrases banales que l’on prodigue trop légèrement aux auteurs, il me dit : « Reprenez votre pièce, faites-la jouer et, si elle cause quelque désordre, on la suspendra. » Je saluai et je sortis.

Si je ne savais pas, par des récits divers, que M. de Montalivet est un homme fort aimable dans les sociétés, je croirais avoir eu une entrevue avec ce même M. de Pontchartrain dont il sera question dans la Vie de l’abbé de Bucquoy.

La difficulté était de faire remonter la pièce, qui avait perdu une partie de ses acteurs primitifs. Il fallut attendre la fin d’un succès qui se soutenait au théâtre. L’été s’avançait ; Harel me dit : « J’attends un éléphant pour l’automne ; la pièce n’aura donc qu’un nombre limité de représentations. »

On la monta cependant avec les meilleurs acteurs de la troupe : Mme Mélingue, Raucourt, Mélingue, Tournan et le bon Moessard. Ils furent tous pleins de bienveillance et de sympathie pour moi, et surent tirer grand parti d’une pièce un peu excentrique pour le boulevard.

Seulement les répétitions se prolongèrent encore beaucoup. Un directeur n’est pas dans une très belle position pécuniaire quand il attend un éléphant. Au cœur de la belle saison il comptait peu sur les recettes qu’il aurait pu recueillir si l’on eût joué la pièce à l’entrée de l’hiver. Une seule décoration nouvelle était indispensable, celle d’un tableau représentant des ruines éclairées par la lune, à Eisenach, près du château de la Wartburg.

J’avais rêvé cette décoration, — je l’ai vue en nature, il y a un mois, en quittant l’électorat de Hesse-Cassel pour me rendre à Leipzig.

Harel disait continuellement : « J’ai commandé le décor à Cicéri. On le posera aux répétitions générales. »

On le posa l’avant-veille de la représentation.

C’était un souterrain, fermé avec des statues de chevaliers, pareil à celui dans lequel on jouait Le Tribunal secret, à l’Ambigu.

Peut-être encore était-ce le même qu’on avait racheté et fait repeindre.

Je m’étais mis dans la tête de faire exécuter dans la pièce les chants de Koerner, rendus admirablement en musique par Weber. — Je les avais entendus ; je les avais répétés en traversant à pied les routes de la Forêt-Noire, avec des étudiants et des compagnons allemands. Celui de la Chasse de Lutzow avait été originairement dirigé contre la France ; mais ma traduction lui faisait perdre ce caractère, et je n’y voyais plus que le chant de l’indépendance d’un peuple qui lutte contre l’étranger. Celui de L’Épée était reproduit dans ce couplet :

Amour des nobles âmes,
Sur nous, répands tes flammes :
Au nom du Dieu vivant qu’ici nous implorons,
Jurons ! jurons ! jurons !
Et pour la liberté, qu’un jour nous espérons,
Mourons ! mourons ! mourons !…

J’avais consulté Auguste Morel sur les possibilités d’exécution de ces morceaux. Il voulut bien arranger une partition convenant aux exigences du théâtre, et pour laquelle il fallait nécessairement seize choristes.

Nous pensâmes aux ouvriers de Mainzer et à ceux de l’Orphéon. J’étais allé trouver les chefs de chœur dans leurs ateliers et dans leurs pauvres mansardes, et ils m’avaient donné libéralement leur concours moyennant seulement le prix de leurs journées que les répétitions leur faisaient ordinairement perdre. — Ils perdirent un mois.

Harel, un peu gêné pour le paiement des figurants ordinaires, les réduisit au nombre qui était indispensable, et les ouvriers se trouvaient forcés relativement de figurer, et de faire les évolutions ordinaires des comparses. Ils ne représentaient, du reste, que des étudiants et avaient peu à faire. Toutefois, l’inexpérience nuisait souvent aux effets de la mise en scène.

Ils étaient ravis des deux chants populaires, — qui sont restés dans les concerts orphéonistes.

Le soir de la première représentation, j’étais inquiet des accessoires qui, — comme la marée de Vatel, — n’arrivaient pas…

GÉRARD DE NERVAL

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vendredi 1er novembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 6e livraison.

Emporté par ses souvenirs, Nerval poursuit l’évocation des péripéties de la première de Léo Burckart, avant de conclure sur le reproche que lui a adressé Le Corsaire, puis de revenir à l'histoire d'Angélique de Longueval.

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LES FAUX SAULNIERS

LES MASQUES D'ARLEQUIN — HAMLET — LE NAIN JAUNE— LES PRIVILÈGES

Si les accessoires n’arrivaient pas, c’est qu’en général, il en est ainsi dans tous les théâtres ; — ce n’est qu’au dernier moment qu’on s’occupe des détails. Souvent aussi le directeur ne peut payer d’avance le costumier, le peintre ou le décorateur, — qui ne rendent leur travail ou celui de leurs ouvriers, que moyennant une délégation sur la recette, — dont il est impossible, avant le soir même, de prévoir le total.

Le pauvre Harel, — qui était un homme après tout remarquable, — qui avait été directeur du Nain Jaune, et qui a été couronné par l’Académie, pour un éloge de Voltaire, pliait dans ce moment sous le poids des obligations que lui avait créées sa lutte obstinée avec la mauvaise fortune de la Porte-Saint-Martin.

Le privilège était grevé de quinze mille francs, qu’il fallait donner annuellement à un directeur très spirituel, — qui avait trouvé moyen de se faire conférer deux théâtres ; — l’un possédé directement, l’autre, qui n’était qu’un fief, dont le produit médiocre faisait sourire le possesseur, et cependant ruinait peu à peu le possédant.

Ceci est déjà de l’Ancien Régime ; — bornons-nous à constater que si Harel eût eu dans sa caisse les cent cinquante mille francs qu’il a donnés en dix ans à son suzerain, il n’aurait peut-être pas été gêné à l’époque où il attendait l’éléphant.

Harel était forcé souvent d’engager les costumes les plus brillants du théâtre. Alors il ne fallait pas lui parler de pièces Moyen Age ou Louis XV, — encore moins de celles qui pouvaient concerner des époques luxueuses, grecques, bibliques ou orientales.

On lui offrit un jour une pièce de la Régence qui promettait un succès par l’effet serré des combinaisons. Harel fit appeler M. Dumas, — costumier, — et lui dit : « Comment sommes-nous en costumes de la Régence ? — Monsieur, bien mal ; il n’y a plus d’habits !… Nous avons un peu de gilets et des trousses (ce sont les culottes du temps).

— Eh bien ! Dumas, avec des gilets et des trousses, il suffit d’ajouter des habits de serge en couleurs éclatantes. L’éclat des gilets suffira, — à la rampe, — pour satisfaire le public. »

C’est ainsi que fut monté La Duchesse de La Vaubalière, où les gilets de la Régence éblouirent longtemps les amateurs instruits qui formaient des queues mirifiques avec des billets à cinquante et à soixante centimes.

« Ce succès m’a ruiné », me disait plus tard Harel. Et il me montrait les livres qui constataient une moyenne de recettes de huit cents francs pour les vingt premières représentations.

Ensuite cela baissait sensiblement. — Alors je me suis dit : « Ne croyons plus aux grands succès dramatiques."

Je continuai à m’inquiéter des accessoires. Il s’agissait de seize casquettes d’étudiants, et de seize masques — pour la scène du saint Wehmé — masques en velours noir, nécessairement, — qui avaient été bien connus par les représentations de Bravo, de Lucrèce Borgia et d’une foule d’autres drames.

Les casquettes n’arrivèrent qu’au premier entracte ; mais on me dit : « Les masques ne peuvent tarder d’arriver. »

On juge mal, dans les coulisses ; — c’est le sort des hommes d’état. — Le public écoutait avec un silence merveilleux. Le troisième acte ayant fini, je conçus une inquiétude touchant les seize masques qui devaient servir au quatrième acte.

Je montai jusque dans les combles du théâtre. Quelques figurants revêtissaient des costumes de gardes nobles allemands, bleus avec des torsades jaunes ; — d’autres, des costumes de sicaires et de trabans, — qui les humiliaient beaucoup.

Quant aux étudiants, ils s’habillaient sans crainte, étant assurés de leurs casquettes, — et ne songeaient pas qu’il fallait avoir des masques pour la scène de vente du quatrième acte.

« Où sont les masques ? dis-je.

— Le chef des accessoires ne les a pas encore distribués. »

J’allai trouver Harel.

« Les masques ?

— Ils vont arriver. »

L’entracte semblait déjà long au public ; — on avait épuisé les ressources ordinaires d’Harel, — qui consistaient, pour faire attendre un lever de rideau tardif, en une pluie de petits papiers au premier entracte, — au second, en une casquette — qui, tombée du paradis, passait de mains en mains sur le parterre ; — au troisième entracte, en une scène de loges qui provoquait au parterre ce dialogue obligé : « Il l’embrassera… il ne l’embrassera pas !… »

L’usage était, entre le troisième et le quatrième acte, lorsque l’intervalle se prolongeait trop, de faire aboyer un chien, — ou crier un enfant. Des gamins, payés, s’écriaient alors : « Assoyez-vous sur le moutard ! » Et tout était dit. L’orchestre entonnait, au besoin, la Parisienne, — permise alors.

Harel me dit, après dix minutes d’entracte : « Les étudiants ont leurs casquettes… Mais ont-ils bien besoin de masques ?

— Comment ! pour la scène du tribunal secret !… Vous le demandez ?

— C’est que l’on s’est trompé : l’on ne nous a envoyé que des masques d’arlequin… Ils ont cru qu’il s’agissait d’un bal, — parce que dans les drames modernes, il y a toujours un bal au quatrième acte.

— Où sont les masques ? dis-je, en soupirant, à Harel.

— Chez le costumier. »

J’entrai là, au milieu des imprécations de tous les ouvriers-étudiants qui, sur ma parole, s’étaient engagés à jouer des rôles sérieux.

« Masques d’arlequins !… me disait-on, — cela ne va pas trop avec notre costume. »

Mélingue et Raucourt, qui avaient des masques à eux, en velours noir, se prélassaient dans le foyer, sûrs de n’être pas ridicules. Mais les affreux masques des étudiants, avec leur nez de carlin et leurs moustaches frisées, m’inquiétaient beaucoup. — Raucourt dit : « Il n’y a qu’un moyen, c’est de couper les moustaches. Le nez est un peu écrasé, mais pour des conspirateurs, cela ne fait rien. On dira : — qu’ils n’ont pas eu de nez. »

Enfin, pour sauver l’acte, nous nous mîmes tous, Mme Mélingue, Raucourt, Mélingue et Tournant, — à couper les barbes des masques d’arlequin, qui, à la rampe, faisaient scintiller leur surface luisante et ôtaient un peu de sérieux à la scène de la Saint-Vehmé.

Quelqu’un me dit : « Harel vous trahit. » — Je n’ai jamais voulu le croire.

Quant à la décoration dite de Cicéri, elle nous avait forcé de supprimer un tiers de l’acte ; — attendu qu’il était impossible, dans un caveau, de faire les évolutions qu’aurait permises une scène ouverte à plusieurs plans.

Le quatrième acte, réduit à ces proportions, ne justifia pas les craintes qu’avait manifestées la direction des Beaux-Arts.

Heureusement le talent des acteurs enleva le cinquième acte qui présentait des difficultés. Le mot le plus applaudi de la pièce fut celui-ci, qui était prononcé par un étudiant : « Les rois s’en vont… je les pousse ! » Le tonnerre d’applaudissements qui suivit ces mots, bien simples pourtant, provoqua cette phrase de Harel : « La pièce sera arrêtée demain… mais nous aurons eu une belle soirée." L’effet froid du quatrième acte rajusta les choses. Harel, qui espérait peut-être une persécution, ne l’obtint pas.

Toutefois, il réclama au ministère une indemnité — pour le retard que les exigences de la censure avait apporté aux représentations et les pertes qu’il avait faites, — faiblement compensées par l’avenir qu’offrait l’éléphant attendu par lui.

Au bout de trente représentations d’été, je vis avec intérêt cet animal succéder aux effets du drame. Les seize ouvriers, — qui coûtaient cher, furent congédiés, — et je résolus d’aller me retremper en Allemagne aux vignes du Danube, des ennuis que m’avaient causés les vignes du Rhin.

Le Rhin est perfide ; — il a trop de lorelys qui chantent le soir dans les ruines des vieux châteaux ! — Quant au Danube, quel bon fleuve ! Il me semble aujourd’hui qu’il roule dans ses flots des saucisses (wurchell) et des gâteaux glacés de sel.

Ceci est un souvenir de Vienne. Il ne faut pas anticiper.

Harel avait été dédommagé des pertes qu’il avait subies par le retard apporté aux représentations de la pièce. Sa réclamation me donnait aussi les mêmes droits.

C’était un ministère amené par les efforts de l’opposition qui avait succédé au ministère de cour dont j’ai parlé. Je fis valoir mes droits. Mais je ne voulus pas que l’argent de l’état fût dépensé sans compensation. Je promis six cents francs de copie pour les six cents francs qu’on me rendait.

J’ai envoyé des articles sur des questions de commerce et de contrefaçon pour le double de ce que j’ai pu recevoir.

Voilà ma réponse au Corsaire. — Reparlons de l’abbé de Bucquoy. On m’a communiqué sa généalogie aux Archives. — Son nom patronymique est Longueval. Et, par cette particularité qui fait sans cesse en France l’étonnement des personnes simples, — ce nom ne se trouve pas une seule fois dans les récits et les actes qui le signalent à l’attention publique.

Les Archives possèdent sur cette famille une histoire charmante d’amour que je puis vous adresser sans crainte, — puisqu’elle est complètement historique.

Angélique de Longueval était fille d’un des plus grands seigneurs de Picardie. Jacques de Longueval, comte d’Haraucourt, son père, conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, avait le gouvernement du Catelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C’était dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimault qu’il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges l’appelait à la cour ou à l’armée.

Dès l’âge de treize ans, Angélique de Longueval, d’un caractère triste et rêveur, n’ayant goût, comme elle disait, ni aux belles pierres, ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la mort pour guérir son esprit. Un gentilhomme de la maison de son père en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle, l’entourait de ses soins, et bien qu’Angélique ne sût pas encore ce que c’était qu’amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite dont elle était l’objet.

Le déclaration d’amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les orages d’un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu’on nous permette de citer ici ce curieux échantillon du style d’un amoureux de province au temps de Louis XIII.

GÉRARD DE NERVAL

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dimanche 3 novembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 7e livraison.

Le feuilleton porte les dates d’envoi de « Compiègne jour de la Toussaint » puis de « Senlis. — Le soir de la Toussaint ». À partir de cette 7e livraison, Nerval va croiser son récit initial, le journal de la vie aventureuse d’Angélique de Longueval, avec sa propre expérience de retour aux sources maternelles du Valois de son enfance. De Compiègne où il pensait trouver des documents sur son héroïne, comme aimanté par les lieux aimés, Nerval se rend d’abord à Senlis où il arrive très symboliquement le jour des morts.

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LES FAUX SAULNIERS

DÉPART POUR COMPIÈGNE — LES ARCHIVES ET LA BIBLIOTHÈQUE —

VIE D’ANGÉLIQUE DE LONGUEVAL, DE LA FAMILLE DE BUCQUOY

Voici la lettre du premier amoureux de Mlle Angélique de Longueval :

« Je ne m’étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons du soleil, n’ont nulle vertu, puisqu’aujourd’hui j’ai été si malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m’a toujours mis en pleine lumière, et dans l’absence de laquelle je suis perpétuellement accompagné d’un cercle de ténèbres, dont le désir d’en sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m’a obligé, comme ne pouvant vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de me ranger à l’ombre de vos belles perfections, l’aimant desquelles m’a entièrement dérobé le cœur et l’âme ; larcin toutefois que je révère, en ce qu’il m’a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous êtes parfaite. »

Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l’avait écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le père, — et mourait à quatre jours de là, tué l’on ne dit pas comment.

Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla l’amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne voyant, dit-elle, d’autre remède à sa douleur que la mort ou une autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde. Parmi tant de seigneurs qu’elle y rencontrerait elle trouverait bien, pensait-elle, quelqu’un à mettre en son esprit à la place de ce mort éternel.

Le comte d’Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux prières de sa fille, car parmi les personnes qui s’éprirent d’amour pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion commune pour la fille de leur maître, une occasion de rivalité qui eut un dénouement tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival, avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges l’apprend, appelle Fargue, lui remontre se faute, et lui donne, en fin de compte, tant de coups de plat d’épée, que son arme en reste tordue. Plein de fureur, Fargue parcourt l’hôtel, cherchant une épée. Il rencontre le baron d’Haraucourt, frère d’Angélique : lui arrachant son épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l’on relève expirant. Le chirurgien n’arrive que pour dire à Saint-Georges : « Criez merci à Dieu, car vous êtes mort. » Pendant ce temps, Fargue s’était enfui.

Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.

 

Compiègne. — Du jour de la Toussaint.

Je me suis interrompu dans la lecture de la vie d’Angélique de Longueval, cette belle aventurière, — en m’apercevant qu’une foule de pièces et de renseignements y relatifs étaient indiqués comme existant dans les bibliothèques de Compiègne. — Car Compiègne est le centre littéraire de la province où vivait cette ancienne famille, — dont il serait certes curieux de recomposer le souvenir à la manière de Walter Scott, — si l’on pouvait !

La vieille France provinciale est à peine connue, — de ces côtés surtout, — qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où l’Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent, — divisés par l’Oise et l’Aisne au cours si lent et si paisible, — il est permis de rêver les plus belles bergeries du monde.

La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au ciel à la manière du chant de l’alouette… Chez les enfants cela forme comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque chose d’italien, — ce qui tient sans doute au long séjour qu’ont fait les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées autrefois en apanages royaux et princiers.

Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant les Bucquoy sous toutes les formes, avec cette obstination lente qui m’est naturelle. Aussi bien les archives de Paris, où je n’avais pu prendre encore que quelques notes, eussent été fermées aujourd’hui, jour de la Toussaint.

À l’hôtel de la Cloche, célébré déjà par Alexandre Dumas, on menait grand bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs armes ; j’ai entendu un piqueur qui disait à son maître : « Voici le fusil de monsieur le marquis. »

Il y a donc encore des marquis !

J’étais préoccupé d’une tout autre chasse… Je m’informai de l’heure à laquelle ouvrait la bibliothèque. « Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.

— Et les autres jours ?

— Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. »

Je crains de me faire ici plus malheureux que je n’étais. J’avais une recommandation pour l’un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos bibliophiles les plus éminents. Non seulement il a bien voulu me montrer les livres de la ville, mais encore les siens, — parmi lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d’une correspondance inédite de Voltaire, et un recueil de chansons, mises en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n’ai pu voir sans attendrissement la nette et belle exécution, — avec ce titre : Anciennes Chansons sur de nouveaux airs. — Voici la première dans le style marotique :

Celui plus je ne suis que j’ai jadis été,
Et plus ne saurais jamais l’être :
Mon doux printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre, etc.

Cela m’a donné l’idée de revenir à Paris par Ermenonville, — ce qui est la route la plus courte comme distance et la plus longue comme temps, — bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre Compiègne.

On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s’en éloigner, sans faire au moins trois lieues à pied. — Pas une voiture directe. Mais demain, jour des morts, c’est un pèlerinage que j’accomplirai respectueusement, tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.

Je vous adresse tout ce que j’ai recueilli sur elle aux Archives et à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d’après les documents manuscrits et surtout d’après ce cahier jauni, entièrement écrit de sa main qui est peut-être plus hardi, étant d’une fille de grande maison, — que les Confessions mêmes de Rousseau. Cela fera patienter vos lecteurs encore touchant les aventures de son neveu l’abbé, auquel elle semble avoir communiqué son esprit d’indépendance et d’aventure.

 

HISTOIRE DE LA GRAND-TANTE DE L’ABBÉ DE BUCQUOY

Voici les premières lignes du manuscrit :

« Lorsque ma mauvaise fortune jura de ne plus me laisser en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j’avais connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans l’aimer. Le garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien qu’il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s’approcha de mon lit en me disant : « Vous plaît-il, Madame ? » ; et en s’approchant de plus près me dit ces paroles : « Ah ! que je vous aime, il y a longtemps ! » auxquelles paroles je répondis : « Je ne vous aime point ; seulement, allez-vous-en, de peur que mon papa ne sache que vous êtes ici à ces heures. »

« Le jour venu, je cherchai incontinent l’occasion de voir celui qui m’avait fait la nuit sa déclaration d’amour ; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue, et il me regardait continuellement. Tous les jours suivants se passèrent avec de grands soins qu’il prenait de s’ajuster bien pour me plaire. Il est vrai aussi qu’il était fort aimable, et que ses actions ne procédaient pas du lieu d’où il était sorti, car il avait le cœur très haut et très courageux. »

Ce jeune homme, comme nous l’apprend le récit d’un père célestin, cousin d’Angélique, se nommait La Corbinière et n’était autre que le fils d’un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte d’Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les serviteurs, portant moustaches et éperons, n’avaient pour livrée que l’uniforme. Ceci explique jusqu’à un certain point l’illusion d’Angélique.

Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s’en allait, à la suite de son maître, retrouver, à Charlevilles, Mgr de Longueville, malade d’une dysenterie. — Triste maladie, pensait naïvement la jeune fille, triste maladie, qui l’empêchait de voir celui « dont l’affection ne lui déplaisait pas ». Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette rencontre se fit à l’église. Le jeune homme avait gagné de belles manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap d’Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s’approcha d’elle un moment sans que personne le remarquât et lui dit : « Prenez, Madame, ces bracelets de senteur que j’ai apportés de Charleville, où il m’a grandement ennuyé. »

 

Senlis. — Le soir de la Toussaint. — (Suite.)

La Corbinière reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours d’aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu’il ne venait chez sa maîtresse que pour elle. « Cette fille simple, — dit Angélique, — le croyait fermement… Ainsi, nous passions deux ou trois heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de Verneuil, en la chambre tendue de blanc. »

La surveillance et les soupçons d’un valet de chambre nommé Dourdillie interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre que par lettres. Cependant, le père d’Angélique, étant allé à Rouen pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant, — La Corbinière s’échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche, et, arrivé près de la fenêtre d’Angélique, jeta une pierre à la vitre.

La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore à sa chambrière Beauregard : « Je crois que votre amoureux est fou. Allez vitement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le parterre, car il y est entré. Cependant, je vais m’habiller et allumer de la chandelle. »

Il fut question de donner à souper au jeune homme, « lequel ne fut que de confitures liquides. Toute cette nuit, — ajoute la demoiselle, — nous la passâmes tous trois à rire. »

Mais, ce qu’il y a de malheureux pour la pauvre Beauregard, c’est que la demoiselle et La Corbinière se riaient surtout en secret de la confiance qu’elle avait d’être aimée de lui.

Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite du roy, où jamais personne n’entrait ; — puis à la nuit on l’allait quérir. « Son manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui portais entre ma chemise et ma cotte. »

La Corbinière fut forcé enfin d’aller rejoindre le comte, qui alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une mélancolie — distraite seulement par les lettres qu’elle écrivait à son amant. « Je n’avais d’autre divertissement, dit-elle, car les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire… Notre revue fut à Saint-Rimault avec des contentements si grands, que personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore plus aimable dans cet habit qu’il avait d’écarlate… »

Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n’était plus au château et sa chambre était occupée par un fauconnier nommé Lavigne qui faisait semblant de ne s’apercevoir de rien.

Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste, — et ne laissant regretter que les mois d’absence de La Corbinière, forcé souvent de suivre le comte aux lieux où l’appelait son service militaire. « Dire, écrit Angélique, tous les contentemens que nous eûmes en trois ans de temps en France, il serait impossible. »

Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies de Paris l’avaient-elles un peu gâté. — Il entra dans la chambre d’Angélique fort tard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans son lit. Il commença par embrasser la suivante d’après la supposition habituelle, puis il dit : « Il faut que je fasse peur à Madame. »

« Alors, ajoute Angélique, — comme je dormais, il se glissa tout d’un temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que contente, je le suppliai, par la passion qu’il avait pour moi, de s’en aller bien vite, parce qu’il était impossible de marcher ni de parler dans ma chambre que mon papa ne l’entendît. J’eus beaucoup de peine à la faire sortir. »

L’amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour, l’affection mutuelle s’était encore augmentée ; — et les parents en avaient quelque soupçon vague. — La Corbinière se cacha sous un grand tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était couchée dans la chambre dite du Roi, « et vint se mettre près d’elle ». Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père entrer. — Du reste, même endormis l’un près de l’autre, leurs caresses étaient pures…

C’était l’esprit du temps, — où la lecture des poètes italiens faisait régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d’esprit dans le style de la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.

Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la grande salle. Le comte, qui s’était levé de bonne heure, l’aperçut, sans pouvoir être sûr au juste qu’il sortît de chez sa fille, mais le soupçonnant très fort.

« Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très cher papa resta ce jour-là très mélancolique et ne faisait autre chose que de parler avec maman ; pourtant l’on ne me dit rien du tout. »

Le troisième jour, le comte était obligé de se rendre aux funérailles de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière, — ainsi que de son fils, d’un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant au milieu de la forêt de Compiègne, il s’approcha tout à coup de l’amoureux, lui tira par surprise l’épée du baudrier, et, lui mettant le pistolet sur la gorge, dit au laquais : « Otez les éperons à ce traître, et vous en allez un peu devant… »

Je ne sais si cette simple histoire d’une petite demoiselle et du fils d’un charcutier amusera beaucoup les lecteurs. Son principal mérite est d’être vraie incontestablement. Tout ce que j’ai analysé aujourd’hui peut être vérifié aux Archives nationales. — Je vous réserve d’autres pièces non moins authentiques qui complèteront ce récit.

Je parcours en ce moment le pays où tout cela s’est passé, et vous ne pouvez douter de mon exactitude…

GÉRARD DE NERVAL

______

 

jeudi 7 novembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 8e livraison.

Encore une fois, un reproche qui lui est adressé amène Nerval à interrompre son récit. Il s’agit de l’article qu’il a publié au mois d’août précédent sur la légende de l’invention de l’imprimerie. Sans transition, et selon sa propre expression, il « tâche de remplir » ensuite son feuilleton avec une nouvelle anecdote empruntée, comme l’histoire du phoque, au monde des forains, avant de revenir, toujours sans la moindre transition, au voyage qu’il a fait l’été précédent en Valois et qui lui a valu la mésaventure d’une arrestation pour défaut de papiers.

******

 

LES FAUX SAULNIERS

INTERRUPTION — RÉPONSE À M. AUGUSTE BERNARD, DE L’IMPRIMERIE NATIONALE, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE FRANCE — UNE FABLE — COMPIÈGNE — SENLIS — SUITE DE L’HISTOIRE DE LA GRAND-TANTE DE L’ABBÉ DE BUCQUOY

Je lis dans La Presse une nouvelle attaque bienveillante à laquelle je suis heureux de pouvoir répondre en passant, — pour me servir d’un mot de l’auteur.

On me reproche d’avoir, dans un article signalé comme spirituel (triste compensation : nous avons tous de l’esprit, en France) ; on me reproche, dis-je, d’avoir écrit, il y a deux mois, des fables, — en parlant de la découverte de l’imprimerie. L’article est signé par un homme que je dois considérer comme maître, — ayant été moi-même, quelque temps, apprenti compositeur. Mais ceci me fait courir un nouveau danger. Ainsi, je tenterais de faire de l’histoire sur des récits vagues ; — je me livrerais à des fables ; — je serais capable d’écrire des romans ! — Allez plus loin ; dénoncez-moi à la commission chargée de qualifier nos feuilletons et d’y découvrir le vrai ou le faux, — selon les termes de l’amendement Riancey : — cela ne serait pas bien de la part d’un typographe séparé de moi par l’épaisseur de deux degrés hiérarchiques, — et, certes, vous ne vous êtes pas douté de l’embarras qui résulte pour moi d’une telle allégation.

Vous discutez sur Gutenberg, Faust et Schoeffer en faisant de l’un un inventeur, de l’autre un simple capitaliste, et du troisième le domestique du second, — qui aurait seul découvert l’idée de la lettre mobile. Je tâcherai de vous dire, historiquement, ce que c’est que la lettre mobile.

Il existe à Upsal une Bible du Ive siècle en latin, entièrement imprimée avec des caractères mobiles. Voici comment :

On avait fabriqué des poinçons représentant toutes les lettres de l’alphabet. On les faisait rougir, — et on les appliquait tour à tour, avec beaucoup de perte de temps sans doute, sur des feuillets de parchemin où ils laissaient une empreinte noire. C’est un abbé du midi de la France qui, avec l’aide de ses moines, a pu réaliser cette étrange entreprise. — Seulement l’idée n’était pas nouvelle.

Les Romains depuis longtemps connaissaient l’art d’imprimer de cette manière des noms et des légendes sur les fresques peintes des coupoles de temples. Le poinçon rougi marquait les lettres sur la peinture. On a conservé des fragments de ces essais.

En visitant dernièrement le musée de Naples, j’ai remarqué des poinçons en bronze, trouvés dans les ruines de Pompéi, — et qui portaient en relief des inscriptions de plusieurs lignes destinés à marquer les étoffes. — Parlez-moi maintenant de la découverte de l’impression xylographique !

Personne n’a jamais inventé rien ; — on a retrouvé. — Si vous passiez par Harlem, le pays des tulipes, vous verriez sur la grande place la statue de Laurent Coster, devant laquelle je me suis arrêté respectueusement, et sur laquelle j’ai fait un sonnet, dont je ne veux pas affliger le public ; — mais on trouve ce vers à propos des trois inventeurs dont les profils en médaillon ornent le titre de nos éditions stéréotypées :

Laurent Coster ! leur maître… ou leur rival, salut.

Tous les Hollandais pensent que Laurent Coster, imagier, est le véritable inventeur, au moins de l’impression xylographique, attendu qu’il avait imaginé de graver sur bois les noms d’Alexander, de Caesar, de Pallas ou d’Hector, sur les blocs qui lui servaient à imprimer des cartes.

Les Hollandais se trompent eux-mêmes, — et je ne crains pas de le dire, dussent-ils venir le 20 novembre à la vente Techener, dans le but de faire monter à des prix impossibles l’exemplaire, que l’on doit y mettre à l’enchère, de l’Histoire des évasions de l’abbé de Bucquoy !

Un certain tyran de Sparte, nommé Agis, avait l’usage de consulter les entrailles des victimes avant de donner un combat. Il ne sentait en lui-même qu’une foi médiocre dans ces pratiques, mais il fallait s’accommoder à l’esprit de l’époque.

Plusieurs fois les présages avaient été malheureux, ce qui tenait peut-être à des combinaisons sacerdotales… Le tyran fut frappé d’une idée, ce fut d’écrire dans sa main gauche nikh (victoire), avec une substance grasse et noire. Il l’écrivit à l’envers. — Il me semble que voici bien la conception typographique.

Comme prince, il était chargé de déchirer cette partie de la peau des victimes qui mettait à jour une membrane blanche recouvrant les entrailles. Il eut soin, en y posant sa main gauche, d’y imprimer le mot ΝΙΚΗ. Les Spartiates, — confiants alors dans cette réponse des dieux, livrèrent la bataille et la gagnèrent.

Ce tyran-là avait de l’esprit, — et sans relire son histoire, je juge qu’il a dû se maintenir longtemps au trône de Sparte, — ville qui n’était alors républicaine que de nom ; — une république gouvernée par des princes !…

Vous voyez qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

J’ai négligé à dessein de parler des Chinois, parce qu’un peuple qui fait remonter l’antiquité de sa race à soixante-douze mille ans, n’a pour nous qu’une bien faible valeur en histoire. J’ai pu voir quelques-uns de leurs essais typographiques qui ne remontent qu’à mille ans avant notre ère. Il est juste de dire qu’ils ne semblent pas avoir découvert la lettre mobile : — ce sont des planches en bois qui s’impriment par le procédé de la gravure.

Revenons par une transition facile à l’abbé de Bucquoy, dont le livre fugitif risque d’avoir été produit par une imprimerie fantastique. Cependant Techener le vendra le 20, — tâchons de remplir jusque-là le feuilleton publié sous ses auspices.

Il y avait près de Sparte une autre ville dont le peuple a été qualifié par La Fontaine d’animal aux têtes frivoles. Un certain orateur y parlait sévèrement et fortement des dangers qui menaçaient la République. On ne l’écoutait pas :

Que fit le harangueur ?… Il prit un autre ton…
« Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour
Avec l’anguille et l’hirondelle… »

Il s’interrompit après avoir peint l’anguille nageant et l’hirondelle volant pour traverser une rivière.

L’assemblée s’écria tout d’une voix : « Et Cérès, que fit-elle ?

— Ce qu’elle fit : un prompt courroux
L’anima d’abord contre vous !
Quoi ! de contes d’enfant mon peuple s’embarrasse,
Et du péril qui le menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet…
Que ne demandez-vous ce que Philippe a fait ? »

Le bonhomme (un faux bonhomme !) ajoute : Nous sommes tous d’Athènes en ce point…

Cette fable si vraie, me rappelle une scène dont j’ai été témoin autrefois sur une place publique.

Un vendeur d’orviétan venait s’établir tous les jours sur la place Saint-Germain-l’Auxerrois ; — je crains qu’aujourd’hui cela ne leur soit défendu ; — il élevait d’abord sa table sur des X, puis il tirait d’une boîte trois oiseaux, — avec la plus grande précaution, en les pressant dans ses mains l’un après l’autre, sous prétexte de les endormir.

Quand ils semblaient être arrivés à une immobilité complète, il disait au public réuni au moyen d’un gazouillement joyeux produit à l’aide d’une pratique cachée dans sa bouche : « Maintenant, Messieurs, vous le voyez tous, je viens d’endormir ces oiseaux, qui peuvent rester plusieurs heures dans un état complet d’immobilité, résultat de leur éducation.

« Afin que le public puisse apprécier leur tranquillité je vais les laisser dans cet état dont je ne les tirerai qu’après avoir vendu vingt bouteilles d’une eau… également bonne pour détruire les insectes et généralement toutes les maladies. »

Ce boliment, bien connu, surprenait toujours néanmoins un certain nombre d’assistants.

La vente de vingt flacons à cinquante centimes était le maximum de la recette possible. De sorte qu’après quelques flacons vendus, le public s’éclaircissait peu à peu, et finissait par se réduire aux simples habitués, — gens curieux toujours, — mais qui connaissait trop le monde pour se laisser aller à ce versement d’un demi-franc. Le vendeur, n’arrivant pas à placer le nombre voulu de ses fioles, reprenait avec humeur les trois oiseaux endormis, et les replaçait dans sa boîte en se plaignant du malheur des temps.

On disait dans le cercle : « Ils ne sont pas endormis, ses oiseaux, ils sont morts ! »

Ou bien : « Ils sont empaillés ! »

Ou encore : « Il leur a fait boire quelque chose !… »

Un jour, le cercle avait fini par se réduire à un enfant de cette race parisienne obstinée de sa nature et qui veut toujours savoir le fond des choses. — Les oiseaux allaient rentrer dans la boîte lorsqu’il passa par hasard un groupe de gens de la banlieue, — qui achetèrent en masse plus de fioles qu’il n’en fallait pour compléter le nombre de vingt.

Comme ils n’avaient pas entendu la première annonce, ils s’éloignèrent sans réclamer le spectacle promis des oiseaux, qui devaient se réveiller et travailler devant le public.

L’enfant de Paris attentif et ayant soigneusement compté les bouteilles vendues s’avança vers la table et dit :

« Et les oiseaux ? »

L’opérateur le regarda avec un dédain mêlé de compassion, referma sa boîte et répondit à l’enfant par un mot d’argot usuel que je supprime par respect pour les dames, — et qui voulait à peu près dire : « Vous êtes jeune ! »

Ne me reprochez pas le peu de sérieux d’un tel récit : il peut rencontrer quelques analogies dans le travail des partis politiques. Que de fois on a pipé les assistances crédules avec des oiseaux morts, — ou empaillés !

Ce n’est pas un pareil rôle que je voudrais jouer vis-à-vis des lecteurs. Je n’imiterai pas même le procédé des conteurs du Caire, qui, par un artifice vieux comme le monde, suspendent une narration à l’endroit le plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même café. — L’histoire de l’abbé de Bucquoy existe ; je finirai par la trouver.

Seulement, je m’étonne que dans une ville comme Paris, centre des lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j’ai pu lire à Francfort, — et que j’avais négligé d’acheter.

Tout disparaît peu à peu, grâce au système de prêt des livres, — et aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques ne s’est pas renouvelée depuis la Révolution. Tous les livres curieux volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande, en Allemagne et en Russie. — Je crains un long voyage dans cette saison, et je me contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante kilomètres autour de Paris.

J’ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce pays, où j’ai été élevé, mais voici un détail curieux.

Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches préparatoires sur les Bucquoy, — dont le nom a toujours résonné dans mon esprit comme un souvenir d’enfance. Je me trouvais à Senlis avec un ami, un ami breton, très grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne heure par le chemin de fer, qui s’arrête à Saint-Maixent, et ensuite par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de Flandre, — nous eûmes l’imprudence d’entrer au café le plus apparent de la ville, pour nous y réconforter.

Ce café était plein de gendarmes, dans l’état gracieux qui, après le service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns jouaient aux dominos, les autres au billard.

Ces militaires s’étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes parisiennes. Mais ils n’en manifestèrent rien ce soir-là.

Le lendemain, nous déjeunions à l’hôtel excellent de La Truie qui file ( je vous prie de croire que je n’invente rien), lorsqu’un brigadier vint nous demander très poliment nos passeports.

Pardon de ces minces détails, — mais cela peut intéresser tout le monde…

Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la maréchaussée, selon une chanson de ce pays-là même… (j’ai été bercé avec cette chanson.)

On lui a demandé :
« Où est votre congé ?
— Le congé que j’ai pris
Il est sous mes souliers ! »

La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible :

Spiritus sanctus
Quoniam bonus !

Ce qui indique suffisamment que le soldat n’a pas bien fini… Notre affaire a eu un dénouement moins grave. Aussi avions-nous répondu très honnêtement qu’on ne prenait pas d’ordinaire de passeport pour visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans faire d’observation.

Nous avions parlé à l’hôtel d’un dessein vague d’aller à Ermenonville. Puis, le temps étant devenu mauvais, l’idée a changé, et nous sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous rapprochait de Paris.

Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux gendarmes qui nous dit : « Vos papiers ? »

Nous répétons ce que nous avions dit déjà.

« Eh bien ! Messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état d’arrestation.

Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.

Je lui ai dit : « Calme-toi. Je suis presque un diplomate… J’ai vu de près, — à l’étranger, — des rois, des pachas et même des padischas, et je sais comment on parle aux autorités.

« Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu’il faut toujours donner leurs titres aux personnes, j’ai fait trois voyages en Angleterre et l’on ne m’a jamais demandé de passeport que pour obtenir le droit de sortir de France… Je reviens d’Allemagne, où j’ai traversé dix pays souverains, — y compris la Hesse : — on ne m’a pas même demandé mon passeport en Prusse.

— Eh bien ! je vous le demande en France.

— Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règles…

— Pas toujours… »

Je m’inclinai.

« J’ai vécu sept ans dans ce pays ; j’y ai même quelques restes de propriétés…

— Mais vous n’avez pas de papiers ?

— C’est juste… Croyez-vous maintenant que des gens suspects iraient prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie le soir ? Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux. »

Je vis que j’avais affaire à un homme d’esprit.

« Eh bien ! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement un écrivain ; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines des châteaux qu’ils possédaient dans la province. »

Le front du commissaire s’éclaircit tout à coup :

« Ah ! vous vous occupez de littérature ?… Et moi aussi, monsieur ! J’ai fait des vers dans ma jeunesse… une tragédie… »

Un péril succédait à un autre ; - le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.

Je n’ai pas besoin de vous dire que je continue à vous donner des détails exacts sur ce qui m’arrive dans ma recherche assidue.

 

P.S. Est-ce que vous craindriez d’insérer demain la suite de l’histoire de la grand-tante de l’abbé de Bucquoy ? On m’a assuré que dans les circonstances actuelles cela pouvait présenter des dangers. — Cependant, c’est de l’histoire.

GÉRARD DE NERVAL

 

Les Faux Saulniers, suite >>>

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