vendredi 8 novembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 9e livraison.

À Senlis, d’où il adresse son feuilleton au journal « le jour des Morts », Nerval est totalement investi par ses souvenirs d’enfance, les rondes et les chansons enfantines, la mystérieuse Delphine, devenue Adrienne dans Sylvie, et ce n’est qu’à la fin de cette sixième lettre qu’il songe à rapporter la suite du manuscrit d’Angélique.

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LES FAUX SAULNIERS

Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d’automne. — En ce moment, malgré la brume du matin, nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on retrouve encore l’esprit des peintres du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés, — avec des champs dans le lointain ou sur le premier plan des scènes champêtres.

Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ce pays. C’est une Cythère calquée sur un îlot de ces étangs créés par les débordements de l’Oise et de l’Aisne, — ces rivières si calmes et si paisibles en été.

Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner ; — fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes ; — je reprends des forces sur cette terre maternelle.

Quoi qu’on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n’emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers, — et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l’ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l’homme ce culte éternel des souvenirs.

C’est le jour des Morts que je vous écris ; — pardon de ces idées mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j’ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu’on puisse voir dans cette saison. La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des bruyères et des broussailles, — et surtout la majestueuse longueur de cette route de Flandre, qui s’élève parfois de façon à vous faire admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, — tout cela m’avait porté à la rêverie. En arrivant à Senlis, j’ai vu la ville en fête. Les cloches, — dont Rousseau aimait tant le son lointain, — résonnaient de tous côtés ; — les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et caquetant. Je ne sais si je suis victime d’une illusion : je n’ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis… celles-là peut-être ne se montrent pas !

Non ; — le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l’air pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui entraîne les populations vers l’Allemagne. — Je n’ai jamais su pourquoi le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays, — et faisait un coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin auront tenu à le faire passer par leurs propriétés. — Il suffit de consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.

Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d’aller voir la cathédrale. Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l’écusson semé de fleurs de lys qui représente les armes de la ville, et qu’on a eu soin de replacer sur la porte latérale. L’évêque officiait en personne, — et la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se rencontrent encore dans cette localité.

En sortant, j’ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues de lierre. — En passant près du prieuré, j’ai remarqué un groupe de petites filles, qui s’étaient assises sur les marches de la porte.

Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.

« Voyons, mesdemoiselles, recommençons ; les petites ne vont pas !… Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la seconde marche : — Allons, chante toute seule. »

Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée :

Les canards dans la rivière, etc.

Encore un air avec lequel j’ai été bercé. Les souvenirs d’enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie. — C’est comme un manuscrit palimpseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques.

Les petites filles reprirent ensemble une autre chanson, — encore un souvenir :

Trois filles dedans un pré…
Mon cœur vole ! (bis)
Mon cœur vole à votre gré !

« Scélérats d’enfants ! dit un brave paysan qui s’était arrêté près de moi à les écouter… Mais vous êtes trop gentilles !… Il faut danser à présent. »

Les petites filles se levèrent de l’escalier et dansèrent une danse singulière qui m’a rappelé celle des filles grecques dans les îles.

Elles se mettent toutes, — comme on dit chez nous, — à la queue leleu ; puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d’abord en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus autour de l’auditeur, obligé d’écouter le chant, et quand la ronde se resserre, d’embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à l’étranger qui passe.

Je n’étais pas un étranger, mais j’étais ému jusqu’aux larmes en reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d’accent, autrefois entendues, — et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes…

La musique, dans cette contrée, n’a pas été gâtée par l’imitation des opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du XVIe siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L’époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a, dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes — d’un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d’opéras du XVIe siècle, peut-être, — ou d’oratorios du XVIIe.

J’ai assisté autrefois à une représentation donnée à Senlis dans une pension de demoiselles.

On jouait un mystère, — comme aux temps passés. — La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l’on attendait la descente du Christ dans les enfers.

Une très belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi-globe, qui figurait un astre éteint.

Elle chantait :

Anges ! descendez promptement,
Au fond du purgatoire !…

Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres lieux. — Elle ajoutait :

Vous le verrez distinctement
Avec une couronne…
Assis dessus un trône !

Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était d’une des plus grandes familles du pays et s’appelait Delphine. — Je n’oublierai jamais ce nom.

 

SUITE DE L’HISTOIRE DE LA GRAND-TANTE DE L’ABBÉ DE BUCQUOY

… Le sire de Longueval dit à ses gens : « Fouillez ce traître, car il a des lettres de ma fille », — et il ajoutait en lui parlant : « Dis, perfide, d’où venais-tu quand tu sortais de si bonne heure de la grand-salle ? »

« Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce que vous voulez me dire de lettres. »

Heureusement, La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, de sorte qu’on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à son fils, — en tenant toujours le pistolet à la main : « Coupe-lui la moustache et les cheveux ! »

Le comte s’imaginait qu’après cette opération, La Corbinière ne plairait plus à sa fille.

Voici ce qu’elle a écrit à ce sujet :

« Ce garçon se voyant de cette sorte, voulait mourir, car il croyait, en effet, que je ne l’aimerais plus ; mais, au contraire, lorsque je le vis en cet état pour l’amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte que j’avais juré, si mon père le traitait plus mal, de ma tuer devant lui ; — lequel usa de prudence, comme homme d’esprit qu’il était, car, sans éclater davantage, il l’envoya avec un bon cheval en Beauvoisis, avertir messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en garnison à Orbaix. »

 

COMMENTAIRE

Encore des gendarmes !… c’est-à-dire déjà les gendarmes !… Eh bien ! il n’y en a plus à Senlis. Je les avais trouvés polis, mais un peu susceptibles… Aujourd’hui, ce sont des cuirassiers qui les ont remplacés. — Ils brillent au bal de la ville, se répandent dans les lieux publics, et ôtent à un simple piéton toute chance d’attirer les regard des demoiselles de Senlis.

Je n’ai, cette fois, éprouvé aucun désagrément : — j’avais un passeport criblé de cachets germaniques ; — et, de plus, j’ai demandé une voiture à volonté pour me rendre à Ermenonville. Tout, dès lors, m’a souri, et je me suis rappelé cette phrase d’un hôtelier dans un ouvrage de Balzac :

« Ils seront traités comme des princes, — qui ont de l’argent. »

La demoiselle ajoute :

« Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement qu’il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne purent empêcher qu’il ne passât toute cette nuit-là avec moi, par cette invention : mon père lui ayant commandé de s’en aller en Beauvoisis, il monta à cheval, et au lieu de s’en aller vivement, il s’arrêta dans le bois de Guny jusqu’à ce qu’il fût nuit, et alors il s’en vint chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu’il eut soupé, il prit ses deux pistolets et s’en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, où je l’attendais avec assurance et sans peur, sachant qu’on croyait qu’il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre ; alors il me dit : « Il ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser : c’est pourquoi il faut nous déshabiller… Il n’y a nul danger… »

La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère envers lui, — mais pour l’éloigner de sa fille, il lui dit : « Il vous en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y sont. »

Ce qu’il fit avec grand déplaisir.

À Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de Longueval. Mais, craignant qu’elle ne fût vue, il lui recommanda de la mettre sous une pierre avant d’entrer au château, afin que si on le fouillait, on ne trouvât rien.

Une fois admis, il devenait très simple d’aller quérir la lettre sous la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien son message, et, s’approchant d’Angélique de Longueval, lui dit : « J’ai quelque chose pour vous. »

Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu’il avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et qu’il lui était impossible de vivre sans qu’elle lui donnât commodité de la voir.

Ayant été menée par son frère au château de La Neuville, Angélique dit à un laquais qui était à sa mère et qui s’appelait Court-Toujours : « Oblige-toi d’aller trouver La Corbinière, lequel est revenu d’Allemagne, et lui porte cette lettre de la part bien secrètement. »

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samedi 9 novembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 10e livraison.

Cette 10e livraison se partage entre l’évocation des vieilles chansons du Valois et la reprise sans transition du journal d’Angélique de Longueval que Nerval transcrit tel quel.

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LES FAUX SAULNIERS

COMMENTAIRE — LÉGENDE FRANÇAISE —

SUITE DE L’HISTOIRE D’ANGÉLIQUE DE LONGUEVAL

Avant de parler des grandes résolutions d’Angélique de Longueval, je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je n’interromprai plus que rarement le récit. Puisqu’il nous est défendu de faire du roman historique, nous sommes forcés de servir la sauce sur un autre plat que le poisson ; c’est-à-dire les descriptions locales, le sentiment de l’époque, l’analyse des caractères, — en dehors du récit matériellement vrai.

Vous me pardonnerez ensuite de copier simplement certains passages du manuscrit que j’ai trouvé aux Archives, et que j’ai complété par d’autres recherches. Brisé depuis quinze ans au style rapide des journaux, je mets plus de temps à copier intelligemment et à choisir, — qu’à imaginer.

Je me rends compte difficilement du voyage qu’a fait La Corbinière en Allemagne. La demoiselle de Longueval n’en dit qu’un mot. À cette époque, on appelait l’Allemagne les pays situés dans la Haute-Bourgogne, — où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de la dysenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps près de lui.

Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été éternellement le même si j’en crois les légendes que j’ai entendu chanter dans ma jeunesse. C’est un mélange de rudesse et de bonhomie tout patriarcal. Voici une des chansons que j’ai pu recueillir dans ce vieux pays de l’Ile-de-France, qui, du Parisis, s’étend jusqu’aux confins de la Picardie.

Le duc Loys est sur son pont (1)
Tenant sa fille en son giron.
Elle lui demande un cavalier…
Qui n’a pas vaillant six deniers !
……………………………….
— Oh ! oui, mon père, je l’aurai
Malgré ma mère qui m’a portée.
Aussi malgré tous mes parens
Et vous, mon père… que j’aime tant !

C’est le caractère des filles, dans cette contrée ; — le père, — qui n’en a pas moins, — répond :

— Ma fille, il faut changer d’amour,
Ou vous entrerez dans la tour…

Réplique de la demoiselle :

— J’aime mieux rester dans la tour,
Mon père, que de changer d’amour !

Le père reprend :

— Vite… où sont mes estafiers,
Aussi bien que mes gens à pied ?
Qu’on mène ma fille à la tour,
Elle n’y verra jamais le jour !

L’auteur de la romance ajoute :

Elle y resta sept ans passés
Sans que personne pût la trouver :
Au bout de la septième année
Son père vint la visiter.
 
— Bonjour, ma fille !… comme vous en va ?
— Ma foi, mon père… ça va bien mal ;
J’ai les pieds pourris dans la terre,
Et les côtés mangés des vers.
 
— Ma fille, il faut changer d’amour…
Ou vous resterez dans la tour.
— J’aime mieux rester dans la tour,
Mon père, que de changer d’amour.

Nous venons de voir le père féroce ; — voici maintenant le père indulgent.

Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs, — qui sont aussi poétiques que ces vers, mêlés d’assonances , dans le goût espagnol, sont musicalement rythmés :

Dessous le rosier blanc
La belle se promène…

On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en prétendant qu’elle était du Bourbonnais. On l’ même dédié, avec de jolies illustrations, à l’ex-reine des Français… Je ne puis vous la donner entière ; voici encore les détails dont je me souviens :

Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc :

Le plus jeune des trois
La prit par sa main blanche :
— Montez, montez, la belle,
Dessus mon cheval blanc…

On voit encore, par ces quatre vers, qu’il est possible de ne pas rimer en poésie ; — c’est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière antique.

Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le plus jeune, arrivent à Senlis. Aussitôt arrivés, l’hôtesse la regarde :

— Entrez, entrez, la belle ;
Entrez sans plus de bruit,
Avec trois capitaines
Vous passerez la nuit !

Quand la belle comprend qu’elle a fait une démarche un peu légère, — après avoir présidé au souper, — elle fait la morte, — et les trois cavaliers sont assez naïfs pour se rendre à cette feinte. — Ils se disent : « Quoi ! notre mie est morte ! » et se demandent où il faut la reporter :

— Au jardin de son père !

dit le plus jeune ; et c’est sous le rosier blanc qu’ils s’en vont déposer le corps.

Le narrateur continue :

Et au bout des trois jours
La belle ressuscite !
………………………
— Ouvrez, ouvrez, mon père,
Ouvrez sans plus tarder ;
Trois jours j’ai fait la morte
Pour mon honneur garder.

Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec joie la jeune fille dont l’absence avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois jours, — et il est probable qu’elle se maria plus tard fort honorablement.

Revenons à Angélique de Longueval.

« Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, elle fut en cette sorte : lorsque celui (2) qui était allé au Maine fut revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper : « Avez-vous force d’argent ? à quoi il répondit : « J’ai tant. » Mon père, non content, prit un couteau sur la table parce que le couvert était mis, et se jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes ; mais déjà celui qui devait être cause de tant de peine s’était blessé lui-même au doigt en voulant ôter le couteau à mon père… et encore qu’il ait reçu ce mauvais traitement, l’amour qu’il avait pour moi l’empêchait de s’en aller, comme était son devoir.

« Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n’étais encore résolue, mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin : « Je m’étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison après ce qui s’est passé ; allez-vous-en vitement, et ne venez jamais à pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bien venu. »

« Il s’en vint donc vitement faire seller un cheval qu’il avait, et monta à sa chambre pour y prendre ses hardes, il m’avait fait signe de monter à la chambre d’Haraucourt, où dans l’antichambre il y avait une porte fermée, où l’on pouvait néanmoins parler. Je m’y en allai vitement et il me dit ces paroles : « C’est cette fois qu’il faut prendre résolution, ou bien vous ne me verrez jamais. »

« Je lui demandai trois jours pour y penser ; il s’en alla donc à Paris et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps je fis tout ce que je puis pour me pouvoir résoudre à laisser cette affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères que j’ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. L’amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations ; me voilà donc résolue. »

Au bout de trois jours (on compte toujours par trois ou par sept dans ce pays légendaire), La Corbinière vint au château et entra par le petit jardin. Angélique de Longueval l’attendait dans le petit jardin et entra par la chambre basse, où il fut ravi de joie en apprenant la résolution de la demoiselle.

Le départ fut fixé au premier dimanche de Carême, et elle lui dit, sur l’observation qu’il fit qu’ « fallait avoir de l’argent et un cheval », qu’elle ferait ce qu’elle pourrait.

Angélique chercha dans son esprit le moyen d’avoir de la vaisselle d’argent, car pour de la monnaie, il n’y fallait pas songer, le père ayant tout son argent avec lui à Paris.

Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau :

« Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer à Soissons, cette nuit, quérir du taffetas pour me faire un corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève ; et ne t’étonne pas si je te le demande pour la nuit, car c’est afin qu’elle ne te crie. »

Le palefrenier consentit à la volonté de sa demoiselle. Il s’agissait encore d’avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au portier qu’elle voulait faire sortir quelqu’un de nuit pour aller chercher quelque chose à la ville et qu’il ne fallait pas que maman le sût… qu’ainsi il ôtât du trousseau de clés celle de la première porte et qu’elle ne s’en apercevrait pas.

Le principal était d’avoir l’argenterie. La comtesse qui, ainsi que le dit sa fille, semblait en ce moment « inspirée de Dieu », dit au souper à celle qui l’avait en garde : « Huberde, à cette heure que M. d’Haraucourt n’est point ici, serrez presque toute la vaisselle d’argent dans ce coffre et m’apportez la clé. »

La demoiselle changea de couleur, — et il fallut remettre le jour du départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le dimanche suivant, elle eut l’idée de faire venir un maréchal du village pour lever la serrure du coffre, — sous prétexte que la clé était perdue.

« Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu’il vit que j’avais donné des commissions à tous, et que j’avais fermé moi-même la première porte du château : « Ma sœur, si vous voulez voler papa et maman, pour moi je ne le veux pas faire ; je m’en vais trouver vitement maman. — Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le saura-t-elle de ma bouche ; et si elle ne me fait raison, je me la ferai bien moi-même. » — Mais c’était au plus loin de ma pensée que je disais ces paroles. Cet enfant s’en courait pour aller dire ce que je voulais tenir caché ; mais se retournant toujours pour voir si je ne le regardais pas, il s’imagina que je ne m’en souciais guère, ce qui le fis revenir. Je le faisais exprès, sachant qu’aux enfans tant plus on leur montre de crainte, et plus ils ont d’ardeur à dire ce qu’on leur prie de taire. »

La nuit étant venue, et l’heure du coucher approchant, Angélique donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en elle-même, — et en rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre :

« Jeanne, couchez-vous ; j’ai quelque chose qui me travaille l’esprit ; je ne puis me déshabiller encore… »

Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit ; — La Corbinière fut exact.

« Oh Dieu ! quelle heure ! — écrit Angélique ; — je tressaillis toute lorsque j’entendis qu’il jetait une petite pierre à ma fenêtre… car il était entré dans le petit jardin. »

 

P.S. On m’écrit aujourd’hui d’une bibliothèque publique de Paris qu’il a existé deux abbés de Bucquoy, — un vrai et un faux.

Je m’en étais douté d’après le rapport de d’Argenson à Pontchartrain, qui contient cette phrase : « Le prétendu abbé de Bucquoy », etc.

Nous tenterons plus tard de démasquer l’intrigant qui se serait substitué au descendant du seigneur comte de Bucquoy, généralissime des armées d’Autriche dans la guerre de Bohême.

 

(1) Je ne comprends pas ce vers, et je le renvoie aux paléographes.

(2) Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n’avons appris le nom que par le récit du moine célestin, cousin d’Angélique.

GÉRARD DE NERVAL

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dimanche 10 novembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 11e livraison.

Entièrement consacrée au récit des aventures d’Angélique, cette 11e livraison conte la fuite de la jeune fille et de son amant La Corbinière par Lyon, Gênes, Civita-Vecchia, Rome, puis Venise.

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LES FAUX SAULNIERS

LE DÉPART — LE COFFRE À L’ARGENTERIE — ARRIVÉE À CHARENTON —

DESCENTE DU RHÔNE — GÊNES — VENISE

Quand La Corbinière fut entré dans la salle, Angélique lui dit :

« Notre affaire va bien mal, car madame a pris la clé de la vaisselle d’argent, ce qu’elle n’avait jamais fait ; mais pourtant j’ai la clé de la dépense où est le coffre. » Sur ces paroles il me dit : «  Il faut commencer à t’habiller, et puis nous regarderons comme nous ferons. »

«  Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons lesquels il m’aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte de la salle avec le cheval ; moi, toute éperdue, je me mis vitement ma cotte de ratine pour couvrir mes habits d’homme que j’avais jusques à la ceinture, et m’en vins prendre le cheval des mains de Breteau, et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m’en retournai à la salle, où je trouvai mon cousin qui m’attendait avec grande impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage), lequel me dit : « Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose, ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien. » — À ces paroles je m’en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, et, ayant découvert le feu pour voir clair, j’aperçus une grande pelle à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis :

« Allons à la dépense », et étant proches du coffre, nous mîmes la main au couvercle, lequel ne serrait tout près. Alors je lui dis : «  Mets un peu la pelle entre le couvercle et ce coffre. » Alors, haussant tous deux les bras, nous n’y fîmes rien ; mais la seconde fois, les deux ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans. »

Elle trouva une pile de plats d’argent qu’elle donna à La Corbinière, et, comme elle voulait en prendre d’autres, il lui dit : « N’en tirez plus dehors, car le sac de moquette est plein. »

Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers, aiguières, mais il dit : « Cela est trop embarrassant. »

Et il l’engagea à s’aller vêtir en homme avec un pourpoint et une casaque, — afin qu’ils ne fussent pas reconnus.

Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d’Angélique de Longueval fut vendu quarante écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à Charenton.

La rivière était débordée, de sorte qu’il fallut attendre jusqu’au jour. — Là, Angélique, dans son costume d’homme, put faire illusion à l’hôtesse, qui dit : « comme le postillon lui tirait les bottes » : « Messieurs, que vous plaît-il de souper ?

— Tout ce que vous aurez de bon, Madame », fut la réponse.

Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu’il lui fut impossible de manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, « qui alors se trouvait à Paris ».

Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu’à Essonne, où la demoiselle se trouva tellement lasse qu’elle dit à La Corbinière :

« Allez-vous toujours devant m’attendre à Lyon, avec la vaisselle. »

Ils restèrent trois jours à Essonne, d’abord pour attendre le coche, puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s’était faites aux cuisses en courant à franc-étrier.

Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait gentilhomme, commença à dire ces paroles :

« N’y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme ? »

À quoi La Corbinière répondit :

« Oui-da, Monsieur… Pourquoi avez-vous quelque chose à dire là-dessus ?  Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me plaît ? »

Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au Chapeau rouge, où ils vendirent la vaisselle pour trois cents écus ; sur quoi La Corbinière se fit faire, « encore qu’il n’en eût du tout besoin, — un fort bel habit d’écarlate, avec les aiguillettes d’or et d’argent ».

Il descendirent sur le Rhône, et, s’étant arrêtés le soir à un hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si maladroitement, qu’il adressa une balle dans le pied droit d’Angélique de Longueval, — et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son imprudence : « C’est un malheur qui m’est arrivé… je puis dire à moi-même, puisque c’est ma femme ».

Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour sa blessure, et, ayant pris une nouvelle barque lorsqu’elle se sentit mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.

Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes ; ils s’arrêtèrent dans un havre, au château dit de Saint-Soupir, dont la dame, les voyant sauvés, fit chanter le Salve regina. Puis elle leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres, — et commanda que l’on donnât à leur valet des artichauts.

« Voyez, dit Angélique, ce que c’est de l’amour ; — encore que nous étions à un lieu qui n’était habité par personne, il fallut y jeûner les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures me semblaient des minutes, encore que j’étais bien affamée. Car à Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile ; mais auparavant, de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.

« Car mon mari (elle l’appelle toujours ainsi de ce moment), voyant entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait un peu le français, lui demanda : « Monsieur, vous plaît-il quelque chose ? — Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame. » Mon mari, tout d’un temps, mettant l’épée à la main, lui dit : « La connaissez-vous ? Sortez d’ici, car autrement je vous tuerai. »

« Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseiller de nous en aller le plus promptement qu’il se pourrait, parce que ce Génois, très assurément, lui ferait faire du déplaisir.

« Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était romaine. Et un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien : « Mademoiselle, Son Éminence m’a commandé de venir savoir si vous aurez agréable qu’il vous vienne voir. »Toute tremblante, je lui répondis : « Si mon mari était ici, j’accepterais cet honneur ; mais n’y étant pas, je supplie très humblement votre maître de m’excuser. »

« Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, attendant la réponse, laquelle soudain qu’il l’eût entendue, il fit marcher son carrosse, et depuis je n’entendis plus parler de lui. »

La Corbinière lui raconta peu après qu’il avait rencontré un fauconnier de son père qui s’appelait La Roirie. Elle eut un grand désir de le voir ; et, en la voyant, « il resta sans parler » ; puis, s’étant rassuré, il lui dit que madame l’ambassadrice avait entendu parler d’elle et désirait la voir.

Angélique de Longueval fut bien reçue par l’ambassadrice. — Toutefois, elle craignit, d’après certains détails, que le fauconnier n’eût dit quelque chose et craignit qu’on n’arrêtât La Corbinière et elle.

Ils furent fâchés d’être restés vingt-neuf jours à Rome, et d’avoir fait toutes les diligences pour s’épouser sans pouvoir y parvenir. « Ainsi, dit Angélique, — je partis sans voir le pape… »

C’est à Ancône qu’ils s’embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête les accueillit dans l’Adriatique ; puis ils arrivèrent et allèrent loger sur le grand canal.

« Cette ville, quoique admirable, — dit Angélique de Longueval, — ne pouvait me plaire à cause de la mer, — et il m’était impossible d’y boire et d’y manger que pour m’empêcher de mourir. »

Cependant, l’argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière : « Mais, que ferons-nous ? Il n’y a tantôt plus d’argent ! »

Il répondit : « Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoira… Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc. »

Arrivés à Saint-Marc, les époux s’assirent au banc des sénateurs ; et là, quoique étrangers, personne n’eut l’idée de leur contester cette place ; — car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, avec le pourpoint de toile d’argent blanc, le manteau pareil… et la petite oie d’argent.

Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie, — car son habit à la française faisait que les sénateurs avaient toujours l’œil sur elle.

L’ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, la salua.

À l’heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son hôtel, — aimant mieux reposer que d’aller en mer en gondole.

Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui, sur ce qu’il lui parla de que lui et Angélique avaient à s’épouser, lui dit qu’il serait bon de se rendre à sa garnison de Palma-Nova, où l’on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait se mettre au service.

Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à Son Excellence le général, qui ne voulut pas croire qu’un homme si bien couvert s’offrît de prendre une pique dans une compagnie. Celle qu’il avait choisie était commandée par M. Ripert de Montelimart.

Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au mariage… après lequel on fit un petit festin où s’écoulèrent les dernières vingt pistoles dont les conjoints étaient encore chargés.

Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d’envoyer la compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car elle se plaisait à Palma-Nava, où les vivres étaient à bon marché.

En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, « deux paires de draps pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de faïence et six assiettes ».

En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français. — M. de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea sans s’incommoder, — les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent Angélique de Longueval d’aller les voir, — « et lui firent tant de caresses qu’elle en était confuse ».

À cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son Excellence, après qu’Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui envoyait son carrosse assez souvent.

À un bal donné plus tard, elle étonna toutes les dames de Vérone en dansant avec le général Alluisi, — en costume français. — Elle ajoute :

« Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d’honneur. »

Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique de Longueval « à part de son mari ». Il lui disait : « Qu’attendez-vous en Italie ?… La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous dites qu’il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus encore… moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront ici, et d’abord des cottes de brocard telles qu’il vous plaira. Pensez, Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos parens. »

Cependant le général conseillait à La Corbinière de s’engager dans les guerres d’Allemagne, lui disant qu’il trouverait beaucoup d’avantage à Inspruck, qui n’était qu’à sept journées de Vérone, et que là il attraperait une compagnie…

GÉRARD DE NERVAL

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vendredi 15 novembre 1850 – Le National, Les Faux Saulniers, 12e livraison.

Ce nouvel envoi au National est daté de « Senlis ». Reconnaissant que « les digressions sont [s]a façon naturelle d’écrire », Nerval ramène une fois encore son lecteur en Valois, à l’époque de la Ligue où les combats furent particulièrement violents, raison pour laquelle, précise Nerval, on a fixé la fête de l’arc au jour de la Saint-Barthélemy, puis à l’époque celtique des Sylvanectes, avant de reprendre le récit des aventures de La Corbinière.

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LES FAUX SAULNIERS

RÉFLEXIONS — SOUVENIRS DE LA LIGUE — LES SYLVANECTES ET LES FRANCS — LA LIGUE

 

Senlis.

Malgré les digressions qui sont naturelles à ma façon d’écrire, — je n’abandonne jamais une idée, — et, quoi qu’on puisse penser, l’abbé de Bucquoy finira par se retrouver…

Revenu à Senlis, je me demande seulement pourquoi la poste a mis vingt et une heures, il y a huit jours, pour transmettre à Paris une lettre jetée par moi-même dans la boîte le jour de la Toussaint, à dix heures du soir. — Il y a d’abord un départ à minuit ; — puis les lettres partent encore à sept heures du matin… Je m’y perds !

Serais-je encore suspect à Senlis ?… (1) Mais le gendarme est devenu mon ami ! Je me suis fait encore recommander à un substitut de la ville, qui s’occupe accessoirement de science et d’histoire. — Je connais des substituts que j’estime fort, — comme je fais de tous les hommes qui veulent bien oublier un instant leurs opinions, leur position, — ou leurs intérêts, pour devenir ce qu’ils peuvent être au fond, — des hommes aimables.

J’ai vu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation de Charles VII annoncée, — par Beauvallet et Mlle Rimblot. Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir des princes du Moyen Âge et de la Renaissance, — qui ont créé les cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques châteaux, — moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles. — Les gens ignorent ici pourquoi ils aiment peu les Bourbons, — avec un mélange pourtant de goûts semi-populaires et semi-princiers. — Je les soupçonne d’être un peu, comme bien d’autres, — républicains sans le savoir.

C’est qu’il y a eu ici des luttes graves à l’époque de la Ligue… Un vieux noyau de protestants qu’on ne pouvait dissoudre, — et, plus tard, un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le parpayot dit Henri IV.

L’animation allait jusqu’à l’extrême, — comme dans toutes les grandes luttes politiques. Dans ces contrées — qui faisaient partie des anciens apanages de Marguerite de Valois et des Médicis, — qui y avaient fait du bien —, on avait contracté une haine constitutionnelle contre la race qui les avait remplacés. Que de fois j’ai entendu ma grand-mère, parlant d’après ce qui lui avait été transmis, — me dire de l’épouse de Henri II : « Cette grande madame Catherine de Médicis… à qui on a tué ses pauvres enfants ! » Plus tard, ayant lu le Charles IX de Chénier, et regardé, le premier jour de la révolution de Juillet, la fenêtre d’où l’on suppose que ce roi aurait tiré sur le peuple, — pensant aussi à la fièvre de sang qui l’a fait périr, je me suis dit : « Il est impossible que ma grand-mère n’ait pas été trompée par une tradition du pays. »

Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part, qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête principale, dans certaines localités, est la Saint-Barthélemy. C’est pour ce jour que sont fondés surtout de grands prix pour le tir à l’arc. — L’arc, aujourd’hui, est une arme assez légère. Eh bien, elle symbolise et rappelle d’abord l’époque où ces rudes tribus des Sylvanectes formaient une branche redoutable des races celtiques.

Les pierres druidiques d’Ermenonville, les haches de pierre et les tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers l’Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages, — devenus des lacs aujourd’hui.

Le Valois et l’ancien petit pays nommé la France semblent établir par leur division l’existence de deux races distinctes. La France, division spéciale de l’Ile-de-France, a, dit-on, été peuplée par les Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les chroniques, le premier arrêt. Il est reconnu aujourd’hui que les Francs n’ont nullement subjugué la Gaule, et n’ont pu que se trouver mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d’égalité, d’après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois, les cultivateurs conservaient libres les terres qui leur avaient été concédées et qu’on appelait terres de franc-alleu.

La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans les guerres de la Ligue. On peut penser que les descendants des Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l’autre race, plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d’Épernon, le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans certains coins, des amas de cadavres, résultat des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la bataille de Senlis.

Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy, — qui a fait les guerres de Bohême, aurait-il gagné l’illustration qui causa bien des peines à son descendant, — l’abbé de Bucquoy, — s’il n’eût, à la tête des ligueurs, protégé longtemps Soissons, Arras et Calais contre les armées de Henri IV ? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans le pays de Flandre, il obtint cependant un traité d’armistice de dix ans en faveurs de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.

Étonnez-vous à présent des persécutions qu’eut à subir l’abbé de Bucquoy, sous le ministère de Pontchartrain.

Quant à Angélique de Longueval, c’est l’opposition même en cotte-hardie. Cependant elle aime son père, — et ne l’avait abandonné qu’à regret. Mais du moment qu’elle avait choisi l’homme qui semblait lui convenir, — comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour cavalier, — elle n’a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, ayant aidé à soustraire l’argenterie de son père, elle s’écriait : « Ce que c’est de l’amour ! »

Les gens du Moyen Âge croyaient aux charmes. Il semble qu’un charme l’ait en effet attaché à ce fils de charcutier, — qui était beau s’il faut l’en croire ; — mais qui ne semble pas l’avoir rendue très heureuse. Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de celui qu’elle ne nomme jamais, elle n’en dit pas de mal un instant. Elle se borne à constater les faits, — et l’aime toujours, en épouse platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.

 

SUITE DE L’HISTOIRE DE LA GRAND-TANTE DE L’ABBÉ DE BUCQUOY

Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière de Venise, avaient donné dans la vue de ce dernier. Il vend tout à coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en laissant sa femme à Venise.

« Voilà donc, dit Angélique, l’enseigne vendue à cet homme qui m’aimait, content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m’en pouvais plus dédire ; mais l’amour, qui est la reine (2) de toutes les passions, se moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son préparatif pour s’en aller, il me fut impossible de penser seulement vivre sans lui. »

Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait déjà du succès de cette ruse qui lui livrait une femme isolée de son mari, — Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. « Ainsi, dit-elle, l’amour nous ruina en Italie aussi bien qu’en France, quoiqu’en celle d’Italie je n’y avais point de coulpe (faute). »

Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière avait promis de faire sa dépense jusqu’en Allemagne, parce qu’il n’avait point d’argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) À vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de revenir vers quelque ville du bon pays vénitien, — comme Brescia. — Cette admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d’Italie pour les montagnes brumeuses qui cernent l’Allemagne. « Je pensais bien, dit-elle, que les cinquante pistoles qui nous restaient ne nous dureraient guère ; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations. »

Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa et dit à La Corbinière qu’il fallait aller plus loin pour trouver de l’emploi, — dans une ville nommé Fisch. Là Angélique eut un grand flux de sang, et l’on appela une femme, qui lui fit comprendre qu’ « elle s’était gâtée d’un enfant ». — C’est une locution bien chrétienne, — qu’il faut pardonner au langage du temps et du pays.

On a toujours considéré comme une souillure, — dans la manière de voir des hommes d’église, le fait, légitime pourtant, — puisque Angélique s’était mariée, — de produire au monde un nouveau pécheur. — Ce n’est pourtant pas là l’esprit de l’Évangile. — Mais passons.

La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à cheval sur l’unique haquenée que possédait le ménage : « Toute débile que j’étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l’armée, — où je fus si étonnée de voir autant de femmes que d’hommes, entre beaucoup de celles de colonels et capitaines. »

Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase, lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit grande caresse au mari d’Angélique, et lui dit qu’en attendant une compagnie, il lui donnerait une lieutenance, — et qu’il allait mettre Mlle de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier capitaine de son régiment.

Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner. — Il y a de bonnes gens partout : Angélique ne se plaint que d’avoir été promenée, « tantôt à un lieu, tantôt à un autre », par le malheur de la guerre, — à la façon des Égyptiennes, — ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu’elle eût plus de sujets de se contenter que pas une femme, puisqu’elle était la seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur. — « Et le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière, — en ce qu’il lui donnait les meilleurs morceaux de la table… à cause qu’il le voyait malade. »

Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu’on pût offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu’habillés à cause de la crainte de l’ennemi. « En me réveillant au milieu de la nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus m’empêcher de dire tout haut : « Mon Dieu ! je meurs de frais ! » Le colonel allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il n’avait pas autre chose sur son uniforme.

Ici arrive une observation bien profonde :

« Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande, mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire… »

Rien n’est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes sont encore celles de l’époque des Romains. Trusnelda combattait avec Hermann. À la bataille des Cimbres, où vainquit Marius, il y avait autant de femmes que d’hommes.

Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant la souffrance, devant la mort. Dans nos troubles civils, elles portent les drapeaux sur les barricades ; — elles portent vaillamment leur tête à l’échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du Nord ou de l’Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d’Arc et des Jeanne Hachette. Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, — à cause de l’amour qu’elles ont pour leurs enfants.

Les femmes guerrière sont de la race franque. Chez cette population originairement venue d’Asie, il existe une tradition qui consiste à exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la même coutume. La vierge qui se dévoue s’appelle la kadra et s’avance au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour elle. — Mais chez les Francs on en exposait plusieurs.

Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu’ils ont été cause de l’adoption de la loi salique. Et cependant, les femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France, soit comme reines, soit comme favorites.

La maladie de La Corbinière fut cause qu’il se résolut à retourner en Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport. « Nous fûmes bien confus, dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée Reistre, où l’on ne voulut plus nous laisser passer, et où l’on retint mon mari malgré sa maladie. » Comme elle avait conservé sa liberté, elle put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l’archiduchesse Léopold pour obtenir la grâce de La Corbinière, — qu’on peut supposer avoir un peu déserté, — quoique sa femme ne l’avoue pas.

Munie de la grâce signée par l’archiduchesse, Angélique retourna au lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de Reitz s’ils n’avaient rien entendu dire d’un gentilhomme français prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva contre un poêle, demi-mort, — et le ramena à Vérone.

Là elle retrouva M. de La Tour (de Périgord) et lui reprocha d’avoir fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur. « Je ne sais, ajouta-t-elle, s’il avait encore de l’amour pour moi, ou si ce fut de la pitié, tant il y a qu’il m’envoya vingt pistoles et tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu’en peu de temps il mangea entièrement tout. »

Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche avec deux de ses camarades, M. de La Perle et M. Escutte. Cependant l’affection de sa femme ne s’affaiblit pas. Elle se résolut, « pour ne pas vivre tout à fait dans l’incommodité, à prendre des gens en pension », — ce qui lui réussit, – seulement La Corbinière dépensait tout le gagnage hors du logis, « ce qui, dit-elle, m’affligeait jusqu’à la mort » ; il finit par vendre les meubles, — de sorte que la maison ne pouvait plus aller.

« Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu’après avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea en deux… Mais, j’avoue que l’amour que j’avais pour cet homme surpassait l’affection que je portais à mes parens… »

Le manuscrit que les Archives nationales conservent de la main d’Angélique s’arrête là.

Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n’ont point la même grâce que le récit d’Angélique de Longueval, mais elles ont aussi la marque d’une honnête naïveté.

 

(1) Cette lettre mise à la poste à onze heures du soir est encore arrivée le lendemain à sept heures de l’après-midi. Il n’y a donc eu rien de particulier cette fois ni l’autre, que la lenteur de la poste pour un trajet de quarante kilomètres où les diligences mettent quatre heures.

(2) L’amour se disait au féminin à cette époque.

GÉRARD DE NERVAL

 

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