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GOETHE ET HERDER.

 

La statue de Goëthe à Francfort. — Inauguration de la statue de Herder à Weimar. —
Fêtes et cérémonies. — Maison de Goëthe. — Peintures du palais grand-ducal.

 

I

Ceci est la relation d’un voyage artistique, ou plutôt d’une sorte de pèlerinage entrepris à l’occasion des fêtes données à Weimar pour l’inauguration de la statue de Herder, et qui se rencontraient avec l’anniversaire de la naissance de Goëthe, que l’on célèbre en Allemagne plus splendidement que la fête d’aucun souverain.

En me rendant à cette solennité, j’ai voulu passer par Francfort, où Goëthe est né, et où, ces dernières années, on lui a élevé une statue colossale, qui est de Schwanthaler.

La place, qui était appelée auparavant place de la Comédie, se nomme aujourd’hui Goëthe-Platz (place de Goëthe). — Francfort n’a dans ses murs que deux statues, celle de Goëthe et celle de Charlemagne ; la première en bronze, l’autre en pierre rouge du Rhin.

Goëthe a été représenté dans l’attitude de la méditation, appuyé du coude sur un tronc de chêne, autour duquel s’enlace une vigne. La composition est fort belle ainsi que celle des bas-reliefs qui entourent le piédestal. On voit sur la face du devant trois figures, qui représentent la Tragédie, la Philosophie et la Poésie ; sur les autres côtés les principales scènes de ses tragédies, de ses poëmes et de ses romans. Werther et Mignon occupent une face entière, l’un ayant au bras Charlotte, l’autre accompagnée du vieux joueur de harpe.

Après avoir admiré la statue, je suis allé revoir la maison de la rue du Marché-aux-herbes, où le poëte est né il y a juste cent un ans. Elle est indiquée par une plaque de marbre qui porte qu’il était né là le 28 août (august, en allemand) 1749. Au-dessus de la grande porte, on voit un ancien écusson armorié, dont le champ d’azur, par un singulier hasard, porte une bande semée de trois lyres d’or.

Je suis entré dans la maison, et j’ai pu voir encore la chambre du poëte, avec sa petite table, ses chaises couvertes de vieux velours d’Utrecht, ses collections d’oiseaux, et le cadre où il a lui-même placé en évidence son brevet de président de la société minéralogique de Francfort, dont il s’honorait plus que de tous ses autres titres. — En regardant du haut de ce troisième étage, qui donne à gauche sur une cour étroite, et à droite sur quelques toits entremêlés d’arbres, mais presque sans horizon, on comprend cette phrase de Faust :

« Et c’est là ton monde… Et cela s’appelle un monde ! »

Les escaliers sont immenses, et à chaque étage on remarque d’immenses armoires sculptées dans le style de la renaissance.

Je n’ai voulu qu’indiquer ici les deux points extrêmes de la vie du grand poëte, sa misère primitive en regard de la splendeur où se termina sa destinée. — Deux jours après je me trouvai à Weimar.

Arrivé un jour trop tard pour voir l’inauguration de la statue, j’ai pu du moins l’admirer et assister aux fêtes des jours suivants. Je dois donc, pour atteindre une complète exactitude, traduire la relation détaillée de cette cérémonie, qui doit intéresser les artistes ainsi que les littérateurs.

 

II

L’Allemagne élève tous les jours de nouveaux monuments destinés à glorifier et à populariser ses hommes les plus remarquables. Ce fait peut être attribué, en partie, à l’impulsion énergique donnée par le roi Louis de Bavière à tous les arts, mais en particulier à la sculpture, et qui ne se borna point aux frontières de ses États.

Il voulut faire surgir des œuvres d’art assez durables pour représenter aux siècles futurs les siècles passés ; et ceux en qui la nature avait déposé l’étincelle inspiratrice vinrent exécuter de si belles résolutions. Savons-nous si, sans être secondé par la volonté et les immenses sacrifices que ce souverain faisait aux arts, Schwanthaler eût pu faire connaître au monde toute la portée de son génie ? Autour de cet illustre maître, Munich vit avec orgueil se grouper bientôt d’autres artistes distingués, et bientôt aussi tous les pays d’Allemagne, enviant à la Bavière de telles richesses, essayèrent de suivre son noble exemple. Ils ornèrent leurs grandes villes de monuments, et souhaitèrent, avec un juste discernement, qu’elles fussent d’abord honorées par les produits de la statuaire, rappelant le souvenir des grands hommes qui les avaient illustrées. Peu à peu tous leurs héros se virent ressuscités et dominèrent, du haut de leur piédestal, les lieux qu’ils avaient enrichis de leur célébrité.

Entre toutes les villes de l’Allemagne, il en était une d’importance politique très-secondaire, mais qui, par un concours de circonstances qu’avait provoquées le génie d’un grand prince, comme l’était Charles-Auguste, ayant acquis un immortel renom, s’élevait dans la sphère intellectuelle au-dessus des plus grandes capitales, et avait mérité le surnom de Nouvelle-Athènes.

À cette ville s’adjoignait l’université d’Iéna, placée à sa porte, et dont les nombreuses chaires avaient retenti de la parole des plus hautes illustrations scientifiques et littéraires de ce pays, durant les dernières années du siècle précédent et les premières de celui-ci. Invitées, encouragées par l’hospitalité généreuse d’un souverain qui eût pu donner son nom à son époque, les supériorités de tous genres que l’Allemagne possédait s’étaient longtemps rencontrées, comme hôtes constants ou comme visiteurs passagers, dans la verdoyante enceinte de Weimar.

Cette ville semblait donc devoir être une des premières favorisées par l’empressement que les populations témoignaient à ériger des statues à leurs grands hommes. Il n’en fut pourtant pas ainsi. Il est vrai que, dans le nombre des rares génies qui passèrent leur vie à Weimar, il en est peu qui y aient vu le jour. Néanmoins, comme Weimar s’était si fièrement parée de leur gloire, il était assez simple de s’attendre qu’elle songerait à remplir les charges attachées à tous les bénéfices ; et nous ne sommes sans doute pas les premiers à remarquer avec étonnement que les statues de Schiller et de Goëthe s’élevaient à Stuttgart et à Francfort, avant que le moindre monument fût placé à Weimar, en souvenir d’aucun des hommes auxquels elle doit sa renommée. Son prince lui-même, ce Périclès, ce Médicis de l’Allemagne, ne fut point réveillé de son cercueil et rendu à la vie et au respect de ses sujets.

La loge franc-maçonnique de Darmstadt résolut, il y a quelques années, de combler ce vide, en partie du moins : elle ouvrit une souscription pour une statue de Herder. On s’adressa aussitôt à un des artistes les plus distingués de Muniche, et M. Scheffer fut chargé d’en faire le dessin.

Ici nous ne saurions faire autrement que de rappeler encore une fois le généreux amour de l’art, l’intelligente entente du sentiment national, dont le roi Louis de Bavière fit si souvent preuve, et de citer un trait qui mérite d’être connu. En visitant un jour l’atelier de M. Schaffer, il y vit le dessin de la statue de Herder, et, après l’avoir examiné, il répéta plusieurs fois avec humeur le mot : Trop petit, trop petit. Peu de temps après, le roi revint, demanda à revoir l’esquisse, et répéta les mêmes paroles. L’artiste lui fit remarquer que la statues devait avoir neuf pieds de haut, et que les proportions paraissaient répondre aux exigences habituelles de pareils monuments. « Vous ne me comprenez pas, reprit le roi ; si elle était deux fois plus haute, ce serait encore trop petit. Il faut pour Weimar un groupe représentant Charles-Auguste entouré des quatre grands poëtes qui furent les astres de son règne ; et, si on vous le commande, vous pouvez assurer que, pour ma part, je me charge des frais du bronze et de la fonte de ce monument. »

Comment se fit-il qu’un si noble proposition resta sans réponse, et que Weimar ne concentra point toutes ses ressources sur le devoir qui lui était fait de contribuer à un si patriotique dessein, c’est une de ces énigmes dont la solution ne sera point recherchée.

La souscription proposée et ouverte par les francs-maçons pour la statue de Herder se continua avec activité et par le concours de toute l’Allemagne, ainsi que par celui de tous ses enfants disséminés dans les pays les plus éloignés, et jusqu’en Amérique. Elle atteignit une somme suffisante. Dès que le chiffre fut obtenu, la statue dut être coulée par M. Schaffer, qui la termina au printemps de cette année. Nous l’avons longtemps contemplée, c’est-à-dire longtemps admirée : la couleur du bronze est très-claire et peut-être trop éclatante. Le piédestal est en marbre de Thuringe, d’une teinte verdâtre, et porte le nom et la date de la naissance et celle de la mort du poëte. Au-dessous, on lit encore ces mots : Von Deutschen allen Landern. — Érigée par des Allemands de tous les pays. La statue est très-heureusement conçue, et l’auteur l’a empreinte d’une rare noblesse. Il a réussi à rendre, en l’idéalisant, le caractère de son modèle, dans l’attitude qu’il a donnée à son corps, et dans l’expression qu’il a imprimée à son visage. Le jour anniversaire de la naissance du poëte, le 25 août, fut fixée pour l’inauguration du monument : cette date précède de peu celle du 28 août que toute l’Allemagne avait célébrée l’année dernière, comme étant le centième anniversaire de la naissance de Goëthe.

 

III

Weimar, comme patrie adoptive de ces deux grands hommes et de tant d’autres célébrités, avait réuni toutes les forces dont elle disposait pour célébrer la mémoire de Herder, et commémorer une fois de plus celle de Goëthe. L’on fixa donc pour cette époque la réprésentation de quelques œuvres dramatiques, et l’exécution de grandes compositions lyriques ; car cette ville, possédant actuellement une des renommées musicales les plus brillantes de notre temps, le principal intérêt de ses habitants se concentre sur le développement qu’y acquiert la musique. Ce développement est dû à la protection que lui accorde une souveraine qui possède cet art, dit-on, au plus haut degré, et qui, instruite de tous ses secrets, peut en apprécier et en goûter toutes les grandeurs, toutes les beautés, toutes les finesses, ainsi qu’à l’intelligente et infatigable activité que Liszt déploie pour amener les faibles ressources qu’il a trouvées dans cette ville à produire tout ce qu’il est possible de leur demander. L’attrait que ces fêtes pouvaient offrir aux étrangers reposait encore cette année, comme la précédente, sur le festival dont elles devaient être l’occasion. L’inauguration de la statue de Herder a eu lieu le 25 au matin. La garde nationale et toutes les corporations de la ville ont défilé en nombre imposant. La place était remplie d’une foule silencieuse et émue. Quelques discours furent prononcés ; celui de M. le conseiller Scholl, président du comité, qui s’était occupé de cette entreprise, fut seul entendu : les paroles des autres orateurs furent complètement perdues pour tous ceux qui ne les entouraient pas immédiatement, et surtout pour la famille souveraine à laquelle elles s’adressaient souvent, et qui, d’une tribune située de l’autre côté de la place, n’en pouvait certes distinguer un seul mot. Le dernier de ces discours fut tenu par M. le conseiller docteur Horn, collègue et ami de Herder, et dont l’âge, par conséquent, ne pouvait guère permettre une haute élocution. À cet instant, ce fut encore la musique qui fixa le plus l’attention des spectateurs. Le cortège défila aux sons d’une belle marche de Liszt, et la statue fut dévoilée pendant qu’on chantait un chœur composé par lui sur des vers écrits par M. le conseiller Scholl, qui paraphrasait, avec une heureuse ampleur de pensées et de sentiments, la devise adoptée par Herder, gravée sur sa tombe, et inscrite sur le rouleau que la statue tient dans sa main droite : « Lumière, vie, amour. »

L’effet de ce chœur fut saisissant, et le temps de sa durée le plus émouvant de la cérémonie. Les paroles que chacun lisait trouvaient une si puissante vibration dans ces accords largement modulés, que tous les cœurs tressaillirent… La statue de Herder est posée très-près de l’église cathédrale, et ne ressemble pas mal à celle d’un saint quelque peu sorti de sa niche. Le choix de cet emplacement nous a paru peu heureux. L’église cathédrale possède déjà les cendres de ce prédicateur qui fit si souvent retentir ses voûtes de sa voix d’une persuasive douceur. Mais on pourrait croire à une étrange méprise sur le génie poétique et philosophique de cet écrivain, de la part de ceux qui se sont le plus ardemment occupés de sa glorification, en le voyant adossé aux murs d’un temple, dans lequel il n’enfermait ni sa pensée, ni sa croyance. Cet esprit amoureux du mythe, du symbole, de l’allégorie, de l’emblème, se fût trouvé peu à l’aise s’il avait dû jamais borner ses rêveries poétiques et ses spéculations philosophiques par l’infranchissable enceinte d’un dogme positif tel que le représente nécessairement un autel, un prêtre, un rite. Nous aurions cru plus approprié à son génie une place de la ville plus fréquentée que ne l’est celle qui a été choisie. Humanité, tel est le mot par lequel on est convenu de résumer toute la direction de sa pensée et de ses sentiments. Lumière, vie, amour, telle fut sa devise. Dans aucun de ces mots, d’une si vague application, ne se trouve résumée clairement la foi aux mystères chrétiens, telle qu’on s’attend à la trouver dans ceux dont l’image ne doit point quitter les saints murs d’une église.

Pour fêter dignement les deux grands hommes, on a donné successivement au théâtre grand-ducal de Weimar le Prométhée délivré de Herder, poëme dramatique dont Liszt, maître de chapelle du grand-duc, a fait la musique, et qui a obtenu un immense succès. Puis un opéra nouveau de Wagner, intitulé : Lohengrin, qui a été représenté le 28, jour anniversaire spécial de Goëthe. La musique de Wagner, savante et pompeuse de style, a été appréciée des connaisseurs ; mais on a trouvé des longueurs dans le poëme dont il a lui-même écrit les vers.

 

IV

Je voudrais maintenant peindre en quelques mots l’aspect de Weimar pendant les fêtes.

Madame de Staël disait de Weimar : « Ce n’est pas une ville, c’est une campagne où il y a des maisons. » — Cette appréciation est juste, en raison du nombre de promenades et de jardins qui ornent et séparent les divers quartiers de la résidence. Cependant, je dois avouer que je me suis perdu deux fois en parcourant les rues pour regagner mon hôtel. Je ne cherche pas ici à flatter cette jolie ville, mais je dois constater qu’elle est tracée en labyrinthe, par l’amour-propre sans doute de ses fondateurs, qui auront voulu la faire paraître immense aux yeux du voyageur.

Mais le moyen de leur en vouloir quand, à chaque pas, on retrouve les souvenirs des grands hommes qui ont aimé ce séjour, quand, au prix d’une heure perdue, on peut errer dans les sentiers silencieux de ce parc qui envahit une partie de la ville, et où, comme à Londres, on trouve tout à coup la rêverie et le charme, en s’isolant pour un instant du mouvement de la cité ? Une rivière aux eaux vertes s’échappe du milieu des gazons et des ombrages ; l’eau bruït plus loin en un diminutif de Niagara. À l’ombre d’un pont qui rejoint la ville au faubourg, on observe les jeux de la lumière sur les masses de verdure, en contraste avec les reflets lumineux qui courent sur les eaux.

Tout est repos, harmonie, clarté ; — il y a là un banc où Goëthe aimait à s’asseoir, en regardant à sa droite les jolies servantes de la ville, qui venaient puiser de l’eau à une fontaine située devant une grotte… Il y pensait, sans doute parfois aux nymphes antiques, sans oublier tout à fait la phrase qu’il avait écrite dans sa jeunesse : « La main qui tient le balai pendant la semaine est celle qui, le dimanche, pressera la tienne le plus fidèlement !... » Mais Goëthe, premier ministre alors, ne devait plus que sourire de ce souvenir de Francfort.

J’étais impatient de comparer la petite chambre d’étudiant que j’avais vue deux jours auparavant, au lieu de sa naissance, avec le palais où il termina sa longue et si noble carrière. On me permit d’y pénétrer, mais sans rendre la faveur complète, car son cabinet et sa chambre à coucher sont fermés à tout visiteur. Les descendans de Goëthe, c’est-à-dire ses petits-fils, — dont l’un cependant est poëte et l’autre musicien, — n’ont pas hérité de sa générosité européenne. Ils ont refusé les offres de tous les États d’Allemagne, réunis pour acquérir la maison de Goëthe, afin d’en faire un musée national. Ils espèrent encore que l’Angleterre leur offrira davantage des collections et des souvenirs laissés par leur aïeul.

Toutefois, voyons du moins ce qu’il est permis d’admirer. Sur une place irrégulière dont le centre est occupé par une fontaine, s’ouvre une vaste maison dont l’extérieur n’a rien de remarquable, mais qui, depuis le vestibule, porte à l’intérieur les traces de ce goût d’ordonnance et de splendeur qui brille dans les œuvres du poëte.

L’escalier, orné de statues et de bas-reliefs antiques, est grandiose comme celui d’une maison princière ; les marbres, les fresques et les moulures éclatent partout fraîchement restaurés, et forment une entrée imposante au salon et à la galerie qui contiennent les collections.

En y pénétrant, on est frappé de la quantité de statues et de bustes qui encombrent les appartements. Il faut attribuer cette recherche aux préoccupations classiques qui dominaient l’esprit de Goëthe dans ses dernières années. L’œil s’arrête principalement sur une tête colossale de Junon, qui, parmi ces dieux lares, se dessine impérialement comme la divinité protectrice.

Au moment où j’examinais ces richesses artistiques, une jeune princesse, amenée par la même curiosité pieuse, était venue visiter la demeure du grand écrivain ; — sa robe blanche, son manteau d’hermine, frôlaient çà et là les bas-reliefs et les marbres. Je m’applaudissais du hasard qui amenait là cette apparition auguste et gracieuse, comme une addition inattendue aux souvenirs d’un pareil lieu. Distrait un instant de l’examen des chefs-d’œuvre, je voyais avec intérêt cette fille du passé errer capricieusement parmi les images du passé ! Sous cette peau si fine et si blanche, me disais-je, dans ces veines délicates coule le sang des Césars d’Allemagne ; ces yeux noirs sont vifs et impérieux comme ceux de l’aigle ; seulement, la rêverie mêlée à l’admiration les empreint parfois d’une douceur céleste. Cette figure convenait bien à cet intérieur vide, comme l’image antique de Psyché représentant la vie sur la pierre des tombeaux.

La première salle est entourée de hautes armoires à vitrages où sont renfermés des antiques, des bas-reliefs, des vases étrusques et une collection des médaillons de David, parmi lesquels on reconnaît avec plaisir les profils de Cuvier, de Chateaubriand, puis ceux de Victor Hugo, de Dumas, de Béranger, de Sainte-Beuve, sur lesquels les yeux du vieillard ont pu encore se reposer. Dans la galerie qui vient ensuite, les intervalles des fenêtres sont occupés par une riche collection de gravures ancienne, reliées dans d’immenses in-folios.

Entre les massives bibliothèques qui les contiennent, sont placées des montres vitrées consacrées à une collection de médailles de tous les peuples. La galerie est peinte à fresque, dans le style de Pompéi, et les dessus de portes cintrés ont été peints sur toile par un artiste nommé Muller, dont Goëthe aimait le talent. Ce sont des sujets antiques, sobrement traités, avec une grande science du dessin, froids et corrects, en un mot de la sculpture peinte. On voit encore dans cette salle quelques figures de Canova et un buste de Goëthe lui-même, qui est loin de valoir celui de David, mais qui, dit-on, est plus ressemblant.

On nous a permis encore de voir le jardin, assez grand, mais planté pour l’utilité plus que pour l’agrément, ce qu’on appelle chez nous un jardin de curé. Un pavillon en charpente, qui s’avance devant la maison avec l’aspect d’un chalet suisse, et des charmilles de vigne vierge, donnent pourtant un certain caractère à tout l’ensemble.

 

V

Le pays de Saxe-Weimar est un duché littéraire. On y distribue aux poëtes et aux artistes des marquisats, des comtés et des baronnies… Les noms des hommes illustres qui l’ont habité y marquent des places et des stations nombreuses qui deviennent des lieux sacrés. Si jamais le flot des révolutions modernes doit emporter les vieilles monarchies, il respectera sans doute ce coin de terre heureux où le pouvoir souverain s’est abrité depuis longtemps sous la protection du génie. Charles-Auguste, qui avait fait de Goëthe son premier ministre, a voulu qu’on l’ensevelît lui-même dans une tombe placée entre celles de Goëthe et de Schiller. — Il prévoyait des temps d’orage, et, renonçant au monument blasonné des empereurs ses aïeux, il s’est trouvé mieux couché entre deux amis, dont la gloire s’ajoute à la sienne et le défend à jamais contre l’oubli.

Les spectateurs étrangers des fêtes passaient comme moi une partie de leur temps à visiter les anciennes demeures des grands hommes qui ont séjourné à Weimar, telles que celles de Lucas Cranach, qui a orné la cathédrale d’un beau tableau ; de Wieland, de Herder et de Schiller. J’ai visité encore Schiller, c’est-à-dire la modeste chambre qu’il occupait dans une maison dont le propriétaire a inscrit au-dessus de la porte ces simples mots : « Ici Schiller a habité. »

Je m’étonnais de trouver les meubles plus brillants et plus frais que ceux de la petite chambre de Goëthe, où j’étais entré à Francfort ; mais on m’apprit que les fauteuils et les chaises étaient de temps en temps recouverts par des tapisseries que les dames de Weimar brodaient à cet effet. Ce qui s’est conservé dans toute sa simplicité, c’est un piano ou épinette dont la forme mesquine fait sourire, quand on songe aux pianos à queue d’aujourd’hui. Le son de chaudron que rendaient les cordes n’étaient pas au-dessus de cette humble apparence.

Liszt, qui avait bien voulu m’accompagner dans cette pieuse visite rendue au grand dramaturge de l’Allemagne, voulut venger de toute raillerie l’instrument autrefois cher au poëte.

Il promena ses doigts sur les touches jaunies, et, s’attaquant aux plus sonores, il sut en tirer des accords doux et vibrans qui me firent écouter avec émotion les plaintes de la jeune fille, ces vers délicieux que Schubert dessina sur une si déchirante mélodie, et que Liszt a su arranger pour le piano avec le rare coloris qui lui est propre. — Et, tandis que je l’écoutais, je pensais que les mânes de Schiller devaient se réjouir en entendant les paroles échappées à son cœur et à son génie, trouver un si bel écho dans deux autres génies qui leur prêtent un double rayonnement.

Il ne me restait plus à voir que le palais grand-ducal, dont l’architecture imposante a été complétée par une aile qu’a fait bâtir à ses frais la grande-duchesse Amélie, sœur de l’empereur de Russie. Cette noble compagne de Charles-Auguste, l’ami de Goëthe et de Schiller, fut aussi la protectrice constante des grands hommes qui ont habité Weimar, et tout respire, dans la partie du palais qui lui appartient, le culte qu’elle a voué à leur mémoire. Là, point de batailles, point de cérémonies royales peintes ou sculptées ; on y chercherait même en vain les images des empereurs qui ont donné naissance à la famille royale de Saxe-Weimar. Les quatre salles principales sont consacrées, l’une à Wieland, la seconde à Herder, les deux dernières à Goëthe et à Schiller. Celle de Wieland est la plus remarquable par l’exécution des peintures. Sur un fond de rouge antique se détachent des médaillons peints à fresque, qui représentent les principales scènes d’Oberon, le chef-d’œuvre du Voltaire allemand. Ils sont de M. Heller, qui a su grouper dans de remarquables paysages les figures romanesques du poëte.

Les arabesques qui entourent les cadres, représentant des rocailles, des animaux et des groupes de génies ailés qui s’élancent du sein des fleurs, sont bien agencées et d’un coloris harmonieux ; elles ont été peintes par M. Simon. La salle de Herder a été exécutée par Jœger. On y voit retracée une légende où la Vierge apparaît en songe au peintre endormi devant son chevalet. Au centre du parquet, une mosaïque représente dans un écusson une lyre d’or ailée, — armes parlantes données à Herder par Charles-Auguste. Sur la cheminée est un buste de l’écrivain. Entre les deux portes, un buste de Lucas Cranach, l’ami de Luther et du duc de Weimar, Jean-Frédéric, qui partagea la captivité du réformateur pendant les cinq ans où il fut prisonnier de Charles-Quint. On doit poser en regard un buste de Sébastien Bach, qui occupa longtemps, à Weimar, la place de maître de chapelle.

La salle de Goëthe est illustrée des principales scènes de ses ouvrages. Une scène mythologique du second Faust couvre une grande partie des murs. Les sujets sont composés avec grâce, mais l’exécution des peintures n’a pas le même mérite. On trouve de charmants détails dans les médaillons de la salle de Schiller, surtout les scènes de Jeanne d’Arc et de Marie Stuart.

La chapelle du palais, dont les parois et la colonnade sont de marbres précieux, est d’un bel effet qu’aumentent de riches tapis suspendus à la rampe des galeries. Il y a aussi une chapelle grecque pour la grand-duchesse, avec les décorations spéciales de cette religion. On admire encore, dans les appartements des princes, de fort beaux paysages de M. Heller, dont la teinte brumeuse et mélancolique rappelle les Ruysdaël. Ce sont des paysages de la Norwége, éclairés d’un jour gris et doux : des scènes d’hiver et de naufrages, des contours de rochers majestueux, de beaux monuments [sic] de vagues, une nature qui fait frémir et qui fait rêver.

La grande-duchesse était malade, et l’on venait de recevoir la nouvelle de la mort de Louis-Philippe, de sorte qu’il n’y eut point de grandes soirées à la résidence. La plupart des étrangers réunis à Weimar, et beaucoup de personnes du pays, sont partis après les fêtes pour aller assister à Leipzig aux représentations de mademoiselle Rachel. Je n’ai pas voulu quitter Weimar sans visiter encore la cathédrale, où se trouve un fort beau tableau de Lucas Cranach, représentant le Christ en croix, pleuré par les saintes femmes. En vertu d’une sorte de synchronisme mystique et protestant, le peintre a placé au pied de la croix Luther et Mélanchton discutant un verset de la Bible.

À la Bibliothèque, j’ai pu voir encore trois bustes de Goëthe, parmi lesquels se trouve celui de David, puis un buste de Schiller, par Danneker, et des autographes curieux, — notamment un vieux diplôme de citoyen français, signé Danton et Rolland, adressé « au célèbre poëte Gilles, ami de l’humanité. » La prononciation allemande du nom de Schiller a donné lieu, sans doute, à cette erreur bizarre, qui n’infirme en rien, du reste, le mérite d’avoir écrit ce brevet républicain.

Le tombeau de Vieland est à quelque distance de la ville. C’est une pierre sous des arbres, entourée d’un gazon. Une des faces est consacrée à son nom surmonté d’une lyre, l’autre à celui de sa femme, une autre au souvenir de Cécile Brentano, son amie idéale et poétique ; un papillon, image de l’âme, surmonte cette dernière inscription.

Dans le temps où nous vivons, il est bon de retremper parfois son âme à de tels souvenirs. Si Weimar n’avait à nous montrer que des tombes, nous en sortirions seulement avec une pensée douce et triste. mais la vie de l’intelligence y est restée et y repose dans des cœurs fidèles, qui la transmettront à l’avenir.

 

GÉRARD DE NERVAL.

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