1er novembre 1852 – La Bohême galante IX, feuilleton publié dans L’Artiste, 9e livraison

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LA BOHÊME GALANTE

IX

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XII

VISITE À ERMENONVILLE.

Mais nous trouverons d’autres chansons encore en allant réveiller les souvenirs des vieilles paysannes, des bûcherons et des vanneurs. — J’ai rencontré à Senlis un ancien compagnon de jeunesse. Il s’appelle Sylvain de son petit nom. C’est un garçon — je veux dire un homme, car il ne faut pas trop nous rajeunir — qui a toujours mené une vie assez sauvage, comme son nom. Il vit de je ne sais quoi dans des maison qu’il se bâtit lui-même, à la manière des cyclopes, avec ces grès de la contrée qui apparaissent à fleur de sol entre les pins et les bruyères. L’été, sa maison de grès lui semble trop chaude, et il se construit des huttes en feuillage au milieu des bois. Un petit revenu qu’il a de quelques morceaux de terre lui procure du reste une certaine considération près des gardes, auxquels il paye quelquefois à boire. On l’a souvent suspecté de braconnage ; mais le fait n’a jamais pu être démontré. C’est donc un homme que l’on peut voir. — Du reste, s’il n’a pas de profession bien définie, il a des idées sur tout comme plusieurs gens de ce pays, où l’on a dit-on, inventé jadis les tourne-broches. — Lui, s’est essayé plusieurs fois à composer des montres ou des boussoles. Ce qui le gêne dans la montre, c’est la chaîne qui ne peut se prolonger assez… Ce qui le gêne dans la boussole, c’est que cela fait seulement reconnaître que l’aimant polaire du globe attire forcément les aiguilles ; — mais que sur le reste, — sur la cause — et les moyens de s’en servir, les documents sont imparfaits.

Je quitte Senlis à regret ; — mais mon ami le veut pour me faire obéir à la pensée que j’avais manifestée imprudemment d’aller le jour des Morts voir la tombe de Rousseau ; — les amis sont comme les enfants, — ce sont des tourments, — c’est encore une locution du pays.

Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge et l’époque romaine se retrouvent çà et là — au détour d’une rue, dans un jardin, dans une écurie, dans une cave. — Je vous parlais « de ces tours des Romains recouvertes de lierre ! » — L’éternelle verdure dont elles sont vêtues fait honte à la nature inconstante de nos pays froids. — En Orient, les bois sont toujours verts ; — chaque arbre a sa saison de mue ; mais cette saison varie selon la nature de l’arbre. C’est ainsi que j’ai vu, au Caire, les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils étaient verts au mois de janvier.

Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques fortifications romaines — restaurées plus tard, par suite du long séjour des rois carlovingiens, — n’offrent plus aux regards que des feuilles rouillées d’ormes et de tilleuls. Cependant la vue est encore belle aux alentours par un beau coucher de soleil. — Les forêts de Chantilly, de Compiègne et d’Ermenonville ; — les bois de Châalis et de Pont-Armé, se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert clair des prairies qui les séparent. Des châteaux lointains élèvent encore leurs tours, — solidement bâties en pierres de Senlis, et qui généralement, ne servent plus que de pigeonniers.

Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu’on appelle dans le pays des ossements (je ne sais pourquoi) retentissent encore de ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l’âme de Rousseau…

Accomplissons le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire, non pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon, — mais près de son tombeau, situé à Ermenonville, dans l’île dite des Peupliers.

La cathédrale de Senlis ; l’église Saint-Pierre, qui sert aujourd’hui de caserne aux cuirassiers ; le château de Henri IV, adossé aux vieilles fortifications de la ville ; les cloîtres bysantins [sic] de Charles le Gros et de ses successeurs n’ont rien qui doive nous arrêter… C’est encore le moment de parcourir les bois malgré la brume obstinée du matin.

Nous sommes partis de Senlis à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d’automne. En regardant les grands arbres qui ne conservaient au sommet qu’un bouquet de feuilles jaunies, mon ami Sylvain me dit :

— Te souviens-tu du temps où nous parcourions ces bois, quand tes parents te laissaient venir chez nous, où tu avais d’autres parents ?… Quand nous allions tirer les écrevisses des pierres sous les ponts de la Nonette et de l’Oise… tu avais soin d’ôter tes bas et tes souliers, et on t’appelait petit Parisien.

— Je me souviens, lui dis-je, que tu m’as abandonné une fois dans le danger. C’était à un remous de la Thève, vers Neufmoulin, — je voulais absolument passer l’eau pour revenir par un chemin plus court chez ma nourrice. — Tu me dis : On peut passer. Les longues herbes et cette écume verte qui surnage dans les coudes de nos rivières me donnèrent l’idée que l’endroit n’était pas profond. Je descendis le premier. Puis je fis un plongeon dans sept pieds d’eau. Alors tu t’enfuis, craignant d’être accusé d’avoir laissé se nayer le petit Parisien, et résolu à dire, si l’on t’en demandait des nouvelles, qu’il était allé où il avait voulu. — Voilà les amis ! 

Sylvain rougit et ne répondit pas.

— Mais ta sœur, ta sœur qui nous suivait, — pauvre petite fille ! — pendant que je m’abîmais les mains en me retenant, après mon plongeon, aux feuilles coupantes des iris, se mit à plat ventre sur la rive et me tira par les cheveux de toute sa force.

— Pauvre Sylvie ! dit en pleurant mon ami.

— Tu comprends, répondis-je, que je ne te dois rien…

— Si ; je t’ai appris à monter aux arbres. Vois ces nids de pies qui se balancent encore sur les peupliers et sur les châtaigniers, — je t’ai appris à les aller chercher, — ainsi que ceux des piverts, — situés plus haut au printemps. — Comme Parisien, tu étais obligé d’attacher à tes souliers des griffes en fer, tandis que moi je montais avec mes pieds nus !

— Sylvain, dis-je, ne nous livrons pas à des récriminations. Nous allons voir la tombe où manquent les cendres de Rousseau. Soyons calmes. — Les souvenirs qu’il a laissés ici valent bien ses restes. 

Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de Mont-l’Évêque. — Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles rouges relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce vieil air du pays :

Courage ! mon ami, courage !
Nous voici près du village.
À la première maison,
Nous nous rafraîchirons !

On buvait dans le village un petit vin qui n’était pas désagréable pour des voyageurs. L’hôtesse nous dit, voyant nos barbes : — Vous êtes des artistes… vous venez donc pour voir Châalis ?

Châalis, — à ce nom je me ressouvins d’une époque bien éloignée… celle où l’on me conduisait à l’abbaye, une fois par an, pour entendre la messe et pour voir la foire qui avait lieu près de là.

— Châalis, dis-je… Est-ce que cela existe encore ?

— Mais, mon enfant, on a vendu le château, l’abbaye, les ruines, tout ! Seulement, ce n’est pas à des personnes qui voudraient les détruire… Ce sont des gens de Paris qui ont acheté le domaine, — et qui veulent faire des réparations. La dame a déclaré qu’elle dépenserait quatre cent [sic] mille francs ! »

Nous avons voulu voir en détail le domaine avant qu’il soit restauré. Il y a d’abord une vaste enceinte entourée d’ormes ; puis on voit à gauche un bâtiment dans le style du seizième siècle, restauré sans doute plus tard selon l’architecture lourde du petit château de Chantilly.

Quand on a vu les offices et les cuisines, l’escalier suspendu du temps de Henri vous conduit aux vastes appartements des premières galeries, — grands appartements et petits appartements donnant sur les bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des vues de la forêt, voilà tout ce que j’ai remarqué. Dans une salle basse, on voit un portrait de Henri IV à trente-cinq ans.

C’est l’époque de Gabrielle, — et probablement ce château a été témoin de leurs amours. — Ce prince, qui, au fond, m’est peu sympathique, demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège, et l’on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots : Liberté, égalité, fraternité, son portrait en bronze avec une devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à Senlis, — en 1590. — Ce n’est pourtant pas là que Voltaire a placé la scène principale, imitée de l’Arioste, de ses amours avec Gabrielle d’Estrées.

C’était le fils du garde qui nous faisait voir le château, — abandonné depuis longtemps. — C’est un homme qui, sans être lettré, comprend le respect que l’on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des salles un moine qu’il avait découvert dans les ruines. À voir ce squelette couché dans une auge de pierre, j’imaginai que ce n’était pas un moine, mais un guerrier celte ou franck couché selon l’usage, — avec le visage tourné vers l’Orient dans cette localité où les noms d’Erman ou d’Armen* sont communs dans le voisinage, sans parler même d’Ermenonville, située près de là, — et qu’on appelle dans le pays Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.

Pendant que j’en faisais l’observation à Sylvain, nous nous dirigions vers les ruines. Un passant vint dire au fils du garde qu’un cygne venait de se laisser tomber dans un fossé. — Va le chercher. — Merci !… pour qu’il me donne un mauvais coup.

Sylvain fit cette observation qu’un cygne n’était pas bien redoutable.

— Messieurs, dit le fils du garde, j’ai vu un cygne casser la jambe à un homme d’un coup d’aile. 

Sylvain réfléchit et ne répondit pas.

Le pâté des ruines principales forme les restes de l’ancienne abbaye, bâtie probablement vers l’époque de Charles VII, dans le style du gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui recouvrent les tombeaux. Le cloître n’a laissé qu’une longue galerie d’ogives qui relie l’abbaye à un premier monument, où l’on distingue encore des colonnes bysantines taillées à l’époque de Charles le Gros et engagées dans de lourdes murailles du seizième siècle.

— On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour que, du château, l’on puisse avoir une vue sur les étangs. C’est un conseil qui a été donné à madame.

— Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement les arcs des ogives qu’on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux. 

Il a promis de s’en souvenir.

La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous montâmes à la tour. De là l’on distinguait toute la vallée, coupée d’étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu’on appelle le désert d’Ermenonville, et qui n’offrent que des grès de teinte grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.

Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les bois effeuillés et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des forêts, — où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les dernières feuilles d’automne se détachaient encore sur les masses rougeâtres des bois encadrés des teintes bleuâtres de l’horizon.

Nous redescendîmes pour voir la chapelle ; c’est une merveille d’architecture. L’élancement des piliers et des nervures, l’ornement sobre et fin des détails, révélaient l’époque intermédiaire entre le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous admirâmes les peintures, — qui m’ont semblé être de cette dernière époque.

— Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe, — mais qu’il ne sera pas difficile de restaurer.

Les bons moines de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités trop voyantes du style Médicis. — En effet, tous ces anges, toutes ces saintes faisaient l’effet d’amours et de nymphes aux gorges et aux cuisses nues. L’abside de la chapelle offre dans les intervalles de ses nervures d’autres figures mieux conservées encore et du style allégorique usité postérieurement à Louis XII. En nous retournant pour sortir nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui devaient indiquer l’époque des dernières ornementations.

Il nous fut difficile de distinguer les détails de l’écusson écartelé, qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au 4, c’étaient d’abord des oiseaux que le fils du garde appelait des cygnes, — disposés par 2 et 1 ; — mais ce n’étaient pas des cygnes.

Sont-ce des aigles éployées, des merlettes ou des alérions, ou les ailettes attachées à des foudres ?

Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance ou des fleurs de lis, ce qui est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l’écusson et laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de glands ; mais, n’en pouvant compter les rangées, parce que la pierre était fruste, nous ignorions si ce n’était pas un chapeau d’abbé.

Je n’ai pas de livres ici ; mais il me semble que ce sont là les armes de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de Charles X, ou celles de l’autre cardinal, qui aussi était soutenu par la ligue ?… Je m’y perds, n’étant encore, je le reconnais, qu’un bien faible historien…

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* Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès.

 

GÉRARD DE NERVAL.

La suite au prochain numéro.

 

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