1er décembre1852 – La Bohême galante XI, feuilleton publié dans L’Artiste, 11e livraison

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LA BOHÊME GALANTE

XI

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XIV

VER.

J’aime beaucoup cette chaussée, — dont j’avais conservé un souvenir d’enfance, — et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.

Sylvain me dit : — Nous avons vu la tombe de Rousseau : il faudrait maintenant gagner Dammartin. Nous allons nous informer du chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.

— Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou également par la droite… Vous arriverez, soit à Ver, soit à Ève, — vous passerez par Othis, et, en deux heures de marche, vous serez à Dammartin.

Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien étrange ; — il faut ajouter qu’il pleuvait.

— Les premiers que nous rencontrerons dans le bois, dit Sylvain (avec plus de raison que de français), nous les consulterons encore… 

La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d’eau, qu’il fallait éviter en marchant sur les gazons. D’énormes chardons, qui nous venaient à la poitrine, — chardons à demi-gelés, mais encore vivaces, nous arrêtaient quelquefois.

Ayant fait une lieue, nous comprîmes que, ne voyant ni Ver, ni Ève, ni Othys, ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.

Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite, — quelqu’une de ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts…

Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait sa pipe devant la porte.

— Pour aller à Ver ?…

— Vous en êtes bien loin… En suivant la route, vous arriverez à Montaby.

— Nous demandons Ver ou Ève…

— Eh bien ! vous allez retourner… vous ferez une demi-lieue (on peut traduire cela, si l’on veut, en mètres, à cause de la loi), puis, arrivés à la place où l’on tire à l’arc, vous prendrez à droite. Vous sortirez des bois, vous trouverez la plaine, et ensuite tout le monde vous indiquera Ver.

Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle destiné aux sept vieillards. puis nous nous sommes engagés dans un sentier, qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude une chanson du pays, qui a dû bien des fois réjouir les compagnons :

Après ma journée faite… — Je m’en fus promener ! — En mon chemin rencontre — Une fille à mon gré. — Je la pris par sa main blanche… – Dans les bois je l’ai menée.
 
Quand elle fut dans les bois… — Elle se mit à pleurer. — « Ah ! qu’avez-vous, la belle ?… — Qu’avez-vous à pleurer ? » — « Je pleure mon innocence… — Que vous me l’allez ôter ! »
 
« Ne pleurez pas tant, la belle… — Je vous la laisserai. » — Je la pris par sa main blanche, — Dans les champs je l’ai menée. — Quand elle fut dans les champs… — Elle se mit à chanter.
 
« Ah ! qu’avez-vous, la belle ? — Qu’avez-vous à chanter ? » — « Je chante votre bêtise — De me laisser aller : — Quand on tenait la poule, — Il fallait la plumer , etc. »

La route se prolongeait comme le diable, et l’on ne sait trop jusqu’où le diable se prolonge. — Sylvain m’apprit encore une fort jolie chanson, qui remonte évidemment à l’époque de la Régence :

Y avait dix filles dans un pré, — Toutes les dix à marier, — Y avait Dine, — Y avait Chine, — Y avait Suzette et Martine. — Ah ! ah ! Catherinette et Catherina !
 
Y avait la jeune Lison, — La comtesse de Montbazon, — Y avait Madeleine, — Et puis la Dumaine !

Vous voyez, mon ami, que c’est là une chanson qu’il est bien difficile de faire rentrer dans les règles de la prosodie.

Toutes les dix à marier, — Le fils du roi vint à passer, — R’garda Dine, — R’garda Chine, — R’garda Suzette et Martine. — Ah ! ha ! Cath’rinette et Cath’rina !
 
R’garda la jeune Lison, — la comtesse de Montbazon, — R’garda Madeleine, — Sourit à la Dumaine.

La suite est la répétition de tous ces noms, et l’augmentation progressive des galanteries de la fin.

« Puis il nous a saluées. — Salut, Dine, — Salut, Chine, etc. — Sourire à la Dumaine.
 
« Et puis il nous a donné, — Bague à Dine, — Bague à Chine, etc. – Diamant à la Dumaine.
 
« Puis il nous mena souper. — Pomme à Dine, etc. — Diamant à la Dumaine.
 
« Puis il nous fallut coucher. — Paille à Dine, paille à Chine, — Bon lit à la Dumaine.
 
«  Puis il nous a renvoyées. — Renvoie Dine, etc. — Garda la Dumaine ! »

Quelle folie galante que cette ronde, et qu’il est impossible d’en rendre la grâce à la fois aristocratique et populaire ! Heureuse Dumaine, heureux fils du roi — Louis XV enfant, peut-être.

Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de nos souliers ; — mais nous finissions par la rendre plus loin dans les prairies… Enfin, nous sommes arrivés à Ver. — C’est un gros bourg.

L’hôtesse était aimable et sa fille fort avenante, — ayant de beaux cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce parler si charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des intonations de contralto, par moments.

— Vous voilà, mes enfants, dit l’hôtesse… Eh bien ! on va mettre un fagot dans le feu !

— Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.

— Voulez-vous, dit l’hôtesse, qu’on vous fasse d’abord une soupe à l’oignon ?

— Cela ne peut pas faire de mal ; et ensuite ?

— Ensuite, il y a aussi de la chasse.

Nous vîmes là que nous étions bien tombés.

Le souper terminé, nous avons erré un peu dans le hameau. Tout était sombre, hors une seule maison, ou plutôt une grange, où des éclats de rire bruyants nous appelèrent. Sylvain fut reconnu, et l’on nous invita à prendre place sur un tas de chenevottes. Les uns faisaient du filet, les autres des nasses ou des paniers. — C’est que nous sommes dans un pays de petites rivières et d’étangs. J’entendis là cette chanson :

La belle était assise — Près du ruisseau coulant, — Et dans l’eau qui frétille — Baignait ses beaux pieds blancs : — « Allons, ma mie, légèrement. »

Voici encore un couplet en assonnances, et vous voyez qu’il est charmant, mais je ne puis vous faire entendre l’air. On dirait un de ceux de Charles d’Orléans, que Perne et Choron nous ont traduits en notation moderne. — Il s’agit dans cette ballade d’un jeune seigneur qui rencontre une paysanne, et qui est parvenu à la séduire. — Sur le bord du ruisseau, tous deux raisonnent sur le sort de l’enfant probable qui sera le résultat de leur amour. — Le seigneur dit :

« En ferons-nous un prêtre — Ou bien un président ? »

On sent bien ici qu’il est impossible de faire autre chose d’un enfant produit, à cette époque, dans de telles conditions. Mais la jeune fille a du cœur, malgré son imprudence, et, renonçant pour son fils aux avantages d’une position mixte, elle répond :

« Nous n’en ferons un prêtre, — Non plus qu’un président. — Nous lui mettrons la hotte, — Et trois oignons dedans. »
 
« Il s’en ira criant : — Qui veut mes oignons blancs ? » — « Allons, ma mie, légèrement ! — Légèrement, légèrement ! »

En voilà encore une qui ne sera pas recueillie par le comité des chants nationaux, et cependant qu’elle est jolie ! Elle peint même les mœurs d’une époque. — Il n’en est pas de même de celles-ci, qui ne décrit que des mœurs générales :

Ah ! qu’y fait donc bon ! — Qu’y fait donc bon — Garder les vaches — Dans l’paquis aux bœufs, — Quand on est deux. — Quand on est quatre, — On s’embarrasse — Quand on est deux, — Ça vaut bien mieux !

Qu’elle est nature, celle-là, et que c’est bien la chanson d’un berger !… Mais on la connaît par les Mémoires de Dumas ; — c’est, en effet, une chanson des environ de Villers-Cotterets, où il a été élevé.

Citons pourtant les vers que dit le berger à la jeune Isabeau :

« Ton p’tit mollet rond — Passe sous ton jupon… — T’as quinze ans passés. — On le voit bien assez ! »

C’est de l’idylle antique, et l’air est charmant.

 

GÉRARD DE NERVAL.

La suite au prochain numéro.

 

 

La Bohême galante XII >>>

 

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