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25, 26, 28 juin 1839 – Le Fort de Bitche. Souvenir de la Révolution française. Nouvelle publiée dans Le Messager, la première livraison est sans signature, les 2e et 3e livraisons sont signées G… La nouvelle sera reprise sous le titre : Émilie dans Les Filles du feu en 1854.

La nouvelle se présente comme une rétrospection. Le lieutenant Desroches, qui vient de mourir au combat, s’était engagé dès l’âge de quatorze ans dans les armées de la République. Un terrible « coup de sabre prussien » le laisse défiguré. Pourtant, en convalescence à Metz, il touche le cœur d’une jeune fille, Émilie originaire de Hagenau où doit se célébrer le mariage. À l’étape, près du fort de Bitche, le lieutenant Desroches est amené à raconter comment il tua au corps à corps un sergent prussien. Wilhelm, le frère d’Émilie, comprend bientôt que Desroches est le meurtrier de son père, le sergent prussien. Desroches rendra sa liberté à Émilie en se faisant tuer au combat.

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LE FORT DE BITCHE. SOUVENIR DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

 

Personne n’a jamais bien su l’histoire du lieutenant Desroches, qui se fit tuer l’an passé au combat de Hausbergen, deux mois après ses noces. Si ce fut là un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner ! Mais, certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son action soit nommée ainsi, quelle qu’ait été sa pensée d’ailleurs.

— Nous voilà retombés, dit le docteur, dans le chapitre des capitulations de conscience. Desroches était un philosophe : décidé à quitter la vie, il n’a pas voulu que sa mort fût inutile ; il s’est élancé bravement dans la mêlée ; il a tué le plus d’Allemands qu’il a pu, en disant : « Je ne puis mieux faire à présent ; je meurs content »; et il a crié : « Vive l’empereur ! » en recevant le coup de sabre qui l’a abattu. Dix soldats de sa compagnie vous le diront.

— Et ce n’en fut pas moins un suicide, répliqua Arthur. Toutefois je pense qu’on aurait eu tort de lui fermer l’église…

— À ce compte, vous flétririez le dévouement de Curtius. Ce jeune chevalier romain était peut-être ruiné par le jeu, malheureux dans ses amours, las de la vie, qui sait ? Mais, assurément, il est beau en songeant à quitter le monde de rendre sa mort utile aux autres, et voilà pourquoi cela ne peut s’appeler un suicide, car le suicide n’est autre chose que l’acte suprême de l’égoïsme, et c’est pour cela seulement qu’il est flétri parmi les hommes… À quoi pensez-vous, Arthur ?

— Je pense à ce que vous disiez tout à l’heure, que Desroches, avant de mourir, avait tué le plus d’Allemands possible…

—  Eh bien ?

—  Eh bien, ces braves gens sont allés rendre devant Dieu un triste témoignage de la belle mort du lieutenant, vous me permettrez de dire que c’est là un suicide bien homicide.

—  Eh ! Qui va songer à cela ? Des Allemands, ce sont des ennemis.

— Mais y en a-t-il pour l’homme résolu à mourir ? À ce moment-là, tout instinct de nationalité s’efface, et je doute que l’on songe à un autre pays que l’autre monde, et à un autre empereur que Dieu. Mais l’abbé nous écoute sans rien dire, et cependant j’espère que je parle ici selon ses idées. Allons, l’abbé, dites-nous votre opinion, et tâchez de nous mettre d’accord ; c’est là une mine de controverse assez abondante, et l’histoire de Desroches, ou plutôt ce que nous en croyons savoir, le docteur et moi, ne paraît pas moins ténébreuse que les profonds raisonnements qu’elle a soulevés parmi nous.

—  Oui, dit le docteur, Desroches, à ce qu’on prétend, était très affligé de sa dernière blessure, celle qui l’avait si fort défiguré ; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque raillerie de sa nouvelle épouse ; les philosophes sont susceptibles. En tous cas, il est mort et volontairement.

— Volontairement, puisque vous y persistez ; mais n’appelez pas suicide la mort qu’on trouve dans une bataille ; vous ajouteriez un contresens de mots à celui que peut-être vous faites en pensée ; on meurt dans une mêlée parce qu’on y rencontre quelque chose qui tue ; ne meurt pas qui veut.

—  Eh bien ! voulez-vous que ce soit la fatalité ?

— À mon tour », interrompit l’abbé, qui s’était recueilli pendant cette discussion : « il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos paradoxes ou vos suppositions…

— Eh bien ! parlez, parlez ; vous en savez plus que nous, assurément. Vous habitez Bitche depuis longtemps ; on dit que Desroches vous connaissait, et peut-être même s’est-il confessé à vous…

— En ce cas, je devrais me taire ; mais il n’en fut rien malheureusement, et toutefois la mort de Desroches fut chrétienne, croyez-moi ; et je vais vous en raconter les causes et les circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore un honnête homme ainsi qu’un bon soldat, mort à temps pour l’humanité, pour lui-même, et selon les desseins de Dieu.

Desroches était entré dans un régiment à quatorze ans, à l’époque où la plupart des hommes s’étant fait tuer sur la frontière, notre armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Faible de corps, mince comme une jeune fille, et pâle, ses camarades souffraient de lui voir porter un fusil sous lequel ployait son épaule. Vous devez avoir entendu dire qu’on obtint du capitaine l’autorisation de le lui rogner de six pouces. Ainsi accommodé à ses forces, l’arme de l’enfant fit merveille dans les guerres de Flandre ; plus tard, Desroches fut dirigé sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c’est-à-dire où vous faisiez la guerre depuis si longtemps.

À l’époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la force de l’âge et servait d’enseigne au régiment bien plus que le numéro d’ordre et le drapeau, car il avait à peu près seul survécu à deux renouvellements, et il venait enfin d’être nommé lieutenant quand, à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la baïonnette, il reçut un coup de sabre prussien tout au travers de la figure. La blessure était affreuse ; les chirurgiens de l’ambulance, qui l’avaient souvent plaisanté, lui vierge encore d’une égratignure, après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l’apporta devant eux. S’il guérissait, dirent-ils, le malheureux deviendrait imbécile ou fou.

C’est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière avait fait plusieurs lieues sans qu’il s’en aperçût ; installé dans un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour arriver à se mettre sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un œil et distinguer les objets. On lui commanda bientôt les fortifiants, le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et un matin, soutenu par deux camarades, il s’achemina tout vacillant, tout étourdi, vers le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l’hôpital militaire, et là, on le fit asseoir sur l’esplanade, au soleil du midi, sous les tilleuls du jardin public : le pauvre blessé croyait voir le jour pour la première fois.

À force d’aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et chaque matin, il s’asseyait sur un banc, au même endroit de l’esplanade, la tête ensevelie dans un amas de taffetas noir , sous lequel à peine on découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu’il se croisait avec des promeneurs, il était assuré d’un grand salut des hommes, et d’un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le consolait peu.

Mais une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne plus songer qu’au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au plaisir de voir en quel séjour il vivait. Devant lui la vieille citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés ; sur sa tête les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse, à ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l’esplanade, les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les noyant, la Moselle débordée, et qui verdissent entre ses deux bras ; puis le petit îlot, l’oasis de la poudrière, cette île du Saulcy, semée d’ombrages, de chaumières ; enfin, la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses détours étincelant au soleil, puis tout au bout, bornant le regard, la chaîne des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà le spectacle qu’il admirait toujours davantage, en pensant que là était son pays, non pas la terre conquise, mais la province vraiment française, tandis que ces riches départements nouveaux, où il avait fait la guerre, n’étaient que des beautés fugitives, incertaines, comme celle de la femme gagnée hier, qui ne nous appartiendra plus demain.

Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et le banc favori de Desroches se trouvant bien à l’ombre, deux femmes vinrent s’asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua de contempler l’horizon, mais sa position inspirait tant d’intérêt, que les deux femmes ne purent s’empêcher de le questionner et de le plaindre.

L’une des deux, fort âgée, était la tante de l’autre qui se nommait Émilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d’or sur de la soie ou du velours. Desroches questionna comme on lui en avait donné l’exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté Haguenau pour lui faire compagnie, qu’elle brodait pour les églises, et qu’elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents.

Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille : au bout d’une semaine, il y avait traité d’alliance entre les trois propriétaires de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu’il fût, tout humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme au plus inoffensif vieillard, Desroches se sentit léger, en fonds de plaisanteries, et plus près de se réjouir que de s’affliger de cette bonne fortune inattendue.

Alors, de retour à l’hôpital, il se rappela sa hideuse blessure, cet épouvantail dont il avait souvent gémi en lui-même, lui, et que l’habitude et la convalescence lui avaient rendu depuis longtemps moins déplorable.

Il est certain que Desroches n’avait pu encore ni soulever l’appareil inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-là cette idée le fit frémir plus que jamais. Cependant il se hasarda à écarter un coin du taffetas protecteur, et il trouva dessous une cicatrice un peu rose encore, mais qui n’avait rien de trop repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les différentes parties de son visage s’étaient recousues convenablement entre elles, et que l’œil demeurait fort limpide et fort sain. Il manquait bien quelques brins du sourcil, mais c’était si peu de chose ! cette raie oblique qui descendait du front à l’oreille en traversant la joue, c’était… Eh bien ! c’était un coup de sabre reçu à l’attaque des lignes de Bergheim, et rien n’est plus beau, les chansons l’ont assez dit.

Donc, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable après la longue absence qu’il avait faite de lui-même. Il ramena fort adroitement ses cheveux qui grisonnaient du côté blessé, sous les cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et ayant endossé son uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l’esplanade d’un air assez triomphant.

Dans le fait, il s’était si bien redressé, si bien tourné, son épée avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako si martialement incliné en avant, que personne ne le reconnut dans le trajet de l’hôpital au jardin ; il arriva le premier au banc des tilleuls, et s’assit comme à l’ordinaire, en apparence, mais au fond bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l’approbation du miroir.

Les deux dames ne tardèrent pas à arriver ; mais elles s’éloignèrent tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle. Desroches fut tout ému.

« Eh quoi ! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas ?… »

Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent à une de ces histoires où la pitié devient de l’amour, comme dans les opéras du temps. Le lieutenant avait désormais des idées plus sérieuses. Content d’être encore jugé comme un cavalier passable, il se hâta de rassurer les deux dames, qui paraissaient disposées, d’après sa transformation, à revenir sur l’intimité commencée entre eux trois.Leur réserve ne put tenir devant ses franches déclarations. L’union était sortable de tous points, d’ailleurs : Desroches avait un petit bien de famille près d’Épinal ; Émilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite maison à Haguenau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore cinq à six cents francs de rente. Il est vrai qu’il en revenait la moitié à son frère Wilhelm, principal clerc de notaire de Schennberg.

Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre pour la noce à cette petite ville, car là était le domicile réel de la jeune fille, qui n’habitait Metz depuis quelque temps que pour ne point quitter sa tante. Toutefois, on convint de revenir à Metz après le mariage. Emilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère. Desroches s’étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas aux armées comme tous ceux de notre temps ; on lui répondit qu’il avait été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.

Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau, ils ont pris des places dans la voiture publique qui relaie à Bitche, laquelle était alors une simple patache composée de cuir et d’osier. La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l’avait jamais faite qu’en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les horizons bornés de cette dentelure des monts revêtus d’une sombre verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin. Les riches plateaux de Saint-Avold, les manufactures de Sarreguemines, les petits taillis compacts de Limblingne, où les frênes, les peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée du gris au vert sombre ; vous savez combien tout cela est d’un aspect magnifique et charmant.

À peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite auberge du Dragon, et Desroches me fit demander au fort. J’arrivai avec empressement ; je vis sa nouvelle famille et je complimentai la jeune demoiselle, qui était d’une rare beauté, d’un maintien doux, et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment. Plusieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de son arrivée, le vinrent chercher à l’auberge et le retinrent à dîner chez l’hôtelier de la redoute, où l’état-major payait pension. Il fut convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le lieutenant donnerait à ses camarades sa dernière soirée de garçon.

Le repas fut gai ; tout le monde savourait sa part du bonheur et de la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui parla de l’Égypte, de l’Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur cette mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des forteresses de frontière.

— Oui, murmuraient quelques officiers, nous étouffons ici, la vie est fatigante et monotone, autant vaudrait être sur un vaisseau, que de vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible. Le fort est imprenable, a dit Bonaparte quand il a passé ici en rejoignant l’armée d’Allemagne, nous n’avons donc rien que la chance de mourir d’ennui.

— Hélas ! mes amis, répondit Desroches, ce n’était guère plus amusant de mon temps ; car j’ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme vous aussi. Moi soldat parvenu jusqu’à l’épaulette à force d’user les souliers du gouvernement dans tous les chemins du monde, je ne savais guère alors que trois choses : l’exercice, la direction du vent et la grammaire, comme on l’apprend chez le magister. Aussi, lorsque je fus nommé sous-lieutenant et envoyé au fort à Bitche avec le 2e bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion d’études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m’étais procuré une collection de livres, de cartes et de plans. J’ai étudié la théorie et appris l’allemand sans étude, car dans ce pays français et bon français, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long pour vous qui n’avez plus tant à apprendre, je le trouvais court et insuffisant, et quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit cabinet de pierre sous la vis du grand escalier ; j’allumais ma lampe en calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais ; une de ces nuits-là… »

Ici, Desroches s’arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase.

— Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine ici, et que l’on a rendu tout à fait impraticable, en faisant sauter un gros rocher, à la place duquel s’ouvre à présent un abîme. Eh bien ! ce passage a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois qu’ils ont tenté d’assaillir le fort ; à peine engagés dans ce sentier, les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de vingt-quatre, qu’on n’a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute la longueur de cette pente… - Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches, est-ce là que vous avez gagné la lieutenance ? — Oui, colonel, et c’est là que j’ai tué le premier, le seul homme que j’aie frappé en face et de ma propre main. C’est pourquoi la vue de ce fort me sera toujours pénible.

— Que nous dites-vous là ? s’écria-t-on ; quoi ! vous avez fait vingt ans de guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante combats peut-être, et vous prétendez n’avoir jamais tué qu’un seul ennemi ?

— Je n’ai pas dit cela, messieurs : des dix mille cartouches que j’ai bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n’a pas lancé une balle au but que le soldat chercher ? mais j’affirme qu’à Bitche, pour la première fois, ma main s’est rougie du sang d’un ennemi, et que j’ai fait le cruel essai d’une pointe de sabre que le bras pousse jusqu’à ce qu’elle crève une poitrine humaine et s’y cache en frémissant.

— C’est vrai, interrompit l’un des officiers, le soldat tue beaucoup et ne le sent presque jamais. Une fusillade n’est pas, à vrai dire, une exécution, mais une intention mortelle. Quant à la baïonnette, elle fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses ; c’est un conflit dans lequel l’un des deux ennemis tient ou cède sans porter de coups, les fusils s’entrechoquent, puis se relèvent quand la résistance cesse ; le cavalier, par exemple, frappe réellement…

— Aussi, reprit Desroches, de même que l’on n’oublie pas le dernier regard d’un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de sa lourde chute, de même, je porte en moi presque comme un remords, riez-en si vous pouvez, l’image pâle et funèbre du sergent prussien que j’ai tué dans la prtite poudrière du fort. »

Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit.

— C’était la nuit, je travaillais, comme je l’ai expliqué tout à l’heure. À deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles. Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre. Pourtant je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie qui s’étendait sous ma chambre ; on heurtait à un porte, et cette porte craquait. Je courus, je prêtai l’oreille au fond du corridor, et j’appelai à demi voix la sentinelle ; pas de réponse. J’eus bientôt réveillé les canonniers, endossé l’uniforme, et prenant mon sabre sans fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente à pau près dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et à la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu’un traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec désordre, et en nous apercevant ils tirèrent quelques coups de fusil, dont l’éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous ces voûtes écrasées.

Alors on se trouva face à face ; les assaillants continuaient d’arriver ; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie ; on en vint à pouvoir à peine se remuer, mais il y avait entre les deux partis un espace de six à huit pieds, un champ clos que personne ne songeait à occuper, tant il y avait de stupeur chez les Français surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés.

Pourtant l’hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux et des lanternes ; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux parois ; une sorte de combat antique s’engagea ; j’étais au premier rang, je me trouvais en face d’un sergent prussien de haute taille, tout couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d’un fusil, mais il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte ; tous ces détails me sont encore présents, hélas ! Je ne sais s’il songeait même à me résister ; je m’élançai vers lui, j’enfonçai mon sabre dans ce noble cœur ; la victime ouvrit horriblement le yeux, crispa ses mains avec effort, et tomba dans les bras des autres soldats.

Je ne me rappelle pas ce qui suivit ; je me retrouvai dans la première cour tout mouillé de sang ; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits à coups de canon jusqu’à leurs campements.

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26 juin 1839 – Le Fort de Bitche. Souvenir de la Révolution française, nouvelle publiée dans Le Messager, 2e livraison, signée G…

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LE FORT DE BITCHE. SOUVENIR DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

(2e livraison)

 

Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l’on parla d’autre chose. C’était un triste et curieux spectacle pour le penseur, que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d’une infortune si vulgaire en apparence… et l’on pouvait savoir au juste ce que vaut la vie d’un homme, même d’un Allemand, docteur, en interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession.

– Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi, que le sang de l’homme crie bien haut, de quelque façon qu’il soit versé ; cependant Desroches n’a point fait de mal ; il se défendait.

– Qui le sait ? murmura Arthur.

– Vous qui parliez de capitulation de conscience, docteur, dites-nous si cette mort du sergent ne ressemble pas un peu à un assassinat. Est-il sûr que le Prussien eût tué Desroches ?

– Mais c’est la guerre, que voulez-vous ?

– À la bonne heure, oui, c’est la guerre. On tue à trois cents pas dans les ténèbres un homme qui ne vous connaît pas et ne vous voit pas ; on égorge en face et avec la fureur dans le regard des gens contre lesquels on n’a pas de haine, et c’est avec cette réflexion qu’on s’en console et qu’on s’en glorifie ! Et cela se fait honorablement entre des peuples chrétiens !…

L’aventure de Desroches sema donc différentes impressions dans l’esprit des assistants. Puis l’on fut se mettre au lit. Notre officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que de la petite chambre qui lui était donnée on apercevait parmi les massifs d’arbres une certaine fenêtre de l’hôtel de Dragon éclairée de l’intérieur par une veilleuse. Là dormait tout son avenir. Lorsqu’au milieu de la nuit, les rondes et le qui-vive venaient le réveiller, il se disait qu’en cas d’alarme son courage ne pourrait plus comme autrefois galvaniser tout l’homme, et qu’il s’y mêlerait un peu de regret et de crainte. Avant l’heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui ouvrit là une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en l’attendant le long des fossés extérieurs.. Je les accompagnai jusqu’à Neunhoffen, car ils devaient se marier à l’état civil d’Haguenau, et revenir à Metz pour la bénédiction nuptiale.

Wilhelm, le frère d’Émilie, fit à Desroches un accueil assez cordial. Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention opiniâtre. Wilhelm était d’une taille moyenne, mais bien prise. Ses cheveux blonds étaient rares déjà, comme s’il eût été miné par l’étude ou par les chagrins ; il portait des lunettes bleues à cause de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait souffrir. Desroches apportait une liasse de papiers que le jeune praticien examina curieusement, puis il produisit lui-même tous les titres de sa famille, en forçant Desroches à s’en rendre compte, mais il avait affaire à un homme confiant, amoureux et désintéressé, les enquêtes ne furent donc pas longues. Cette manière de procéder parut flatter quelque peu Wilhelm ; aussi commença-t-il à prendre le bras de Desroches, à lui offrir une de ses meilleures pipes, et à le conduire chez tous ses amis d’Haguenau. Partout on fumait et l’on buvait force bière. Après dix présentations, Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées qu’auprès de sa fiancée.

Peu de jours après, les deux amoureux du banc de l’esplanade étaient deux époux unis par M. le Maire d’Haguenau, vénérable fonctionnaire qui avait dû être bourgmestre avant la Révolution française, et qui avait tenu dans ses bras bien souvent la petite Emilie, que peut-être il avait enregistrée lui-même à sa naissance ; aussi lui dit-il bien bas, la veille de son mariage : “Pourquoi n’épousez-vous donc pas un bon Allemand ?”

Émilie paraissait peu tenir à ces distinctions. Wilhelm lui-même s’était réconcilié avec la moustache du lieutenant, car, il faut le dire, au premier abord, il y avait eu réserve de la part de ces deux hommes ; Mais Desroches y mettant beaucoup du sien, Wilhelm faisant un peu pour sa sœur, et la bonne tante pacifiant et adoucissant toutes les entrevues, on réussit à fonder un parfait accord. Wilhelm embrassa de fort bonne grâce son beau-frère après la signature du contrat. Le jour même, car tout s’était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture s’arrêta à Bitche, au grand hôtel du Dragon.

On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de bouquets de bois ; il y a dix côtes par lieues, et la voiture du messager secoue rudement ses voyageurs. Ce fut là peut-être la meilleure raison du malaise qu’éprouva la jeune épouse en arrivant à l’auberge. Sa tante et Desroches s’installèrent auprès d’elle, et Wilhelm, qui souffrait d’une faim dévorante, descendit dans la petite salle où l’on servait à huit heures le souper des officiers.

Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée avait été employée par la garnison à des excursions dans les taillis de Huspoletden. Desroches, pour n’être pas enlevé au poste qu’il occupait près de sa femme, défendit à l’hôtesse de prononcer son nom. Réunis tous trois près de la petite fenêtre de la chambre, ils virent rentrer les troupes au fort, et la nuit s’approchant, les glacis se bordèrent de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition, et le fromage de chèvre fourni par la cantine.

Cependant Wilhelm, en homme qui veut tromper l’heure et la faim, avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l’oisif et pour l’affamé. Les officiers, à l’aspect de ce voyageur bourgeois dont la casquette était enfoncée jusqu’aux oreilles et les lunettes bleues braquées vers la cuisine, comprirent qu’ils ne seraient pas seuls à table et voulurent lier connaissance avec l’étranger ; car il pouvait venir de loin, avoir de l’esprit, raconter des nouvelles, et dans ce cas c’était une bonne fortune ; ou arriver des environs, garder un silence stupide, et alors c’était un niais dont on pouvait rire.

Un sous-lieutenant des écoles d’approcha de Wilhelm avec une politesse qui frisait l’exagération.

– Bonsoir, monsieur, savez-vous des nouvelles de Paris ?

– Non, monsieur, et vous ? dit tranquillement Wilhelm.

– Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment saurions-nous quelque chose ?

– Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.

– Seriez-vous dans le génie ?…

Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup l’assemblée.

– Je suis clerc de notaire, monsieur.

– En vérité ? À votre âge c’est surprenant.

– Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passeport ?

– Non, certainement.

– Eh bien ! dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne et je vais vous satisfaire sur tous les points.

L’assemblée reprit son sérieux.

– Je vous ai demandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du génie, parce que vous portiez des lunettes. Ne savez-vous pas que les officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur les yeux ?

– Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, comme vous voudrez…

– Mais tout le monde est soldat aujourd’hui. Vous n’avez pas vingt-cinq ans, vous devez appartenir à l’armée ; ou bien vous êtes riche, vous avez quinze ou vingt mille francs de rente, vos parents ont fait des sacrifices… et dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d’hôte d’auberge.

– Monsieur, dit Wilhelm, en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le droit de me soumettre à cette inquisition, alors je dois vous répondre catégoriquement. Je n’ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc de notaire, comme je vous l’ai dit. J’ai été réformé pour cause de mauvaise vue. Je suis myope, en un mot.

Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette déclaration.

– Ah ! jeune homme, jeune homme ! s’écria le capitaine Vallier en lui frappant l’épaule, vous avez bien raison, vous profitez du proverbe : “Il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps !”

Wilhelm rougit jusqu’aux yeux : – Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine ! et je vous le prouverai quand il vous plaira. D’ailleurs, mes papiers sont en règle, et si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.

– Assez, assez, crièrent quelques officiers, laisse ce bourgeois tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a le droit de souper ici.

– Oui, dit le capitaine, ainsi mettons-nous à table, et sans rancune, jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et cette salle à manger n’est pas une salle de révision. Pour vous prouver ma bonne volonté, je m’offre à vous découper une aile de ce vieux dur à cuire qu’on nous donne pour un poulet.

– Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé, je mangerai seulement de ces truites qui sont au bout de la table. Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat.

– Sont-ce des truites, vraiment ? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi, monsieur, vous avez meilleure vue que moi-même, tenez, franchement, vous ajusteriez votre fusil tout aussi bien qu’un autre… Mais vous avez eu des protections, vous en profitez, très bien. Vous aimez la paix, c’est un goût tout comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin de la grande armée, et songer que les jeunes gens de mon âge se font tuer en Allemagne, sans me sentir le sang bouillir dans les veines. Vous n’êtes donc pas français ?

– Non, dit Wilhelm avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à Haguenau ; je ne suis pas français, je suis allemand.

– Allemand ? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c’est un bon et beau village de l’Empire français, département du Bas-Rhin. Voyez la carte.

– Je suis de Haguenau, vous dis-je, village d’Allemagne il y a dix ans, aujourd’hui village de France ; et moi je suis allemand toujours, comme vous seriez français jusqu’à la mort, si votre pays appartenait jamais aux Allemands.

– Vous dites là des choses dangereuses, jeune homme, songez-y.

– J’ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm ; mon sentiment à moi est de ceux qu’il importe, sans doute, de garder dans son cœur, si l’on ne peut les changer. Mais c’est vous-même qui avez poussé si loin les choses, qu’il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience, légitime le soin que j’ai mis à profiter d’une infirmité réelle, sans doute, mais qui peut-être n’eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui, je l’avouerai, je ne me sens point de haine contre les peuples que vous combattez aujourd’hui. Je songe que si le malheur eût voulu que je fusse obligé de marcher contre eux, j’aurais dû, moi aussi, ravager des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes ou d’anciens compatriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu d’un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait ? des parents, d’anciens amis de mon père… Allons, allons, vous voyez bien qu’il vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d’Haguenau… D’ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma famille ; mon père a répandu le sien jusqu’à la dernière goutte, voyez-vous, et moi…

– Votre père était soldat ? interrompit le capitaine Vallier.

– Mon père était sergent dans l’armée prussienne, et il a défendu longtemps ce territoire que vous occupez aujourd’hui. Enfin, il fut tué à la dernière attaque du fort de Bitche.

Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm, qui arrêtèrent l’envie qu’on avait, quelques minutes auparavant, de rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité.

– C’était donc en 93 ?

– En 93, le 17 novembre, mon père était parti la veille de Pirmasen pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu’il dit à ma mère qu’au moyen d’un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après ; il expira sur le seuil de la porte, après m’avoir fait jurer de rester auprès de ma mère qui lui survécut quinze jours. J’ai su que dans l’attaque qui eut lieu cette nuit-là, il reçut dans la poitrine le coup de sabre d’un jeune soldat, qui abattit ainsi l’un des plus beaux grenadiers de l’armée de prince de Hohenlohe.

G.

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28 juin 1839 – Le Fort de Bitche. Souvenir de la Révolution française, nouvelle publiée dans Le Messager. 3e livraisons signée G…

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LE FORT DE BITCHE. SOUVENIR DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

(3e livraison)

 

Eh bien ! dit le capitaine Vallier, c’est toute l’aventure du sergent prussien tué par Desroches.

– Desroches ! s’écria Wilhelm ; est-ce du lieutenant Desroches que vous parlez ?

– Oh ! non, non, se hâta de dire un officier, qui s’aperçut qu’il allait y avoir là quelque révélation terrible ; ce Desroches dont nous parlons était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son premier exploit ne leui a pas porté bonheur.

– Ah ! il est mort, dit Wilhelm en appuyant son front d’où tombaient de larges gouttes de sueur.

Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent seul. Desroches ayant vu par la fenêtre qu’ils s’étaient tous éloignés, descendit dans la salle à manger, où il trouva son beau-frère accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.

– Eh bien, eh bien, nous dormons déjà ?… Mais je veux souper, moi, ma femme s’est endormie enfin, et j’ai une faim terrible… Allons, un verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie.

– Non, j’ai mal à la tête, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A propos, ces messieurs m’ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne pourriez-vous pas m’y conduire demain ?

– Mais sans doute mon ami.

– Alors demain matin je vous éveillerai.

Desroches soupa, puis il alla prendre possession du second lit qu’on avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait de monter (car Desroches couchait seul, n’étant mari qu’au civil). Wilhelm ne put dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, tantôt il dévorait de regards furieux le dormeur, qui souriait dans ses songes.

Ce qu’on appelle le pressentiment ressemble fort au poisson précurseur qui avertit les cétacés immenses et presque aveugles que là pointille une roche tranchante, ou qu’ici est un fond de sable. Nous marchons dans la vie si machinalement que certains caractères, dont l’habitude est insouciante, iraient se heurter ou se briser sans avoir pu se souvenir de Dieu, s’il ne paraissait un peu de limon à la surface de leur bonheur. Les uns s’assombrissent au vol d’un corbeau, les autres sans motifs, d’autres, en s’éveillant, restent soucieux sur leur séant, parce qu’ils ont fait un rêve sinistre. Tout cela est pressentiment. Vous allez courir un danger, dit le rêve ; prenez garde, crie le corbeau ; soyez triste, murmure le cerveau qui s’alourdit.

Desroches, vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. Il se trouvait au fond d’un souterrain, derrière lui marchait une ombre blanche dont les vêtements frôlaient ses talons ; quand il se retournait, l’ombre reculait ; elle finit par s’éloigner à une telle distance que Desroches ne distinguait plus qu’un point blanc, ce point grandit, devint lumineux, emplit toute la grotte et s’éteignit. Un léger bruit se faisait entendre, c’était Wilhelm qui rentrait dans la chambre, le chapeau sur la tête et enveloppé d’un long manteau bleu.

Desroches se réveilla en sursaut.

– Diable ! s’écria-t-il, vous étiez déjà sorti ce matin ?

– Il faut vous lever, répondit Wilhelm.

– Mais nous ouvrira-t-on au fort ?

– Sans doute, tout le monde est à l’exercice ; il n’y a plus que le poste de garde.

– Déjà ! eh bien, je suis à vous… Le temps seulement de dire bonjour à ma femme.

– Elle va bien, je l’ai vue ; ne vous occupez pas d’elle.

Desroches fut surpris de cette réponse, mais il la mit sur le compte de l’impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle qu’il allait bientôt pouvoir secouer.

Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta les yeux sur les fenêtres de l’auberge. Emilie dort sans doute, pensa-t-il. Cependant le rideau tremble, se ferme, et le lieutenant crut remarquer qu’on s’était éloigné du carreau pour n’être pas aperçu de lui.

Les guichets s’ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui n’avait pas assisté au souper de la veille, commandait l’avant-poste. Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son compagnon silencieux.

Après une visite de quelques minutes sur différents points où l’attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer :

– Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beau-frère.

– Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable ; il règne là-dessous une grande humidité. Nous avons les poudres sous l’aile gauches, et là, on ne saurait pénétrer sans ordre supérieur. À droite sont les conduits d’eau réservés et les salpêtres bruts ; au milieu, les contre-mines et les galeries… Vous savez ce que c’est qu’une voûte ?

– N’importe, je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés tant d’événements sinistres… Où même vous avez couru des dangers, à ce qu’on m’a dit.

– Il ne me fera pas grâce d’un caveau, pensa Desroches. – Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne ferrée.

La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabres et quelques canons de fusil rongés par la rouille.

– Qu’est-ce que ces armes ? demanda Wilhelm.

– Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et dont mes camarades ont réunis les armes en trophées.

– Il est donc mort plusieurs Prussiens ici ?

– Il en est mort beaucoup dans ce rond-point…

– N’y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, à moustaches rousses ?

– Sans doute, ne vous en ai-je pas conté l’histoire ?

– Non, pas vous ; mais hier à table on m’a parlé de cet exploit… que votre modestie nous avait caché.

– Qu’avez-vous donc, frère, vous pâlissez ?

Wilhelm répondit d’une voix forte :

– Ne m’appelez pas frère, mais ennemi !… Regardez, je suis un Prussien ! je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné.

– Assassiné !

– Ou tué, qu’importe ! Voyez ; c’est là que votre sabre a frappé.

Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans l’uniforme vert qu’il avait revêtu, et qui était l’habit même de son père, pieusement conservé.

– Vous êtes le fils de ce sergent ! Oh ! mon Dieu, me raillez-vous ?

– Vous railler ? Joue-t-on avec de pareilles horreurs ?… Ici a été tué mon père, son noble sang a rougi ces dalles ; ce sabre est peut-être le sien ! Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette partie !… Allons, ce n’est pas un duel, c’est le combat d’un Allemand contre un Français ; en garde !

– Mais vous êtes fou, cher Wilhelm, laissez donc ce sabre rouillé. Vous voulez me tuer, suis-je coupable ?

– Aussi, vous avez la chance de me frapper à mon tour, et elle est double pour le moins de votre côté. Allons, défendez-vous.

– Wilhelm ! tuez-moi sans défense ; je perds la raison moi-même, la tête me tourne… Wilhelm ! j’ai fait comme tout soldat doit faire ; mais songez-y donc… D’ailleurs, je suis le mari de votre sœur ; elle m’aime ! Oh ! ce combat est impossible.

– Ma sœur !… et voilà justement ce qui rend impossible que nous vivions tous deux sous le même ciel ! Ma sœur ! elle sait tout ; elle ne reverra jamais celui qui l’a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit le dernier adieu.

Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le désarmer ; ce fut une lutte assez longue, car le jeune homme opposait aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du désespoir.

– Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi ! Non, tu ne me frapperas pas, misérable fou !… rêveur cruel !…

– C’est cela, criait Wilhelm d’une voix étouffée, tuez aussi le fils dans la galerie !… Le fils est un Allemand… un Allemand !

En ce moment des pas retentirent et Desroches lâcha prise. Wilhelm abattu ne se relevait pas…

Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l’abbé. Émilie était venue au presbytère me raconter tout pour se mettre sous la sauvegarde de la religion, la pauvre enfant. J’étouffai la pitié qui parlait au fond de mon cœur, et lorsqu’elle me demanda si elle pouvait aimer encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit, me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint ; je la suivis, et quand j’entendis qu’on lui répondait à l’hôtel que son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de l’affreuse vérité. Heureusement j’arrivai à temps pour empêcher une nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la douleur.

Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux prières de Desroches ; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa fureur.

– Homme inflexible ! lui dis-je, c’est vous qui réveillez les morts et qui soulevez des fatalités effrayantes ! N’êtes-vous pas chrétien, et voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu ? Voulez-vous devenir ici le seul criminel et le seul meurtrier ? L’expiation sera faite, n’en doutez point ; mais ce n’est pas à nous qu’il appartient de la prévoir, ni de la forcer.

Desroches me serra la main et me dit :

– Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas. Mais je sais ce que j’ai à faire pour lui rendre sa liberté.

– Que dites-vous, m’écriai-je, un suicide ?

À ce mot, Wilhelm s’était levé et avait saisi la main de Desroches.

– Non ! disait-il, j’avais tort. C’est moi seul qui suis coupable et qui devais garder mon secret et mon désespoir !

Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrîmes dans cette heure fatale ; j’employai tous les raisonnements de ma religion et de ma philosophie, sans faire naître d’issue satisfaisante à cette cruelle situation ; une séparation était indispensable dans tous les cas, mais le moyen d’en déduire les motifs devant la justice ! Il y avait là, non seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique à révéler ces fatales circonstances. Je m’appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches et à faire pénétrer dans son cœur les sentiments religieux qui font un crime du suicide. Vous savez que ce malheureux avait été nourri à l’école des matérialistes du XVIIIe siècle. Toutefois, depuis sa blessure, ses idées avaient changé beaucoup. Il était devenu un de ces chrétiens à demi sceptiques comme nous en avons tant, qui trouvent qu’après tout un peu de religion ne peut nuire, et qui se résignent même à consulter un prêtre en cas qu’il y ait un Dieu ! C’est en vertu de cette religiosité vague qu’il acceptait mes consolations. Quelques jours s’étaient passés. Wilhelm et sa sœur n’avaient pas quitté l’auberge ; car Émilie était fort malade après tant de secousses. Desroches logeait au presbytère et lisait toute la journée des livres de piété que je lui prêtais. Un jour il alla seul au fort, y resta quelques heures et, en revenant, il me montra une feuille de papier où son nom était inscrit ; c’était une commission de capitaine dans un régiment qui partait pour rejoindre la division Partouneaux.

Nous reçûmes au bout d’un mois la nouvelle de sa mort glorieuse autant que singulière. Quoi qu’on puisse dire de l’espèce de frénésie qui le jeta dans la mêlée, on sent que son exemple fut un grand encouragement pour tout le bataillon qui avait perdu beaucoup de monde à la première charge…

Tout le monde se tut après ce récit, chacun gardait la pensée étrange qu’excitait une telle vie et une telle mort. L’abbé reprit en se levant :

– Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction habituelle de nos promenades, nous suivrons cette allée de peupliers jaunis par le soleil couchant, et je vous conduirai jusqu’à la Butte-aux-Lierres, d’où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où s’est retirée Mme Desroches.

G.

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