LÉO BURCKART

 

ACTE II.

 

Les jardins de la résidence du prince au coucher du soleil. Les promeneurs passent et repassent.
La façade du palais s’illumine peu à peu.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

FLAMING, ROLLER, en costume d’étudiant.

FLAMING.

Allons donc, encore un instant.

ROLLER.

Non, ma foi ! je ne puis pas rester si longtemps sans boire et sans fumer ; et la vue d’un palais ne me réjouit pas tellement les yeux, que cela me fasse oublier la pipe et la bière.

FLAMING.

Et les jolies promeneuses ?

ROLLER.

Crois-tu qu’elles viennent ici pour nous : c’est pour ces messieurs à ceinture pendante et à sabre traînant. Aux étudiants les filles d’auberge, c’est assez bon pour eux. Tiens, ne me parle pas de ces villes d’université, qui sont en même temps résidence royale. Vive Bonn, vive Heidelberg !… D’ailleurs, voilà qu’on nous chasse.

On entend les clairons sonner la retraite.

FLAMING.

Il n’est pas l’heure.

ROLLER.

N’est-ce pas fête au palais ? Qu’importe qu’il ne soit pas l’heure pour le peuple, s’il est l’heure pour le prince ? D’ailleurs, c’est bientôt le moment de notre assemblée définitive, à la taverne des Chasseurs ; le jour est proche, Flaming ! et ce sera le jour de demain, peut-être : c’est pourquoi il faut se tenir debout et la ceinture serrée, comme à la veille des saintes Pâques !… Mais qu’est donc devenu Diégo ?

FLAMING.

Te défierais-tu de lui ?

ROLLER.

De lui ? oh ! non ; c’est le cœur le plus brave et le plus loyal que je connaisse ; mais aussi, c’est la plus pauvre tête que j’aie sondée. Ces hommes du Midi n’ont pas plus tôt avalé trois ou quatre bouteilles de bière, qu’il n’y a plus moyen d’en tirer une parole sensée ni une action raisonnable.

FLAMING.

Eh bien ?

ROLLER.

Eh bien ! tu sais qu’il a reçu ce soir ses lettres pour Heidelberg, et l’argent de sa route. J’ai des inquiétudes sur tout cela. Adieu.

FLAMING.

Non, je m’en vais avec toi.

ROLLER.

Pourquoi ne restes-tu pas ? Tu as un oncle chambellan, tu peux prendre ta part des plaisirs aristocratiques, toi. Qui sait ? une de ces grandes dames qui sera brouillée la veille avec son amant te fera peut-être l’aumône d’un coup d’œil : ce sera honorable pour l’université.

FLAMING.

Tu es fou, Roller ; tu sais bien que j’ai cessé de voir mes parents pour être tout à vous. Si l’on se défie de moi parce que je suis de famille noble, on n’a qu’à me le dire…

ROLLER.

Eh non ! c’est que j’ai le cœur plein d’amertume, voilà tout. Tiens… il suffit d’avoir un habit brodé pour entrer là d’où nous sortons.

Frantz passe dans le fond.

 

SCÈNE II.

LES MÊMES, FRANTZ.

 

FLAMING.

N’est-ce pas Frantz Lewald, vraiment ?

ROLLER.

Frantz, en habit de cour !

Frantz vient à eux et leur serre la main.

ROLLER.

Frantz, qui ne nous connaît plus… parce qu’il est méconnaissable !

FLAMING.

Ce collet brodé ?

ROLLER.

Cette épée ?

FLAMING.

À quel ordre appartiens-tu, philosophe ?

ROLLER.

De quel titre faut-il te saluer, républicain ?

FRANTZ.

Mon ordre, celui des frères de la liberté ; et mon nom est Frantz Lewald, toujours le même. Eh ! mon Dieu, pourquoi tant de surprise ? n’est-ce pas une chose bien singulière que de me voir ici ! On m’a invité au palais, comme tout le monde, comme tout bourgeois honorable a droit de l’être. Fais demander un billet à ton oncle, Flaming ; va mettre un habit, Roller ; revenez tous deux, et le maître des cérémonies vous accueillera comme il va m’accueillir.

FLAMING.

Frantz, nous te plaignons sincèrement. Au lieu d’aller avec eux, viens avec nous, je te le conseille. Au lieu de nous exciter à revêtir une livrée, quitte la tienne ! à moins qu’elle ne serve à cacher une résolution glorieuse, à moins que le bouffon ne recouvre le Brutus.

FRANTZ.

Adieu, frère. Je ne suis pas Romain, mais Allemand ; je n’étudie pas la liberté dans les livres, mais dans les faits. Les époques ne sont jamais semblables, et les moyens diffèrent aussi. Quand tout sera prêt, appelez-moi, faites-moi un signe, et vous me retrouverez courageux et fidèle. En attendant, laissez-moi marcher dans mes plaisirs et dans mes peines ; je hais cet esprit de liberté farouche, qui méprise toute fantaisie, toute gaieté, tout amour !… qui foule aux pieds les fleurs, et qui se défend de toutes joies, comme s’il n’était pas impie de repousser les dons du ciel !… Ah ! donnez-moi l’occasion de servir enfin notre patrie, mais délivrez-moi du tourment de haïr, de méditer des plans funestes ! faites qu’il n’y ait un jour qu’un bras à joindre aux vôtres, un grand coup à frapper au péril de ma vie, et si c’est aujourd’hui, si c’est tout à l’heure, eh bien, dites-le-moi, pour que je dépouille cet habit, et que je me mette à l’œuvre, le front levé et les mains nues !

FLAMING.

Non, Frantz ! non ! tu peux baisser le front encore en passant devant les altesses ; tu peux offrir ta main gantée au maître des cérémonies, et tu n’en seras pas moins le bienvenu pourtant à faucher la moisson que nous avons semée. Nous lisons dans ton cœur, Frantz Lewald ; ton cœur est pur et sincère, et nous nous plaignons seulement de ne pas l’avoir tout entier.

FRANTZ.

Eh bien ! oui, plaignez-moi. Adieu ! nos cœurs se comprennent et j’ai honte des choses que nous pensons tous trois en ce moment, sans oser les dire !… Pourtant, je vous demande d’être discrets, comme si j’étais confiant !

ROLLER.

C’est bien, c’est bien ; et pourvu que ton sang soit toujours aussi prêt à couler pour la patrie… qu’il l’a été dernièrement à couler pour une femme…

FRANTZ.

Oh ! silence, mes amis, silence !… à demain !

FLAMING.

À cette nuit, tu veux dire.

FRANTZ.

Y a-t-il donc quelque chose d’arrêté ?

FLAMING.

Tu le sauras, adieu !

 

SCÈNE III.

LES MÊMES, OFFICIER.

 

L’OFFICIER.

Sortez, messieurs, il est l’heure, sortez…

FRANTZ.

Pardon, j’entre au palais, je suis invité.

L’OFFICIER.

Votre billet.

FRANTZ.

Le voilà.

L’OFFICIER.

Laissez passer monsieur.

FLAMING.

Allons, Roller.

ROLLER.

Mais Diégo, Diégo, tu ne l’as pas vu sortir ?

L’OFFICIER.

Messieurs, les portes se ferment.

FLAMING.

Viens donc, il sera parti et nous attend à la taverne.

 

SCÈNE IV.

L’OFFICIER, DIÉGO, SOLDATS.

 

LE CONCIERGE.

Peut-on fermer la porte, mon lieutenant ?

L’OFFICIER.

Oui, sans doute. On relèvera les sentinelles au dehors, sans ouvrir les grilles, afin que les invités puissent se promener dans les allées.

On amène Diégo entre deux soldats.

DIÉGO.

Lâchez-moi, je vous le dis, lâchez-moi, ou j’ameute contre vous toute l’université !

L’OFFICIER.

Qu’est-ce ? un promeneur en retard, un bourgeois de la ville ? laissez sortir.

DIÉGO, un peu ivre.

Un bourgeois… pour qui me prenez-vous ! Je ne suis pas un bourgeois, je suis un brave étudiant !

L’OFFICIER.

Qu’est-ce qu’il a fait ?

LE PREMIER SOLDAT.

Au moment où tout le monde sortait, il se cachait derrière une statue.

DIÉGO.

Je ne me cachais pas : je méditais.

LE DEUXIÈME SOLDAT.

Il dégradait les monuments publics.

L’OFFICIER.

Qu’est-ce, enfin ? et de quoi s’agit-il ?

LE PREMIER SOLDAT.

Vous savez bien, mon commandant, ce guerrier d’autrefois, habillé en Romain, sur la terrasse du midi : cet homme s’en est approché en faisant de grands gestes, comme s’il jouait la tragédie. J’étais en faction, je n’ai rien dit ; la consigne ne défend pas aux bourgeois de causer avec les statues.

DIÉGO.

Je ne suis pas un bourgeois !

L’OFFICIER.

Est-ce tout ?

LE PREMIER SOLDAT.

Non, mon commandant ; alors j’ai fait semblant de tourner le dos, alors le bourgeois s’est mis à graver quelque chose sur le piédestal.

L’OFFICIER.

Qu’a-t-il écrit ?

PREMIER SOLDAT.

Rien : des mots sans suite. Il a gâté le marbre, voilà tout ; d’ailleurs, je ne sais pas lire.

L’OFFICIER, à l’autre.

Qu’a-t-il écrit ?

DEUXIÈME SOLDAT.

Il a écrit : « Tu dors, Brute. »

PREMIER SOLDAT.

Voyez-vous, mon commandant, des injures à un factionnaire. Oh ! que non, je ne dormais pas, bourgeois.

DIÉGO.

Ignorant ! qui prend pour lui un souvenir de l’antiquité, une citation latine… Vous connaissez cela, vous, commandant.

L’OFFICIER.

Je ne connais que mon service, monsieur ; et tout ceci commence à devenir suspect. Avec quoi avez-vous gravé ces mots ?

PREMIER SOLDAT.

Avec un poignard.

DIÉGO.

Avec quoi donc ? avec le tuyau de ma pipe… et cela vous est-il suspect aussi, un poignard d’étudiant ?

L’OFFICIER.

C’est selon les circonstances.

PREMIER SOLDAT.

Hum !… un étudiant de cet âge-là…

DIÉGO.

On apprend à tout âge.

DEUXIÈME SOLDAT.

C’est un bourgeois, mon commandant.

DIÉGO.

Un bourgeois ?… Tiens, connais-tu cela ?

Il tire un ruban caché sous ses habits.

L’OFFICIER, prenant le ruban.

C’est le cordon où ils inscrivent leurs duels… c’est la médaille qu’ils portent en souvenir de 1813. C’est bien, emmenez cet homme au corps-de-garde ; il y passera la nuit, et demain il se fera réclamer par le doyen des études.

DIÉGO, résistant.

Au corps-de-garde ?… un étudiant au corps-de-garde !

 

SCÈNE V.

LES MÊMES, LE CHEVALIER.

 

LE CHEVALIER, entrant.

Qu’est-ce que cela ? un étudiant qu’on arrête… C’est toi, Diégo ?

DIÉGO, exalté.

Vils sicaires !

LE CHEVALIER.

Commandant, je connais cet homme.

L’OFFICIER.

Vous, monsieur le chevalier ?

LE CHEVALIER.

Ne troublez pas la fête pour si peu de chose… laissez-nous, je réponds de lui.

L’OFFICIER.

Il suffit. Marchons…

L’officier et les soldats sortent.

LE CHEVALIER, à Diégo.

Tu vois que les frères ne s’abandonnent pas… Je t’ai sauvé, tu es libre.

DIÉGO.

Ah ! Paulus… c’est toi !… toujours parmi les esclaves !

LE CHEVALIER.

Moi-même. Et toi, toujours parmi les ivrognes !

DIÉGO.

Je n’ai pas changé de religion, au moins ; aussi, toujours prêt à risquer ma vie pour la bonne cause ! toujours voyageur, ambassadeur des républiques ! ces jours derniers à Gottingue, à Leipsick ; demain à Heidelberg…

LE CHEVALIER.

Tu vas à Heidelberg ?

DIÉGO.

En voiture, en grand seigneur ! tiens, voilà des sequins de Venise, des ducats, des piastres d’Espagne…

LE CHEVALIER.

Et qui t’a donné cela ?

DIÉGO.

Qui m’a donné cela ? celui qui veille pendant que le maître est endormi. En voilà, en voilà encore.

LE CHEVALIER.

Mais tu as une somme...

DIÉGO.

Il y a là de quoi faire sauter la banque… si le jeu n’était pas défendu ! Infâmes tyrans, qui ont défendu le jeu : mais dans trois mois il n’y en aura plus de tyrans, je les abolis !… j’ai là leur condamnation. Adieu, Paulus, il faut que je parte demain matin au point du jour !

LE CHEVALIER.

Eh bien ! tu as le temps : écoute-moi ; à ta place, avant de supprimer les tyrans, je voudrais les voir de près. Veux-tu que je te présente aux tyrans ?

DIÉGO.

Oui, pour les frapper dans leur fête !

LE CHEVALIER.

Non, pour manger leurs glaces, boire leur vin et gagner leur argent.

DIÉGO.

Gagner leur argent ! On joue donc à la cour ?

LE CHEVALIER.

On ne joue plus que là, puisque le jeu est défendu ailleurs.

DIÉGO.

Oh ! les despotes ! Eh bien, oui, je veux gagner leur argent ; oui, je veux boire leur vin ; oui, je veux manger leurs glaces. Conduis-moi à eux

LE CHEVALIER.

Un instant. Diable, il faut changer de costume ; viens chez moi, je te prêterai un de mes habits. Tu ne parleras qu’espagnol ; mais tu mangeras, tu boiras, et tu joueras comme un Allemand. Cela te convient-il ?

DIÉGO.

Si cela me convient, pardieu !

LE CHEVALIER.

Silence, quelqu’un s’approche, c’est le grand-maréchal ; partons, qu’il ne te voie pas sous ce costume. Viens chez moi.

DIÉGO.

Tu es mon sauveur ! tu sers la liberté à ta manière, c’est bien…

Ils sortent.

 

SCÈNE VI.

LE GRAND MARÉCHAL, MARGUERITE, DIANA.

 

LE GRAND MARÉCHAL.

Mesdames, les jardins sont libres, et vous pouvez vous y promener en toute sécurité. Pardon…

DIANA.

Nous vous remercions. L’air des salons est étouffant.

LE GRAND MARÉCHAL.

C’est une critique dont nous allons profiter ; madame, tout sera ouvert dans un instant.

 

SCÈNE VII.

DIANA, MARGUERITE.

 

DIANA.

Eh bien ! toujours triste ?

MARGUERITE.

Oh ! ne comprends-tu pas, Diana, que cette vie m’est insupportable ; constamment séparée de Léo, réduite à regretter le temps où je me plaignais de le voir à peine ! Depuis trois mois, c’est au plus s’il m’a donné quelques jours, et le voilà absent encore depuis six semaines… Forcée de venir à ce bal, je fais ce que je puis pour remplir en tout mon devoir. Ma vie est attachée à des conventions que je respecte… et je regrette de n’avoir pas assez de religion pour les supporter sans souffrir !

DIANA.

Mais ton mari revient, tu le sais ; les conférences de Carlsbad sont achevées… tu vas le revoir tout glorieux de son triomphe.

MARGUERITE.

Eh bien ! sa présence, vois-tu, m’est souvent plus douloureuse encore que son éloignement !… Ah ! j’ai le cœur plein d’amertume et d’ennui !… Étais-je née pour devenir l’épouse d’un ministre ? moi, pauvre femme, élevée dans la classe bourgeoise, et à qui l’on ne craint pas de le rappeler souvent !

DIANA.

Que veux-tu dire ? n’aimes-tu pas ton mari ?… Je pensais que vous vous étiez unis par amour…

MARGUERITE.

Ah ! Diana ! l’amour pour de telles natures n’est rien qu’un caprice, une fantaisie… Le mariage n’est que l’accomplissement d’un devoir envers la société, et ne leur offre tout au plus qu’un repos passager à des ambitions plus dignes de les émouvoir… est-ce assez pour une femme, Diana ? Et ne puis-je regretter de n’avoir pas confié le soin de mon honneur à quelque esprit plus humble, et moins préoccupé du bonheur de tous ?

DIANA.

Prends garde, tu te condamnes en avouant que la foi manque à ton cœur… Ah ! Marguerite !… la résignation est la plus grande vertu des femmes ; c’est l’amour d’elles-mêmes qui les perd plus souvent encore que l’autre amour, et ceux qui les séduisent ne sont que les complices de leur orgueil. Il en est tant parmi nous qui trouveraient ta position digne d’envie ! Ce repos dans le devoir, cet honneur dans le sacrifice, n’est-ce pas la vraie couronne que Dieu réserve à notre carrière !… Mais il y a des fronts qu’il a jugés indignes de la porter jamais !

MARGUERITE.

On vient, Diana… rentrons.

LE MARÉCHAL.

Mesdames, le prince est descendu dans les jardins, et s’étonnait tout à l’heure de ne point vous y rencontrer.

Il sort.

MARGUERITE.

Nous sommes aux ordres de son altesse.

DIANA.

Je l’aperçois qui passe dans cette allée… Écoute-moi, Marguerite : j’ai besoin de parler au prince un instant ; assieds-toi là, près de ces fleurs, je te rejoins et te présenterai ensuite.

MARGUERITE.

Tu vas me laisser seule ?...

DIANA.

Quelques minutes au plus ; écoute, cela est grave, vraiment : mon frère est disgracié, et c’est ton mari qui lui a fait perdre ses emplois… Je vais parler au prince en sa faveur. Mais, tiens, voilà notre ami Frantz Lewald, qui voudra bien t’accompagner pour rentrer au palais.

Elle sort.

MARGUERITE.

Diana !...

FRANTZ.

Un seul mot, madame, au nom de notre ancienne amitié.

 

SCÈNE VIII.

FRANTZ, MARGUERITE.

 

MARGUERITE.

Que voulez-vous me dire ?

FRANTZ.

Ne le devinez-vous pas, mon Dieu ? c’est que je ne comprends plus rien à votre conduite avec moi. Suis-je donc devenu maintenant pour vous ennemi, que je ne peux plus vous voir que devant des étrangers, comme tout le monde, moins que tout le monde.

MARGUERITE.

Pardon… non, il vaut mieux que je vous dise tout dès à présent : si je ne vois plus en vous un ami, c’est que vous n’êtes plus le même, monsieur Frantz ! vous voulez me compromettre, vous voulez me perdre : vous me suivez partout, monsieur ; et je ne puis tourner la tête sans vous retrouver sombre et pensif derrière moi ! Si vous me parlez devant des étrangers, c’est avec des paroles ambiguës, avec une émotion singulière souvent… et même… n’avez-vous pas osé m’écrire ?… m’écrire comme vous l’avez fait, c’est une trahison ! j’ouvre votre lettre sur la foi d’une ancienne et pure amitié, et j’y trouve des phrases insensées ! ah ! monsieur…

FRANTZ.

Grand Dieu ! vous m’avez si mal jugé ! mais j’avais la tête perdue ! vous ne savez peut-être pas : Deux fois je me suis présenté chez vous, comme autrefois, et votre porte m’a été fermée.

MARGUERITE.

Mon mari était absent, absent pour le service du prince… de l’état.

FRANTZ.

Votre mari ! ah ! tenez, ne me parlez pas de votre mari !... ou je vous en parlerai, moi !

MARGUERITE.

Je me retire.

FRANTZ.

Marguerite ! ah ! ne me privez pas de cet instant, dussiez-vous m’arracher le cœur, comme avec vos premières paroles ! Écoutez, si je ne suis pas reçu de vous, si je ne vous vois pas à toute heure, comme le premier indifférent peut le faire… c’est que vous savez bien que des liens sacrés me rattachent aux ennemis de votre époux. Je ne le méprise pas, vous voyez… Il a d’autres principes, et des opinions sévères nous séparent jusqu’à la mort ! Marguerite, ah ! ne me défendez pas de vous aimer… non, je veux dire de penser à vous seulement, et votre mari, qui vous délaisse, ne s’apercevra jamais d’une sympathie d’âmes si pure, si discrète, qu’elle ne prétend rien sur la terre, et qu’elle est pour ainsi dire un espoir de la vie du ciel !…

MARGUERITE.

Comment pouvez-vous penser à Dieu et me parler ainsi ?

FRANTZ.

Dieu n’a pas prononcé l’éternité des unions humaines ! il y a dans certains pays des lois qui peuvent les dissoudre… et partout il y a la mort !

MARGUERITE.

Taisez-vous.

FRANTZ.

La mort !... elle nous entoure, elle rampe sous ces fleurs, et aux lueurs de cette fête ! pardonnez-moi de vous frapper de crainte, mais il faut que vous le sachiez pourtant ! vous ne voyez donc pas qu’il se prépare ici des luttes sanglantes ! avant deux jours, peut-être, les amis et les époux se chercheront inquiets et pleurants, comme le lendemain d’un combat ou d’un incendie !

MARGUERITE.

Quelle pensée avez-vous, ô ciel !… mon mari serait menacé !…

FRANTZ.

Et je ne parle ici que de la possibilité de ma mort ! Je vous demande un peu de bonté… comme celui que le couteau menace, et qui obtient la pitié même de ses juges ! Marguerite ! dites-moi seulement que notre pensée s’unit en Dieu, afin que je me dévoue s’il le faut avec plus de courage…

Il lui prend la main.

MARGUERITE.

Non ! non ! laissez-moi : voici Diana qui revient !

Elle lui serre le bras en se débattant. — Frantz fait un mouvement comprimé.

— Grand Dieu ! vous avez été blessé là, blessé pour moi ! Oh ! malheureuse !... Frantz, il y a donc entre nous un sort bien fatal. Je ne voulais pas vous affliger, Frantz ! mon Dieu… mais que puis-je faire ?… Diana !… je suis sauvée.

Elle s’élance vers Diana.

 

SCÈNE IX.

LES MÊMES, DIANA.

 

DIANA, tout émue de son côté.

Rentrons, tout ceci m’indigne…

MARGUERITE, à part.

Elle ne s’aperçoit de rien !

DIANA.

Le prince m’a refusé la grâce de mon frère !...

MARGUERITE.

De ton frère, Diana… M. de Waldeck ?

DIANA.

Et c’est ton mari qui l’avait fait destituer à la suite de ce duel fatal !

MARGUERITE.

Dieu !

DIANA.

Et parce que ce jeune homme imprudent, furieux, a prêté l’oreille à ces conspirateurs de tragédie dont on fait tant de bruit depuis quelques jours !… rien ne peut désarmer le prince ; mon crédit s’y est perdu ! il m’a refusée, moi !

MARGUERITE.

Rentrons, mon amie, cette fête est triste et funèbre… Je vais partir.

DIANA.

Ton mari revient ici cette nuit.

Elles rentrent.

 

SCÈNE X.

FRANTZ, seul.

Enfin, je l’ai vue ! j’ai tout avoué… j’ai tout dit ! elle m’a entendu sans colère… Oh ! il y a bien près de son silence à un aveu… Comment ai-je trouvé dans mon âme cette hardiesse inespérée, dont je m’étonne encore ? qui m’a inspiré cette résolution soudaine ? à moi si timide jusque-là…qui sait ? les sons de la musique, l’enivrement de la fête ?… ah ! elle avait tout deviné, tout compris !... elle suivait les progrès de cet amour qui s’amassait dans mon cœur, et elle y répondait peut-être avant même qu’il n’eût éclaté. Oh ! qui saura jamais le secret de tous ces cœurs de jeunes filles, qui ne peuvent répondre qu’à l’amour qui leur est offert, et qui ont souvent à cacher des préférences qu’on ignore ! Aujourd’hui seulement, je mesure toute la folie de mes espérances d’hier !… une femme si jeune et si noble de cœur, et qui devait être gardée de tout amour par un nom illustre… Oh ! l’amour, l’amour sincère et tout-puissant n’est donc pas une invention des poëtes ; l’amour triomphe de tous les obstacles ! il brise, en un instant, ces inégales conventions de la société, qui enchaînent la colombe à l’aigle, la femme aimante à l’homme dont le cœur s’est glacé !... !… Oh ! je suis heureux ! je suis fier ! Qu’on ne vienne plus me parler de complots, d’ennemis à présent !... je n’ai plus rien d’amer dans l’âme ; je suis heureux, je suis aimé !…

 

SCÈNE XI.

FRANTZ, WALDECK.

 

WALDECK, s’approchant.

Pardonnez-moi, monsieur, d’avoir surpris vos dernières paroles… Vous parliez d’ennemis et je saisis cette occasion de vous dire que j’espère ne plus être compté parmi les vôtres.

FRANTZ.

Il est inutile de réveiller ce souvenir.

WALDECK.

Veuillez m’accorder un instant. Quand les épées de deux hommes d’honneur se sont une fois rencontrées, il y a entre eux dans l’avenir plus de chances pour l’amitié que pour la haine.

FRANTZ.

Je n’ai nul motif de haine contre vous, monsieur, je vous ai adressé une provocation, vous m’avez rendu une blessure, nous sommes quittes.

WALDECK.

Oh ! nous ne pouvons plus être indifférents l’un à l’autre. À compter de cette heure, nous devenons compagnons de danger, frères d’opinion. Dès aujourd’hui, j’appartiens comme vous à la Jeune Allemagne. Demain je ne serai plus un instrument de la tyrannie, mais un citoyen de la patrie régénérée. Depuis longtemps c’était mon espoir, et je rêvais en secret la liberté de l’Allemagne.

FRANTZ.

Et vous gardiez ce secret-là avec une discrétion que je vous recommande encore !

WALDECK.

C’est tout ce que vous avez à me répondre ?

FRANTZ.

Je réponds que si des gens de cœur, qui rêvent l’affranchissement de leur pays, sont obligés de grossir leurs rangs avec des conspirateurs intéressés ou d’ambitieux transfuges, du moins ils ne les admettent jamais ni à leur amitié, ni à leurs confidences… parce qu’ils savent trop que ces alliés de la veille sont les traîtres du lendemain !

WALDECK.

C’est bien, je sais maintenant ce que je dois attendre de vous, monsieur ! Il me reste à m’acquitter d’un message, venant des hommes mêmes, qui m’ont jugé plus digne que vous ne le pensez de leur confiance et de leur amitié !

Il lui laisse un billet et sort.

FRANTZ, lisant le billet près d’un candélabre.

Demain la réunion !… demain !... Que faire ?... Tout se confond, tout s’obscurcit devant mes yeux !

Il sort précipitamment.

 

SCÈNE XII.

LE MARÉCHAL, suivant de loin Frantz qui s’éloigne.

Monsieur !… (Seul.) Il me semble que ces deux invités se parlaient un peu haut… serait-ce encore une provocation ?

Le chevalier et Diégo entrent par la grille.

 

SCÈNE XIII.

LE MARÉCHAL, LE CHEVALIER, DIÉGO.

 

LE CHEVALIER , à Diego vêtu d’un habit de cour.

C’est cela ; un peu plus de cambrure aristocratique dans la taille : la main gauche à la garde de l’épée ; saluons gravement, et ne répondons qu’en portugais ou en espagnol.

DIÉGO.

Me courber devant ces vils courtisans !

LE CHEVALIER.

Monsieur le maréchal, permettez que je vous présente l’illustre étranger pour lequel je vous ai demandé une lettre d’invitation.

LE MARÉCHAL, s’inclinant.

Monsieur…

LE CHEVALIER.

Le seigneur Don Diégo Ramirez de la Plata…

LE MARÉCHAL.

Seigneur…

LE CHEVALIER.

Ancien conseiller d’état du gouvernement provisoire de Tampico…

LE MARÉCHAL.

Ah ! ah !…

LE CHEVALIER.

Ex-ambassadeur du grand Bolivar, à différents souverains et empereurs.

LE MARÉCHAL.

Monseigneur…

LE CHEVALIER.

Ex-grand chambellan…

DIÉGO, bas.

Assez !… tu m’humilies avec toutes ces grandeurs.

LE MARÉCHAL.

Votre seigneurie veut sans doute être présentée à son altesse…

LE CHEVALIER, bas à Diégo.

Réponds en espagnol, il ne le sait pas.

DIÉGO, au Maréchal.

Yo que soy contrabandista !

LE CHEVALIER.

Il ne connaît pas un mot de notre langue : j’ai eu toutes les peines du monde à le décider.

LE MARÉCHAL.

Alors vous permettez… Il faut que je surveille, que je sois partout.

LE CHEVALIER.

Comment donc… Allez, allez, monsieur le grand maréchal. (À Diégo.) Salue donc.

 

SCÈNE XIV.

DIÉGO, LE CHEVALIER.

 

DIÉGO.

Oui ! va ramper plus loin, esclave doré ! va-t’en changer de couleur, caméléon.

LE CHEVALIER, arrêtant un valet qui porte un plateau.

Un verre de punch ! allons.

DIÉGO, prenant le verre.

Oui ! digérons toutes ces bassesses.

LE CHEVALIER.

Un autre verre !...

DIÉGO, buvant.

Quand je pense que ce breuvage de courtisan est trempé des pleurs des victimes !…

LE CHEVALIER.

Tu le trouves trop faible, n’est-ce pas ! Eh bien, tiens, voici une tranche d’ananas dans un verre de Tokay… apprécie un peu ce rafraîchissement.

DIÉGO.

Hélas !… la sueur des malheureux noirs a arrosé ce fruit délicat !… Si nous allions jouer, Paulus, maintenant que je suis présenté.

LE CHEVALIER.

Revenons au punch !… hein ?

DIÉGO.

Oui ! qu’il ne leur en reste plus une goutte ! Mais tu ne bois pas, toi ?…

LE CHEVALIER, se balançant.

Moi ?… je suis gris ! ma parole… je n’y vois plus ; je ferais des folies…

DIÉGO.

Nous nous soutiendrons. Allons jouer, mon argent me brûle !

 

SCÈNE XV.

LES MÊMES, LÉO BURCKART.

 

LÉO, entrant par la grille, à un domestique.

Allez dire au plus grand de ces deux hommes que quelqu’un désire lui parler.

LE DOMESTIQUE, au Chevalier.

C’est son excellence…

LE CHEVALIER, à Diégo.

Tiens, la salle au fond : je t’y rejoins… va (À Léo.) Monseigneur revient en bonne santé ?

LÉO.

Merci.

LE CHEVALIER.

Son altesse est-elle prévenue de votre arrivée ?

LÉO.

Je lui ai fait demander ses ordres. Le prince m‘a fait répondre : À demain les choses sérieuses ! Mais, comme il faut que je le voie, et que je ne puis entrer dans les salons avec ce costume… prévenez-le, Paulus, que j’attends ici, et que je serais reconnaissant qu’il voulût bien m’accorder quelques minutes, soit dans les jardins, soit dans son cabinet.

LE CHEVALIER.

Nous avons eu des nouvelles de votre excellence ; elle a fait merveille au congrès, et je suis heureux d’être le premier à l’en féliciter.

LÉO.

J’avais toujours dit que celui qui de nos jours ferait de la diplomatie franche et loyale, tromperait tous les autres. Ils ne peuvent se figurer que l’on pense ce que l’on dit, ni que l’on dise ce que l’on pense ; et, tandis qu’ils cherchent le sens caché de paroles qui n’en ont pas, on arrive au but, comme la tortue de la fable, en allant droit son chemin. Et ici ?

LE CHEVALIER.

Oh ! ici il y a bien des choses. D’abord grande effervescence dans l’Université…

LÉO.

Je sais.

LE CHEVALIER.

Mais, en plus, conspiration établie, marchant à son but aussi, moins franchement que vous, monseigneur ; mais ayant cependant bien des chances d’y arriver, si, par un hasard…

LÉO.

Est-ce que vous savez…

LE CHEVALIER.

Je sais… c’est-à-dire je saurai quelque chose cette nuit. Donnez-moi seulement congé jusqu’à demain, monseigneur.

LÉO.

Vous êtes libre : seulement, prévenez le prince.

LE CHEVALIER.

Dirai-je un mot de votre retour à madame ?

LÉO.

Non, je vous prie : l’état avant tout, mon bonheur après ; allez.

Le Chevalier sort.

 

SCÈNE XVI.

LÉO, seul.

Oui, oui, conspiration ici, conspiration là-bas. C’est un immense réseau qui enveloppe toute l’Allemagne, et voilà à quoi s’occupent les princes, tandis que les complots rampent autour d’eux !… Des complots d’écoliers, il est vrai, auxquels la grande foule demeure indifférente, et qui reposent sur des idées non pas nouvelles, mais apprises des Grecs et des Romains, apprises par cœur… Et ce serait un noble effort pourtant, si la vraie et solide liberté, la liberté de l’avenir n’était pas à la merci de ces tentatives impuissantes !… Hélas ! pourquoi faut-il que les idées généreuses aient toujours la vue si courte !...

 

SCÈNE XVII.

LÉO, DIANA.

 

DIANA.

Ah ! c’est vous, monsieur… venez, le prince vous attend.

LÉO.

Madame… et vous m’accompagnerez près de lui.

DIANA.

Oui, monsieur.

LÉO.

Allons…

Il va la suivre avec un mouvement marqué.

 

SCÈNE XVIII.

LES MÊMES, MARGUERITE.

 

MARGUERITE, entrant du côté de Diana. — Bas.

Diana, Diana.

DIANA.

Marguerite.

MARGUERITE.

Est-ce que je ne pourrai pas le voir à mon tour ? Est-ce que je ne pourrai pas lui parler, moi, sa femme ?

DIANA.

Votre femme demande à vous parler un instant : cela est juste. Je me rends près du prince. Je vous annoncerai.

Elle sort.

LÉO.

Marguerite…

MARGUERITE.

Léo, mon ami…

LÉO.

Tu ne recevras plus dans ta maison mademoiselle de Waldeck : je te dirai pourquoi.

MARGUERITE.

Pourquoi ? ah ! n’importe ; c’est à elle que je dois le bonheur de te parler. Tu reviens, Léo, et tes premières paroles sont à des étrangers !

LÉO.

Appelles-tu l’Allemagne une étrangère ? Appelles-tu le prince un étranger ?

MARGUERITE.

Ah ! que je suis heureuse de te revoir ; j’avais besoin de ton retour, Léo. C’est Dieu qui te ramène. Tu ne sais pas ce qu’il y avait en moi de doutes et de craintes. Mais te voilà, je ne veux pas demeurer plus longtemps à ce bal ; partons.

LÉO.

C’est impossible, mon enfant ; il faut que je reste près du prince. En ce moment le prince m’attend dans son cabinet.

MARGUERITE.

Eh bien ! je rentre toujours ; je t’attendrai.

LÉO.

J’aurai probablement à travailler jusqu’au jour, et demain encore.

MARGUERITE.

Ainsi, te voilà revenu, et je ne pourrai te voir davantage !

LÉO.

C’est pourquoi je ne voulais pas que l’on t’apprît mon retour ce soir.

MARGUERITE.

Oh ! si l’on m’avait dit autrefois que nous serions dans la même ville, et qu’il y en aurait un de nous qui cacherait sa présence à l’autre…

LÉO.

Si l’on t’avait dit cela, eh bien !… tu ne m’aurais pas choisi pour mari ; n’est-ce pas ce que tu veux dire ?... C’est juste… les femmes ont besoin que l’on ne s’occupe que d’elles. Il faut qu’un mari soit toute sa vie un amant, et qu’il songe sans cesse à les divertir de cet ennui profond qui les accable toutes, depuis que la société leur a imposé le désœuvrement comme une convenance !...

MARGUERITE.

Assez ! mon ami ; vous n’avez pas besoin de vous armer contre moi de vos graves idées de réforme… L’amour n’est pas dans les longues heures perdues, il est dans un mot qu’on dit, dans une main qu’on serre, dans l’expression d’un adieu…

UN DOMESTIQUE.

Son altesse attend monseigneur dans son cabinet.

LÉO.

Tu vois, mon amie… Que veux-tu que je te dise ?... Le temps est changé : proscrit, toutes mes heures étaient à moi, et par conséquent à nous ; ministre, tous mes instants sont au prince, au peuple, à l’Allemagne. Pardonne-moi, Marguerite, je ne t’en aime pas moins pour cela ; mais, que veux-tu? la nécessité est là, il faut y céder… Adieu, mon enfant.

Il l’embrasse.

MARGUERITE, seule.

Un baiser froid comme son cœur.

 

SCÈNE XIX.

MARGUERITE, FRANTZ.

 

FRANTZ.

Madame !

MARGUERITE.

Frantz !… Vous nous écoutiez, monsieur !

FRANTZ.

Je n’entendais pas ; mon cœur est tout bouleversé. Ne me repoussez pas cette fois. Un mot, un mot terrible, et plus tard tout vous sera dit.

MARGUERITE.

On va nous remarquer, monsieur.

FRANTZ.

Je vous ai parlé, n’est-ce pas, de ce pouvoir suprême et mystérieux auquel il fallait que j’obéisse… eh bien ! il est venu me chercher jusu’au milieu du bal, jusque sous vos yeux. Un homme m’a remis un billet. Demain, Marguerite, demain, à minuit, une chose terrible se décidera, qui va m’envelopper, m’entraîner, m’emporter loin de vous ; peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours.

MARGUERITE.

Eh bien ! nous serons malheureux chacun de notre côté, voilà tout ; un peu plus de souffrance, qu’importe ?

FRANTZ.

Oui ; mais je ne veux pas vous quitter ainsi, Marguerite ; je ne veux pas, si l’avenir me garde le sort de Kœrner ou de Staps, mourir sans vous avoir parlé une dernière fois… Oh ! la mort me serait trop cruelle alors, et je ferais quelque lâcheté !

MARGUERITE.

Mais que me dites-vous là, Frantz ?

FRANTZ.

Je vous dis tout ce que je puis vous dire, et ce que je vous cache est le plus terrible… Marguerite ! oh ! j’ai besoin de vous voir demain !

MARGUERITE.

Me voir !… eh bien ! demain je pourrai vous recevoir chez moi, Frantz.

FRANTZ.

Chez vous ?… oh ! ce n’est pas cela ! chez vous… c’est chez M. Léo Burckart… Je n’entrerai pas devant tous, en plein jour, chez l’homme qui est devenu l’ennemi de tous mes frères, et dont les mains auront peut-être à se teindre un jour de leur sang !

MARGUERITE.

Frantz !

FRANTZ.

Oh ! c’est un homme d’honneur, j’en conviens… mais, je vous l’ai dit, il est le soldat d’une opinion et moi je suis celui d’une autre… Hélas ! quelle âme humaine a jamais été soumise à de telles épreuves ?… Écoutez ! point de coquetterie ici, point de vaines terreurs ; quelque chose me dit que cette nuit de demain me sera funeste… Que je vous voie seulement ! que j’entende quelques douces paroles à ce moment suprême… Autrement, seul au monde… à qui dirais-je le secret de ma vie et de ma mort ?... Ma mère n’est plus, et je n’ai point d’autre sœur que vous !...

MARGUERITE.

Ah ! que faire ?

FRANTZ.

Ce billet, écrit à la hâte à la lueur de ces flambeaux, vous dira tout, Marguerite.

MARGUERITE.

Mais on vient…

UN DOMESTIQUE.

La voiture de madame est avancée.

FRANTZ, haut, et de manière à être entendu.

Me permettez-vous, madame, de vous donner la main jusque-là ?

On sort en foule du palais. Frantz donne à Marguerite son billet, en l’accompagnant jusqu’à la grille.

 

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Léo Burckart, acte III >>

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