LÉO BURCKART

 

ACTE V.

Même décoration qu’au troisième acte.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

LÉO, LE CHEVALIER, rentrant et déposant leurs masques et leurs manteaux.

 

LÉO.

Et vous me dites que vous connaissez la demeure des chefs… de tous ceux qui étaient masqués ?

LE CHEVALIER.

Et celle aussi de presque tous ceux qui ne l’étaient pas. Beaucoup logent dans la campagne, chez des paysans… d’anciens militaires. Les étudiants sont presque tous logés dans les mêmes maisons ; les proscrits sont plus faciles encore à ressaisir : on en prendra des centaines d’un coup de filet ; car, comme dit le vieux proverbe : « N’est pas bien échappé qui traîne son lien !… » Quant aux députés des autres centres de conspiration…

LÉO.

Assez… assez… vous feriez emprisonner une moitié de l’Allemagne par l’autre : vous étudiez profondément les complots, monsieur ; et vous n’en perdez aucun fil. Je vais vous faire une seule demande et une seule condition : il y avait avec nous quinze hommes masqués…

LE CHEVALIER.

Oui.

LÉO.

Les connaissez-vous bien ?

LE CHEVALIER.

Oui.

LÉO.

Quel est le nom de celui qui est venu apporter les papiers… ces papiers qui m’ont été volés ?...

LE CHEVALIER.

Je l’ignore.

LÉO.

Connaissez-vous celui qu’ils ont choisi pour être mon assassin ?

LE CHEVALIER.

C’était le même.

LÉO.

Vous en êtes sûr ; c’est quelque chose. Mais comment ignorez-vous son nom, les connaissant tous ?

LE CHEVALIER.

Monseigneur, tous étaient masqués, drapés de manteaux, déguisant leurs voix, méconnaissables. Les précautions qu’ils prennent ne sont pas illusoires, et c’est à cela même que vous devez d’avoir pu assister à leur conseil. Je vous les livre tous les quinze. Votre voleur, votre assassin est là-dedans. Tous sont solidaires, tous seront punis de mort, si vous voulez.

LÉO.

Et vous pouvez me répondre de ceci : qu’avant le jour ils seront tous arrêtés ?...

LE CHEVALIER.

J’en réponds.

LÉO.

Je vais vous donner l’ordre.

Il écrit.

LE CHEVALIER.

Bien. Je vois avec joie que votre excellence ne ménage plus les ennemis de l’état.

LÉO.

C’est que ce ne sont plus des conspirateurs que je poursuis, ce sont des assassins : toute ma vie, monsieur, je verrai ce malheureux Waldeck frappé, étranglé devant moi, sans que je pusse lui porter secours…

LE CHEVALIER.

Et puis, ne serait-il pas insensé de risquer votre vie, précieuse à l’état, à faire de la clémence ? Demain matin, vous viendrez reconnaître les quinze têtes dont nous n’avons vu que les masques, et la plus consternée sera assurément celle du Vengeur.

LÉO.

Quinze têtes ! jamais !… Il y avait dans tout cela beaucoup d’égarement, de folie… Des fanatiques de l’antiquité !… Je les fais arrêter parce qu’ils sont dangereux, mais non pas seulement pour moi. Ils seront jugés, condamnés à quelques années de séjour dans une forteresse. Ils le méritent… Un service, monsieur !…

LE CHEVALIER.

Parlez, monseigneur.

LÉO.

Je suis encore ministre ; je puis rester ministre si je veux ; mais, quoi que je fasse demain, ma signature de cette nuit est toujours une signature ministérielle. Voici un bon de 20,000 florins sur le trésor : c’est une fortune. J’en devrai parler au prince ; son consentement n’est pas douteux. Vous avez rendu un immense service à l’état, quels qu’aient été les moyens employés. Je vous donne ce bon de 20,000 florins.

LE CHEVALIER.

Quelle est la condition ?

LÉO.

La voici. Quand les arrestations seront faites, vous aurez à faire, ainsi que moi, votre déclaration ou procès-verbal au chef de la police du royaume touchant les crimes ou projets dont vous avez connaissance…

LE CHEVALIER.

Oui, monseigneur.

LÉO.

Bien. Vous ne parlerez ni de ma présence à cette réunion, ni du projet d’attentat, qui ne concerne que moi.

LE CHEVALIER.

Monseigneur…

LÉO.

Vous ferez ainsi… ni des papiers surpris chez moi. Vous laisserez tomber tout ce côté de la conspiration.

LE CHEVALIER.

Vous le voulez…

LÉO.

Je pense avoir ce droit. Si le prince trouvait la somme trop forte, ce billet sera une traite sur ma propre fortune.

LE CHEVALIER.

Vous avez ma parole, monseigneur.

LÉO.

Je n’ai pas fini. Je vais rentrer dans l’obscurité, monsieur ; mais un homme qui a passé par le ministère, et qui le quitte comme je le fais, est toujours un homme puissant. Un homme de cœur qui résout une chose, et qui la veut jusqu’à la mort, peut toujours tout sur un autre homme, qui n’est pas le dernier des lâches. Eh bien ! souvenez-vous qu’aucun des conspirateurs qui n’étaient pas masqués ne doit être par vous reconnu, livré ni trahi. N’oubliez pas cela ! ce n’est pas une condition de votre fortune, c’est une condition de votre vie ou de la mienne.

LE CHEVALIER.

C’est bien, vous pouvez compter sur moi. Je rends grâce à votre excellence, et j’accomplirai loyalement ses ordres.

Il salue et sort.

 

SCÈNE II.

LÉO, seul.

Adieu, monsieur, adieu !… Voilà un homme qui ira loin. Et cependant il était arrivé à la moitié de sa vie sans avoir trouvé l’occasion de se mettre en lumière ; il ne lui fallait qu’un tourbillon qui l’attirât dans un système ! un homme de passage, qui le fît briller en s’éteignant !… il l’a trouvé. Qui peut prévoir son avenir ? Moi, je n’ai plus tant de courage. Voilà un cercle accompli, et peut-être n’aurai-je pas la volonté d’en recommencer un autre. J’ai détourné sur moi l’orage qui menaçait le prince ; j’ai changé la direction des poignards : comme l’aimant, j’ai attiré le fer ! Le prince n’a rien à me demander de plus, et je ne veux rien lui accorder davantage. J’abandonne tous mes rêves d’autrefois, et toutes mes entreprises d’hier ; je suis las de marcher toujours entre des fous, des corrupteurs et des traîtres… Des traîtres jusque dans ma maison !... (Il se lève.) Je me croyais sûr de mes gens, d’anciens serviteurs de ce bon professeur…

Il sonne.

 

SCÈNE III.

LÉO, UN DOMESTIQUE.

 

LÉO.

Personne n’est venu pendant mon absence ?

LE DOMESTIQUE.

Non, monseigneur.

LÉO.

Vous n’avez vu aucun étranger ?

LE DOMESTIQUE.

Non, monseigneur.

LÉO.

Vous n’avez point entendu de bruit ?

LE DOMESTIQUE.

Non, monseigneur.

Il sort.

 

SCÈNE IV.

LÉO, MARGUERITE.

 

MARGUERITE.

Léo ! et l’on ne m’a point avertie !…

LÉO.

Vous ne vous êtes pas couchée ?

MARGUERITE.

Je veillais, je pleurais. J’ai cru qu’en rentrant vous viendriez d’abord chez moi… Oh ! vous m’aviez dit que vous couriez un péril ; j’ai prié Dieu.

LÉO.

Vous venez de votre oratoire ?

MARGUERITE, à part.

Grand Dieu ! (Haut.) Non.

LÉO.

En rentrant, j’ai trouvé ouverte la porte qui donne sur la galerie.

MARGUERITE.

Ah ! vous avez remarqué…

LÉO.

Cette maison est isolée… trop grande pour le peu de domestiques que nous avons… Je crains qu’un homme ne se soit introduit ici.

MARGUERITE.

Dieu !

LÉO.

Et ne s’y puisse encore introduire.

MARGUERITE.

Oh ! Ciel ! pourquoi me dites-vous cela, Léo ?… Je ne sais pas, j’ignore…

LÉO.

Vous n’avez rien entendu ?

MARGUERITE.

Non…

LÉO.

C’est bizarre : j’avais là des papiers… très-importants… ils étaient là, là, sur ce bureau, à cet endroit, la lampe posée auprès. Ces papiers ont disparu… Êtes-vous sûre de tous nos domestiques ? Vous les connaissez mieux que moi.

MARGUERITE.

Oh ! oui.

LÉO.

On ne sait pas… Des papiers d’une certaine importance politique, cela peut valoir beaucoup d’or.

MARGUERITE, à part.

Oh ! il ne sait rien. Non ! cela ne peut être… (Haut.) Mon Dieu, je ne sais pas, moi, je ne crois pas. C’est donc un grand malheur que la perte de ces papiers. Peut-être sont-ils égarés ;…  moi-même négligemment, j’aurai pu les déranger.

LÉO.

Non ; ces papiers n’ont été perdus que pour moi ! cette nuit, je les ai vus dans d’autres mains… dans les mains de mes ennemis, madame. Ce vol a un instant compromis ma vie. (Marguerite fait un signe d’effroi.) Rassurez-vous, rassure-toi, ma bonne Marguerite,… le péril est tout à fait passé. Je suis à toi, à toi pour toujours.

MARGUERITE.

Grand Dieu ! mais tu ne m’as rien dit; tu ne m'a rien appris… Qu’as-tu fait cette nuit ? quelle est cette mystérieuse expédition dont tout le monde parle et dont je ne sais rien, moi ? Oh ! tu me fais mourir.

LÉO.

Tu as lu, n’est-ce pas, dans les vieilles histoires d’Allemagne, des récits étranges d’hommes frappés par un tribunal invisible…

MARGUERITE.

Le Saint-Vehmé ?

LÉO.

Oui, c’est cela.

MARGUERITE.

Ciel !

LÉO.

Des insensés tentent de le faire renaître.

MARGUERITE.

Grand Dieu ! je comprends tout… il y a deux mois à peine, un écrivain politique a été frappé par eux, et toi-même… ah, Léo !... c’est le même sort qui te menace !

LÉO.

Rassure-toi… Marguerite…

MARGUERITE.

Oui, toi !… Il y a des gens qui te calomnient, qui te haïssent… Aujourd’hui même un journal t’accusait de je ne sais quels crimes publics… Oh ! je ne te quitte plus; tu ne sortiras pas, vois-tu, des amis veilleront sur toi ! Oh !… bien plus !… ne reçois personne… il en est qui se présentent dans les maisons… qui demandent à voir, à remettre une lettre… Tu obtiendras un congé du prince, n’est-ce pas ; nous fuirons d’ici bien accompagnés, loin de ces terribles conspirateurs…

LÉO.

Enfant, c’est une petite lâcheté que tu me proposes, avec tes douces craintes d’épouse; mais, sois tranquille, puisque ton instinct bienveillant t’a fait deviner ce que je voulais te cacher encore, apprends tout : cette nuit, un homme devait tenter de me frapper.

MARGUERITE.

Quel homme ?

LÉO.

Je l’ignore ; il était masqué.

MARGUERITE.

Ah !

LÉO.

C’était celui-là même qui tenait dans ses mains les papiers qui m’ont été dérobés dans la nuit !

MARGUERITE.

Ah ! Léo…

LÉO.

Mais nos précautions sont prises ; et, s’il trouve encore moyen de s’introduire ici… j’ai là des armes…

MARGUERITE, tombant à genoux.

Léo ! pardonne-moi ! au nom du Ciel, je suis coupable ! Ce que je suppose est effroyable, impossible, sans doute… mais je vais t’avouer un crime… Je suis une malheureuse… je t’ai trompé, je t’ai trahi !

LÉO.

Marguerite, cela n’est pas ! non ; tu es insensée !…

MARGUERITE.

Un homme est entré ici cette nuit.

LÉO.

Vous ne le disiez pas, madame !...

MARGUERITE.

Ah ! je suis bien coupable ! mais pas autant que vous croyez.

LÉO.

Son nom ?

MARGUERITE.

Mais il est incapable d’un crime !

LÉO.

Son nom ?

MARGUERITE.

Ce n’est pas lui, soyez-en sûr… car il faut tout vous dire, n’est-ce pas ?

LÉO.

Vous ne me direz pas son nom ? Tenez, peu m’importe à présent !… un homme m’a volé chez moi ; un homme entre chez moi comme il veut… Retirez-vous, madame ! que cet homme puisse approcher !…

MARGUERITE.

Ah ! monsieur, je me disais coupable ; mais, si vous me comprenez ainsi, je vais vous jurer que je suis innocente… devant vous et devant Dieu.

LÉO.

Mais vous ne voulez pas répondre !… J’ai vu un masque, et non un visage… J’ai entendu parler mon assassin, mais je ne sais pas son nom ; il me l’apprendra sans doute en me frappant !… Qu’importe cela ? (Il se promène.) Faites-moi l’histoire de votre liaison avec cet homme ; un charmant jeune homme, n’est-ce pas ?…

MARGUERITE.

Léo, mon Dieu !

LÉO.

Vous n’êtes pas coupable… vous vous aimiez platoniquement… des vers, des billets, quelques phrases… un baiser bien fraternel ! c’est tout, n’est-ce pas ! Oh ! ce n’est rien !

MARGUERITE.

Assez, vous me tuez ! Léo, ma tête s’égare ! Je vais faire une chose odieuse, peut-être ! mais je vous aime… oh ! oui, je suis toujours votre femme pure et fidèle. Léo ! l’homme qui est entré ici… c’était M. Frantz Lewald…

LÉO.

Je m’en doutais ; ce Frantz s’est battu pour vous… il a été blessé pour vous… dans ce duel… où j’ai fait, moi, arrêter votre champion.

MARGUERITE.

Vous savez ?...

LÉO.

Tout ! une blessure, c’est intéressant, je conçois…

MARGUERITE.

Léo ! plus un mot de cette affreuse raillerie, ou je meurs à vos yeux. Je vous parle fièrement, à présent !… Écoutez-moi ; depuis ce duel, j’ai revu M. Frantz, pour la première fois, à ce bal de la cour, où vous étiez… J’avais le cœur brisé de votre oubli, saignant de votre indifférence ! Il m’a avoué, je crois, qu’il m’aimait ; je n’ai pas bien entendu ; je ne sais ce que je lui ai dit… vous m’aviez blessée… je l’ai plaint, je crois… Frantz, un ancien ami… il courait à la mort ; il m’a demandé une dernière entrevue dans mon oratoire, devant Dieu ! Je pressentais un grand danger pour lui… comme pour vous… il devait m’expliquer tout…

LÉO.

Eh bien ! vous l’avez vu.

MARGUERITE.

Un instant ; vous veniez de partir… il m’a dit deux mots qui m’ont froissée. Oh ! que je vous aimais en ce moment ; allez, mes pleurs étaient sincères. Il a fui, je n’ai pas compris… en me criant qu’il allait revenir.

LÉO.

Cette nuit ?

MARGUERITE.

Oui, je crois… Léo ! je ne vous quitte pas … mais ne craignez rien… cela, c’est impossible.

LÉO.

Qui vous dit que je craigne ?… C’est bien… je crois tout ce que vous me dites, c’est bien ; je vous demande pardon de vous avoir si mal jugée… Non, il n’y a nul danger ; et puis, croyez-vous que je ne défendrais pas ma vie ?... si ; je vous aime assez pour cela… Non, M. Lewald n’est pas celui que nous soupçonnons… toutes ces coïncidences sont des hasards… rentrez… laissez-moi… tout est bien fermé ; et puis, je vous le dis, j’ai des armes.

MARGUERITE.

Je veux rester !

LÉO.

Qui vous retient ?

MARGUERITE, avec effusion.

Une insurmontable terreur !

LÉO.

Rentrez chez vous… Ah ! tu es pâle, tu chancelles… Pauvre femme ! je t’ai bien fait du mal, j’ai été cruel. Tiens, tu te défendais, et j’étais le coupable !… Si longtemps seule… jamais un mot du cœur… sombre, préoccupé, je te cachais parfois ma présence ou mon retour… Oh ! pardonne-moi, pauvre affligée, tout cela va changer…

MARGUERITE.

Léo !… tenez, je tremble. Cette politique qui vous éloignait de moi…

LÉO.

Eh bien !…

MARGUERITE.

Me fait peur aussi dans un autre.

LÉO.

Lewald…

MARGUERITE.

Je détournais vos soupçons tout à l’heure… mais tout pour vous, pour votre sûreté !… Ce fanatisme terrible de liberté égare les plus nobles âmes… Tenez, c’est lui, croyez-moi ; je n’en doute plus ! je l’ai vu ici même ; il avait les papiers déjà, il m’a crié qu’il reviendrait ; il va revenir. Appelez vos gens… ou je le fais moi-même.

LÉO.

N’appelez personne !

MARGUERITE.

Oh ! tout cela est terrible, infâme, et j’ai peur de perdre ma raison… Je ne vous ai donc pas tout dit ?... Il est venu ; je lui ai donné les moyens d’entrer… dans la maison, dans l’oratoire ; il a une clef, il est peut-être ici déjà… Oh ! je crois entendre des pas dans cette longue galerie qui vient de l’oratoire ici…

LÉO.

Sortez ; je veux que vous sortiez !… Terreurs de femme ! Il ne reviendra pas, il est arrêté… arrêté, vous dis-je, j’en suis sûr…

MARGUERITE.

Non, je resterai là…

LÉO.

Allons ! j’ai besoin d’être seul… laisse-moi seul, je le veux.

MARGUERITE.

Mon Dieu ! mon Dieu !

LÉO.

Je t’en prie.

MARGUERITE.

Tiens cette porte fermée, n’est-ce pas… (Allant au fond.) Karl dort par ici…

LÉO.

Bien, bien… rentre chez toi. (Il l’embrasse et la pousse doucement. Revenant après avoir fermé la porte.) Des pas !... oui des pas… je les ai bien entendus, moi… elle était trop émue pour les distinguer… J’entends encore… il s’approche… Il hésite… Allons donc ! (Il ouvre.) Entrez, monsieur, entrez, je vous attends.

 

SCÈNE V.

LÉO, FRANTZ.

 

FRANTZ, pâle et s’appuyant sur la muraille.

Que veut dire cela ?

LÉO.

Cela veut dire, monsieur, que je vais vous épargner tout préambule. Vous avez ici un jugement et un poignard : ce jugement me condamne à mort, et ce poignard vous a été donné pour me frapper. Cela veut dire que je pouvais vous faire arrêter, monsieur, mais que j’ai été curieux de savoir comment un homme habitué à manier une épée s’y prendrait pour frapper avec un couteau… Ah ! ne craignez rien… entrez hardiment… je n’ai pas d’armes, moi.

FRANTZ.

Vous êtes bien instruit, monsieur… Oui, j’ai là un jugement, oui, j’ai là un poignard ; mais je ne compte ici ni me servir de l’un ni invoquer l’autre. Aux gémissements de l’Allemagne que vous avez frappée, ses fils se sont rassemblés ; leur tribunal vous a condamné, et c’est moi que le sort a choisi pour exécuter l’arrêt. On m’a remis le jugement, on m’a remis le poignard… je les ai pris pour remplir une vaine formalité ; mais, pourvu que j’accomplisse ma mission, peu importe de quelle manière… J’ai pris d’autres armes… et les voilà. C’est un duel que je suis venu vous proposer… un duel à mort, c’est vrai, mais un duel loyal, dans lequel vous pouvez me tuer, si vous avez la main plus sûre et plus heureuse que la mienne…

LÉO.

Avez-vous prévu le cas où je refuserais ?

FRANTZ.

Oui, monsieur.

LÉO.

Et que devez-vous faire alors ?

FRANTZ.

Quelque résolution qu’il ait prise, il y a des moyens de forcer un homme à se battre.

LÉO.

Même quand cet homme n’a qu’à étendre la main pour vous faire arrêter.

FRANTZ.

Si cet homme manque à la loyauté dont je lui donne l’exemple, alors il me dégage de tout devoir envers lui.

LÉO.

Et alors ?

FRANTZ.

Et alors, monsieur… eh bien ! c’est encore un duel, et un duel pour lequel il faut plus de courage que pour tout autre, croyez-moi ; car, si l’on a devant soi un homme sans armes… on a derrière soi le bourreau, qui est armé !

LÉO.

Eh bien ! moi, monsieur, je ne vous ferai pas arrêter, et je ne me battrai pas avec vous… Je ne vous ferai pas arrêter, parce que j’ai contre vous des motifs de haine personnelle… et je ne me battrai pas avec vous, parce que je ne me bats pas avec un homme qui est sorti d’ici comme un voleur, et qui y rentre comme un assassin !

FRANTZ.

Monsieur ! je vous ai dit que j’avais toujours un moyen de vous forcer à vous battre… eh bien ! que ce ne soit plus un duel entre [un] conspirateur et un homme d’état : un homme d’état ne se bat pas, je le sais… et la preuve, c’est qu’un jour la femme d’un de ces hommes a été insultée, et que je me suis battu pour elle.

LÉO.

Vous voulez dire que je vous redois un duel…

FRANTZ.

À peu près.

LÉO.

C’est juste ; demain à midi, monsieur, je suis à vos ordres.

FRANTZ.

Non ; maintenant…

LÉO.

Je choisis l’heure et je suis dans mon droit… d’ici là, je ne m’appartiens pas, monsieur.

FRANTZ.

Vous voulez dire qu’il vous faut tout ce temps pour faire arrêter mes amis, pour vendre notre vie à vos confrères de Carlsbad… non ! tout s’achèvera ici… voici un pistolet, tenez.

LÉO.

Nous sommes seuls… ce n’est pas un duel, cela.

FRANTZ.

C’est un combat !... Moi, pour mon parti, vous, pour le vôtre !

LÉO.

À demain ! monsieur.

FRANTZ, avec violence.

Monsieur Léo Burckart ! vous voulez que je vous insulte ; d’abord, soyez tranquille, nous ne sortirons pas d’ici… vous ne donnerez pas d’ordres ; et, s’il entre quelqu’un, je vous tue, malgré vos airs de grandeur ; vous comprenez que je suis déshonoré, si je reparais devant mes frères sans les avoir délivrés de vous… Rien ne doit donc me coûter, monsieur. Je suis déjà venu ici ce soir, j’y devais revenir encore ; non pour vous, mais pour votre femme !... je l’aime, votre femme !… et c’est une clef qu’elle m’a donnée, qui m’a ouvert votre maison !

LÉO, s’élançant.

Oh ! nous n’avons plus qu’un pistolet, monsieur ; mais, tenez, j’ai là deux épées…

 

SCÈNE VI.

LES MÊMES, MARGUERITE.

 

MARGUERITE.

Vous dites là des choses indignes, monsieur Frantz !… Je vous écoutais, j’attendais cela : vous trompez mon mari, monsieur, vous vous vantez !… vous me déshonorez sans fruit, il ne vous croira pas ! Je vous avais accordé un entretien comme ami, non comme amant !… j’ai eu quelque pitié pour vous, non de l’amour !… vous vous êtes abusé bien tristement. Mon mari sait tout, je lui ai tout dit. Sortez donc, vous n’avez pas le droit d’être ici… Allez attendre à la porte, au coin d’une rue, celui que vous avez mission d’assassiner !

LÉO.

Tu es une noble et digne femme !

MARGUERITE.

Votre femme, c’est le titre qui m’est le plus cher.

FRANTZ, reculant et balbutiant.

Madame !… vous me jugez mal… madame, je voudrais vous dire…

LÉO.

Abrégeons. Demain, à midi, je n’appartiens plus à l’état… Vous pensiez sauver vos amis en m’arrêtant par un duel ; vous vous trompez (Montrant une pendule), à l’heure qu’il est, ceux que vous appelez vos frères sont arrêtés, non comme conspirateurs, mais comme assassins du comte de Waldeck. Je puis témoigner que vous n’avez en rien participé à ce meurtre effroyable, mais vous ferez bien de vous éloigner au plus tôt ; voici un sauf-conduit ; partez, quittez le royaume.

MARGUERITE.

Oui, partez, monsieur Frantz ; pardon si, dans un premier mouvement, je vous ai offensé… Partez, oubliez tout ce qui s’est passé, comme on oublie un rêve terrible, et nous… Eh bien ! nous conserverons de vous peut-être un bon et triste souvenir…

FRANTZ.

Merci, Marguerite… votre main ?

MARGUERITE.

La voilà.

Frantz lui baise la main.

FRANTZ.

Adieu, adieu !

Il sort.

MARGUERITE, se rapprochant de son mari.

Oh ! mon ami… c’est un homme de cœur pourtant, et nous l’avons trop humilié…

On entend un coup de pistolet.

LÉO.

Tenez… le voilà qui se relève !

 

FIN.

 

LÉO BURCKART, Appendice, Les Universités d'Allemagne >>

item3
item1a1
item3