LÉO BURCKART,

DRAME EN CINQ ACTES.

 

La scène se passe en 1819, dans une des principautés de l’Allemagne.

 

PROLOGUE.

Un salon dont les fenêtres donnent sur les bords du Mein, à Francfort.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

DIANA, FRANTZ LEWALD, UN DOMESTIQUE.

DIANA, entrant, accompagnée de Frantz.

M. le professeur Muller est-il ici ? pouvons-nous le voir ?

LE DOMESTIQUE.

Madame, il est sorti depuis longtemps ; et M. le docteur Léo Burckart l’a accompagné dans sa promenade.

FRANTZ.

Nous reviendrons.

DIANA.

Mais madame est chez elle, n’est-ce pas ?

LE DOMESTIQUE.

Madame s’habille pour aller au spectacle ; ces messieurs doivent venir la reprendre, et elle ne recevra personne avant leur retour.

DIANA.

Elle y est pour nous, soyez-en sûr ; nous sommes des voyageurs, et nous en avons les privilèges : avertissez-la, dites-lui que seule je serais entrée chez elle, mais que je lui amène un ancien ami.

Le domestique sort.

FRANTZ.

Un ancien ami, dites-vous ? Hélas ! c’est affaiblir le mot d’ami que de le rattacher au passé ! Cet homme ne nous connaît pas : les vieux serviteurs sont morts ou renvoyés. La maison n’est plus la même, voyez-vous ! et si je ne retrouvais là sous les croisées cette délicieuse vue des bords du Mein qui nous a fait rêver tant de fois ; les montagnes, les eaux, la verdure, les choses de Dieu que l’homme ne peut changer ; eh bien ! je ne saurais à quoi rattacher ici mes souvenirs… Le salon a pris un air tout moderne, les vieux meubles ont disparu, avec le souvenir des vieux parents peut-être, et des anciens amis, sans doute.

DIANA.

Homme injuste ! Croyez-moi, les femmes n’oublient que ce qu’elles ont besoin d’oublier ! Depuis une semaine que je suis à Francfort, j’ai vu Marguerite tous les jours, je l’ai retrouvée ce qu’elle était, ma meilleure amie ; et quant à vous, qui avez les mêmes titres que moi à son affection, des souvenirs communs, des relations de famille plus rapprochées encore… je pense que vous ne lui avez donné nulle raison de réserve ou de froideur ?…

FRANTZ.

Oh ! jamais.

DIANA.

Je viens de passer quatre ans en Angleterre, et depuis trois ans vous avez parcouru l’Italie ; mais vous êtes resté à Francfort une année entière après mon départ… Vous vous êtes quittés sans regrets, sans larmes ?…

FRANTZ.

Sans larmes, mais non sans regrets ! J’avais le cœur serré, madame, je vous jure ; et son père pleurait en embrassant un élève chéri, qu’il n’espérait plus revoir ! Mais elle, pourquoi eût-elle versé des larmes ? nous étions presque enfants tous les deux… et notre attachement n’était que de l’habitude…

DIANA.

Mais Marguerite est bien changée, je vous en préviens ; à son âge, ces transformations-là se font vite ; ce n’est plus la même femme, en vérité : et moi-même, à la soirée d’un sénateur où nous nous sommes retrouvées d’abord, je ne l’ai reconnue que la dernière ; et je me demandais un moment avant quelle était donc cette belle personne qui venait à moi. D’ailleurs, si votre cœur est paisible, je réponds aujourd’hui du sien. Celui qu’elle a épousé est un homme fort distingué ; noble de cœur, sinon de naissance, jeune encore, et qu’elle paraît aimer beaucoup. Quant à la position qu’il occupe dans le monde…

 

SCÈNE II.

LES MÊMES, MARGUERITE.

 

LE DOMESTIQUE, à Marguerite qui entre.

Voici les deux personnes qui attendent madame.

MARGUERITE.

Diana ! que tu es bonne d’être venue !… Monsieur…

DIANA, à Frantz.

Quand je disais que vous auriez peine à vous reconnaître.

MARGUERITE.

Frantz Lewald !

FRANTZ.

Mademoiselle… madame…

DIANA.

Ne vois-tu pas que monsieur porte les cheveux longs, la barbe, tout le costume romanesque des frères de la Jeune Allemagne.

MARGUERITE.

En effet ; cela vous change beaucoup, monsieur Lewald. Mon Dieu, que mon père sera heureux de vous revoir, et combien mon mari nous remerciera de vous présenter à lui… Oh ! il vous connaît par vos lettres déjà ! Il vous a jugé, monsieur…

FRANTZ.

Vraiment ?

MARGUERITE.

Et je ne vous cacherai pas que c’est un juge sévère ; mais sa sympathie vous est acquise d’avance. Léo est un homme grave, un esprit sérieux, qui aime l’enthousiasme dans les jeunes âmes, comme nous aimons, nous, la folle gaieté des enfants.

FRANTZ.

Allons, vous allez me le faire trop vieux ; et me supposer trop jeune.

MARGUERITE.

Je ne dis pas cela. Il a peu d’années de plus que vous ; mais c’est un philosophe, un politique profond ; bien des gens ici l’admirent, moi, je l’aime, voilà tout… Mais je ne vous parle que de moi, que de lui : pardon ; c’est aux voyageurs qu’il faut demander compte de leur vie, de leurs espérances, et surtout de leur oubli !

DIANA.

Et pourtant nous voici près de toi. Mais n’est-ce que le temps et l’éloignement qui séparent les cœurs ? nous sommes libres encore, et tu ne l’es plus : je ne puis me faire à cette pensée !

FRANTZ.

Ah ! vous serez toujours son amie la plus chère ; mais, quant à moi, je dois me contenter de la savoir heureuse. Je ne fais que passer à Francfort, d’ailleurs; je n’ai voulu que revoir des personnes et des lieux chers à mon souvenir. Mais ce réveil des choses passées n’est pas sans tristesse et sans danger. Hier soir, je ne sais quel vague sentiment de malheur m’attendrissait l’âme. Je parcourais dans une agitation fiévreuse ces nouveaux jardins qui entourent la ville ; je suivais les bords du fleuve que la brume commençait à couvrir ; je retrouvais nos promenades chéries, les sombres allées, les statues, et cette salle aux blanches colonnes où nous allions danser si souvent ; des rires joyeux, de ravissantes harmonies venaient à moi comme autrefois, et semblaient s’exhaler au loin des sombres masses de verdure… Un instant même je distinguai la mélodie d’une certaine valse de Weber… qui me rappela tout à coup tant de douces impressions de jeunesse, que je me mis à pleurer comme un enfant !

MARGUERITE, souriant.

Je suis sûre que notre ami Frantz Lewald aura laissé ici, quand il fut forcé de partir, quelque passion bien romanesque, bien poétique… et c’est d’une trahison qu’il souffre, c’est une infidèle qu’il pleure…

FRANTZ.

Non, madame ! personne ne m’a jamais rien promis ! Suis-je capable d’aimer seulement ? je n’en sais rien : si j’aimais, je crois que ma passion serait grande comme le monde et vague comme l’infini ! N’est-ce pas dire assez que ce n’est point à des créatures mortelles que s’adresserait mon désir ; mais à de saintes idées, à des abstractions mystiques de religion, de gloire, de patrie, qui ont été les premiers germes de mon éducation, et vers lesquelles s’est tourné le premier éveil de mon cœur ?

DIANA.

Il finira sous la robe d’un moine ou sous la toge d’un Romain !

FRANTZ.

Hélas ! tout cela est bien ridicule à dire, j’en conviens ; je n’aurais pas dû parler ainsi devant des femmes : mais pardonnez-moi, vous si bonnes et si indulgentes toujours ! en vous retrouvant, je n’ai pu résister à cette longue effusion de pensées longtemps contenues ; et je vous le dis, j’ai honte de vous ouvrir ainsi mon cœur froid à l’amour et tout de flamme aux rêveries. Que voulez-vous ? c’est à demi la faute de l’éducation, à demi la faute du temps. Ce siècle, qui ne compte pas encore vingt années, s’est levé au milieu de l’orage et de l’incendie. La guerre rugissait autour de nos berceaux, et nos pères absents revenaient par instants nous presser sur leur sein, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus et consternés ! La passion politique, qui d’ordinaire est une passion de l’âge mûr, nous a pris, nous, même avant l’âge de raison ; et nous lui avons sacrifié tout ; les douces joies de l’enfance, les folles ardeurs du premier sang ; nous l’avons retrouvée plus tard encore dans l’étude et dans la famille ; et le jour où nos bras furent assez forts pour lever un fusil, la patrie nous jeta tout frémissants sous les pieds des chevaux, au milieu du choc des armures. Oh ! maintenant qu’un calme plat a succédé à tant d’orageuses tourmentes, étonnez-vous que nous ayons peine à nous remettre de ces efforts prématurés, et que nous n’ayons plus à offrir aux femmes qu’une âme flétrie avant l’âge, et des passions énervées déjà par le doute et par le malheur.

MARGUERITE.

Pauvre Lewald ! ce sont les peines les plus vraies celles-là que l’imagination agrandit, mais aussi les plus faciles à combattre, car le remède est tout près du mal. Mon mari fut longtemps ce que vous êtes. Il m’a confié ses chagrins d’une époque qui n’est pas encore éloignée ; et quand il s’animait à me faire ses confidences, il me causait l’impression que vous venez d’éveiller en moi tout à l’heure. Vous le verrez, Frantz, vous serez un jour son ami peut-être, et il vous dira comment il a fait pour devenir un homme sage, et j’ose dire, un homme heureux.

FRANTZ.

Il ne pourra me donner que des conseils, et l’ange secourable qui l’a guéri ne peut avoir pour moi les mêmes consolations.

MARGUERITE, allant vers la fenêtre.

Tenez, le jour tombe tout à fait ; mon père et mon mari vont rentrer dans un instant… ils marchent toujours gravement, en discutant quelque point de politique ou d’histoire ; nous les apercevrons de loin, et il faudra bien qu’ils pressent le pas en me voyant leur faire signe. Ah ! quelle heureuse soirée nous allons passer !… une de nos bonnes réunions de famille d’autrefois !

FRANTZ.

Madame…

MARGUERITE.

Point d’importuns ; toute la ville est à la représentation du nouvel opéra… Moi, j’avais une loge ; tenez, voilà le coupon déchiré.

FRANTZ.

Oh ! mille pardons, madame : si j’étais pour quelque chose dans ce sacrifice, je vais le reconnaître bien mal. Je suis forcé de me rendre à une assemblée… où j’ai été convoqué par une lettre pressante.

MARGUERITE.

Eh bien, faites de votre lettre ce que je viens de faire de mon billet.

FRANTZ.

Je suis honteux en vérité ; je n’aurais pas dû vous rendre visite, ayant si peu de liberté ce soir.

MARGUERITE, souriant.

Mais cela est impossible ainsi ; et je ne saurais que dire à mon mari. Un jeune homme est venu me voir moi seule, et n’a pas attendu que je pusse le lui présenter.

DIANA.

Vous nous compromettez toutes deux à la fois, et moi d’abord qui vous ai amené.

FRANTZ.

Diana ! dites seulement mon nom à mon vieux professeur ; et vous, madame, soyez assez bonne pour m’excuser auprès de M. Burckart, auquel j’aurai l’honneur de rendre visite demain. Et faut-il tout vous dire ?… c’est à une réunion politique que je suis convoqué. Si j’y manque, je suis coupable, et je puis être soupçonné de trahison.

MARGUERITE.

Grand Dieu ! vous, Frantz, vous vous mêlez à ces sombres entreprises ?

FRANTZ.

Nos projets n’ont rien d’obscur ; et les princes n’oseraient dissoudre ces associations puissantes, qu’ils ont eux-mêmes convoquées jadis. Tous les jours à cette heure, dans cette ville comme par toute l’Allemagne, nos frères, étudiants, vieux soldats et proscrits, soit dans leurs lieux de réunion des villes, soit le long des chemins, ou bien sur les collines, où ils montent pour voir coucher le soleil, s’abordent, se serrent les mains, et demandent où est la lumière. Alors, l’un d’eux fait un signe, et les frères s’agenouillent, le front tourné vers l’Orient qui s’assombrit !... puis quand selon la formule de notre langue mystique, l’heure des confidences a sonné, alors on discute les intérêts de la patrie, on se rend compte des espérances de l’avenir et chacun apporte sa flamme au foyer qui doit tout régénérer un jour !

DIANA.

Mais cela doit être fort intéressant et fort solennel ; et l’on m’a tant parlé de ces assemblées de la Jeune Allemagne, que me voilà fort heureuse de connaître un de ses affidés, ou des voyants… c’est là le terme, je crois…

FRANTZ.

Ne riez pas, Diana ! et dites plutôt aux nobles personnages dont vous êtes la parente ou l’amie qu’il est temps pour eux de se rallier à nous ; car les indifférents seront nos ennemis quand le grand jour sera venu. Adieu, mesdames, adieu… Pardonnez-moi si je vous ai apparu tout autre que je n’étais jadis… Oh ! Dieu sait si nous retrouverons encore une heure pareille de confiance et d’abandon !

Il leur baise la main et sort. Un domestique apporte des flambeaux.

 

SCÈNE III.

DIANA, MARGUERITE.

 

MARGUERITE.

Diana ! je tremble ; tout ce qu’il nous a dit m’étonne et me consterne à la fois. Mon Dieu ! quel est donc ce souffle de révolte et de colère qui ébranle tous les esprits comme un vent d’orage ?… Tiens ; pendant qu’il nous parlait, sa pensée s’unissait dans mon esprit à celle de mon mari, de Léo. Il a de même de certains moments d’exaltation qui m’effraient, des idées non moins étranges ! Hélas ! qu’allons-nous devenir, nous autres pauvres femmes, qui ne comprenons rien à tout cela, au milieu de ces hommes occupés si tristement, à un âge où leurs pères ne pensaient qu’à l’amour et au bonheur ?

DIANA.

Rassure-toi, ma bonne Marguerite ; Frantz est un enthousiaste, tu le sais bien. Ces sociétés dont il parle sont d’autant moins dangereuses, que presque tous les Allemands en font partie ; car on ne sort pas d’une université sans avoir fait quelque beau serment à la manière antique sur un innocent poignard… qui ne se plongera jamais dans le cœur d’aucun tyran, attendu que les tyrans eux-mêmes se sont prudemment mis à la tête des conspirateurs. Quand tu viendras à connaître l’intérieur d’une société secrète, tu verras que c’est un spectacle fort public, auquel on assiste aussi aisément qu’à l’Opéra ; mais je te préviens que c’est moins amusant.

MARGUERITE.

Diana, ta gaieté me fait mal ; vraiment, je souffre, je crains, je ne suis pas heureuse. Mon mari ne se mêle point à toutes ces manifestations, plus fréquentes qu’ailleurs dans notre ville libre de Francfort ; mais il écrit, Diana ; il voit je ne sais quelles gens, qui parlent vivement des affaires publiques, des proscrits la plupart, qu’il a connus autrefois dans son pays. Certains travaux qu’il envoie à la Gazette germanique font beaucoup de bruit, dit-on ; bien plus… il y a un livre dont il est l’auteur : tiens, je vais te le montrer… qui a fait une immense sensation en Allemagne. Les princes l’ont défendu dans plusieurs royaumes de la confédération. Il est certains pays, je ne puis penser à cela sans frémir… où mon mari serait arrêté et mis dans une forteresse pour toujours !

DIANA, parcourant le livre.

Marguerite ! mais que dis-tu là ?… ce livre, qui a paru sous le nom de Cornélius, ce livre, j’en ai entendu parler cent fois ; c’est l’œuvre d’un grand écrivain, sais-tu ?… Il contient un projet d’alliance entre tous les petits états de l’Allemagne, qui changera, dit-on, tout l’équilibre de la politique actuelle, et ces articles dont tu parles, de la Gazette germanique, sont de brillants commentaires de la pensée contenue ici.

MARGUERITE.

Comment sais-tu ces choses-là, Diana ?

DIANA.

En Angleterre, où j’étais avec mon frère Henri de Valdeck, qui, tu le sais, est de la suite du prince, on s’occupait de politique bien plus qu’ici encore. Il fallait bien m’en mêler un peu, pour avoir quelque chose à dire. Une femme aime mieux encore parler politique que se taire… Mais sais-tu que tu es heureuse d’être la femme d’un homme qui sera un jour, qui sait ?… député… conseiller…

MARGUERITE.

Ou proscrit…

DIANA.

Chambellan, peut-être… Il n’est pas noble, n’est-ce pas ?

MARGUERITE.

Non, vois-tu, je n’aime pas tout cela : je suis une femme simple, élevée dans des idées bourgeoises, j’ai toujours rêvé un mari de ma fortune et de ma sphère ; un bon et loyal Allemand, qui m’aime, qui me rende heureuse. Je crois avoir rencontré ces qualités dans le mien, et tu m’affligerais en me disant que je suis, sans m’en douter, la compagne d’un homme supérieur, d’un génie inconnu…

Entrent Léo Burckart et le professeur Muller.

 

SCÈNE IV.

LES MÊMES, LÉO BURCKART, LE PROFESSEUR MULLER.

 

LE PROFESSEUR.

Venez, ces dames parlaient de vous, mon ami…

DIANA.

Nous disions que les hommes politiques, les rêveurs, les philosophes, sont d’une compagnie fort rare et fort insupportable souvent. Vous avez voulu surprendre le secret de notre conversation, le voilà.

LE PROFESSEUR.

Ah ! je ne m’étonne pas de nous voir si mal jugés en rencontrant ici une conseillère perfide… Bonjour, mon enfant.

Il embrasse Diana.

LÉO.

Madame a raison ; moi je me corrige tant que je puis. Avons-nous dépassé l’heure du spectacle, voyons ? d’abord je vous y accompagne ; ensuite je m’engage à ne parler que de musique, de modes et de romans nouveaux toute la soirée.

MARGUERITE.

Eh bien ! nous vous tenons compte de la bonne intention ; mais nous ne voulons pas aller au spectacle ce soir.

LÉO.

Fort bien.

MARGUERITE.

Nous prendrons le thé ici, en famille, et, s’il nous vient quelques amis, nous élargirons le cercle. (Elle sonne). Karl, servez-nous le thé !… ranimez ce feu, et renvoyez la voiture ; nous restons.

Le domestique ferme la croisée, allume les bougies et se retire.

LÉO.

J’ai peur que vous ne nous fassiez un sacrifice, et je vous jure que je me serais fort amusé à cet opéra.

MARGUERITE.

Vous ne dites pas ce que vous pensez : d’abord vous ne comprenez rien à la musique italienne, et vous trouvez que les chanteurs jouent mal !…

Léo prend un journal sur la table.

Je vous prie de laisser là votre journal, et de causer un peu avec nous ; donnez-le à mon père, si vous voulez, c’est de son âge. Vous êtes rentrés si tard, messieurs, que nous n’avons pu vous présenter un des anciens élèves de mon père, revenu depuis deux jours d’Italie, et dont nous vous avons parlé souvent, Léo ?

LE PROFESSEUR.

Frantz Lewald ! et vous ne l’avez pas retenu, ce pauvre enfant. Voyez ce que le temps peut sur les amitiés : depuis deux jours il était à Francfort, sans que nous en eussions des nouvelles !

On sert le thé, tous s’asseyent.

MARGUERITE.

Ne parlez pas ainsi devant Diana, mon père ; il a fallu que je la rencontrasse à un bal pour qu’elle songeât enfin à venir visiter ses amis d’autrefois.

DIANA.

Voilà ce qui est fort injuste. Je suis revenue d’Angleterre, comme vous le savez, avec le prince Frédéric-Auguste, dont mon frère est l’aide de camp. Le prince a voulu garder l’incognito les trois premiers jours de son arrivée, et vous comprenez que si je fusse venue, moi, pendant ce temps, rendre visite à la femme d’un écrivain, d’un journaliste… c’eût été fort peu diplomatique ; qu’en dites-vous, monsieur Burckart ?

LÉO.

Que vous m’honorez trop avec le titre d’écrivain : je suis un pauvre bourgeois ignoré, m’occupant beaucoup de jardinage, un peu de chasse, et si j’ai noirci quelquefois du papier en débarrassant mon cerveau de certaines idées qui le fatiguaient, je suis loin de me croire un homme politique, un philosophe, un écrivain !

DIANA.

Orgueilleuse modestie ! On parle beaucoup de vous, monsieur ! Pour un article de vous, tout un pays est en rumeur ; pour un livre de vous, toute l’Allemagne s’agite !

LE PROFESSEUR.

Et quand l’homme voudra se montrer… quand à l’écrit succéderont la parole et l’action…

MARGUERITE.

Mon père, que dites-vous là ?…

LÉO, passant la main sur ses yeux

Marguerite a raison ; ces espérances ne vous conviennent pas, mon père, ni à moi cette vanité ! Plus jeune, plus ardent et plus libre de cœur, j’ai pu songer à ces folies… Maintenant de tout ce feu qui m’animait, il n’est rien resté que des cendres, qu’on s’aveuglerait à souffler ! Je me suis fait à mon obscurité : peu à peu tous mes rêves d’avenir se sont évanouis dans mon bonheur présent ; l’homme se trompe souvent à sa destinée, il prend son désir pour une vocation, il se croit appelé à réformer le monde, il veut faire d’une plume le levier d’Archimède… tandis que Dieu l’a créé pour être fils respectueux, bon mari, honnête homme, et voilà tout ; si, comme je le crois aujourd’hui, c’est là le partage que Dieu m’a destiné, j’accomplirai cette vie obscure, en le remerciant de l’avoir faite si douce et si aimée.

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur veut-il recevoir le chevalier Paulus ?

LÉO, à sa femme.

N’as-tu pas dit que nous ne voulions recevoir ce soir que des amis ?

MARGUERITE.

Sans doute… Cette personne m’est inconnue, à moi.

LÉO.

Priez-le de revenir demain matin. (Le domestique sort. À Diana.) Ainsi le prince, qui était en quelque sorte exilé à Londres par son frère, rentre officiellement en Allemagne ?

DIANA.

Du moins, il réside à Francfort pour quelques jours… Il attend des lettres, je crois. Peut-être ne vient-il que pour respirer de loin l’air bienfaisant de la patrie. Car son frère, qui règne, n’est pas près de s’entendre avec lui sur les affaires politiques, vous le savez.

LE DOMESTIQUE, rentrant.

M. le chevalier Paulus insiste, disant qu’il vient de loin pour une affaire très-grave !

LÉO.

Faites entrer. (Il se lève.) Qu’est-ce que le chevalier Paulus ? Connaissez-vous cet homme, mon père ?

LE PROFESSEUR.

Non.

DIANA.

Ne serait-ce pas un rédacteur de la Gazette germanique ?… Il me semble que j’ai vu des articles, des feuilletons de sciences, signés de ce nom.

LÉO.

C’est juste ; mais il est singulier que ce soit vous qui me le rappeliez.

MARGUERITE, lui prenant la main.

Mon ami !…

LÉO.

Eh bien ! qu’as-tu donc ?

MARGUERITE.

Rien ! mais si j’en croyais mes pressentiments… Je ne sais pas… il m’est passé quelque chose d’étrange devant les yeux !

LE DOMESTIQUE, annonçant.

M. de chevalier Paulus.

 

SCÈNE V.

LES MÊMES, LE CHEVALIER PAULUS.

 

LE CHEVALIER.

Mesdames… monsieur Léo Burckart, sans doute ?

LÉO.

Oui, monsieur, moi-même. Soyez le bienvenu.

LE CHEVALIER.

Je suis enchanté de faire la connaissance d’un confrère aussi illustre.

LÉO.

Un confrère ?

LE CHEVALIER.

J’espère que vous me permettrez ce titre, bien que je ne sois qu’un journaliste de très-mince importance ; j’écris comme vous dans la Gazette germanique ; un simple filet typographique sépare vos puissantes idées politiques de mes humbles observations morales, archéologiques, et quelquefois littéraires.

LÉO.

Prenez la peine de vous asseoir, monsieur.

LE CHEVALIER.

Je suis chargé d’une lettre du propriétaire gérant de la Gazette germanique… triste message ! je veux dire pour moi, pour lui…

LÉO, ouvrant la lettre.

Qu’est-ce donc ? (Aux dames.)Vous me permettez…

MARGUERITE.

Eh bien !

LE PROFESSEUR.

Que dit cette lettre ?

LÉO.

Mon père… nous étions trop heureux !… nous aurions dû sacrifier quelque chose aux divinités mauvaises ! (Se retournant vers le Chevalier.) Une seconde fois, monsieur, soyez le bien venu… comme si vous n’apportiez pas le malheur dans une famille.

LE PROFESSEUR.

Qu’y a-t-il donc ?

MARGUERITE.

Au nom du ciel !

LÉO.

Il y a qu’un de mes articles a fait saisir le journal, et que le propriétaire a été condamné à vingt mille florins d’amende et à cinq ans de prison.

LE CHEVALIER.

Et tous les rédacteurs exilés, bannis… Vous voyez… un débris.

LÉO.

Vous avez bien fait de venir à moi, si vous avez pensé que je pusse vous être utile.

LE CHEVALIER.

Je vous avoue, monsieur, que je ne compte que sur vous.

LÉO.

Je vous remercie de votre confiance… Où êtes-vous logé ?

LE CHEVALIER.

Ici, dans la ville… à l’Empereur Romain.

LÉO.

Permettez-moi d’être votre hôte. Karl, vous ferez transporter ici les effets de monsieur… Vous êtes chez vous, monsieur le chevalier. Vous devez être fatigué… le domestique va vous indiquer votre appartement.

LE CHEVALIER.

Mais, monsieur, je ne sais si je dois accepter…

LÉO.

Je vous en prie ; dans un instant j’aurai l’honneur de me rendre près de vous.

Le Chevalier sort.

MARGUERITE.

Maintenant, Léo, que comptez-vous faire ?

LÉO, avec effort.

Je compte payer l’amende et me constituer prisonnier !

LE PROFESSEUR.

À la bonne heure, voilà qui est parler.

DIANA, bas à Marguerite.

Je te quitte un instant, Marguerite ; mais tu auras des nouvelles de moi bientôt ; ne t’effraie pas, mon enfant.

 

SCÈNE VI.

LES MÊMES, EXCEPTÉ DIANA.

 

MARGUERITE, sans l'écouter.

Oui… Oh ! mon Dieu, mon Dieu, Léo, que dis-tu là !

LÉO.

Venez ici tous deux : ne pleure pas, Marguerite, où j’irai, tu iras ; je sais que tu m’aimes, et je t’ai prise pour la bonne comme pour la mauvaise fortune.

MARGUERITE.

Oh ! oui !

LÉO.

Maintenant, écoutez-moi. Un père de famille ruiné par moi est en prison pour moi. Moi, je suis ici, libre, heureux et tranquille ; je puis jeter cette lettre au feu, nourrir cet homme qui l’a apportée, et qui n’en demande probablement pas davantage ; et aux yeux du monde, j’aurai fait à peu près ce que je dois faire ; seulement pour moi, je serai un misérable et un lâche, et je me mépriserai. Votre avis, mon père ?

LE PROFESSEUR.

Le mot de Régulus : À Carthage !…

LÉO.

Ton avis, Marguerite ?

MARGUERITE.

Je te suivrai partout, et, partout où je serai avec toi, je serai heureuse.

LÉO.

Tu es une digne femme et un noble cœur ! vous, mon père, c’est convenu, vous êtes un homme du vieux temps. Maintenant, quant à l’argent…

LE PROFESSEUR.

Tu peux vendre tout, pourvu que tu me laisses mes livres…

LÉO.

Il n’y a pas besoin de cela, mon père : gardons-nous de grandir notre sacrifice à la mesure de notre orgueil ; vingt mille florins à payer, c’est la moitié à peu près de notre petite fortune… et avec le reste… Pardon, mademoiselle de Valdeck, si nous nous occupons devant vous…

LE PROFESSEUR.

Elle est sortie.

MARGUERITE.

Et quand partirons-nous ?

LÉO.

Le plus tôt possible, Marguerite : il y a là-bas un homme qui tient la place que je dois tenir, et qui n’a peut-être pas comme moi un père, une femmes, dévoués à sa fortune. Je monte près du chevalier, pour connaître tous les détails que cette lettre ne m’explique pas.

LE PROFESSEUR.

Je vous suis, j’ai besoin de tout savoir aussi.

 

SCÈNE VII.

MARGUERITE, SEULE.

Et maintenant, pleurons en liberté ; ah ! Dieu ! je ne suis pas une de ces femmes romaines dont mon père parle souvent, moi ; voilà toute ma gaieté perdue, tout mon bonheur détruit ! et je dis mon bonheur, je devrais dire seulement ma tranquillité !…

Entre Frantz Lewald.

 

SCÈNE VIII.

MARGUERITE, FRANTZ.

 

MARGUERITE, s’élançant vers lui.

Ah ! mon ami !

FRANTZ.

Marguerite !

MARGUERITE.

Entre votre venue et votre retour, il s’est passé des choses bien tristes !…

FRANTZ.

Oui !

MARGUERITE.

Vous savez…

FRANTZ.

Je viens d’un lieu où des hommes du peuple se réunissent, mais où l’on sait tout en même temps qu’aux palais des princes. Votre mari, Léo Burckart, est le même homme que le publiciste Cornélius.

MARGUERITE.

N’est-ce pas une chose dangereuse à dire ?

FRANTZ.

Tout le monde le sait aujourd’hui. Votre mari est condamné à vingt mille florins d’amende, à cinq années de prison.

MARGUERITE.

Non, ce n’est pas lui qui est condamné, c’est le propriétaire du journal où il écrivait.

FRANTZ.

J’ai bien dit : car votre mari est un honnête homme, et son devoir était tracé. Quand partez-vous ?

MARGUERITE.

Je ne sais… demain…

FRANTZ.

Sa marche sera un triomphe ; et le pays sera soulevé peut-être avant son arrivée.

MARGUERITE.

Que dites-vous ?

FRANTZ.

Je dis… que cet homme est grand ; ou du moins que le ciel lui a donné l’occasion de le paraître !

MARGUERITE.

Oh ! ce que vous m’apprenez là, Frantz, m’effraie… plus encore que tout le reste !

FRANTZ.

Dites-lui…

MARGUERITE.

Voulez-vous le voir lui-même ?

FRANTZ.

Non… Dites-lui que la société des Frères de la Jeune Allemagne, réunie en ce moment dans la salle du consistoire, lui enverra trois députés pour lui offrir, au nom de la patrie, de payer les frais de l’amende à laquelle il est condamné.

Il va pour sortir.

MARGUERITE.

Frantz !…

LE DOMESTIQUE, entrant.

Il y a là encore une personne qui demande à voir monsieur.

MARGUERITE.

Allez l’avertir et faites entrer. (Entre le prince Frédéric-Auguste.) Frantz, vous me quittez ainsi ?

FRANTZ.

Il le faut. Adieu.

Les deux hommes se regardent avec attention en se rencontrant à la porte.

 

SCÈNE IX.

MARGUERITE, LE PRINCE.

 

LE PRINCE.

Vous êtes la femme de M. Cornélius… je veux dire de M. Léo Burckart ?

MARGUERITE.

Oui, monsieur.

LE PRINCE.

C’est bien. Soyez assez bonne pour faire que nous ne soyons pas dérangés dans l’entretien que nous allons avoir ici.

MARGUERITE, sortant, à part.

Il me semble que tout cela est un rêve.

Entre Léo.

 

SCÈNE X.

LÉO, LE PRINCE.

 

LÉO.

Monsieur…

LE PRINCE.

Je suis le prince Frédéric-Auguste. (Léo s’incline.) Asseyons-nous. Personne ne peut-il nous entendre ?

LÉO.

Personne.

LE PRINCE.

Je sais le malheur qui vient de vous frapper.

LÉO.

Vous savez…

LE PRINCE.

Oui, cette affaire de journal ; j’ai un démon familier qui me dit tout. Je ne passe pas à travers l’Allemagne en simple voyageur, comme il me plaît de le laisser croire ici. Je reviens dans ma patrie en prince ; puis-je vous être bon à quelque chose ?

LÉO.

Oui, monseigneur, et vous pouvez me rendre un très-grand service.

LE PRINCE.

Lequel ?

LÉO.

Vous pouvez obtenir de S. A. le prince régnant que l’application du jugement qui frappe un innocent soit faite au véritable coupable, et que je sois substitué aux lieu et place du gérant, pour subir les cinq ans de prison, et pour payer les vingt mille florins d’amende.

LE PRINCE.

J’ai mieux que cela à vous offrir.

LÉO.

Oui ; mais alors, monseigneur, c’est peut-être moi qui ne pourrai plus accepter.

LE PRINCE.

Et pourquoi ?

LÉO.

Parce que je ne demande point grâce, mais justice ; je réclame toute justice, mais je refuserais toute grâce. Mon opposition a été la lutte loyale du faible contre le fort, et la réclamation que je vous adresse n’est pas la mise à prix de ma conscience…

LE PRINCE.

Rassurez-vous ; j’ai à vous faire des propositions que vous pouvez entendre ; il ne s’agit pas d’un de ces marchés qui avilissent à la fois celui qui achète et celui qui se vend, mais d’un contrat qui doit nous honorer tous les deux.

LÉO.

Je vous écoute, monseigneur.

LE PRINCE.

Ces principes que vous avez avancés comme citoyen, ces théories que vous avez émises comme publiciste, ne sont-ce point de vains systèmes philosophiques ou de pures utopies sociales, et les croyez-vous applicables vraiment à notre époque et à notre pays ?

LÉO.

Mais… sans doute…

LE PRINCE.

Parlons sérieusement. Les grands esprits sont dangereux dans la politique usuelle. Ils sont les hommes de l’avenir ou du passé ; le présent les méconnaît ou bien il en est méconnu. Ne trouvez-vous pas qu’il est étrange de voir le génie de chaque temps employer constamment sa force à renverser aujourd’hui ce qu’il eût constitué hier, ou ce qu’il refera demain !

LÉO.

Penser ainsi, n’est-ce pas méconnaître l’éternelle loi du progrès ?

LE PRINCE.

Ah ! j’aime mieux y croire ! et d’ailleurs ma part est si belle que j’aurais tort de refuser quelque chose aux sympathies de la foule, fussent-elles irréfléchies. Toute génération nouvelle a ses passions comme tout homme, et la passion, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus beau sous le ciel ? Religion, guerre, liberté, ce sont là les amours des peuples : et qu’importe si l’une conduit au martyre, l’autre à la servitude, l’autre au néant…

LÉO.

Vous traitez légèrement ces questions, monseigneur ; que Dieu vous fasse la grâce de n’avoir pas un jour à les envisager de plus haut ! Vous parlez là de l’excès qui perd tout ; et la passion qui conduit à la mort n’est pas celle qu’il faut désirer quand on est chrétien. La liberté n’est pas une amante insensée, mais une chaste épouse, et nous demandons que le nœud qui nous unira soit reconnu par le prince et béni par le ciel.

LE PRINCE.

Je sais toute la modération de vos principes, toute la légitimité de vos espérances ; et pourtant vous avez mis en danger la sûreté d’un grand pays… Vous philosophe, vous écrivain, vous avez ouvert une porte à la guerre et une autre à la révolte… qui les fermera maintenant ?

LÉO.

Que dites-vous, monseigneur, ai-je donc un tel pouvoir, et cela est-il en effet ?

LE PRINCE.

Ne faites pas de fausse modestie ; vous savez qu’il y a des paroles qui tuent, et que, grâce à la presse, l’intelligence marche aujourd’hui sur la terre, comme ce héros antique qui semait les dents du dragon ! Or vous avez laissé tomber la parole sur une terre fertile ; si bien qu’elle perce le sol de tous côtés, et qu’elle va nous amener une terrible récolte, si celui qui l’a semée n’est point là pour la recueillir.

LÉO.

Qu’est-il donc arrivé déjà ?

LE PRINCE.

Une émeute a éclaté à la suite de la condamnation du journal auquel vous adressiez vos articles. Elle a été comprimée aussitôt ; mais mon frère Léopold, ce prince faible, qui m’avait exilé, comme il vous avait banni, s’est retiré dans un couvent aux premiers instants de trouble, et n’en a plus voulu sortir ensuite. C’est sur moi qu’il rejette cette lourde couronne que vous avez imprudemment ébranlée. Voilà pourquoi je viens à vous, monsieur.

LÉO.

Votre altesse voudrait…

LE PRINCE.

Écoutez : nous n’avons pas un instant à perdre ; convenons de tout. Il y a dans les pouvoirs une hiérarchie qu’il faut respecter. Dès à présent vous serez conseiller intime ; dans un mois député à la Diète, un mois après ministre.

LÉO.

Ce serait donc à moi maintenant de faire mes réserves et mes conditions.

LE PRINCE.

Je sais tout ce que vous allez me dire. Vous tenez à réaliser certaines idées contenues dans vos écrits. Vous en croyez l’exécution possible, et je partage votre conviction et votre désir. J’ai discuté souvent à Londres avec plusieurs des hommes politiques les plus célèbres de ce temps-ci, votre plan de fédération entre les petits états souverains de l’Allemagne ; le traité de commerce dont vous avez fixé les bases ; la résistance qui peut être opposée par nous à l’envahissement des grandes puissances : tout cela nous a séduits comme pensée libérale et convaincus comme application. Vous me demanderez des garanties. Je suis prêt à accorder ce qui sera juste et possible.

LÉO.

Mais j’hésite, moi, monseigneur… Je voudrais réfléchir...

LE PRINCE.

Vous hésitez, monsieur ? quand je vous offre toute liberté, tout pouvoir ! vous hésitez ? et vous avez bien osé tout menacer, tout ébranler, tout ruiner peut-être… La critique vous a été facile, et vous reculez devant l’œuvre ! Vous avez pris de votre propre volonté un pouvoir sur les esprits, dont vous ne voulez user que pour le mal et le désordre !… Ah ! monsieur !.. devant Dieu qui nous voit et qui a attaché à votre talent les devoirs qu’il a marqués à ma position ; devant Dieu qui juge ici l’écrivain et le prince… vous n’avez pas le droit de me répondre non !

LÉO, avec effort.

C’est vrai.

LE PRINCE.

Où donne cette porte ? dans votre cabinet ?

LÉO.

Oui.

LE PRINCE.

Je vais écrire et signer les conventions qui seront faites entre nous. Réfléchissez, monsieur, afin de n’oublier aucune des observations que vous aurez à me soumettre.

 

SCÈNE XI.

LÉO, seul.

Ce n’est pas ainsi que j’avais compris ma vie ! et j’avais mis plus d’espace entre mon humble position et ma haute espérance. Pouvais-je prévoir qu’une main inconnue viendrait tout à coup m’enlever de terre et me faire franchir en un jour tant de degrés glissants, tant d’échelons fragiles !… Qui me donnera l’expérience de toutes ces épreuves, ou plutôt la confiance de m’en passer ? Ah ! si je pensais être autre chose qu’un instrument entre les mains de la Providence, j’aurais peur à présent… je fuirais comme un lâche avant le combat ; je m’échapperais d’ici sans détourner la tête : car le mal que j’ai fait est grand, si je n’ai pas la force de mieux faire !... Mais il me l’a bien dit, lui, je n’ai pas le droit de refuser ! Dieu peut me demander compte de l’idée qu’il a mise en moi, comme il a demandé compte au figuier stérile des fruits qu’il aurait dû produire !… Si, comme un homme de peu de foi, je recule devant un fantôme ; si, par ma faute, à mon refus, un autre vient prendre ma place, et détournant la pensée divine de la route qu’elle allait suivre, conduit à l’esclavage ceux-là que j’aurais dû guider dans les voies lumineuses de la liberté ! qu’aurai-je à dire un jour en paraissant devant le juge éternel, quand des milliers de voix s’élèveront contre moi, criant : Malheur à celui qui pouvait et qui n’a pas osé ! Malheur à l’égoïste ! malheur à l’infâme !… Oh ! non, non ; Dieu n’a pas mis en moi cette flamme pour que je l’éteigne... (Entre Marguerite.) Que me veut-on ?…

 

SCÈNE XII.

LÉO, MARGUERITE.

 

MARGUERITE.

Mon ami, tu étais seul ?

LÉO.

Pourquoi me déranger ?… Laisse-moi seul, Marguerite.

MARGUERITE.

Mon ami, j’ai cru bien faire… les voici ! ce sont les jeunes gens envoyés par une société…

LÉO.

Messieurs…

 

SCÈNE XIII.

LES MÊMES, ROLLER, FRANTZ, FLAMING, tous trois en costume d’étudiants.

 

ROLLER.

Parle, toi, Frantz, qui nous as amenés ici.

FRANTZ.

Monsieur Léo Burckart, les Frères de la Jeune Allemagne, réunis à Francfort, et au nom de tous les frères des dix-sept états souverains et des quatorze universités, vous ont voté des félicitations, et vous offrent de payer l’amende à laquelle la Gazette germanique est condamnée, par une souscription publique.

Le prince sort du cabinet un papier à la main.

LÉO.

Avant de répondre à votre offre loyale et généreuse, permettez-moi, messieurs, de lire ce papier.

FLAMING, regardant le Prince.

Je connais les traits de cet homme !

LÉO, signant le papier.

Je n’ai plus d’amende à payer, messieurs ; je rentre enfin dans ma ville natale ; mais j’y serai libre. Je suis plein de reconnaissance envers les membres de cette association, dont j’ignore les statuts et les desseins ; mais leur bonne volonté me devient inutile. La personne que voici est le prince Frédéric-Auguste, notre nouveau souverain.

Les étudiants s’inclinent.

MARGUERITE, se jetant dans les bras de Léo.

Léo !... quel changement !

LÉO.

Pauvre Marguerite !… mieux eût valu peut-être la ruine et la prison !

 

Léo Burckart, acte premier >>

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