LÉO BURCKART

 

APPENDICE.

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LES UNIVERSITÉS D’ALLEMAGNE.

 

Les peuples les plus sages de l’antiquité et des temps modernes ont toujours consacré une attention spéciale à l’éducation, et ont donné le plus large développement à cette haute question d’intérêt social. Mais de nos jours, où la science n’a pas acquis la puissance de l’enseignement populaire, où les professeurs oublient pour la plupart leur mission sociale, la pédagogie s’est couverte de la poussière des écoles, et a pris les couleurs du ridicule et du pédantisme. Les Allemands sont nés pédagogues, quoiqu’ils aient abandonné pour le moment cette gloire et paraissent l’avoir léguée aux Français, qui savent très-bien apprécier et employer l’influence que les mœurs et la civilisation françaises exercent sur la culture intellectuelle des nations. Patience, persévérance, amour, austérité, fidélité ; en une mot, toutes les qualités nécessaires à une occupation si grave que celle de l’éducation, sont particulières au caractère allemand à un degré supérieur. La pédagogie est une science favorite des savants d’au-delà du Rhin ; les méthodes et les ouvrages d’éducation les plus célèbres proviennent des Allemands, et leurs écrivains les plus illustres, tels que Herder, Fichte, Jean-Paul, ont voué leurs méditations à ce sujet important, que Goëthe lui-même a daigné traiter dans son dernier roman.

En effet, l’occupation d’apprendre et d’enseigner, sèche et prosaïque en elle-même, est entourée en Allemagne d’une lueur poétique, qui brille également pour les basses et les hautes classes de la société : il n’y a que les pauvres paysans qui ne participent point aux bienfaits d’une éducation particulière. Pour la bourgeoisie l’étude prend déjà une couleur agréable ; les voyages obligatoires des ouvriers et les anciennes coutumes du moyen âge sont les dédommagements heureux mis par la Providence au début de la vie industrielle. Les jouissances deviennent plus poétiques et plus nombreuses pour les classes plus élevées, qui doivent leur éducation aux universités. Il n’est pas pour l’Allemand de moment plus heureux que celui où, sortant de l’adolescence, il ouvre son esprit et son âme aux premières impressions de la science et de la vie d’étudiant, du Burschenleben, comme on dit là-bas, dont les charmes enivrants gonflent le cœur de la jeunesse et exaltent l’imagination du vieillard. La poésie, dont s’est revêtue l’éducation des Allemands qui apprennent un métier ou qui veulent entrer dans le service de l’état, a créé ainsi deux espèces d’hommes, les compagnons et les étudiants, qui renferment tout ce qu’il y a encore d’original dans la vie germanique. Nous choisissons ici, pour caractériser les étudians allemands, les traits qui nous ont le plus frappé et nous semblent les plus dignes de la curiosité publique.

L’étudiant d’Allemagne (le Student ou plutôt le Bursch) est un individu à part. Il réunit en lui les différentes phases de la civilisation de tous les siècles qui se sont écoulés depuis la fondation des universités jusqu’à nos jours. Le moyen âge et le siècle de chevalerie lui ont légué l’esprit de caste et les penchants pour les femmes, les armes, les chansons, les chiens et les chevaux ; la réforme de Luther lui a appris la haine de la discipline, l’étude de la théologie, le doute et le goût des controverses ; les seizième et dix-septième siècles lui ont légué la rudesse ; du dix-huitième il a pris les calembours et la débauche ; avec la révolution française il s’est fait jacobin et cordelier ; sous Napoléon, il est devenu soldat brave et glorieux ; pendant la restauration il s’est affilié aux associations secrètes, et s’est inféodé l’habitude de la pipe et de la bière ; après la grande semaine de 1830 il a dirigé les émeutes et a fait la propagande des rues ; actuellement il est muselé, et ne ressemble pas mal aux héros du boulevard de Gand.

L’étudiant commence sa vie par la jouissance d’une liberté illimitée qui le transporte. Dans les petites villes d’universités, telles que Iéna, Gœttingue, Heidelberg, Halle, Erlangen, il est roi absolu ; la foule des philistins rampe à ses pieds et se prosterne devant la majesté de son formidable nom. C’est lui qui anime ces petites villes d’Allemagne, images vivantes de l’ennui mortel ; c’est lui qui boit le vin de Champagne de ces hôtelleries désertes, c’est lui qui fait des présents aux jolies filles des bourgeois et leur apprend les manières de la bonne société.

Il va sans dire que l’étudiant allemand a un crédit immense dans la ville et ses environs. Quand il reçoit, au commencement du mois ou du semestre, ses lettres de change, il jette l’or à pleines mains, paie ses dettes, et dépense le reste avec ses frères d’université dans ces banquets bruyants et affectueux, où l’on chante à gorge déployée et où le vin coule à flots. Le lendemain de l’orgie l’amphitryon n’a plus le sou ; mais qu’importe ! le propriétaire de la maison, le soi-disant Hausphilister, doit lui faire Pump, c’est-à-dire lui donner à crédit tout ce qu’il lui faut, du tabac, du café, de l’encre et du papier ; le maître d’hôtel, le Kneipphilister, lui fait crédit aussi longtemps qu’il lui plaira ; la blanchisseuse se laisse satisfaire par quelques mots flatteurs ; le tailleur et le bottier sont renvoyés au mois prochain avec des promesses ou des coups de cravache, car l’étudiant se fâche facilement, et s’empresse de mettre à la porte chaque créancier qui a l’impudence de lui présenter deux fois la note : il sait trop bien que ces gens, qu’il appelle Tittphilister, ne sont pas habitués à un meilleur traitement, et qu’ils ne peuvent aller porter plainte devant les tribunaux de la ville ; les lois universitaires défendent aux bourgeois de faire crédit aux jeunes gens. Aussi l’étudiant trouve toujours de quoi continuer sa vie insouciante. En conséquence il s’abandonne avec toute l’ardeur de la jeunesse à ses passions, à ses caprices : il fume, il boit, il monte à cheval, il donne l’aumône aux pauvres, il jette de la monnaie aux gamins et aux petites filles, auxquels il a donné les noms pittoresques de Geyer (vautours) et Geyerweible (petites maîtresses de vautours) ; il coudoie en passant les ouvriers, qu’il appelle Knoten ; il sort des salons resplendissants de richesses et de beautés pour aller entonner dans une guinguette sale ses joyeuses chansons, et il travaille à son heure, à sa guise, et goûte avec ses compagnons d’étude tous les plaisirs de la science et de l’amitié.

Tous les étudiants allemands sont égaux. Le fils d’un comte oublie ses blasons et son château, et demande à être immatriculé dans une université pour s’enivrer avec le fils d’un corroyeur. Un tutoiement général ôte toute différence d’âge et de naissance, et répand ce ton audacieux et cette fierté d’esprit qui sont les traits caractéristiques d’un étudiant. C’est la seule époque de sa vie où l’Allemand renonce à ses idées étroites sur le respect dû aux princes et aux puissants de la terre. L’étudiant lui-même est le grand seigneur, exempt de toute contrainte et supérieur à tous. Dans les cieux il y a Dieu père, Dieu fils et le Saint-Esprit ; viennent après les archanges, les anges, les têtes d’anges avec des ailes, les saints et les âmes pieuses. Selon les idées d’un étudiant allemand, le même ordre doit régner sur la terre : d’abord l’étudiant, l’étudiant encore, et l’étudiant pour la troisième fois ; ne se présente ensuite longtemps rien ; suivent enfin les philistins, c’est-à-dire les rois, les princes du sang, la haute et basse noblesse, les bourgeois, les manans et la canaille.

En 1827, je me trouvai aux eaux de mer de Dobberan. Un jour nous étions à table dans la grande salle des étrangers, où se réunit tous les ans une grande partie de la plus haute noblesse du nord de l’Allemagne. On comptait parmi les hôtes le prince régnant du pays, le grand-duc de Mecklembourg-Schwerin. Au dessert, la conversation de la société prit tout d’un coup un ton plus franc et plus bruyant qu’à l’ordinaire, provoqué surtout par deux étudiants de Iéna, qui faisaient sauter les bouchons de Champagne vers le plafond de la salle, et amusaient par leur gaîté extraordinaire les nobles baigneurs. Une jeune fille vint chanter des chansons populaires, et les deux fils des Muses applaudissaient hautement la prima don[n]a du carrefour. Lorsque la jolie musicienne fit le tour de la table pour recueillir les offrandes, elle présenta avec une révérence profonde son assiette au grand-duc. Le prince se mit à rire. « Ce jeune homme là-bas, ma fille, dit-il à la chanteuse en lui signalant celui des deux étudiants qui était le plus gai, paiera pour moi. » La jeune fille présente son assiette au caissier indiqué par son altesse royalee qui sans hésiter tire sa bourse, et en jetant deux frédérics d’or à la musicienne : « Voilà, s’écria-t-il, de l’or pour moi ! » et en ajoutant deux sous :  « Voilà de la monnaie pour le grand-duc ! » Toute la société fut stupéfaite ; mais, par cette conduite, l’étudiant gagna les bonnes grâces du grand-duc et ses frais de voyage.

Il n’y a pas seulement pour l’étudiant allemand l’indépendance individuelle, mais la solidarité du compagnonnage. Les étudiants forment entre eux comme un réseau de petites républiques, qui ont leur discipline, leur hiérarchie, leurs mœurs, leur argot et leur histoire intérieure. Les deux associations les plus répandues dans les universités d’Allemagne sont les Burchenschaften et les Landsmannschaften. Ces dernières sont formées par les jeunes gens de la même province ; aux premières sont admis les étudiants de toutes les parties de l’Allemagne. Chacune de ces corporations a une charte, qui indique le but et contient les lois de l’organisation intérieure. Tous les membres de l’université reconnaissent en outre un code général, dit Comment, d’après lequel se règlent les affaires des étudiants entre eux et avec les bourgeois, et où se trouvent définies les lois sur le duel, valables pour tous ceux qui veulent être regardés comme Burschen.

Les Landsmanschaften sont institués seulement dans un but d’amusement et de défense communs. À la tête sont placés un sénieur, un consénieur et deux chargés d’affaires. Tous les étudiants honorent et respectent ces hauts dignitaires, qui peuvent tenter plus que les autres ; ils sont ordinairement les plus riches et les plus vaillants de la corporation ; ils dépensent beaucoup et boivent encore plus ; ils sont les plus forts à chercher des querelles et à blesser leur adversaire dans un combat particulier ; en un mot, pour parler le langage académique de l’Allemagne, ils savent mordre dans quelque chose (etwas herausbeissen). Les grands dignitaires dans toutes les Landsmannschaften forment la convention des sénieurs (Seniorenconvent), tribunal suprême, qui veille spécialement sur l’honneur de toutes les associations et accommode leurs différends mutuels.

Les membres de ces sociétés d’étudiants, se sentant plus forts par le grand nombre, regardent d’un air hautain tous ceux qui ne font partie d’aucune association : ils donnent à ces derniers les jolis noms de Kameele (chameaux) et de Finken (pinçons) ; ils les appellent également, avec moins de décence que de vérité, Nachttopfe (pots de chambre) et Nachstühle (chaises percées). Il n’est point permis aux écoliers de collège, Froschen (grenouilles), de prendre part à la réunion des Burschen ; l’honneur et l’orgueil académiques le défendent, il n’y a que les Maulesel (mulets) (on a appelé ainsi tous ceux qui, sortis du collège, ne sont pas encore immatriculés dans une université) ; il n’y a que les Maulesel, dis-je, qui sont assez heureux pour être reçus dans une société d’étudiants. Le mulet immatriculé devi[e]nt renard (Fuchs), et choisit comme tel une association qui lui fasse l’honneur de le compter parmi ses membres. Après six mois le renard est déclaré renard brûlé (Brandfuchs), lequel grade lui est déféré dans une réunion solennelle, où il doit se soumettre à une foule de cérémonies, les unes plus bizarres que les autres, et où un étudiant, en costume de perruquier, frise ses cheveux. La seconde année de ses études, le renard brûlé arrive au grade de Jungbursch ; au commencement de la troisième année, le Jungbursch reçoit les titres d’Altbursch, d’altes Haus (vieille maison) ou de bemoostes Haus (maison moussue). Les autres années de ses études la vieille maison moussue s’appelle renard d’or (Goldfuchs), et, ayant dans sa poche les attestats des cours qu’il a suivis et de bonne conduite et d’application, il rentre dans ses foyers paternels, devient Philister et tombe de toute la hauteur de ses dignités qui s’écroulent.

Voilà le cercle des transformations que le Bursch allemand est obligé de parcourir pour jouir de toute la somme de bonheur et d’émotions vives de la véritable vie d’étudiant. Cependant le début de cette carrière n’est pas sans amertume. Le Fuchs n’est admis à tant de jouissances et de libertés qu’après un grand nombre d’épreuves ; il joue au milieu de ses confrères d’association le rôle du conscrit parmi les vieilles moustaches. La vie d’un étudiant allemand nouvellement débarqué dans une université n’est qu’une longue orgie. Dès la huitième heure du matin il sort de son logis pour se rendre avec ses amis dans un café-estaminet, où il boit et fume jusqu’au moment de suivre un cours de logique, qui se fait gratis ou se paie tout au plus dix francs. Cela est indispensable pour se conformer aux lois académiques et pour ne pas être relégué de l’université, pigritiœ causa, comme il se dit dans les certificats. Une heure avant le dîner est consacrée à l’escrime ; le renard comme il faut ne néglige jamais d’aller tous les jours à la salle d’armes publique. À midi un mauvais repas vient suspendre ses travaux de corps et d’esprit. Après le dîner il joue aux cartes, au billard, ou se promène à cheval avec le sénieur, et après la cavalcade, dont il paie naturellement tous les frais, il rentre dans son estaminet, d’où il ne sort que pour se permettre avant le souper le plaisir d’une conversation graveleuse avec la demoiselle de comptoir d’une pâtisserie voisine. Après le souper il remplit son sac à tabac, et se hâte d’arriver le premier dans la grande salle de l’hôtel où se réunissent tous les soirs les membres de la même association. Chaque Landsmannschaft a loué une salle particulière, et l’hôtel où elle se trouve est connu sous le nom singulier de Commerzhaus (maison de commerce). Chaque association a son Commerzstag régulier, diète d’ivrognerie officielle, où l’on doit s’enivrer en grand, tandis qu’on ne fait chaque jour que s’enivrer en détail dans les cabarets protégés par les affiliés et appelés Exkneipen.

Revenons au renard, pour lequel la soirée est encore un moment de réjouissance et de fatigues. Là, au milieu de ses confrères plus vieux, notre renard, content de lui-même et de sa journée, est obligé de boire au moins six bouteilles de bière et quatre petits verres. Toutes les fois que le sénieur ou une maison moussue l’invite à boire une certaine quantité de bière, il faut qu’il se lève, ôte sa casquette, et porte en buvant le toast de la corporation. Il est inutile de dire qu’il fournit pendant toute la soirée du tabac aux vieilles têtes et qu’il fait venir à minuit un bol de punch. Enfin, après des libations abondantes, il va en chancelant chercher un sommeil qui lui permette de recommencer le lendemain les joies et les peines de cette vie de renard.

Il se réveille le matin avec ce malaise moral et physique que l’étudiant allemand caractérise si bien sous le nom de Katzenjammer (misère de chats). Mais il n’a pas le temps de faire de tristes réflexions : les jeunes Burschen sont déjà là pour aller déjeuner avec lui.

La vie du renard s’agite ainsi pendant toute une année dans la même sphère, c’est-à-dire celle des tavernes, de la salle d’armes et de la place publique. Le costume du renard est assez pittoresque. Il est vêtu d’une redingote à la polonaise : il a la tête couverte d’une casquette aux couleurs de la Landsmannschaft dont il fait partie, et les pieds plongés dans de grandes bottes éperonnées à la manière des postillons, et qui ne ressemblent pas mal aux seaux dont se servent les pompiers allemands pour éteindre le feu. Le renard, en se promenant dans les rues, siffle ou fredonne presque toujours l’air d’une chanson d’étudiant ; il salue en passant toutes les bonnes et toutes les jolies demoiselles de la ville, qu’il appelle les Besen (balais) ; dans sa main droite il brandit une grosse canne ferrée, avec laquelle il frappe sans cesse le pavé pour en faire sortir des étincelles ; sa main gauche est armée d’une longue pipe, de laquelle descendent les houppes tricolores de son pays ; il est suivi d’un grand chien, qui s’appelle ordinairement Ajax ou Hannibal.

Il faut s’étonner de la persévérance du renard. Après avoir subi les lois d’une association, sacrifié sa santé et son argent, rempli avec exactitude toutes les formalités voulues, usé son temps dans des pratiques ridicules (quand elles n’étaient rien de pis), vécu dans la crapule et la grossièreté ; après avoir appris à manier adroitement le fleuret, à boire une belle main (eine gute Handschrift zu saufen), à mépriser souverainement les philistins, et n’avoir de rapport avec eux que pour les battre ou en obtenir du crédit, le renard ,’est pas encore un membre d’association, un Corpsburch ; il n’est qu’un Renonce, c’est-à-dire qu’il est placé sous la sauvegarde de la société, mais qu’il renonce encore à certains droits et bienfaits de l’association, tels que porter un cartel à un adversaire, être élu sénieur, etc. En tout cas, il est un renard comme il faut, et le Corpsbursch conçoit les espérances les plus fondées qu’il deviendra un jour un flotter Bursch (étudiant pur-sang). Une vieille maison le déclare son Leibfuchs (renard favori), et le montre avec orgueil aux autres renards, qui lui répondent par une noble émulation ; combats féconds en progrès pour l’art de boire, de ferrailler et de boire encore.

Suivrons-nous aussi le renard sur le terrain, où il doit paraître au moins trois fois par trimestre pour n’être pas accusé de lâcheté ? Assisterons-nous avec lui à ce festin appelé, d’après son nom, commerce de renards (Fuchscommerz), qui a lieu, avec la permission des autorités académiques, à la rentrée des écoles ? Les ordonnateurs de ces fêtes se font traîner d’une extrémité de la ville à l’autre à grand renfort de chevaux de poste. La nuit, ils se font ouvrir les portes de la salle, où ils vont présider, en habits de cérémonie, une fête nouvelle. La foule s’y installe ; elle y plante la bannière de souveraineté académique, et y règne. Arrière la froide bière ! arrière la querelle insipide ! arrière la chanson populaire ! Place, place au commerce des renards ! il a son drame à lui, l’orgie ; sa chanson à lui, le Landesvater.

Il y a dans le commerce de renards une attitude particulière, qui rappelle le désordre de Shakespeare et les rêves éveillés d’Hoffmann. Voyez le Fuchscommerz tourbillonner comme un derviche en délire de dévotion ; tantôt il se laisse bercer aux modulations de la musique, tantôt il se déchaîne en clameurs, tantôt il chante avec une surprenante harmonie. La salle est un enfer : les murs s’animent au bruit de la chaude conversation ; les planches résonnent ; les lustres tournent ; la fumée de tabac manque d’éteindre les lumières ; les corps se détendent par le grog ; les convives soulèvent des torrents de poussière et d’obscénités, et ne s’arrêtent que lorsque le jour vient.

Le lendemain de cette nuit d’ivresse, le renard est jeune Bursch, et devient comme tel le libre arbitre de son temps et de ses dépenses : il peut initier à son tour les nouveaux renards dans les charmes secrets de la licence académique, car le jeune Bursch travaille peu, boit beaucoup, se bat souvent et suit rarement un cours public. Le vieux Bursch rentre enfin en lui-même. « Je vais travailler comme un bœuf (ich wil ochsen), répond-il à ses frères, qui l’invitent à entonner avec eux leurs refrains en chœur ; il les quitte à regret, et va s’enfermer dans son cabinet, d’où il ne sort que pour voir si les renards fréquentent avec ardeur la salle d’armes et la maison de commerce. Un air grave et taciturne, une épaisse moustache et de larges cicatrices sont les traits distinctifs de la physionomie d’un étudiant vieille maison ; il avale son schoppen de bière tout d’un trait, et fait le grognard envers les renards, auxquels il envie la gaieté folle et bruyante ; il pense avec horreur à son examen qui s’approche, et devant lui apparaît dans toute sa laideur la vie du philistin, le Philisterium, qu’il ne regarde, pour citer ipsissima verba, que comme une longue misère des chats. Il y a cependant des vieilles maisons qui ne pensent guère à l’avenir, et continuent à mener le train des renards pendant toute la durée de leurs études. Le seul inconvénient de cette vie est que le jeune homme, après tant de jouissances et de liberté, trouve la carrière bourgeoise trop amère, et d’autant plus douloureuse qu’il n’y apporte ni connaissances, ni habitudes de travail, et se voit ainsi dans la triste nécessité de devoir sa place à la protection de ses parents, et de se faire le serviteur le plus obéissant du gouvernement.

On conçoit bien quelle influence ces associations d’étudiants doivent exercer sur les petites villes d’universités, sur leurs autorités et sur leurs habitants. Toutes les fois qu’elles croient flétri l’honneur académique, elles se lèvent comme un seul homme, et demandent satisfaction ou vengeance. Malheur au bourgeois qui se permet des injures envers un Corpsbursch ; celui-ci va dénoncer le philistin insolent à la convention des sénieurs, qui, après avoir entendu la défense du propriétaire accusé, prononce une déclaration de discrédit, le Verruf. Les locataires donnent congé, et si quelques chameaux osent rester à l’hôtel, on charivarise tous les soirs ces paisibles habitants. Le bourgeois épouvanté et presque ruiné, car chaque locataire est libre de payer ses dettes à un philistin discrédité ou non ; le bourgeois, dis-je, s’empresse de faire amende honorable devant la convention des sénieurs, et le discrédit est annulé.

À l’occasion de ces démélés des étudiants et des bourgeois, les autorités académiques osent rarement employer les mesures de la police générale qui leur est confiée, elles se contentent d’y envoyer deux agents de l’université, pour signaler au sénat les noms des principaux moteurs de troubles, auxquels on inflige ordinairement la peine de huit ou quinze jours de Carcer, prison académique, la plus innocente des prisons.

Quelquefois, quand les étudiants ne parviennent pas à imposer leur autorité au sénat académique, les affaires prennent un caractère sombre, riant et bizarre à la fois. La convention des sénieurs se rassemble en séance solennelle, et, après avoir frappé de discrédit l’université tout entière, elle avise aux moyens de mettre en œuvre le verdict. Vers les dix heures du soir, une sourde agitation se fait sentir dans la ville : les philistins et les pinçons se demandent entre eux ce qu’il y aura ; ils n’y comprennent rien. À minuit, un hurlement sauvage jette l’épouvante parmi les bourgeois et les professeurs. Le cri terrible de « Burschen raus ! » (étudiants, sortez) retentit dans toutes les rues ; les réverbères tombent ; les habitants éteignent la lumière, à moins qu’ils ne veuillent avoir les fenêtres brisées ; les pots de chambre se cachent derrière les rideaux, et les Burschen s’arment de fleurets, de rapières, de grosses cannes surmontées de petites haches en fer, et se réunissent sur la place devant l’édifice de l’université, où se font les cours publics. Ici un délégué de la convention des sénieurs lit, à la lueur des torches et au milieu d’un profond silence, la sentence de discrédit, et invite tous les honorables citoyens académiques à quitter la ville, jusqu’à ce que la violation de l’honneur d’étudiants soit vengée.

Avec le lever du soleil, le déménagement général commence. Cette émigration d’étudiants présente une image unique en son genre, et rappelle la migration des peuplades germaniques, dont chacune y a envoyé ses représentants et ses couleurs nationales. Les uns sont en voiture ou à cheval ; les autres marchent à pied. Le teint pâle, l’œil fatigué, la toilette en désordre, les fils d’Apollon s’acheminent lentement vers les campagnes, et répandent la terreur parmi la population villageoise. C’est une mêlés d’hommes, de chiens, d’armes, de pipes, de chevaux et de voitures. Les habitants de la ville, dont les étudiants font toute la richesse, s’empressent de suivre ce joyeux cortège ; les décrotteurs, les soi-disant Stiefelwischer, espèce de factotum des étudiants allemands, les blanchisseuses, les tailleurs, les maîtres d’hôtel, s’efforcent d’atteindre les fuyards. Dans un village à quatre lieues de la ville, on fait halte pour se récréer. La provision de pain, de beurre, de viande, de tabac, d’eau-de-vie et d’autres nécessités journalières est bien vite épuisée. Un sourd mécontentement se manifeste déjà parmi les émigrés, lorsque arrivent heureusement les professeurs pour parlementer. Le sénat académique promet par ses fondés de pouvoir une amnistie générale, un bill d’impunité pour tous ; la convention des sénieurs lève le discrédit, et les émigrés rentrent dans la ville. C’est ainsi que se sont passées les émigrations des étudiants de Gœttingue en 1823, de Halle en 1827, et de Heidelberg en 1830.

Il arrive même que les étudiants entreprennent le siège d’une ville entière. En 1831, ceux d’Iéna ont opéré la conquête de Blankenbourg, parce que le bourgmestre avait eu l’impudence de mettre à la porte deux étudiants ivres, qui troublaient par leur conduite un bal privé.

Un grand inconvénient de cette liberté académique est de développer chez les Allemands l’amour de la bière : ils laissent la politique se faire toute seule ou l’attendent à sa maturité, et ne songent pour le moment qu’à jouir de tout ce que Dieu a donné à l’homme sur la terre ; ils aiment avant tout la bière, la boisson de leurs aïeux. La bière est assurément une invention divine ; mais l’étudiant d’Allemagne use et abuse au-delà de toute satiété de ce don céleste. À Munich, j’ai connu des jeunes gens qui buvaient pendant la soirée, horribile dictu ! une quinzaine de litres de bière. Dans quelques universités ils y a des soi-disant Bierstaaten (États de bière), où est élu prince celui qui est le plus fort des buveurs. Les fameux États de bière étaient, il y a quatre ans ceux de Iéna et de Halle. L’empereur de Zwætzen et le prince régnant de Passendorf avaient une cour complète et exerçaient un pouvoir absolu. Chacun d’eux comptait une douzaine de titres et deux cents sujets : ils subventionnaient une gazette de cour et un historiographe de leurs exploits en fait de consommation de bière ; ils publiaient des ordonnances signées « Moi, le roi », distribuaient des croix d’honneur, imposaient à leurs sujets des contributions de bière ; en un mot, parodiaient d’une manière aussi gaie que spirituelle les grandeurs humaines. L’empereur de Zwætsen et le prince souverain de Passendorf avaient conclu entre eux une alliance offensive et défensive. En 1831, les augustes familles se lièrent encore plus intimement par le mariage du prince héréditaire de Passendorf et de la princesse impériale, dont la dot fut donnée en différentes sortes de bières étrangères. Ces deux puissants monarques résidaient pendant l’hiver à la ville et pendant l’été à la campagne. S’il arrivait que les caves de la monarchie fussent vides et celles de l’hôtellerie mal garnies, ses [sic] majestés ordonnaient une croisade dans un pays inconnu pour découvrir une bière meilleure, ou, pour parler comme un étudiant, une étoffe meilleure. Dans ces occasions, la royauté fut ordinairement prise par un maître d’hôtel barbare, qui ne voulait guère donner crédit. Le monarque prisonnier expédia alors à la hâte des courriers, qui devaient faire appel à ses fidèles sujets restés en ville. Comme professeurs des sciences inconnues et à découvrir, et comme humble vassal, j’ai déposé trois fois pendant une semaine aux marches du trône légitime le tribut de mes devoirs. Pour cela, il est vrai, j’avais le plaisir de faire sortir mon roi d’une captivité ignominieuse pour l’honneur national, et de le saluer à sa rentrée dans la ville, que faisait sa majesté assise sur un âne, et accompagnée des acclamations unanimes de la populace.

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