LÉO BURKART (copie remise à la censure)

 

[51] Acte 1er

 

Une auberge dans un village à la porte de Liepsick. [sic]

 

HERMANN, les Étudians entrant dans la grande salle.

LES ÉTUDIANTS.

Holà… Holà…

HERMANN.

Hé ! dans la cave… dites donc au grenier… est-ce qu’il n’y a personne dans la maison ? (Battant des poings sur une table.) Ramplanplan, Ramplanplan… (Tous les étudians battant le rappel, une fille de l’auberge paraît.)

HERMANN, la prenant par la taille.

Viens ici mon petit vautour.

LA FILLE.

Eh bien ! Eh bien !

HERMANN.

Une Lucrèce d’auberge bon. On la mettra sur la carte, et l’on pai[e]ra le tout ensemble.

LES ÉTUDIANS.

Ramplan plan ! Ramplan plan !...

L’HÔTE, entrant par la porte latérale de droite.

Qu’est-ce qu’il y a Messieurs ?

HERMANN.

Ah ! te voilà philistin ! arrive ici qu’on te parle… dis donc maître Adam, on a bien de la peine à te trouver dans ton paradis… tu étais en train de grignoter quelque fruit défendu heim !...

L’HÔTE.

Messieurs, je vous en prie, pas de tapage.

[52] HERMANN.

En voilà une prétention exagérée… Voyons, un homme de bonne volonté pour m’aller chercher le tonnerre !... ah ! pas de tapage… tu es bien tombé mon brave homme, nous t’amenons aujourd’hui une pension de jeunes demoiselles. (Montrant quelques étudians à moustache.) Voilà les sous-maîtresses !...

L’HÔTE, élevant la voix.

Messieurs ! mon auberge n’est point une taverne d’étudians, et nous verrons bien !...

HERMANN.

Qu’est-ce que nous verrons… voyons prête-moi tes lunettes. (Il lui prend ses lunettes sur son nez et les met sur le sien, puis il le regarde gravement.)

L’HÔTE.

Nous verrons s’il est permis d’entrer de cette manière-là chez un honnête bourgeois… Vous croyez parce que vous êtes de l’université de Liepsick…

HERMANN.

Silence, philistin… tu ne sais pas ce que c’est que les étudians. (Lui ôtant son chapeau et le posant sur une table.) Saluez s’il vous plaît, je vais te l’apprendre alors… il y a au Ciel Dieu le père… ensuite Dieu le fils, le Saint-Esprit, les anges et les saints. Il y a sur la terre : les étudians, les femmes, le pape, les empereurs, les rois, les princes, les ducs, les barons, les bourgeois, le peuple et la canaille… Voilà comme la chose est divisée, n’en parlons plus et à boire. Tu m’as tant fait parler que j’étrangle…

L’HÔTE.

Mais, Messieurs… nous avons ici un grand seigneur [53] qui est arrivé cette nuit.

HERMANN.

Apporte de la bière, nous boirons à sa santé… Tu aimes mieux que nous l’allions chercher nous-mêmes… soit… À la cave enfans, à la cave… ne te tourmente pas… ils la trouveront bien, va, sois tranquille.

UN ÉTUDIANT, dans le premier dessous.

Ohé ! Ohé ! par ici…

HERMANN.

Tiens ils y sont déjà…

L’HÔTE.

Ils vont casser toutes les bouteilles.

HERMANn, se penchant.

Notre hôte vous recommande de ne pas vous casser le cou.

LES ÉTUDIANS.

Merci…

L’HÔTE.

Mais c’est un vol. Mais c’est un pillage… (Il se débat pour se sauver. Hermann le prend à bras-le-corps.)

HERMANN.

Voyons qu’est-ce que c’est que ton grand seigneur... est-ce un bon enfant… Eh bien ! tu l’inviteras à boire avec nous.

LES ÉTUDIANS, rentrant.

Voilà la chose… qui est-ce qui aime mieux le vin… qui est-ce qui aime mieux la bierre [sic]… bierre de Saxe, bierre de Munich… vin du Palatinat… vin du Rhin !... (Hermann va aux étudians.)

L’HÔTE, tombant sur une chaise.

[54] Oh mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu !

 

SCÈNE 2e

LES PRÉCÉDENS, LE CHEVALIER PAULUS, entrant par la porte de gauche.

LE CHEVALIER PAULUS.

Oh ! oh… il paraît qu’il y a fête à l’université… Monsieur l’hôte…

[L’HÔTE.]

Mort, mort… mort !... assassiné.

LE CHEVALIER PAULUS.

Dites donc l’ami, donnez-moi une bouteille de vin de Moselle, du Braunenberger s’il vous plaît.

L’HÔTE, lui présentant la queue de sa perruque.

Tenez !...

LE CHEVALIER PAULUS.

Eh bien, que diable voulez-vous que je fasse de cela : je ne suis pas peintre en bâtimens, je suis archéologue… je vous demande une bouteille de Braunenberger…

HERMANN, aux étudians.

Servez Monsieur à son goût… une bouteille et deux verres, c’est probablement le grand seigneur… je trinquerai avec lui.

LE CHEVALIER PAULUS.

Eh bien ! Mais il ne faut pas se laisser abattre comme cela !...

L’HÔTE.

Ah ! je suis ruiné perdu…

L’ÉTUDIANT, qui a posé la bouteille et les deux verres sur la table.

Vous êtes servi…

(Le Chevalier va à sa table.)

[55] L’HÔTE, se levant et se retournant.

Qu’est-ce encore que cette porte ?

HERMANN.

Cette porte… c’est la porte de la cave… Il aurait pu te prendre l’idée de la refermer à la clé… nous l’aurions enfoncée… et ça t’aurait fait une dépense inutile…

LES ÉTUDIANS, battant le tambour avec les bouteilles vides.

Ramplan plan, Ramplan plan !…

L’HÔTE.

Silence, Messieurs, au nom de Ciel silence.

HERMANN.

Ah ! cela t’ennuie que nous tambourinions sur les tables… attends, attends, nous allons tambouriner sur les carreaux.

L’HÔTE.

Non, Messieurs, non… je m’en vais, je vous laisse les maîtres…

HERMANN.

C’est ce que tu peux faire de mieux vois-tu… Bonne nuit… dors tranquille et ne fais pas de mauvais rêves. (L’hôte sort.)

 

SCÈNE 3e

LES PRÉCÉDENS, moins L’HÔTE.

LE CHEVALIER PAULUS.

Dites donc l’ami… je n’ai besoin que d’un verre.

HERMANN.

L’autre est pour moi.

LE CHEVALIER, étonné.

[56] Pour vous ?

HERMANN, le regardant.

Comment ?

LE CHEVALIER, regardant Hermann.

Hein !

HERMANN.

C’est toi…

LE CHEVALIER.

C’est vous…

HERMANN.

Qu’est-ce que c’est que ces manières… est-ce qu’on ne se tutoye pas entre frères… ou ne ferions-nous plus…

LE CHEVALIER, se levant et tenant le verre à la main.

Voilà ma réponse.

HERMANN, se levant de son côté le verre à la main aussi.

ENSEMBLE, et trinquant.

Unité.

ENSEMBLE, et croisant les bras.

Fraternité.

ENSEMBLE, et buvant les bras entrelacés.

Liberté.

HERMANN.

À la bonne heure… comment c’est toi, mon cher Paulus.

LE CHEVALIER.

C’est toi mon digne Don Mathéo.

HERMANN.

Laisse donc, je ne suis plus Brésilien… je suis du vieux monde… étudiant dans l’âme… Allemand dans [57] le cœur, je m’appelle Hermann, et toi as-tu changé de nom ?

LE CHEVALIER.

Je n’avais aucun motif pour cela attendu que je me suis baptisé moi-même… le Chevalier Paulus, c’est un excellent nom d’archéologue, qui donne à son homme un parfum de l’unité [sic] tout à fait approprié à l’état d’antiquaire… Et que tu fais [sic pour que fais-tu] depuis que nous nous sommes rencontré[s] à Milan…

HERMANN.

Je suis revenu à la vente centrale qui m’avait député sur le Midi et qui m’envoie aujourd’hui vers le Nord… toujours dans le même but, pour répandre la lumière universelle. (Aux autres étudians.) Dites donc, un peu de silence les Pinsons, gazouillez tout bas, si la chose est possible, nous avons à parler ici d’affaires intéressantes.

LE CHEVALIER.

De sorte que tu restes à l’université malgré tes trente-cinq ans.

HERMANN.

Que veux-tu, il y a tant de choses à apprendre dans ce monde… Comprends bien : tant que je suis étudiant on me fait crédit ; si je redeviens philistin, bonsoir. Je suis trop vieux pour commencer un état maintenant, tandis qu’en continuant ma philosophie je ne puis pas manquer de devenir un théologien comme Luther ou un alchimiste comme Nicolas Hamel [sic pour Flamel]. Qui sait, je finirai peut-être par fonder une religion, ou découvrir la pierre philosophale. [58] Et toi ! où en es-tu de tes fouilles ?... Qu’y a t-il de nouveau à Pompéa [sic pour Pompéi]… que dit-on de neuf à Herculanum ?

LE CHEVALIER.

Tu as su l’aventure du journal, sous l’ancien Roi, saisi, condamné, ruiné.

HERMANN.

Oui, mais depuis le nouveau Roi, rétabli, décoré, subventionné.

LE CHEVALIER.

Je faisais partie des rédacteurs proscrits.

HERMANN.

Et maintenant tu fais partie des rédacteurs rappelés.

LE CHEVALIER.

Pas du tout, j’ai trouvé mieux que cela.

HERMANN.

Qu’as-tu trouvé ?

LE CHEVALIER.

Une place de secrétaire.

HERMANN.

Auprès de qui ?

LE CHEVALIER.

Auprès du Chevalier [sic pour Conseiller] intime tout bonnement.

HERMANN.

Ah ! ah !... nous servons la tyrannie.

LE CHEVALIER.

N’est-ce pas un de nos statuts d’accepter les places qui nous sont offertes et cela nous empêche-t-il de porter sur la poitrine le poignard de la Sainte Vehme. (Il ouvre son gilet et montre son poignard. Hermann en fait autant.) D’ailleurs le nouveau [59] Conseiller intime est le fameux professeur Léo Burkart.

HERMANN.

Oui Léo Burkart, un prénom de lion et un nom d’homme, on l’appelait autrefois Léo tout court, prenons garde maintenant qu’il ne s’appelle plus que Burkart.

LE CHEVALIER.

Eh bien alors je serai là.

HERMANN.

Et nous aussi de par le Ciel. Nous sommes fous mais à la manière de Brullet [sic], et de tems en tems comme lui nous embrassons notre mère… Mais chut, il y a ici trop d’oreilles profanes… nous reparlerons de tout cela plus tard.

LE CHEVALIER.

Mais à qui diable en avez-vous aujourd’hui ?

HERMANN.

Aujourd’hui nous déménageons et nous nous retirons sur le mont Sacré… nous sommes mécontens de Rome.

LE CHEVALIER.

Et quels sont vos griefs ?

HERMANN.

Des plus graves… D’abord il faut que tu saches que nous avons élu pour Roi, un des ivrognes les plus remarquables que je connaisse, un gaillard qui boit douze choppes de bierre pendant que midi sonne… un entonnoir sur une éponge… Je te ferai faire sa connaissance.

[60] LE CHEVALIER.

Je l’espère bien.

HERMANN.

Or Sa Majesté Max premier avait un chien… le plus beau caniche qui se puisse voir, et à qui ses instituteurs avaient fait boire tant d’eau-de-vie dans sa jeunesse, qu’il ne pesait que deux livres et demi[e], et qu’il s’était arrêté à la taille d’un lapin, un véritable bichon de marquise à faire porter sous le bras par une négresse, pour peu qu’il tombât quatre gouttes d’eau du ciel.

LE CHEVALIER.

Après…

HERMANN.

Voilà qu’il y a huit jours, en passant devant la porte d’un boucher avec son maître, Flaming et moi…

LE CHEVALIER.

Le baron de Flaming.

HERMANN.

Est-ce qu’il y a des barons entre nous… Nous passions donc avec son maître, Flaming et moi, devant la porte d’un boucher, comme je te le disais, lorsque le pauvre Berlick se met à lécher le bout de la langue d’une tête de veau qui pendait à l’étalage. Le boucher, au lieu de s’en prendre à nous, lance alors sur lui un dogue corse qui ne lui a donné qu’un coup de dent, c’est vrai, mais qui lui a cassé les reins, comme à un chien de carton.

[61] LE CHEVALIER.

Ah ! Je commence à comprendre.

HERMANN.

Eh bien non, tu ne comprends pas, tu crois que nous avons rossé le boucher… C’était bien notre intention aussi, ou Dieu nous damne, mais il y avait là une douzaine de garçons avec des couteaux et des masses, qui nous eussent éventrés comme des veaux et assommés comme des bœufs, si bien qu’il nous fallut faire retraite, nous ramassâmes le trépassé afin qu’on ne pût pas dire que nous avions laissé nos morts sur le champ de bataille. Flaming le mit dans son mouchoir, et comme c’était jour d’audience, nous montâmes droit au tribunal, et nous entrâmes disant que nous venions d’être témoins d’un assassinat. Nous n’avions pas plutôt lâché le mot qu’il fallait voir les juges dresser les oreilles. Au lieu de leurs misérables procès de murs mitoyens, ils croyaient déjà avoir un homme à pendre. L’audience en fut suspendue, les avocats quittèrent leurs bancs et vinrent la robe retroussée et le bonnet carré à la main, nous demander notre protection pour défendre la cause. Pendant ce tems-là Max indiquait au Président le nom, l’âge et le sexe du défunt. Le rapporteur qui flerait [sic] la charge d’avocat général, demanda à voir le cadavre. C’était là où nous les attendions… alors Flaming den[o]ua son mouchoir, posa feu Berlick sur le bureau du gref[f]ier, et réclama la mise en accusation de l’assassin.

LE CHEVALIER.

Eh bien, je suis sûr qu’ils ont eu la politesse de ne [62] pas donner suite au procès, sous prétexte qu’il s’agissait d’un chien.

HERMANN.

Eh bien ! tu l’as dit, il y a eu déni de justice. Mais ce n’est pas tout. On déclara que nous avions voulu insulter au tribunal, et nous fûmes décrétés d’accusation. Mais [h]alte là, c’était six-cents étudians qu’il fallait arrêter, et non pas trois, si bien que lorsque les [un blanc] vinrent, ils nous trouvèrent tous sous les armes, depuis le Roi jusqu’au dernier Bur[s]ch. Les juges s’entêtèrent. L’idée d’un procès criminel leur avait fait venir l’eau à la bouche, et nous alors nous prîmes un grand parti, le déménagement fut décrété à l’unanimité. Nous jurâmes tous que nous ne rentrerions dans la ville, que lorsque le chien du boucher aurait été condamné à mort, exécuté par le bour[r]eau de la ville… pendu ou décapité peu nous importe… mais il faut que justice se fasse et justice se fera.

LE CHEVALIER.

De sorte que tu es venu ici avec l’avant garde.

HERMANN.

Faire préparer les logemens et réquisitionner les vivres… maintenant je retourne vers le corps d’armée, lui annoncer qu’il peut se mettre en marche avec toute sécurité. Allons les enfans, retournons au-devant de Sa Majesté, et emportons comme Samson les portes de la ville.

 

[63] SCÈNE 4e

LE CHEVALIER, puis L’HÔTE et LÉO BURKART.

LE CHEVALIER.

Il y a dans tout ce que ce fou m’a dit quelque chose de bon et qui pourra me servir… merci Monsieur le représentant de la propagande brésilienne.

(Léo Burkart entre par la porte latérale de droite suivi par l’Hôte.)

L’HÔTE.

J’en demande bien pardon à Votre Excellence, mais j’ai eu beau leur dire que ma maison n’était pas une taverne, mais une honnête auberge, j’ai eu beau leur annoncer que j’avais chez moi un grand seigneur, ils n’ont voulu entendre à rien.

LÉO.

Il n’y a pas de mal, mon cher hôte et vous êtes tout excusé. Je connais les étudians, c’est une noble race, un peu turbulente, un peu folle, mais c’est l’avenir de l’Allemagne ; laissez-les donc faire et ne vous inquiétez pas de moi.

L’HÔTE.

Mais Monseigneur, la dépense qu’ils ont déjà faite… celle qu’ils vont faire encore.

LÉO.

Je suis sûr qu’ils la paieront.

L’HÔTE.

Mais enfin si Votre Excellence se trompait, s’ils ne la payaient pas.

[64] LÉO.

Eh bien, d’autres la paieront pour eux.

L’HÔTE.

Monseigneur, du moment où Votre Excellence m’assure… dès que Votre Altesse...

LÉO.

Allez, allez…

L’HÔTE.

Je n’ai plus rien à dire. (Il sort.)

LÉO.

Ah ! c’est vous Chevalier !...

LE CHEVALIER.

Oui, Monseigneur.

LÉO.

Y a-t-il long tems que vous êtes descendu ?

LE CHEVALIER.

Presque en même temps que les étudians sont entrés.

LÉO.

Ils sont donc toujours fous mes bons Bur[s[chen.

LE CHEVALIER.

Votre Excellence sait ce qui s’est passé.

LÉO.

Oui, l’hôte m’a tout raconté… une plaisanterie d’écoliers, et qui ne valait certe[s] pas l’importance qu’on lui a donnée. Ce n’est pas une chose commode, voyez-vous Paulus, que de gouverner des hommes à qui on a dit cent fois qu’ils avaient sauvé la patrie et qu’ils étaient des héros. Il est difficile de mettre en pénitence des [65] écoliers qui sont revenus de Paris, avec autant de balafres faites par les sabres français que par les rapières allemandes… Il faut bien tolérer leurs privilèges pour qu’ils respectent nos lois. Sur les principes fondamentaux, c’est autre chose, et ils me trouveront aussi sévère que pour tout le reste je serai indulgent.

 

SCÈNE 5e

LES PRÉCÉDENS, MARGUERITE.

MARGUERITE, poussant doucement la porte latérale.

Est-ce que je puis entrer ?

LÉO.

Sans doute, tu vois la place est libre.

MARGUERITE.

J’étais inquiète pour toi et je suis descendue.

LÉO.

Comment cela ?

MARGUERITE.

Tout ce bruit, tous ces étudians : on dit qu’il y a une révolte à Liepsick.

LÉO.

Non, il y a tout au plus une fête des fous, ainsi rassure-toi.

 

SCÈNE 6e

LES PRÉCÉDENS, L’HÔTE, DIANA. Deux laquais qui restent à la porte en dehors.

[66] L’HÔTE.

Par ici Madame, par ici, voilà Monseigneur.

MARGUERITE.

Oh ! Diana.

DIANA.

Chère Marguerite. (Saluant Léo.) Monsieur ? Eh bien ! qu’est-ce que c’est donc que cette révolution misant[h]ropique ? Quand depuis hier on vous attend tous deux à Liepsick pour vous couvrir toi de fleurs et Monsieur, de lauriers… voilà que vous vous arrêtez aux portes de la ville sans même passer sous l’arc de triomphe… Oh ! vous méprisez par trop les ovations, Monseigneur.

LÉO.

Vous vous trompez Madame, je ne les méprise pas, seulement je les trouve trop prématurées.

DIANA.

Oui, mais ce qui n’est jamais prématuré, ce qui est de tout tems, de toute saison, pour une jolie femme bien entendu, c’est un magnifique bal, aussi je viens vous enlever avec Marguerite… Oh ! vous êtes attendu, j’ai promis, j’ai répondu de vous.

LÉO.

J’ai bien peur alors que vous ne soyez obligé[e] de payer à vous seule pour nous deux.

DIANA.

Et pourquoi ?

LÉO.

Mais parce que cela me paraît une singulière entrée dans une ville pour un homme à qui les [67] fonctions prescrivent quelque gravité que la porte d’un bal.

DIANA.

Et pour cela il faut que Marguerite se prive d’une soirée charmante : mais savez-vous que cela me donne une fort mauvaise idée de votre administration future, vous serez un tyran et dès aujourd’hui j’entre dans l’opposition. (À demi-voix.) Je suis sûr[e] qu’elle s’en faisait une fête.

LÉO.

Est-ce vrai Marguerite ?

MARGUERITE.

Je ferai ce que tu feras.

LÉO.

Oui, mais tu souffriras de ce que je ferai si je reste… Vous avez raison Madame, nous sommes bien injustes nous autres hommes… nous mesurons tout à notre égoïsme, que nous appellons de la dignité. Pauvre enfant… voilà maintenant que je regrette ce bal.

DIANA.

Venez-y.

LÉO.

Vraiment, je ne puis, non, c’est impossible.

DIANA.

Eh ! bien alors laissez-moi emmener Marguerite, j’ai ma voiture, je vous la ramènerai, c’est à dix minutes d’ici, le bal.

LÉO, à Diana.

Voulez-vous ? (À Marguerite.) Veux-tu ? Eh bien, [68] oui c’est un moyen excellent, même vous direz que je viens derrière vous.

DIANA.

Et vous ne viendrez pas ?

LÉO.

Naturellement. Je resterai à travailler. D’ailleurs j’espère qu’ils n’auront pas à se plaindre.

MARGUERITE.

Non je ne veux pas y aller sans toi. Merci, Diana, merci.

LÉO.

Du dévouement !

MARGUERITE.

Oh !

LÉO.

Un sacrifice.

MARGUERITE.

Tu railles.

LÉO.

Non, sur mon honneur, écoute Marguerite ce n’est pas toi qui est Conseiller intime… prends tes nuits de plaisir, cher [sic] enfant, et laisse-moi mes nuits de travail. Va à ce bal.

MARGUERITE.

Je n’ose ainsi seule… Pardon, Diana, je dis seule parce qu’il ne vient pas, lui.

LÉO.

Le Chevalier t’accompagnera.

MARGUERITE.

Comment [sic pour comme ? Mais on peut comprendre aussi : Comment ? tu le veux] tu le veux.

[69] DIANA.

Mais certainement qu’il le veut.

LÉO.

Je l’exige.

DIANA.

Tu l’entends : il l’exige.

MARGUERITE.

Il est du devoir d’une femme d’obéir à son mari, mais sais-tu que je n’ai absolument rien ici Diana.

LÉO.

Ne l’écoutez pas.

DIANA.

D’ailleurs une robe blanche, des fleurs dans tes cheveux, et tu seras toujours la plus jolie.

LÉO.

Allez faire votre toilette Chevalier. Au revoir Marguerite.

MARGUERITE.

Mais toi…

LÉO.

Je vous suis. (Les deux dames sortent d’un côté, le Chevalier de l’autre)

DIANA [un blanc].

Es-tu contente ?

MARGUERITE.

Enchantée.

 

SCÈNE 7e

LÉO, seul puis L’HÔTE.

[70] LÉO, regardant par une fenêtre.

Voilà donc que je vais me mettre à l’œuvre. Devant moi… là-bas, toute retentissante de bruit, toute flamboyante de lumière, Liepsick, la ville des idées, la fournaise où se forgent les armes de l’intelligence ! l’arsenal d’où sortent toutes les nouvelles pensées qui vont battre en brèche le rempart des vieux systèmes… bélier, sappe [sic] et mine, tout est là… Me voilà le cœur agité comme un soldat avant la bataille. Il n’y a pas jusqu’à ce chant lointain que j’ai entendu tant de fois, qui ne me fasse tressaillir, et qui ne me semble un signal m’annonçant qu’il est tems de me jeter dans la mêlée.

L’HÔTE, entrant.

Oh Monseigneur ! Monseigneur ! cette fois-ci me voilà perdu… Entendez-vous.

LÉO.

Oui… c’est le chœur de la Bur[s]chenchaft, nous l’avons tous chanté dans notre jeunesse.

L’HÔTE.

Alors vous devez vous rappeler que ce n’était rien tant que vous le chantiez à jeun… Mais ils ne vont pas avoir bu plutôt chacun trois ou quatre bouteilles de bierre… que tous ces gaillards-là feront le diable.

LÉO.

Nous leur parlerons raison.

L’HÔTE.

Oh ! oui, si vous comptez là-dessus Monseigneur, ils seront bien en train de vous écouter.

[71] LÉO.

Eh bien ! s’ils ne vous écoutent pas…

L’HÔTE.

S’ils n’écoutent pas Votre Excellence.

LÉO.

Nous trouverons quelqu’autre moyen de les maintenir. Montez dans cinq minutes à ma chambre, je vous donnerai une lettre que vous porterez vous-même.

L’HÔTE.

Oh ! Monseigneur ! merci, merci… (Léo sort par la porte latérale. Hermann et un tapissier entrent par la porte du fond.)

 

SCÈNE 8e

L’HÔTE, HERMANN, LE TAPISSIER, puis FLAMING, puis LE ROI DES ÉTUDIANS et toute la suite.

L’HÔTE, voyant entrer Hermann.

Bien, voilà le démon.

HERMANN, inventoriant l’appartement tandis que le tapissier écrit sur un carnet.

Chaque fenêtre.

Le Tapissier.

Douze florins… c’est du verre de Bohême.

HERMANN.

Les chaises.

LE TAPISSIER.

Trente florins. C’est de mauvais bois blanc.

[72] L’HÔTE.

Qu’est-ce qu’il a donc à déprécier mon établissement, celui-là ?

HERMANN.

Les tables.

LE TAPISSIER, les mesurant avec un pied de roi.

Cinquante-cinq florins.

HERMANN.

Le poële.

LE TAPISSIER, regardant de près.

Ah ! diable, fayence de Prusse… c’est le meuble le plus précieux de toute la baraque. Ménagez-le si vous pouvez parce qu’il sera cher celui-là.

HERMANN.

Combien ?

LE TAPISSIER.

Cent-trente florins.

HERMANN.

Ah ! bah ! nos moyens nous le permettent.

L’HÔTE.

Mais mon Dieu, seigneur, qu’est-ce que vous dites, qu’est-ce que vous faites ?

HERMANN.

Vois-tu Monsieur ?

L’HÔTE.

Parfaitement.

HERMANN.

C’est notre tapissier.

L’HÔTE.

Je ne comprends pas.

[73] HERMANN.

Eh ! bien, il estime la casse. (Au tapissier.) Aux autres chambres.

FLAMING, entrant, tenue d’étudiant très élégante.

Hermann.

L’HÔTE, après un moment de stupéfaction.

Allons chercher la lettre, il n’y a pas un instant à perdre. (Il sort par la porte du fond.)

HERMANN, se retournant.

Ah ! c’est toi Flaming !

FLAMING.

Devine un peu qui je viens de rencontrer ?

HERMANN.

Le diable.

FLAMING.

Frantz Lievald.

HERMANN.

De retour à Leipsick. Il fallait l’amener.

FLAMING.

Ah ! bien oui, il était enveloppé dans un grand manteau, et quand il m’a reconnu il s’est jetté dans une petite rue.

HERMANN.

Encore quelqu’amourette.

FLAMING.

Décidément il est incorrigible.

HERMANN.

Sous les armes ! sous les armes !... voilà le Roi.

 

SCÈNE 9e

LES PRÉCÉDENS. LE ROI apporté en tr [un blanc] sur [74] la porte de la cave,

Gardes avec des flambeaux et la rapière à la main. Chant, chœur, tapage de toutes sortes.

LE ROI DES ÉTUDIANS.

Voilà donc notre palais provisoire, notre résidence momentanée ; nous ne sommes pas difficiles et nous nous en contenterons. Le capitaine des gardes place des sentinelles à toutes les portes. Qu’il n’entre pas de philistins ici ! Où est l’hôte ?

HERMANN.

Il nous a glissé entre les mains comme une anguille… et probablement qu’à cette heure, il est occupé à enterrer son Johannisberg dans le coin le plus obscur de son jardin.

LE ROI.

Nous enverrons notre ingénieur des mines et il faudra bien qu’ils le retrouvent [sic pour qu’il le retrouve].

UN ÉTUDIANT.

Deux dames qui sont logées ici font demander à Ta Majesté la permission de sortir pour aller au bal de la ville.

LE ROI.

Respect aux voyageurs et surtout aux voyageuses… elles sont libres. (L’étudiant salue et se retire. À un autre qui, debout sur les tables et poussé par ses camarades, vient d’enfoncer une fenêtre.) Qu’est-ce que c’est que ça ?

L’ÉTUDIANT.

Des carreaux qui plient, voilà tout.

HERMANN.

La fenêtre est estimée.

[75] LE ROI.

On la paiera au prix de l’estimation… où est mon sommelier ?

UN ÉTUDIANT.

Me voilà ! Sire.

LE ROI.

Combien de tonneaux de bierre dans la cave ?

L’ÉTUDIANT.

Dix-sept.

LE ROI.

Des bouteilles de vin dans l’établissement ?

L’ÉTUDIANT.

Quinze-cent-cinquante.

LE ROI.

Cela suffira pour aujourd’hui. Maintenant qu’on aille chercher le Bourguemestre.

FRANTZ LIEWALD, à la porte, arrêté par deux étudians.

Je demande à être conduit à Sa Majesté.

LE ROI.

Qui est là ?

LES GARDES.

Un philistin qui cherche à s’introduire ici.

 

FRANTZ.

Tes gardes du corps sont-ils des démons, sir ! [sic] qu’ils prennent un étudiant d’Heidelberg pour un bourgeois, un Renard pour une grenouille, une Vieille Maison pour un philistin ?

LES GARDES, se regardant et lâchant Frantz.

Nous serions-nous trompés ?

[76] LE ROI.

Cela m’en a l’air, car il parle assez joliment la langue.

HERMANN.

Tiens ! c’est Frantz.

FLAMING.

Bonjour Liewald.

LE ROI.

Vous le connaissez donc vous autre[s].

HERMANN.

Comme notre frère.

LE ROI.

Et vous répondez de lui.

FLAMING.

Comme de nous.

LE ROI.

Il a passé par tous les grades.

FLAMING.

Il a été deux ans Roi de Lepie [sic sans doute pour Leipsick].

LE ROI.

C’est bien, Cousin, la maison est à toi mange, bois et casse. Nous paierons. Maintenant nous allons faire une tournée dans nos États, que ceux qui nous aiment nous suivent. (Le Roi sort suivi d’une partie des étudians, les autres restent, arrachent les rideaux des croisées et préparent avec les chaises et les tables un trône qu’ils ornent avec les draperies.)

 

SCÈNE 10e

[77] LES ÉTUDIANS, FRANTZ, FLAMING.

FLAMING.

Assieds-toi.

FRANTZ.

Non, je suis pressé.

FLAMING.

Un instant pardieu.

FRANTZ.

Au fait. (Il s’asseoie [sic].)

FLAMING.

Je t’avais vu.

FRANTZ.

Et moi aussi.

FLAMING.

Pourquoi t’es-tu caché ?

FRANTZ.

Je n’en sais rien.

FLAMING.

Que viens-tu faire ici ?

FRANTZ.

Une visite.

FLAMING.

Et à qui sans indiscrétion ?

FRANTZ.

À une ancienne amie.

FLAMING.

C’est juste je l’ai vue aussi

FRANTZ.

Tu as vu Marguerite ?

[78] FLAMING.

Non, Diana.

FRANTZ.

Diana est ici ?

FLAMING.

Tu ne le savais pas ?

FRANTZ.

Sur mon honneur.

FLAMING.

Et ce n’est pas elle que tu cherchais ?

FRANTZ.

Non.

FLAMING.

Tant mieux.

FRANTZ.

Pourquoi tant mieux ?

FLAMING.

Parce que je préfère te voir amoureux de tout[e] autre.

FRANTZ.

Je ne suis plus amoureux de personne Flaming.

FLAMING.

Rompu tout à fait ?

FRANTZ.

Tout à fait.

FLAMING.

Tant mieux… et pas de chances pour que cela se renoue ?

FRANTZ.

Aucune, nous nous sommes rendu nos lettres et depuis deux mois, nous ne nous sommes pas vus.

[79] FLAMING.

Tant mieux ! tant mieux ! tant mieux !

FRANTZ.

Ah ! ça, mais tu es devenu bien optimiste ce me semble.

FLAMING.

Je suis comme cela.

FRANTZ.

Tu sais donc quelque chose ?

FLAMING.

Je ne sais rien.

FRANTZ.

Si fait.

FLAMING.

Et bien quand je saurais quelque chose… puisque tu ne l’aimes plus… à quoi bon parler d’elle ?

FRANTZ.

N’importe, on est toujours curieux de savoir pourquoi on a reçu son congé.

FLAMING.

Cela se devine.

FRANTZ.

Quand on est sorcier.

FLAMING.

Alors cela s’apprend.

FRANTZ.

Oui quand on trouve de vrais amis qui veulent bien nous le dire.

FLAMING.

Mais il est impossible que tu ne te doutes [80] pas…

FRANTZ.

Je ne me doute de rien.

FLAMING.

Qu’un autre te l’apprenne.

FRANTZ.

Non, j’aime mieux que ce soit toi.

FLAMING.

Tu n’es pas préparé.

FRANTZ.

Je suis préparé à tout.

FLAMING.

Forfanterie.

FRANTZ.

Verse à boire.

FLAMING.

Voilà.

FRANTZ.

Regarde si je tremble.

FLAMING.

Après.

FRANTZ.

À la santé de mon rival.

FLAMING.

Vive le Roi, cela revient au même.

FRANTZ, reposant son verre.

Qu’est-ce que tu dis ?

FLAMING.

La vérité.

FRANTZ.

Tu en es sûr ?

[81] FLAMING.

Comme de ma vie.

FRANTZ.

Comment l’as-tu appris ?

FLAMING.

Et mon oncle le chambellan…

FRANTZ.

Et elle s’est donné[e] ainsi par orgueil.

FLAMING.

Non elle a cédé par séduction parce que tu n’étais plus là pour la défendre. Il faut toujours aux femmes un homme pour les [s]éduire… ou pour les empêcher d’être séduite[s].

FRANTZ, avec mélancolie.

Eh mon Dieu, oui, voilà comment tout fini[t] ainsi qu’en rêve… il y a un an, six mois, trois mois encore peut-être, pareille nouvelle m’eût peut-être brisé le cœur… eh ! bien… voilà que l’orage qui eût déraciné l’arbre, n’est plus qu’un souffle qui agite à peine les feuilles. (Levant son verre.) Son bonheur Flaming... (Buvant.) Tu vois bien que je ne l’aime plus.

FLAMING.

Ah ! ah ! te voilà donc redevenu raisonnable.

FRANTZ.

Que veux-tu, l’expérience.

FLAMING.

Et tout entier à la patrie.

FRANTZ.

Je le crois.

[82] FLAMING.

Tu n’en est [sic] pas bien sûr.

FRANTZ.

Adieu Flaming.

FLAMING, le retenant.

Où vas-tu ?

FRANTZ.

Faire ma visite.

FLAMING.

À qui ?

FRANTZ.

À une ancienne amie.

FLAMING.

Son nom ?

FRANTZ.

Marguerite.

FLAMING.

Adieu Faust.

FRANTZ.

Tu es fou. C’est la fille de mon vieux professeur. La femme de Léo Burkart.

FLAMING.

Du nouveau Conseiller intime. Tu ne la trouveras pas.

FRANTZ.

Comment…

FLAMING.

Elle est sortie.

FRANTZ.

Seule ?

FLAMING.

Avec Diana.

[83] FRANTZ.

Et où sont-elles ?

FLAMING.

Au bal de la ville.

FRANTZ.

Tiens, j’ai une invitation, je l’avais oubliée.

FLAMING.

Et voilà que tu t’en souviens.

FRANTZ.

Si j’y allais…

FLAMING.

Allons, vas y.

FRANTZ.

Voilà que tu crois…

FLAMING.

Moi ! rien.

FRANTZ.

Si elles sont seules, elles doivent avoir besoin d’un cavalier.

FLAMING.

À ta santé Frantz.

FRANTZ.

Et pourquoi cela ?

Flaming.

Parce que tu es plus malade que tu ne crois.

FRANTZ.

Tu te trompes, je vais au bal. Ce n’est pour personne, c’est pour moi, j’avais toujours eu l’intention d’y aller, c’était un projet arrêté

FLAMING.

Alors je ne te retiens pas.

[84] FRANTZ.

Adieu, Flaming, pas un mot de toutes les folies que tu m’as dites à d’autre[s] qu’à moi.

FLAMING.

Sois donc tranquille, adieu ! (Il sort.)

LES ÉTUDIANTS, qui ont achevé le trône.

Est-ce cela ?

FLAMING.

S’il ne se rend pas là-dessus une justice équitable… ça ne sera pas la faute du trône.

LES ÉTUDIANS

Place ! place !

LE ROI, poussant un tonneau.

Place ! (On dresse le tonneau et on le défonce.) Là, maintenant le Bourguemestre est-il arrivé ?

UN ÉTUDIANT.

Il attend depuis cinq minutes.

LE ROI, montant sur son trône.

Qu’on le fasse entrer… Qu’est-ce que j’entends là ?

UN ÉTUDIANT.

Des chanteurs ambulans.

LE ROI.

Qu’on me les aille chercher… j’aime la musique.

UN ÉTUDIANT, annonçant.

Monsieur le Bourguemestre.

LE ROI.

Approchez-vous, Monsieur le Bourguemestre. Comme nous voulons que tout se passe dans les règles nous vous avons appellé.

[85] LE BOURGUEMESTRE.

Messieurs, j’espère que vous respecterez les personnes et les propriétés.

LE ROI.

Du moment où nous vous avons fait venir, vous voyez bien que nous n’avons que de bonnes intentions : combien avez-vous de militaires dans votre village ?

LE BOURGUEMESTRE.

Huit hommes et le garde champêtre.

LE ROI.

Vous les réunirez, Monsieur le Bourguemestre.

LE BOURGUEMESTRE.

Ils sont sur la grande place.

LE ROI.

Eh bien, mettez-les en sentinelle à toutes les portes, afin que le désordre ne soit pas troublé un seul instant.

LE BOURGUEMESTRE.

Comment ?

LE ROI.

Vous m’avez entendu ? Allez, à un autre. Que veux-tu, philistin ?

LE BOURGEOIS.

Je viens me plaindre.

LE ROI.

De quoi ?

LE BOURGEOIS.

Je ne puis le dire qu’à vous.

LE ROI.

Alors monte ici. Eh bien ?

[86] LE BOURGEOIS.

Parlons bas.

LE ROI.

Qu’y a-t-il ?

LE BOURGEOIS.

Ma femme a disparu… chut !

LE ROI.

Quand cela ?

LE BOURGEOIS.

Hier soir… silence.

LE ROI.

Et tu crois que [sic pour qu’. On peut comprendre aussi : que… elle nous a suivis] elle nous a suivis.

LE BOURGEOIS.

J’en suis sûr.

LE ROI.

Messieurs, il n’y a que d’honnêtes gens ici.

LE BOURGEOIS.

Eh bien ! Eh bien ! que faites-vous ?

LE ROI.

Voilà un philistin qui a perdu sa femme il faut qu’elle se retrouve.

(On entend un cri dans un coin.)

Ah !

LE ROI.

Qu’est-ce que c’est ?

HERMANN.

Un étudiant qui se trouve mal.

LE ROI.

Un étudiant qui se trouve mal ?

LE BOURGEOIS.

C’est ma femme, laissez-moi donc passer [87] Messieurs, je la reconnais bien !... vous me la ferez rendre j’espère ?

LE ROI.

Le jugement de Salomon. Chacun la moitié, maintenant laissez passer le mari qu’il s’arrange avec l’amant. À un autre. Qui es-tu toi ?

LE TAILLEUR.

Tailleur.

LE ROI.

Que demandes-tu ?

LE TAILLEUR.

Qu’on me paye.

LE ROI.

C’est trop juste : qui est-ce qui te doit ?

LE TAILLEUR.

Monsieur Hermann.

LE ROI.

Est-ce vrai, Hermann ?

HERMANN.

Comme l’Évangile.

LE ROI.

La facture.

LE TAILLEUR.

La voilà.

LE ROI.

À combien se monte-t-elle ?

LE TAILLEUR.

À six-cents florins.

LE ROI.

Reconnais-tu que les objets t’ont été fournis ?

[88] HERMANN, regardant.

Il n’y a rien à dire sur la fourniture.

LE ROI.

Mais sur le prix ?

HERMANN.

C’est autre chose.

LE ROI.

Un expert.

UN ÉTUDIANT.

Me voilà ! Je suis le fils du premier tailleur de Nuremberg, je dois m’y connaître.

LE ROI.

Combien cela vaut il raisonnablement ?

L’ÉTUDIANT.

Cent florins.

LE TAILLEUR.

Oh ! par exemple !

L’ÉTUDIANT.

Pas un creutzer [sic pour kreutzer] avec.

LE ROI.

Voilà les cent florins.

LE TAILLEUR.

C’est une infamie. Je ne recevrai rien.

LE ROI.

Tu ne recevras rien… une fois, deux fois ?

LE TAILLEUR.

Je recevrai quatre-cents florins.

LE ROI.

Une fois, deux fois ?

LE TAILLEUR.

Deux-cents florins.

[89] LE ROI.

Une fois, deux fois.

LE TAILLEUR.

Cent-cinquante florins.

LE ROI.

Allons tu es raisonnable. Voilà les cent-cinquante florins.

L’HÔTE, au tailleur.

Ah ! mon pauvre ami, tu es ruiné !

LE TAILLEUR.

Non, mais je n’y gagne pas un sou, ma parole d’honneur.

LE ROI.

Maintenant la musique.

LES PLAIGNANS.

Monsieur Max… Votre Majesté, Sire !

LE ROI.

Silence.

LES PLAIGNANS.

Monsieur Max… Je suis le restaurateur du Soleil d’or ; moi, Monseigneur, je suis le marchand de pipes ; si, c’est moi qui monte la garde lorsqu’on se bat en duel, on me doit six factions.

LE ROI.

L’audience est remise à demain. La musique !

TOUS LES ÉTUDIANS.

La musique ! La musique !...

LE MUSICIEN AMBULANT.

Que faut-il vous chanter mon Empereur ?

LE ROI.

La Patrie de l’Allemand.

[90] TOUS.

Oui, oui, la Patrie de l’Allemand.

LE BOURGUEMESTRE.

Messieurs, c’est une chanson qui n’est pas permise.

LES ÉTUDIANS.

Raison de plus, c’est ce qui en fait le charme. La Patrie de l’Allemand, la Patrie de l’Allemand.

HERMANN.

Bon ça chauffe. Faites circuler la bière et que cela flambe.

LE ROI.

Les philistins qui ont peur d’être compromis peuvent sortir.

LES ÉTUDIANS, pendant que les bourgeois sortent.

La Patrie de l’Allemand ! la Patrie de l’Allemand !... (On entend un prélude.) Chut ! chut !...

LE CHANTEUR.

Où donc est l’Allemagne ?
Où donc est l’Allemagne ?
Et pays souverain !
Qui va de l’Ile [sic pour Ill] au Rhin !
Berceau d’Arminius, tombeau de Charlemagne.
"
Unité !
Liberté !
Fraternité !

 

[91] SCÈNE 11e

LES PRÉCÉDENTS, FRANTZ.

FRANTZ, entrant vivement.

Pardon de vous interrompre frère[s], mais j’ai besoin de vous.

HERMANN.

Qu’as-tu ?

FLAMING.

Que veux-tu ?

FRANTZ.

Ce que j’ai, une querelle !... ce que je veux, deux témoins.

TOUS.

Nous voilà ! nous voilà !

LE BOURGUEMESTRE.

Messieurs, le duel est défendu.

LE ROI.

S’il dit encore un mot, retournez-le, et mettez-lui la tête dans le tonneau.

LE BOURGUEMESTRE, sortant.

Abomination de la désolation.

FLAMING.

Et avec qui ton duel ?

FRANTZ.

Avec Monsieur Henry de Waldek.

FLAMING.

A-t-il des témoins ?

[92] FRANTZ.

Non, nous n’avons pas voulu en prendre dans le bal, de crainte de faire rumeur. Il va venir en chercher parmi vous, comme moi. Tenez le voilà.

DE WALDECK, entrant.

Salut, Messieurs. Vous savez sans doute ce dont il s’agit. Monsieur Frantz Liewald m’a dit que deux d’entre vous voudraient bien me servir de seconds.

LE ROI.

Avec plaisir Monsieur le Comte.

FRANTZ, prenant Waldeck par la main et le menant sur le devant de la scène.

Vous savez nos conventions, Monsieur ?

DE WALDECK.

Lesquelles ?

FRANTZ.

Pas un mot de la cause de ce duel.

DE WALDECK.

C’est dit.

FRANTZ.

Quelles que soient les questions des témoins ?

DE WALDECK.

Vous avez ma parole.

FRANTZ.

Celui de nous deux qui prononcera le nom de la femme pour laquelle nous nous battons sera un misérable.

DE WALDECK.

Eh ! Monsieur.

[93] FRANTZ.

Vous ne rétracterez rien de ce que vous avez dit ?

DE WALDECK.

J’ai dit que je ne concevais pas comment on recevait à un bal de Cour la fille d’un ancien professeur, et la femme d’un ex-journaliste. Je l’ai dit et je le répète.

FRANTZ.

C’est bien, Monsieur le Comte. Hermann, Flaming, les rapières.

HERMANN.

Les voilà.

FRANTZ.

Passez-les à Monsieur le Comte, qu’il les examine. L’affaire est inarrangeable, ainsi sur le terrein [sic], Flaming pas un mot.

DE WALDECK, jetant un coup d’œil sur les rapières.

Parfaitement. (Aux témoins.) Vos noms, Messieurs, que je puisse les garder comme un souvenir de reconnaissance.

1ER TÉMOIN.

Fritz.

2ÈME TÉMOIN.

Roller.

1ER TÉMOIN.

Est-ce une affaire résolue ?

DE WALDECK.

Tout ce que vous pourrez dire serait inutile, ainsi vous m’obligerez en ne faisant aucune tentative de conciliation.

[94] LE ROI.

Et où allez-vous aller ?

DE WALDECK.

Dans le jardin.

LE ROI.

Mais il ne fait pas clair.

FRANTZ.

Prenons des torches.

HERMANN.

Un duel aux flambeaux ?... Mordieu ce sera magnifique.

FRANTZ, indiquant le chemin à Waldeck.

Je vous en prie, Monsieur le Comte, je suis chez moi.

(Le Comte de Waldeck passe le premier, Frantz le suit.)

LE ROI, aux étudians qui se précipitent vers la porte.

Eh bien que faites-vous ? Tous ici Messieurs, à l’exception des deux adversaires et des témoins. Allez et faites en braves étudians. Allez la musique. Chanteur, tu n’as pas chanté le dernier couplet, c’est le meilleur.

LE CHANTEUR.

[Un grand blanc en bas de page]

 

[95] FLAMING, de dehors en frappant à une fenêtre.

Ouvrez ! ouvrez !... Ciel et terre ouvrez donc

LE ROI.

Qu’y a-t-il ?

FLAMING, sur une table.

Ce qu’il y a ?... Il y a qu’un détachement de troupes cerne l’auberge, qu’on vient d’arrêter Frantz, Monsieur de Waldeck et les témoins, que je me suis sauvé en sautant par-dessus le mur et que me voilà.

LE ROI.

Qui a osé faire cela ?

 

SCÈNE 12e

LES PRÉCÉDENS, LÉO BURKART.

LÉO.

Moi, Messieurs…

LE ROI.

Et qui êtes-vous ? vous ?

LÉO.

Je suis Léo Burkart.

LE ROI.

Ah ! le nouveau Conseiller intime, et vous entrez en fonctions par l’oppression et la tyrannie.

LÉO.

J’entre en fonctions par le maintien des lois. Messieurs, pour être des étudians, vous n’en êtes pas moins des Saxons… soumis au code du Royaume et qui devez obéir… car, un jour vous serez tous quelque chose dans la famille, ou dans l’État et il faudra qu’on vous obéisse à votre tour.

[96] LE ROI.

Nous avons des privilèges, Monsieur le Conseiller.

Léo.

Des privilèges ? D’abord ces privilèges, vous les avez pris, et on ne vous les a pas accordés. Eh ! bien, tels qu’ils sont je les admets, et je leur fais la part large. Vous avez quitté la ville, je vous ai laissé faire, vous vous êtes emparé[s] de cette hôtellerie je vous ai laissé faire encore. Mais on est venu prendre chez vous des témoins pour un duel. Le duel est défendu, défendu dans l’armée, défendu parmi les citoyens, défendu aux universités. Amenez les prisonniers.

 

SCÈNE 13e

LES PRÉCÉDENTS, MARGUERITE, DIANA, LE CHEVALIER.

LE CHEVALIER, retenant Marguerite.

Oh ! n’entrez pas, Madame, attendez.

MARGUERITE.

Mais ils vont le tuer, il est seul contre tous.

DIANA.

Oh ! fie-toi à son génie, et à son étoile, mais ne te montre pas.

MARGUERITE.

Oh ! j’attendrai ici du moins

LÉO, aux prisonniers que l’on a amenés.

Monsieur est officier ! Monsieur est citoyen ! ces Messieurs sont étudians. La peine sera égale pour tous. La loi vous condamne à six jours de prison. Vous irez en prison six jours.

WALDECK.

[97] Moi, Monsieur ? Moi officier ! Moi aide de camp du Roi ?

LÉO.

Vous, Monsieur, oui vous comme les autres. Vous comme Monsieur Frantz. Vous comme ces Messieurs.

FRANTZ.

Il n’y a rien à dire à cela, nous nous retrouverons Monsieur de Waldeck, voilà tout.

MARGUERITE.

Frantz en prison, pour avoir pris ma défense, parce qu’il s’est battu pour moi, Frantz blessé.

LÉO.

Emmenez ces Messieurs.

DE WALDECK.

Oh ! vous me payerez cet outrage Monsieur le Conseiller intime. (Il sort.)

FRANTZ.

Il n’a pas démenti l’opinion que j’avais conçue de lui. C’est un homme de fer. (Il sort.)

FRITZ.

Sire, tu n’oublieras pas de nous envoyer de la bierre et du vin.

HERMANN.

De la bierre de Munich et du vin de Moselle : ce sont ceux que je préfère.

LE ROI, à moitié monté sur le trône.

Et nous les laisserons partir ainsi

TOUS LES ÉTUDIANS, sur les tables et partout.

Non, non, non !

[98] MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu, seigneur !

LES ÉTUDIANS.

Non, non, non !

LÉO, d’une voix plus forte.

Si Messieurs ! Si, car vous êtes des fous et des insensés, mais vous n’êtes pas des rebelles. Écoutez-moi un instant, Messieurs, vous qui demandiez tout à l’heure où était la patrie de l’Allemand. S’il vous reste, s’il vous reste dans tout le corps une goutte du vieux sang germanique et dans le cœur une étincelle de la liberté nouvelle écoutez-moi. Vous êtes tous des hommes, eh bien ! à quoi vous occupez-vous ici ? À des jeux d’enfans, à des espiègleries d’écoliers… Est-ce là le passe-tems de patriotes qui ont vu mourir Kœurner [sic pour Körner] et de soldats qui ont pris Paris ? Il y a mieux que de la bierre et du vin dans ce monde : mieux que des villes à mettre en rumeur et des auberges à piller. Il y a tout[e] une Allemagne à refaire, à refaire avec les longs travaux de la pensée et les dures veilles du génie. Mettez-vous à l’œuvre ; architecte[s] prenez l’équerre ; législateurs prenez la plume ; soldats tirez l’épée.

(Rumeurs en sens divers.)

DIANA.

Il n’y a plus rien à craindre, je te quitte ; je ne veux pas me trouver au milieu de tous ces jeunes gens. Chevalier, venez me reconduire.

MARGUERITE.

Adieu.

[99] DIANA.

De la prudence !... (Elle disparaît.)

(Rumeurs diverses.)

LÉO.

Toutes les carrières vous sont ouvertes… L’avenir n’a plus de barrières privilégiées… Moi-même, voyez, je suis une preuve vivante que l’on peut arriver à tout. Moi, c’est-à-dire un de vous ; moi qui après vous avoir parlé en maître, vais vous parler en père. Allons, enfans, vous valez mieux que vous ne croyez vous-mêmes, pesez-vous à votre poids, et ne jettez pas vos belles années à la dissipation comme la poussière au vent. Rentrez à Leipsick, seuls, libres, en chantant vos chansons qui sont les nôtres, qui sont celles de l’Allemagne, et qu’on a eu tort de proscrire, et que je vous rends. Rentrez tous ensemble comme vous en êtes sortis, vos torches d’une main et vos épées de l’autre. Que l’on voye bien que vous avez cédé à la persuasion et non à la force. Le boucher a eu tort il paiera une amande [sic pour amende]. Les juges se sont laissé entraîner à un mouvement de colère, et le mandat d’arrêt sera déchiré. Monsieur Frantz de Liewald et Monsieur Henry de Waldeck ont transgressé les lois, ils seront punis, ainsi justice sera faite à tous, et avec l’aide de Dieu, la Patrie de l’Allemand ce sera la Saxe.

(Les musiciens commencent à jouer l’air et prennent la tête du cortège.)

LE ROI DES ÉTUDIANS.

Silence, et vous, éteignez les torches et remettez les rapières dans le fourreau, nous sommes des vaincus et [100] pas autre chose.

(Ils sortent en silence, et quand tous sont sortis, Marguerite vient se jeter dans les bras de son mari.)

MARGUERITE.

Oh ! mon ami ! mon ami !... oh ! que j’ai eu peur ! et comme j’ai tremblé pour toi.

LÉO.

Tu as eu tort, Marguerite, dans ces circonstances, ce n’est pas le jour qui est à craindre, c’est le lendemain.

 

FIN DU PREMIER ACTE.

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