LÉO BURKART (copie remise à la censure)

 

[149] Acte 3e

 

Cabinet de Léo, deux portes latérales, une porte au fond.

SCÈNE 1ère

MARGUERITE, puis bientot KARL.

MARGUERITE, seule, entrant par la porte à droite du spectateur.

Il n’est pas encore de retour, il n’est pas même revenu ici… Ces livres, ces papiers, tout est à la même place et comme il les a laissés en partant. Oh ! je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, ma tête est brûlante, les heures se sont écoulées à l’attendre, à craindre de le voir venir ; toute cette soirée d’hier a été mon rêve éveillé. Oh ! ce jardin, ces illuminations, cette musique lointaine… cet homme à mes genoux… Pourquoi nous, si faibles, sommes-nous toujours placées dans de telles conditions que ceux que nous devons aimer nous laissent seules et isolées, et que ceux qu’il nous est défendu d’écouter viennent à nous avec ces doux regards et ces douces paroles qui enivrent le cœur ? Ah ! nous sommes vraiment condamnées, et le monde est injuste. Que peut faire une femme quand on l’implore ainsi ? Frants m’a demandé à me voir, à me dire adieu… Frants est un ami, et je lui ai accordé sa demande, voilà tout. Oh ! non, non, je cherche à me tromper moi-même. Si je ne m’étais pas engagée au-delà de mes devoirs, [150] si je n’avais pas mal fait, je n’aurais pas ces tressaillemens involontaires, et ces serremens de cœur subits, qui me font croire que je vais étouffer. Oh ! non, non, Dieu ne nous a pas jeté[e]s en ce monde faibles et isolées, il a mis en nous la conscience, cette austère sentinelle qui, du moment où nous dépassons la ligne que lui-même nous a tracée, nous crie : arrête, ce n’est point cela, tu fais mal ! Je n’irai pas !... Que le tems est sombre, pas un rayon de soleil pendant toute cette journée… Il part… Il faut qu’il me dise adieu m’a-t-il dit. Un péril inconnu le menace, un pouvoir supérieur l’entraîne… Tout cela est-il probable, tout cela est-il possible ? Il connaît ma pauvre tête romanesque… peut-être n’est-ce qu’un rôle appris, qu’une comédie jouée… Non, non, Frantz est un cœur loyal et ferme, ce qu’il a dit il le pense, ce qu’il craint est à craindre et peut arriver. (À Karl qui entre.) Que voulez-vous ?

KARL.

Je venais voir si Monseigneur n’était pas rentré par le petit escalier. Il y a là dix ou douze personnes qui l’attendent.

MARGUERITE.

Non, il est encore chez le Prince. Que tenez-vous là ?

KARL.

Le journal de Monseigneur…

Marguerite.

Donnez ! (Karl sort.) Monseigneur ! quand on l’ap[151]pelle ainsi, il me semble que c’est un autre que l’on nomme. (Lisant la bande.) À Son Excellence Monsieur le Conseiller intime, Président de la Régence, député à la Diète… Et c’est à tous ces titres qu’il a sacrifié son bonheur, sa tranquillité, qu’il m’a sacrifiée moi. Je suis réduite à chercher dans les journaux ceux qui parlent de lui pour avoir de ses nouvelles, et presque toujours comment le traitent-ils ? (Elle lit.) Une alliance entre le Prince et la Bavière, — un mariage… pauvre Diana, c’est un mensonge sans doute. (Elle continue de lire.) « Léo Burckart, vendu à la Russie. » Lui vendu ! les infâmes ! Burkart acheté pour de l’or… Oh ! non, non, cela jamais. Qu’il doit souffrir lorsqu’il lit de pareilles choses. Oh ! Léo, Léo, n’était-ce pas à moi de te consoler de toutes ces calomnies ? Oh ! je ne demandais pas mieux hier, quand j’appris ton retour, j’allais à toi de toute mon âme, je ne pensais plus à Frantz, à ce qu’il venait de me dire. Oh ! Léo ! tout cela est ta faute. Ah ! mon Dieu ! Cette clef… cette clef que j’ai donnée… ce rendez-vous… car c’en est un. Impossible ! J’étais folle ! Je n’irai pas.. Je vais lui écrire que je ne veux pas y aller, qu’il ne vienne pas, que c’est inutile. J’irai passer la journée chez Diana. (Elle commence à écrire.) Oh ! je sens en moi-même que je fais bien… (Elle écrit.) Oui, je respire. Si c’était une faute, elle sera réparée avant que d’être commise. (Karl entre.) Qui est là ? (Elle étend la main sur le papier.)

 

[152] SCÈNE 2e

MARGUERITE, KARL puis DIANA.

KARL, annonçant.

Madame la Comtesse Diana de Waldeck.

MARGUERITE, ployant le papier et le tenant dans sa main gauche.

Faites entrer. (Diana entre.) Chère Diana, que tu es bonne de me venir voir.

DIANA.

Ne me remercie pas Marguerite, car ma visite n’est pas pour toi, mais pour ton mari.

MARGUERITE.

Léo est au palais, ne le sais-tu pas ?

DIANA.

Oui, mais il va rentrer et je suis venue l’attendre ici, car j’ai à lui parler.

MARGUERITE.

Il a travaillé toute la nuit avec le Prince.

DIANA.

Oui, et leur travail a déjà porté ses fruits. La ville tout entière est en rumeur, il s’agit de choses vraiment sérieuses, de conspirations, de complots. Les universités sont prêtes à se révolter dit-on, et comme elles comptaient sur la Landwert, on l’a désarmée.

MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! comment tout cela fi[153]nira-t-il ?

DIANA.

Bien, il faut l’espérer.

MARGUERITE.

Que tu as bien fait de venir pour me rassurer un peu.

DIANA.

Puis, je voulais te parler aussi à toi, car je suis venue pour deux choses.

MARGUERITE.

Que voulais-tu me dire ?

DIANA.

Tu as vu Frants, hier ?

MARGUERITE.

Moi… oui, un instant je crois… comme toi, comme tout le monde…

DIANA.

Le reverras-tu aujourd’hui ?

MARGUERITE.

Pourquoi cette question, Diana ?

Diana.

Eh ! mon Dieu, cette question, elle est bien simple. Frants n’est-il pas ton ami ?

MARGUERITE.

Comme il est le tien…

DIANA.

Oh ! le mien… heureusement oui… ce titre est celui que nous nous donnons maintenant, mais il y a des amis qu’on voit et des amis qu’on ne voit [154] pas, et [il] s’est rangé pour moi dans le nombre de ces derniers.

MARGUERITE.

Mais, je ne le vois pas davantage moi, je t’assure…

DIANA.

Pardon, mais vous avez quitté le bal, hier, à peu près ensemble et je croyais qu’il t’avait ramenée.

MARGUERITE.

Moi…

DIANA.

Eh bien, qu’y aurait-il d’étonnant à cela ?

MARGUERITE.

Rien sans doute. Oh mon Dieu, c’eût été bien simple, mais tu te trompes si tu crois que je le vois souvent. Je le rencontre seulement comme cela… par hazard.

DIANA.

Tant pis. J’en suis fâchée, je ne puis oublier notre ancienne amitié, et quoique de son côté, il ne me paraisse pas en avoir conservé grand souvenir, j’aurais voulu par un intermédiaire lui faire parvenir un avis important, que je ne puis lui donner moi-même. Ce que je fais est peut-être une trahison, mais peu importe.

MARGUERITE, se rapprochant de Diana

Une trahison ? Mon Dieu ! qu’y a-t-il donc, tu m’effraies… dis, parle !

[155] DIANA.

C’est inutile, si tu ne dois pas le voir..

MARGUERITE.

Mais enfin, je le verrai peut-être… et si je ne le vois pas je pourrais lui écrire.

DIANA.

Il n’est pas chez lui…

MARGUERITE.

Comment le sais-tu ?

DIANA.

On s’y est présenté ce matin pour l’arrêter.

MARGUERITE.

Arrêter Frants !...

DIANA.

Oui, il paraît qu’il est compromis dans toutes ces conspirations, on dit qu’il fait partie d’une société secrète..

MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu, mon Dieu… voilà donc ce pouvoir mystérieux et suprême dont il me parlait hier.

DIANA.

Il t’a dit…

MARGUERITE.

Rien, rien…

DIANA.

Eh bien, en tout cas, coupable ou non, je voulais lui faire donner avis de quitter la ville.

MARGUERITE.

Je m’en charge… c’est à dire si je le vois. Je [156] ne sais où je pourrai le voir… Tu devrais tâcher de ton côté, je tâcherai du mien.

DIANA.

On vient…

MARGUERITE.

C’est Léo ! écoute, je me charge de tout (Elle déchire la lettre commencée en petits morceaux.) Je trouverai moyen de le voir… je le verrai.

DIANA.

Silence !

 

SCÈNE 3e

LES MÊMES, LÉO, KARL.

MARGUERITE.

Oh ! c’est toi enfin. Comme tu es pâle et défait mon Dieu !

LÉO.

De la fatigue voilà tout. J’arrive en poste de Ca[r]lsbad, sans Maretto [sic pour m’arrêter] que pour changer de chevaux et j’ai passé la nuit et la matinée à travailler. (À Diana.) Pardon, Madame, mais je l’ai à peine revue hier, elle s’inquiète et je la rassure.

DIANA.

Un semblable soin est si naturel qu’il n’a pas besoin d’excuse Monsieur. Oui, je conçois l’impatience que Marguerite avait de vous revoir, [157] et cependant, si fort son amie que je sois, je vais encore être pour un moment du moins un empêchement à cette réunion si ardemment désirée. Il faut que je vous parle Monsieur.

MARGUERITE.

Toi Diana ?

DIANA.

Oui, moi. Tu n’es pas jalouse, j’espère.

MARGUERITE.

Oh !

LÉO.

À vos ordres, Madame. Rentre chez toi, Marguerite, et aussitôt que je serai libre, j’irai à toi ou je te ferai prévenir.

MARGUERITE.

Mais il y a là dix personnes qui vous attendent, Léo, sans me compter..

LÉO, sonnant.

Vous permettez ! (À Karl qui entre.) La liste. (Le Domestique lui présente un papier.) Je ne recevrai personne que le Chevalier Paulus. Il attend depuis longtems ?

KARL.

Depuis huit heures du matin..

LÉO, regardant la pendule.

Quatre heures de l’après-midi, il y aurait conscience de le renvoyer. Marguerite, passe-moi celui-là, et après lui, je suis à toi.

MARGUERITE.

[158] Songe que je l’attends, Diana.

DIANA.

Je n’ai que deux mots à échanger avec Monsieur le député de la Diète.

Léo, reconduisant Marguerite jusqu’à la porte de sa chambre.

Au revoir ! (Revenant à Diana.) Me voici, Madame.

 

SCÈNE 4e

DIANA, LÉO.

DIANA.

Vous devinez ce qui m’amène, Monsieur ?

LÉO.

Non, mais en tout cas je serai heureux si je puis vous être agréable en quelque chose…

DIANA.

Une seule question…

LÉO.

J’écoute.

DIANA.

Considérez-vous la Gazette d’Au[g]sbourg comme un journal officiel ?

LÉO.

La demande est bizarre, surtout le jour où elle contient deux colonnes d’injures contre moi.

DIANA.

Je ne parle pas de ses calomnies… je parle de ses [159] nouvelles.

LÉO.

Sous ce rapport, Madame, je dois avouer qu’elle est ordinairement assez bien renseignée.

DIANA.

Je suis aise que ce soit votre opinion. Veuillez me dire alors, Monsieur, ce que vous pensez particulièrement de ce paragraphe : « Quant aux deux voix de la Bavière, elles ont été données à la condition que le Prince Ernest épouserait la grande Duchesse Wilhelmine. »

LÉO.

Ce que j’en pense, Madame, c’est qu’il y a jusques dans les conseils les plus secrets des espions ou des traîtres.

DIANA.

Ainsi donc c’est vrai. Cette nouvelle, vous ne la démentez pas ?

LÉO.

La démentir Madame, serait faire une insulte gratuite à un pays dont l’appui nous est nécessaire. D’ailleurs, il est dans mes principes politiques Madame de dire toujours la vérité, un mensonge dût-il être utile à la cause que je sers.

DIANA.

Ainsi Monsieur, vous m’avouez, à moi, que ce bruit… que cette nouvelle a quelque consistance.

LÉO.

À vous Madame, comme à tout le monde, et à [160] vous peut-être plus qu’à tout le monde encore, car je sais combien les vrais intérêts du Prince vous sont chers.

DIANA.

Donc cette alliance…

LÉO.

Est proposée.

DIANA.

Et vous croyez qu’elle se fera ?

LÉO.

J’en suis sûr…

DIANA.

Mais… mais le Prince m’aime, vous le savez Monsieur ?

LÉO.

Je le sais depuis mon retour seulement, il me l’a dit lui-même.

DIANA.

Ah ! il vous l’a dit… Vous le voyez bien !

LÉO.

Hélas ! Qu’est-ce que cela prouve ? Puisque vous me forcez de parler politique avec vous Madame, je vous dirai que la raison d’État n’a pas de cœur. Les Princes, vous le savez bien, ne se marient pas, ils s’allient. Heureux encore ceux que la diplomatie n’est pas venu[e] fiancer au berceau, et qui grâce à cet oubli ont pu goûter quelques heures d’un amour libre et mutuel.

DIANA.

[161] Ainsi, vous êtes pour cette union…

LÉO.

C’est moi qui l’ai proposée.

DIANA.

De sorte que lorsque le Prince, qui est sur le point de la repousser vous en parlera…

LÉO.

Je lui dirai que quelle que soit la voix de son cœur, il est de son devoir d’obéir à celle du pays.

DIANA.

Très bien, et j’aurais dû m’y attendre. Voilà comme vous me remerciez de ce que j’ai fait pour vous.

LÉO.

Peut-être vous ai-je de grandes obligations Madame, et alors je vous ferai un reproche, c’est de me les avoir laissé si longtems ignorer.

DIANA.

Vous êtes oublieux, Monsieur ; c’est une des qualités des fortunes qui s’élèvent vite que de ne plus se souvenir de ceux qui leur ont donné la main pour faire le premier pas. Veuillez vous rappeler, Monsieur le Conseiller intime, Président de la Régence, député de la Diète, où vous en étiez à Francfort.

LÉO.

Ah ! Je crois vous entendre Madame, vous voulez parler du jour où le Prince est venu chez moi.

DIANA.

Qui l’y a conduit ? Voyant les larmes de Mar[162]guerite, la résignation de votre père, qui a été chercher le Prince ? Ah ! vous avez cru qu’il était venu de lui-même et pour admirer l’auteur pseudonime [sic] de quelques articles quotidiens ou de quelques pamphlets hebdomadaires… La prétention est orgueilleuse et pourtant, je dois l’avouer… elle ne m’étonne pas.

LÉO.

Et c’est avec raison, Madame. Ah ! C’est vous qui avez amené le Prince… Tant pis pour lui… C’est vous qui lui avez appris ce que je valais, tant pis encore. Oh ! non, non, il n’en a pas été ainsi, croyez-le… Lorsqu’il est venu à moi, et que j’ai été à lui, lorsque la majesté de la naissance et l’autorité du génie se sont rencontré[e]s à moitié chemin, j’ai traité d’égal à égal, et de puissance à puissance. Cette plume voyez-vous, Madame, cette plume, c’est un sceptre plus puissant et plus sûr que le sien, car aucune révolution ne peut me l’arracher, à moi.

DIANA.

Oui, mais on peut la réduire au silence, vous le savez bien pour l’avoir éprouvé Monsieur.

LÉO.

Ah ! je vous remercie de me mettre à mon aise, en me menaçant, Madame.

DIANA.

Ainsi, c’est une guerre déclarée.

LÉO.

[163] Dans laquelle je vous laisse l’honneur de commencer les hostilités.

DIANA.

C’est bien… Adieu, Monsieur, adieu. (Elle sort.)

 

SCÈNE 5e

LÉO seul d’abord, puis le CHEVALIER PAULUS.

LÉO.

Oui, oui, pendant ses nuits d’amour la favorite avait fait de doux rêves, et voilà que la main glacée de la politique la réveille en la posant sur son cœur… Pauvre Reine en espérance à qui j’ai enlevé brutalement sa pourpre et sa couronne. Oui, j’ai été dur avec elle. Oh ! nous sommes pareils aux chirurgiens qui, à force d’en voir, s’habituent au sang et aux blessures, et cent fois plus cruels, car nous taillons dans les passions comme eux dans la chair, et nous torturons l’âme tandis qu’ils ne font souffrir que le corps. Ah ! c’est vous Chevalier.

LE CHEVALIER.

Oui, Monseigneur.

LÉO.

C’est bien, passez dans votre cabinet et ouvrez la correspondance.

LE CHEVALIER.

Monseigneur ne me demande pas si j’ai réussi.

[164] LÉO.

En quoi ?

LE CHEVALIER.

Mais dans mon entreprise d’hier.

LÉO.

Laquelle ?

LE CHEVALIER.

Monseigneur se rappelle que je lui ai demandé la nuit…

LÉO.

Eh ! bien, je vous l’ai donnée.

LE CHEVALIER.

Que je lui ai montré un homme…

LÉO.

Je ne me souviens pas.

LE CHEVALIER.

Eh ! bien, cet homme Monseigneur…

LÉO.

Après, cet homme ?

LE CHEVALIER.

C’était un des conspirateurs les plus importans.

LÉO.

Ah ! ah !

LE CHEVALIER.

Un de mes amis.

LÉO.

Un de vos amis…

LE CHEVALIER.

Oui, un frère des sociétés secrètes.

[165] LÉO.

Vous êtes donc de ces sociétés secrètes Monsieur !

LE CHEVALIER.

Je m’en suis fait recevoir pendant que je travaillais au journal, et que nous faisions de l’opposition ensemble Monseigneur.

LÉO.

Je croyais que vous y faisiez de la science et moi de la politique.

LE CHEVALIER.

C’est cela, et dans mes courses archéologiques, j’allais visiter les vieux châteaux de la Prusse, de la Souabe et du Rhin. Là, de tems en tems nous trouvions dans les ruines une vingtaine d’amis, amateurs comme moi d’antiquité ou de botanique… puis, par occasion, nous parlions politique, de sorte que comme je l’ai dit à Votre Excellence, je suis affilié à tout, j’assiste à tout, et que pour ce soir-même je suis convoqué.

LÉO.

Continuez…

LE CHEVALIER.

Si bien qu’hier au moment où il allait partir pour Heidelberg, où il portait le plan de la conspiration, j’ai avisé une de mes anciennes connaissances, dont je connais le faible pour le trente et quarante, et le goût pour le vin de malvoisie. Je l’ai décidé à venir à la Cour, il a changé d’habit, et dans les poches de celui qu’il [166] quittait, il a laissé un paquet qui aurait pu se perdre si je ne l’avais trouvé. Ce matin, il est parti pour Heidelberg, et me voilà.

LÉO.

Et la chose s’est passée comme vous me le dites ?

LE CHEVALIER.

À la lettre.

LÉO.

Vous ne vous vantez pas.

LE CHEVALIER.

En aucune manière.

LÉO.

Vous étiez affilié à ces sociétés secrètes.

LE CHEVALIER.

Je le suis encore.

LÉO.

Vous avez enivré cet homme pour lui prendre ces papiers.

LE CHEVALIER.

Je n’ai pas eu grand mérite à cela.

LÉO.

Et cet homme sait que vous m’appartenez, que vous êtes mon secrétaire, cet homme croira que vous avez agi par mes ordres.

LE CHEVALIER.

Que vous importe Monseigneur, ce que pensent de vous des… rebelles.

LÉO.

Ces rebelles Monsieur, ce sont des fous, mais [167] des gens d’honneur. C’est ce pur sang de la société que la société est obligée parfois de répandre, mais qui lui manque toujours plus tard. Ces rebelles, ce sont des hommes qui m’ont compté dans leurs rangs avant qu’ils ne fussent où ils sont, des hommes dont je partage les sympathies sinon les principes. Eh bien, auprès de ces hommes, de ces ennemis, de ces rebelles, dont je peux mériter la haine mais dont je veux garder l’estime, savez-vous bien que vous avez compromis mon nom, Monsieur… un nom que j’avais juré de conserver pur, un nom que vous venez de tremper dans votre…

LE CHEVALIER.

Pardon, Monseigneur, je croyais que l’importance du résultat devait faire excuser le moyen. J’ai déplu à Votre Excellence, je me retire.

LÉO, à part.

Allons, voilà que je me fais un traître avec un lâche. (Haut.) Vous m’avez mal compris Monsieur. Je voulais dire que toutes ces choses ne me regardent pas et sont du ressort du Préfet de Police. Je vais vous donner une lettre ; portez-lui ces papiers, il me fera un rapport.

KARL, annonçant.

Son Altesse Royale, Monseigneur le Prince régnant.

LÉO.

Dans ce cabinet Monsieur… et mettez-y de l’ordre dans vos papiers afin que votre successeur [168] puisse s’y reconnaître.

LE CHEVALIER.

Monseigneur…

LÉO.

Je vous destine une place importante, allez Monsieur. (Le Chevalier entre dans le cabinet.)

 

SCÈNE 6e

LÉO, LE PRINCE.

LÉO, allant au devant du Prince.

Votre Altesse dans ma maison… dans la maison d’un sujet.

LE PRINCE.

Vous vous trompez Léo, je suis dans la maison d’un ami. D’ailleurs, pourquoi vous étonner ? Ce n’est point la première fois que je vous rends visite. Un jour j’ai frappé comme aujourd’hui à une porte en demandant le professeur Léo Burkart. Alors c’était pour lui confier le soin d’un État.

LÉO.

Et aujourd’hui…

LE PRINCE.

Aujourd’hui c’est pour demander à Monsieur le Président de la Régence comment il s’est acquitté de ce soin… Asseyez-vous Monsieur.

LÉO, restant debout.

[169] Je suis prêt à vous le rendre Monseigneur, et j’aime mieux que ce soit ici que partout ailleurs. Cette chambre n’est pas beaucoup plus riche que celle où vous m’avez rencontré pour la première fois ; cet habit, sauf la couleur peut-être, est à peu près le même que celui que je portais alors, et le cœur qu’il renferme bat aujourd’hui comme à cette époque pour la liberté de l’Allemagne.

LE PRINCE.

Oui, et c’est avec ce mot liberté, que l’on comprend de tant de manières différentes, que nous nous sommes fait à la fois des ennemis des rois qui nous environnent, et du peuple sur lequel nous régnons. Le moment est donc venu où il faut qu’entre nous deux mêmes, nous nous expliquions sur la manière dont vous entendez ce mot.

LÉO.

Je suis aise Monseigneur, que vous me donniez cette occasion de vous faire ma profession de foi. Dans tous les pays du monde où une secousse révolutionnaire fait de la minorité une majorité, et des idées proscrites les idées régnantes, il se trouve toujours, lorsque le mouvement progressif s’arrête, que ceux-là même qui l’ont fait se trouvent dépassés par les esprits généreux et rêveurs qui veulent arriver aux résultats extrêmes sans passer par les phases intermédiaires. Pour ceux-là, toute mesure répressive est une atteinte au droit public, tout retard une trahison. Ainsi en est-il de nous Monsei[170]gneur. Je cherche à réaliser une confédération des petits États qui, devenus forts par la réunion de leur faiblesse, puissent s’opposer à l’envahissement successif de la Prusse et de l’Autriche. Eux, demandent avant tout une coalition armée qui détruise ce qui est sans savoir ce qui sera. Je veux enfin, moi, le rétablissement du Saint-Empire de Charles-Quint, dont notre pays serait le centre, et dont vous, Monseigneur, seriez peut-être le chef… Eux veulent la réalisation impossible du rêve des Brutus et des Rienzi.

LE PRINCE.

Oui, c’est cela. Maintenant, dites-moi où vous en êtes de votre œuvre, et je vous dirai où ils en sont de la leur.

LÉO.

Où j’en suis de mon œuvre ? Vous le savez Monseigneur, aux conférences de Cals-bad [sic, plus loin l’orthographe est correcte], par la réunion des faibles contre les forts, j’ai eu neuf voix sur dix-sept, mais à une condition.

LE PRINCE.

Celle de mon mariage…

LÉO.

Non Monseigneur, nous y reviendrons ensuite. À deux conditions j’aurais dû dire alors. La première, celle dont nous nous occupons en ce moment, fut de maintenir la paix dans vos États, d’y réprimer tout mouvement divergent qui ne tendrait pas à un but unitaire, j’en ai répondu [171] et je suis en train de tenir parole. Une grande conspiration générale était organisée par toute l’Allemagne et nous enveloppait comme un serpent. Avant même que je partisse de Carlsbad, le serpent était coupé en morceaux et les tronçons n’avaient plus même l’espérance de se rejoindre. En arrivant ici, j’ai trouvé la révolte blessée, mais vivante. Les étudiants comptaient sur la Landwert, cette ancienne compagne de leur dévouement en 1813. J’ai désarmé la Landwert. Il ne restait plus aux rebelles qu’eux-mêmes, et j’ai ordonné ce matin que les chefs des rebelles fussent arrêtés. À cette heure ils doivent l’être Monseigneur.

LE PRINCE.

Eh ! bien, vous vous trompez. Soit hazard, soit prévoyance, ils sont libres. Vous avez rendu une ordonnance pour le désarmement de la Landwert cette nuit, et l’arrestation des chefs ce matin. C’est vrai, vous l’avez rendue Monsieur, mais c’est moi qui l’ai signée, c’est à mon nom que va s’en prendre la haine de ces vieux soldats et de ces jeunes rebelles. À l’heure qu’il est, ceux qui vous ont échappé, et dont vous ignorez la retraite, ont probablement décidé ma mort. En venant ici, j’ai certainement été suivi… en sortant d’ici, je serai assassiné peut-être.

LÉO.

Monseigneur…

LE PRINCE.

Eh ! mon Dieu, c’est possible. Vous voyez au reste [172] de quelle manière j’en parle, je suis dans la position de l’homme qui parie le double de celui qui tient les cartes. C’est vous qui jouez, Monsieur, et c’est moi qui perds… ou qui gagne… Ce que je vous dis, c’est donc à titre d’observations et de conseils que vous êtes libre de ne pas écouter.

LÉO.

Oh ! Monseigneur.

LE PRINCE.

Je ne dis pas que vous faites fausse route, mon cher Burkart, je dis seulement que vous y marchez les yeux bandés, et cela par cette décision étrange que vous avez prise d’éloigner de vous les moyens de gouvernement ordinaire[s]. Là-bas, vous croyez avoir réussi par votre éloquence, par votre persuasion, n’est-ce pas… parce que votre cause est la bonne, l’honorable. Aveugle que vous êtes… Sur ces neuf voix que vous croyez données à un principe, quatre ont été achetées à prix d’argent.

LÉO.

C’est possible…

LE PRINCE.

C’est sûr, Monsieur. Deux par la Russie, dont les intérêtes sont les nôtres, deux par moi. Je ne sais pas ce que le cabinet de Saint-Pétersbourg les a payées, mais je sais ce qu’elles me coûtent à moi… deux millions.

LÉO.

C’est une autre manière de procéder, et dont je [173] ne nie pas l’influence, Monseigneur..

LE PRINCE.

Ici, cette nuit, quand vous avez vu où les choses en étaient, vous vous êtes contenté de donner des ordres, sans avoir une police particulière qui surveillât la police générale. Eh ! bien, voilà que grâce à ces beaux sentimens, les principaux meneurs vous ont échappé, voilà que vous ignorez ce qu’ils doivent faire et où ils sont.

LÉO, à part.

Oh mon Dieu, mon Dieu, je vais donc y être contraint.

LE PRINCE.

Eh ! bien, vous devriez le savoir, Monsieur.

LÉO.

Je le sais, Monseigneur.

LE PRINCE.

Vous le savez… voyons alors !

LÉO, allant au cabinet et entr’ouvrant la porte.

Donnez-moi les papiers que vous avez pris sur l’émissaire des étudiants Monsieur le Chevalier. (Il prend les papiers et revient en scène.) Vous voyez bien Monseigneur, que je n’ai plus les mains si pures que vous vouliez bien le dire, et que me voilà digne de prendre rang parmi les princes de la diplomatie. Voyez, ceci a été volé à un étudiant qui le portait à Heidelberg, et ce qui va vous rendre bien content et bien fier, volé chez vous, Monseigneur, car il était de votre bal… Tenez, vous demandez ce qu’ils doivent faire ce soir : ce soir, ils doivent recevoir [174] un nouvel adepte, dont on ne dit pas le nom, mais qui tient à la Cour. Puis ensuite, ils doivent…. vous ne vous trompiez pas, vous mettre en accusation et vous juger. Votre police est bien faite, Monseigneur, mais vous voyez que la mienne lui est supérieure encore.

LE PRINCE.

Et le lieu de cette réunion ?

LÉO.

Elle n’est point indiquée ici, mais j’ai un moyen de la connaître. Ainsi Monseigneur, rentrez dans votre palais, et soit que vous en ouvriez ou fermiez les portes, dormez tranquille, je veille sur vous, je réponds de vous et l’on ne touchera pas un cheveu de votre tête.

LE PRINCE.

Vous êtes un fidèle et loyal serviteur, Léo.

LÉO.

Oh ! cela je le sais Monseigneur, mais maintenant j’attends autre chose de vous que la reconnaissance de cette vérité. Maintenant que j’ai fait mon devoir, qu’à ce devoir j’ai sacrifié ma popularité, mon honneur, et que je suis prêt à lui sacrifier ma vie… faites le vôtre Monseigneur.

LE PRINCE.

Le mien ?

LÉO.

Oui, des obligations pareilles nous sont imposées, et la tâche la moins lourde est à Votre Altesse. [175] Je suis engagé avec la Bavière en votre nom et au mien. Donnez-moi votre parole.

LE PRINCE.

Mais vous savez bien ce qui s’y oppose…

LÉO.

Votre amour, n’est-ce pas Monseigneur ? Eh ! bien, mon amour à moi, c’est encore un de ces sacrifices que j’ai faits à Votre Altesse, et dont je ne lui ai pas même parlé. Croyez-vous Monseigneur que je n’aime point ma femme d’un amour aussi puissant que vous aimez votre maîtresse ? Eh ! bien, ai-je hésité un instant à m’en séparer ?

LE PRINCE.

À vous en séparer ?

LÉO.

Eh ! mon Dieu, Monseigneur, n’est-ce point une séparation réelle que la vie que je mène, croyez-vous que j’ignore ses chagrins, que je ne voie pas ses larmes, que je n’entende pas ses soupirs ? Oh ! non, non, Monseigneur, pour cela je n’ai besoin ni de votre police ni de la mienne. Je n’ai besoin que d’interroger mon propre cœur qui me dit ce qu’elle souffre.

LE PRINCE.

J’espère mon cher Léo, que vous vous exagérez son ennui. Marguerite a souffert, oui, mais elle commence à se consoler. Puis en votre absence elle a des amis qui veillent sur elle.

LÉO.

[176] Des amis !... Que voulez-vous dire, Monseigneur ?

LE PRINCE.

Mais une chose que vous savez aussi bien que moi je présume, vous qui semblez avoir la baguette d’un enchanteur et le livre d’un devin.

LÉO.

Je jure à Votre Altesse, que j’ignore ce qu’elle veut dire !

LE PRINCE.

Comment, ce duel…

LÉO.

Quel duel…

LE PRINCE.

Ce duel de Monsieur Frants Lewald avec Monsieur Henri de Waldek.

LÉO.

Oui, pour lequel j’ai fait arrêter les deux adversaires.

LE PRINCE.

Eh ! bien, il vous a fait donner une preuve de votre stricte équité mon cher Léo, car vous avez envoyé en prison celui qui s’était battu pour votre femme.

LÉO.

Battu pour ma femme… Battu à ma place… Battu parce que Marguerite a été seule à un bal de Cour, où quelque faquin titré l’aura insultée… Je devine tout. Eh ! bien, Monseigneur voilà encore une de ces souffrances, ou plutôt une [177] de ces hontes, que pour vous je mets sous mes pieds. Tandis que je travaillais pour vous, votre aide de camp à vous, insultait ma femme. Oh ! pareille chose ne me serait pas arrivée tandis que je n’étais que le professeur Léo ! Il fallait que je fusse Ministre pour cela. Vous voyez bien, vous voyez bien, Monseigneur, que j’ai encore un droit de plus pour insister. Revenons à cette alliance, Monseigneur.

LE PRINCE.

Eh ! bien, cette alliance… nous y songerons.

LÉO.

Le mot est bien vague, et ne promet qu’une solution bien éloignée.

LE PRINCE.

C’est que je vous avoue mon cher Léo que je ne comprends rien à votre acharnement contre une femme dont vous n’avez pas à vous plaindre, et qui, au contraire, en toute circonstance…

LÉO.

Bien, Monseigneur, bien. Puisque vous avez touché cette corde, il faut qu’elle rende un son clair et précis. Cette femme, elle sort d’ici, Monseigneur. Cette femme que je n’avais pas vue dans mes projets et que je rencontre sur ma route, m’a parlé d’obligations que je lui avais, moi… J’ai cru qu’elle était folle, mais voilà que Votre Altesse vient de dire quelques paroles qui prouvent que c’était moi qui étais… Monsei[178]gneur, jusqu’à présent, je m’étais cru l’œuvre de mon propre génie, je n’avais de force aux yeux des autres et aux miens même[s] que parce que je reposais sur une base solide et inattaquable. Mais du moment où vous m’avez en me grandissant donné pour piédestal une misérable intrigue de femme, Monseigneur, laissez-moi descendre avant que je ne tombe.

LE PRINCE.

Si vous voulez que je vous comprenne, Monsieur, ne me faites pas de poësie en me parlant politique.

LÉO.

Eh ! bien, je vais m’expliquer clairement Monseigneur. Je supplie Votre Altesse d’accepter ma démission.

LE PRINCE.

Votre démission, Monsieur… Ah ! voilà le grand mot lâché, un Ministre croit avoir tout fait quand il a offert sa démission, et il a raison en ce sens qu’il ne faut que cela pour le réhabiliter aux yeux de ceux-là même qu’il a persécuté[s] pendant son ministère. Votre démission, le moment est bien choisi pour la donner, Monsieur. Et cependant, si vous insistez j’accepte, mais auparavant jettez les yeux autour de vous, et voyez dans quelle situation l’État et moi nous sommes. Votre démission, oui, et demain vous vous retirerez comme Aristide le Juste, enve[179]loppé de votre défaveur comme d’une cuirasse, et vous aurez laissé l’État en proie aux révolutions et moi en butte aux poignards.

LÉO.

Vous avez raison, Monseigneur, il faut que j’étouffe les révolutions, il faut que je brise les poignards. C’est moi qui ai attiré l’orage. C’est bien, la foudre tombera sur moi ou je la détournerai. Demain matin, Monseigneur, j’aurai l’honneur de rendre compte à Votre Altesse, soit de vive voix, soit par écrit. de ce qui se sera passé cette nuit. Mais en attendant, ne vous inquiétez de rien Monseigneur, et ne gardez de cet entretien je vous prie, que le souvenir de mon entier dévouement.

LE PRINCE.

À demain donc.

LÉO.

À demain, Monseigneur. (Le Prince sort.)

 

SCÈNE 7e

LÉO, LE CHEVALIER.

LÉO, appelant.

Monsieur le Chevalier, Monsieur le Chevalier !

LE CHEVALIER, entrant.

Que me veut Votre Excellence ?

LÉO.

[180] Je m’étais trompé sur votre capacité, Monsieur, en ne faisant de vous qu’un simple secrétaire. Au lieu de trois-mille florins d’appointemens, je vous en donne douze-mille. Voici votre nomination comme Inspecteur aux bureaux de la Police générale du Royaume. Elle est, vous le voyez, antidatée de deux mois, c’est-à-dire que vos appointemens courent à compter de l’époque où vous avez commencé à exercer.

LE CHEVALIER.

Monseigneur, soyez certain que mon dévouement.

LÉO.

Je vais le mettre à l’épreuve.

LE CHEVALIER.

J’attends !

LÉO.

Maintenant que vos fonctions sont arrêtées, répondez-moi. Vous êtes convoqué pour ce soir…

LE CHEVALIER.

À dix heures.

LÉO.

Le lieu de la réunion ?

LE CHEVALIER.

Je l’ignore…

LÉO.

Vous l’ignorez ?

LE CHEVALIER.

Comme tous…

LÉO.

[181] Et par quel moyen devez-vous le savoir ?

LE CHEVALIER.

Lorsque l’heure sera venue, les plus jeunes des étudians…

LÉO.

Oui, les nouveaux, je sais…

LE CHEVALIER.

C’est cela, sans savoir ce qu’ils font ni pourquoi ils le font, parcourront les rues en chantant leur chanson patriotique : « Où donc est l’Allemagne ». Ce sera le signal. Alors tous les affiliés sortiront de la ville et à chaque porte une homme les attendra. À cet homme ils demanderont en quel lieu brille la lumière, et le lieu que désignera cet homme sera celui de la réunion.

LÉO.

Et les membres de cette réunion sont masqués.

LE CHEVALIER.

Toujours, car il y a parmi les affiliés telles personnes qui approchent assez près des Princes pour désirer qu’on ne voie point leur visage.

LÉO.

Et vous recevrez ce soir une de ces personnes ?

LE CHEVALIER.

Oui…

LÉO.

Savez-vous son nom ?

LE CHEVALIER.

[182] Monsieur le Comte de Waldeck.

LÉO.

Le frère de Diana.

LE CHEVALIER.

Lui-même. Depuis votre nomination, il était mécontent, mais hier, le Prince l’a mal reçu et il s’est décidé tout à fait…

LÉO.

Mais comment êtes-vous si bien au courant des choses, vous Monsieur, que l’on sait être mon secrétaire ?

LE CHEVALIER.

La première loi de l’association est que tous ses membres accepteront toutes les places qui leur seront offertes, afin d’envelopper le pouvoir de tous côtés.

LÉO.

Y a-t-il un costume particulier pour assister à cette réunion ?

LE CHEVALIER.

La redingote de l’étudiant, la casquette avec ses trois feuilles de chêne, un masque sur le visage et ce ruban sur le cœur.

LÉO.

Ayez-moi un costume complet pour huit heures du soir, et venez me prendre avec ce costume.

LE CHEVALIER.

Monseigneur voudrait…

[183] LÉO.

Je vous dirai mes intentions tout le long de la route, et en échange vous m’apprendrez les paroles sacramentelles à l’aide desquelles je puis entrer avec vous.

LE CHEVALIER.

J’obéirai Monseigneur, mais si vous êtes reconnu, vous êtes mort.

LÉO.

Je le sais aussi. Un seul mot encore… Qui me répondra de vous ?

LE CHEVALIER.

Mon intérêt.

LÉO.

Cependant, s’ils réussissent, vous avez droit à quelque chose de meilleur peut-être que ce que je pourrai vous offrir si je triomphe, moi.

LE CHEVALIER.

Ils ne réussiront pas.

LÉO.

Ah ah ! vous êtes prophète… Eh ! bien, réussirai-je, moi ?

LE CHEVALIER.

Vous ne réussirez pas non plus, Monseigneur. Ils seront détruits par vous, mais vous serez détruit par le Prince.

LÉO.

Eh ! puis-je savoir où vous avez puisé cette conviction ?

[184] LE CHEVALIER.

Dans les faits passés, dans votre conduite présente, dans vos projets à venir…

LÉO.

Donc à votre avis j’ai manqué de capacité, répondez franchement, je suis en train de m’instruire.

LE CHEVALIER.

Non pas de capacité, Monseigneur, mais d’adresse.

LÉO.

Voyons…

LE CHEVALIER.

Un homme d’État qui veut demeurer au pouvoir doit s’appuyer, ou sur le peuple, ou sur le Prince, ou sur la popularité ou sur la faveur. Or, l’un de vos appuis vous manque déjà, et l’autre va vous manquer bientôt : le peuple vous manque, parce que pendant cette soirée de l’auberge, vous avez personnellement fait arrêter ces deux jeunes gens au lieu d’employer à cette œuvre des hommes de la police et de n’arriver, vous, que pour faire grâce. Le peuple vous manque, parce qu’au lieu d’envoyer à la Diète un député que vous pouviez désavouer à son retour, vous y avez été vous-même, de sorte qu’ayant proposé par conscience des mesures répressives que d’autres ont adoptées par corruption, on a cru à votre corruption, et l’on n’a pas voulu croire à votre conscience. Le peuple vous manque enfin, par[185]ce qu’il est toujours instinctivement du parti du faible contre le fort, et qu’il fera demain des martyrs de ceux dont vous faites des coupables aujourd’hui. Alors, et au point où vous en êtes arrivé.. il vous restait le Prince, mais voilà qu’il s’est trouvé par hazard pour vous seul, un Prince assez fou pour préférer une amourette à la raison d’État ; sur toute autre chose il vous eût cédé sans doute. Sur celle-là il sera inflexible. Vous aurez beau faire valoir vos engagemens, prouver que la politique est pour vous, prouver que l’intérêt de l’Allemagne demande cette alliance. Tout sera inutile contre cette Pénélope au rebours qui défera chaque nuit l’ouvrage de votre journée. Or, le seul moyen qui vous reste maintenant Monseigneur, et pardon si je vous dis de pareilles choses, c’est de céder sur le point du mariage, de renoncer à votre rêve de coalition, et de devenir aux mains du Prince un instrument de despotisme au lieu d’être à celles des peuples une bannière de liberté.

LÉO, se levant.

Jamais Monsieur, jamais.

LE CHEVALIER.

Alors votre chute est infaillible, Monseigneur.

LÉO.

Mais, dans cette prévision, comment pouvez-vous me servir ?

LE CHEVALIER.

[186] Parce que plus je vous aurai été utile à vous, plus j’aurai été nécessaire à votre successeur.

LÉO.

Vous avez raison, et je puis me fier à vous, Monsieur. Ainsi, ce soir au premier refrain de la chanson, venez comme je vous l’ai dit me prendre, et conduisez-moi.

LE CHEVALIER.

Je viendrai Monseigneur. (Il sort.)

 

SCÈNE 8e

LÉO seul.

Ah ! Me voilà donc arrivé au bout de mon rêve. Je n’aurais pas cru pouvoir sitôt regarder ma grandeur de l’autre côté de l’horizon. Je marchais dans l’ombre, un volcan sous les pieds, un orage sur la tête, leurs éclairs se sont croisés et ont illuminé ma nuit. Ô ma belle vie ! Ô ma réputation sainte, voilà donc que je vous ai laissé[e]s en lambeaux tout le long du chemin, à ces buissons infâmes semés par la calomnie. Paroles d’en haut, paroles d’en bas, vous avez dit vrai toutes deux. Malheur à moi !... malheur à moi !...

Oh ! Cet homme ! Cet homme que j’appellais mon Prince et que je croyais mon ami, cet homme à qui j’ai tout sacrifié, tranquillité, réputation, bonheur, et qui pour tout remercie[187]ment, pour toute reconnaissance, vient à travers cette enveloppe de pierre où je l’avais enfermé essayer de me mordre le cœur avec un soupçon. Marguerite, Marguerite, ce n’est pas assez de m’avoir perdu et déshonoré, ils veulent te perdre et te déshonorer aussi, toi. Ange qui nous regarde d’en haut, ils veulent faire rejaillir notre boue jusque sur ta robe blanche aux étoiles d’or. Oh ! Voilà ce qui est réellement infâme… voilà ce que je n’oublierai pas, ce que je ne pardonnerai jamais. Oh mon Dieu, mon Dieu ! (Il tombe sur le canapé.)

 

SCÈNE 9e

MARGUERITE, LÉO.

MARGUERITE, entrant avec inquiétude.

Sept heures et demie… il est parti, et me voilà seule…

LÉO, tendant les bras vers elle.

Non, Marguerite je ne suis point parti. Non, Marguerite, tu n’es pas seule !

MARGUERITE.

Ah ! Léo !

LÉO.

Non, Marguerite, non, me voilà. Viens mon enfant chérie, viens sur mon cœur, dont tu as été si longtemps non pas absente, mais [188] éloignée.

MARGUERITE, hésitant.

Léo ! Léo ! que me dis-tu là ? Prends garde, je ne suis plus habituée à ces douces paroles. Je les avais presqu’oubliées. Oh ! c’est maintenant un écho si lointain que je ne puis croire à la voix qui me les dit.

LÉO.

Oui, tu as raison Marguerite, et le moment est bien choisi pour me faire ce reproche, car je me le faisais à moi-même. Plains-moi Marguerite, plains-moi, car j’ai bien souffert, et je souffre bien encore. J’ai la tête brûlante et le cœur brisé.

MARGUERITE.

Oh ! mon ami…

LÉO.

Autrefois, quand j’étais fatigué par des rêves, au lieu d’être comme je le suis aujourd’hui écrasé sous la réalité je n’avais qu’à m’approcher de toi Marguerite, à poser ma tête sur ton épaule… et je me sentais soulagé aussitôt, comme si ton haleine avait le pouvoir céleste de chasser toute triste pensée, d’écarter tout fatal souvenir.

MARGUERITE.

Ah ! Léo, pourquoi as-tu oublié si longtems, pourquoi reviens-tu si tard ? Comment n’as-tu pas vu ce que je souffrais, et combien je [189] souffrais… Que tu m’aurais épargné de larmes dans ce passé, et peut-être dans l’avenir !

LÉO.

As-tu regretté notre petite maison de Francfort, ce tems où nous étions pauvres et ignorés, le tems où notre amour était toute notre richesse et toute notre lumière ?

MARGUERITE.

Tu le demandes Léo ? Le Ciel m’est témoin combien de fois, seule dans mon oratoire… (Elle s’arrête frappée d’un souvenir.)

LÉO.

Eh ! bien…

MARGUERITE.

Ah !

LÉO.

Achève donc…

MARGUERITE, après une nouvelle hésitation.

J’ai demandé, les genoux sur le marbre, le front dans la poussière… J’ai demandé à Dieu, pardonne-le-moi Léo, qu’il t’enlevât ton rang, tes honneurs, ton génie même, pour que nous nous retrouvions seuls à seuls avec notre amour.

LÉO.

Eh ! bien, Marguerite, Dieu t’a exaucée.

MARGUERITE.

Que dis-tu ? On t’enlève tout cela ?

LÉO.

[190] Non, je m’en dépouille. Un jour encore, et j’aurai arraché de mes épaules cette robe de Nessus qui me dévorait… Marguerite, nous reverrons notre petite maison. Marguerite, nous nous retrouverons seuls à seuls, et je l’espère, alors, tu oublieras ce que tu as souffert pendant le tems que nous l’avons quittée.

MARGUERITE.

Vois-tu Léo, je ne crois pas à ce que tu me dis et il me semble que je rêve. Tes lèvres remuent, j’entends des sons, mais les mots, mais les pensées, vois-tu, je te le répète, je n’y crois pas. Si cela était, tu ne me le dirais pas avec une voix si triste et des yeux si abattus.

LÉO.

C’est qu’entre aujourd’hui et demain, Marguerite, c’est-à-dire entre la tristesse et la joie, il y a un abîme, vois-tu… un abyme [sic] où je puis tomber en essayant de le franchir.

MARGUERITE.

Que me dis-tu là Léo ? Cours-tu quelque danger ? As-tu quelque chose à craindre ? Mon Dieu, mon Dieu, parle, réponds-moi… Un danger… Depuis hier, tout le monde me parle de danger.

LÉO.

Ah ! j’aurais dû me taire, j’aurai dû avoir la force de te quitter sans me plaindre.

[191] MARGUERITE.

Me quitter…

LÉO.

Mais je suis tellement abattu, tellement accablé que si je n’avais honte, je crois que je pleurerais comme un enfant.

MARGUERITE.

Mais que me dis-tu donc là ?

LÉO.

Embrasse-moi Marguerite..

MARGUERITE.

Écoute, tu me fais peur... Parle.

LÉO.

Non, Marguerite, non ! Il n’y a rien à craindre. Je suis fou de me laisser aller ainsi. C’est de la fatigue vois-tu ! Sois donc tranquille, songe que si je réussis cette nuit, demain nous sommes heureux.

MARGUERITE.

Mais d’ici à demain…

LÉO.

J’avais besoin de revenir à toi, Marguerite, de te presser sur mon cœur. Il y avait si longtems que nous n’avions eu une heure pareille.

MARGUERITE.

Tu es bien coupable Léo. Sais-tu une chose, oh ! une chose terrible… sais-tu que j’ai cru que tu avais cessé de m’aimer ? Sais-tu que j’ai espéré que je ne t’aimais plus ?

[192] LÉO.

Moi, ne plus t’aimer, moi, à qui tu viens de rendre le seul bonheur que j’aie eu depuis six mois ! Tiens, tous les rêves des hommes sont insensés, il n’y a de réel et de vrai que l’amour sur la terre et Dieu dans le Ciel.

MARGUERITE.

Mais qu’ai-je donc fait pour mériter un pareil bonheur ? Juste en ce moment, juste à cette heure même. (Tombant à genoux.) Mon Dieu, mon Dieu, je vous remercie. Mon Dieu vous avez eu pitié de moi. Mon Dieu, m’ayant vu[e] faible et chancelante, vous me tendez la main et vous me soutenez. Je suis à toi Léo, je t’aime, je t’aime…

LÉO, tressaillant.

Écoute… n’as-tu pas entendu ?

MARGUERITE.

L’heure !

LÉO.

Non, une chanson lointaine, un chœur d’étudians…

MARGUERITE.

Qu’importe ?

LÉO.

Il faut que je te quitte.

MARGUERITE.

Pour longtems ?

LÉO.

[193] Pour quelques heures, je l’espère…

MARGUERITE.

Où vas-tu ?

LÉO.

Je ne sais pas. On me conduit.

MARGUERITE.

Qui cela ?

KARL, entrant.

Le Chevalier Paulus attend Monseigneur.

LÉO.

J’y vais.

MARGUERITE.

Oh ! je t’accompagne.

LÉO.

Jusqu’à la porte du jardin, je te le permets, je te le demande même. Karl, laissez brûler une lampe ici, je rentrerai peut-être pendant la nuit, et je veux trouver de la lumière.

MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu, mon Dieu, protégez-nous. (Elle sort avec Léo. Karl rentre.)

 

SCÈNE 10e

FRANTS, entr’ouvrant la porte à gauche du spectateur.

Personne… j’avais cru entendre des voix. Depuis une heure, j’attends dans l’oratoire et elle n’est pas venue. Que veut dire cela, que faire ? Il faut que je la voie, [194] il faut que j’aille là-bas ! Jusqu’à présent, je n’ai rencontré personne, mais ici, où suis-je ? Au cœur de la maison sans doute… du bruit… on vient ! (Il se cache derrière le rideau de la fenêtre, Karl entre, pose la lampe sur le bureau et sort.) Ce n’était qu’un domestique. Ah ! je suis dans le cabinet de Léo sans doute. Quelle étrange chose, d’errer ainsi dans une maison inconnue, où l’on peut être surpris à chaque instant et à chaque pas, et cependant de sentir que quelquefois [sic, sans doute pour quel que soit] le péril que l’on court on ne peut s’en arracher. Oh ! Marguerite, Marguerite, il faut que je te voie ! (Écoutant.) Aucun bruit… (Regardant autour de lui.) Personne ! (Il fait quelques pas vers la porte en face et s’appuie sur le bureau.) On ! le cœur me bat comme si je commettais une action infâme. Si je savais où me cacher… Oui, mais puis-je attendre ? Dans cinq minutes, le chœur des étudians va passer, il me semble l’entendre… (Pendant qu’il écoute, ses yeux tombent sur les papiers saisis par Paulus.) Mon nom ! Le nom de Flaming, de Roller, d’Hermann ! Qu’est-ce là ! Eh ! bien, que fais-je donc ? Ces papiers, ai-je le droit de les lire ? Je suis entré ici pour dire un dernier adieu à Marguerite, et non pour voler le secret de son mari. Mais, ce secret, c’est le mien… le mien, que m’importe. C’est celui des autres aussi, les têtes de mes amis, la li[195]berté de l’Allemagne. J’ai peut-être tout cela entre les mains à cette heure ! Oh ! oui, mais… le métier d’espion ! N’est-ce pas au contraire Dieu qui m’a conduit, Dieu qui a permis qu’elle ne vînt pas pour que je vinsse moi ? Nos projets de cette nuit… il sait tout ! La mise en accusation du Prince ! Oh ! mais, ils sont tous perdus ! (Le chant des étudians passe, tandis que Frantz reste atterré, puis il saisit les papiers.) Il n’y a plus à hésiter, la main de la providence est visible, c’est elle qui m’a conduit ici. Pas un instant de retard, qu’ils fuient, qu’ils se dispersent !... Quelqu’un… (Il baisse la lampe, le théâtre rentre dans l’obscurité.)

 

SCÈNE 11e

FRANTS, MARGUERITE.

MARGUERITE, effrayée.

Qui est là ?

FRANTS.

Marguerite…

MARGUERITE.

Frants… Partez, Monsieur, partez à l’instant même. Je suis chargée de vous dire qu’un grand danger vous menace.

FRANTS.

Marguerite, votre main…

MARGUERITE.

[196] Plus un mot… partez ! Vous n’avez pas un instant à perdre, quittez la ville, quittez le Royaume.

FRANTS.

Oui, mais auparavant, j’ai un dernier devoir à accomplir, quelques dernières paroles à vous dire encore. Vous me reverrez… vous saurez tout…

MARGUERITE.

Non, non, partez ! Adieu ! Partez pour toujours… Ce costume, ce masque, que veut dire tout cela ? N’importe !... Oh ! mon Dieu, je te remercie ! Dans les dangers qui menacent ces deux hommes, c’est pour Léo que j’ai peur, c’est Léo que j’aime. (Elle tombe sur le canapé. Le chœur des étudians s’éloigne.)

 

FIN DU 3e ACTE.

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