LÉO BURKART (copie remise à la censure)

 

[197] Acte 4e

La salle basse d’un vieux château avec des trophées d’armes et des statues. À terre, des amas d’épées. Une table, des sièges en demi-cercle autour. Un grand nombre de jeunes gens occupés à différents préparatifs de guerre. Un escalier qui descend du centre.

 

SCÈNE 1re

FLAMING, ROLLER, WALDECK, LE CHEVALIER, LÉO, LE PRÉSIDENT, LE VEILLEUR, UN HOMME MASQUÉ, DES ÉTUDIANS, DES VOYANTS, DES SERVANTS, UN OFFICIER, UN ACCUSATEUR, FRANTZ, SOLDATS.

FLAMING, montrant des paysans qui descendent l’escalier.

En voilà cinq d’Eis[e]nach… de braves gens tous de la même famille. Le père a soixante-dix ans, et la femme, voyant déjà partir les deux fils et les deux neveux, voulait garder le vieillard, disant qu’il en avait assez fait dans sa vie, depuis 92 jusqu’à 1815. Mais j’ai montré ceci, la croix des braves de Leipsick, et le père m’a dit : — Est-ce encore contre l’Empereur de France qu’il faut marcher ? En ce cas, je suis trop vieux. — Non, lui ai-je répondu, le conquérant est toujours captif sur son rocher de Sainte-Hélène, ce n’est plus l’oiseau de César que nous allons chasser, c’est le vautour de Prusse et l’aigle à deux têtes qui nous dévorent et qui nous restent à détruire. — S’il en est ainsi, je suis [198] à vous ! s’est écrié le vieux paysan, et vous femme, a t-il dit, vous vous trompiez… je n’ai pas le droit de me reposer encore, je n’ai pas fini ma journée.

ROLLER.

Bien, ont-ils des armes ?

FLAMING.

Le décret royal exécuté hier leur a enlevé jusqu’à leurs armes d’honneur. Ils en prennent qui les remplaceront.

ROLLER.

Où faut-il les placer ?

FLAMING.

Au Nord, du côté du fleuve. Et maintenant, voilà toutes les avenues gardées. Si notre retraite est découverte, nous avons assez d’armes, de munitions et de vivres pour y soutenir un siège jusqu’à l’arrivée de nos frères de Gœttinguer [sic pour Gœttingue] et de Heidelberg.

ROLLER.

C’est bien ! Ils ont fait un congrès à Carlsbad, et nous en tenons un à Wartsbourg [sic pour Wartbourg]. Ces vieilles ruines doivent bien s’étonner de servir d’asile à la liberté après avoir protégé si longtems la tyrannie.

FLAMING.

Ne médisons pas de nos ayeux Roller. Pour les juger, il faudrait mieux savoir l’histoire que la plupart de nous ne la connaissent, pauvres étudians que nous sommes, et ici, moins que partout ailleurs, car c’est dans cette salle même que se tenaient les séances du tribunal secret. Voilà un de leurs cachots. Tiens, la porte est faite d’une seule [199] tranche de pierre taillée dans un rocher, et il faut trois hommes pour la forcer de tourner sur ses gonds. Ici, les nobles seigneurs s’asseyaient en nombre impair. Les condamnés tombés en leur pouvoir entraient par cette porte. Il en est d’autres que les juges ne pouvaient atteindre qu’avec la pointe d’un poignard. Ceux-là mouraient plus vite et souffraient moins. Eh ! bien, étudions mieux les livres, Roller, et nous verrons que ces nobles seigneurs étaient comme nous des ennemis de la tyrannie, qu’ils frappaient l’oppresseur étranger ou le prince félon, contre lequel la loi était impuissante, et que ce tribunal de sang ne versait que le mauvais sang.

ROLLER.

Oh ! toi, l’on te connaît Flaming, quand il s’agit de noblesse, tu es toujours prêt à soutenir les plus étranges hérésies.

FLAMING.

C’est que ce fut la noblesse qui comprit toujours le mieux l’indépendance.

ROLLER

Pour elle, soit…

FLAMING.

Et pour le peuple aussi. Mais la bourgeoisie est l’humble servante des princes, et c’est elle qui nous a contenus ce matin.

WALDECK.

Pour moi, entre les nobles ou les princes, je ne fais pas de différence. Tenez, Messieurs, je suis venu à [200] vous, et me suis donné à vous en tout point. Je suis noble, c’est [Messieurs biffé] vrai, mais si j’avais à choisir, je voudrais être né dans la plus basse condition, et m’être élevé par mon génie, comme Stein ou Goëthe. J’ai un ayeul parmi ces statues, un Waldeck ainsi que vous pouvez le voir à son blason qui est le mien, voyez, d’azur aux trois étoiles d’or posées deux et une. Eh ! bien, ce blason, je le renie, je le foule aux pieds. Faites-en autant des autres.

FLAMING.

Arrêtez, Monsieur. Si vous reniez ceux-là pour vos ayeux, nous ne les renions pas pour nos grands hommes. Ce Comte de Walbeck [sic] fut un brave seigneur qui résidait près de Mayence. Dans un combat contre Louis XIV, voyant que ses soldats hésitaient, il jetta son épée dans les rangs ennemis, chargea son chapeau à la main, et tête nue et sans armes, il entra au plus profond des rangs français où il tomba en héros sinon en vainqueur. Celui qui se targue de ses ayeux est un insensé, celui qui les renie est un lâche. Respect aux anciens comtes de Waldeck, frères, respect à ces hardis capitaines… Puis ensuite, nous admettrons si vous voulez que Monsieur n’en descend pas.

WALDECK.

Vous voyez Monsieur le désir que j’ai d’être des vôtres puisque je dévore patiemment l’outrage que vous venez de me faire. J’espère que cela me contera [sic pour comptera] pour une épreuve, car on sait que ce n’est pas dans [201] mes habitudes.

ROLLER.

Et oui, Monsieur, on sait que votre rapière tient fort légèrement au fourreau, et si c’est être brave que de mettre facilement l’épée à la main, vous êtes brave. Mais pour l’œuvre que nous entreprenons, voyez-vous, c’est un autre genre de courage qu’il faut. Dieu vous le donne si vous ne l’avez pas, et vous le conserve si vous l’avez.

1ER ÉTUDIANT.

Quel est donc celui-ci, et qui l’a amené ?

2E ÉTUDIANT.

C’est un nouveau membre de l’association qu’on va recevoir parmi les voyans. Ainsi des privilèges en tout, parmi nous-mêmes. Parce qu’il est noble et qu’il a été le favori du Prince, on en fait un conspirateur choisi, un républicain de première classe. On lui fait sauter trois degrés en un jour, et moi, depuis un an que je suis affilié, on me laisse toujours aspirant de quatrième classe.

1ER ÉTUDIANT.

Mais toi aussi, tu ne risques rien, tandis que cet homme risque sa tête. S’il est découvert, il perd son rang, ses places, sa fortune, tandis que toi, tu risques une boutonnière à ton habit et un trou à ta peau voilà tout, ce qui regarde aussi bien le tailleur qui t’habille et l’hôte qui te nourrit que toi-même.

FLAMING.

Silence, enfans, voici les hommes qui viennent.

(La porte du fond s’ouvre. Des hommes masqués entrent.)

[202] 2E ÉTUDIANT.

Ah ! moi, je n’aime pas les masques. Masque d’ami, visage de traître, voilà mon opinion.

1ER ÉTUDIANT.

Tu ne comprends donc pas qu’il s’agit ici d’une résolution suprême et d’un jugement à mort. Eh ! bien, si les juges n’étaient pas masqués, ils seraient reconnus, car un traître peut se trouver parmi nous, et alors tous les dix-sept seraient décapités, tandis qu’ainsi le vengeur seul risque sa vie. En voici deux, puis trois, puis deux encore. ils seront bientôt au complet.

2E ÉTUDIANT.

Que déposent-ils donc dans l’urne ?

1ER ÉTUDIANT.

Les bûchettes symboliques dont chacune représente un des pays de l’Allemagne. Puis, en la retirant au hazard, chacun prendra le nom de la province qui lui échoit et le gardera comme s’il était le sien pendant tout le tems de la séance..

(Deux hommes masqués s’avancent sur le devant.)

 

[SCÈNE 2]

LE CHEVALIER.

Eh ! bien, Monseigneur, ne comprenez-vous pas qu’il eût été insensé de vouloir faire entourer de troupes ce vieux château ? L’endroit est bien choisi pour la résistance comme vous avez pu le voir, et les défenseurs ne lui manquent pas, comme vous voyez.

LÉO.

Quel étrange spectacle, j’avoue que je ne m’en faisais pas une idée… Une conspiration sous ces voûtes [203] humides, au pied de ces statues saxonnes, sous ces voûtes creusées au tems de Charlemagne.

LE CHEVALIER.

Pardon, pardon, c’est du byzantin le plus pur, et cela remonte au sixième siècle. Les statues comme vous le voyez sont beaucoup plus modernes. Ah ! où est le tems où je descendais dans les souterrains d’Herculanum et les fouilles de Pompéïa, pour y aller chercher des statues, des peintures et des meubles antiques, comme ces jeunes fous viennent chercher ici des pensées d’un autre tems, et des idées vieillies et perdues pour le monde.

LÉO.

Tout cela est étrange et m’émeut profondément. La théorie du pouvoir m’avait conduit à la conviction, l’expérience du pouvoir me rend au doute, et me voilà comme Luther dans l’église de [un blanc ; Wittemberg en 1839] où, s’épouvantant de ses propres idées, il pria depuis le soir jusqu’au matin au pied des images que ses disciples avaient renversées !... Vous vous étonnez que je vous parle ainsi, n’est-ce pas ?

LE CHEVALIER.

Oui, Monseigneur, car vous ne m’avez pas habitué à cette confiance.

LÉO.

C’est que les hommes deviennent frères, du moment où ils risquent leur vie ensemble. Nous ne descendons pas ici dans le même but, c’est vrai, mais, quel que soit le vôtre, je rends justice à votre [204] courage. Et vous Monsieur l’antiquaire, êtes-vous l’homme au cœur de triple airain pour être si tranquille ?

LE CHEVALIER.

Je n’ai pas les mêmes passions que vous, ces idées me sont étrangères, mes croyances sont mortes. Il fut un tems où quand je trouvais le sens perdu d’une inscription effacée, le profil d’une médaille fruste, le bras d’un héros de marbre… je bondissais comme un enfant et mon cœur s’épanouissait de joie. Mais j’ai vécu si longtems en France que j’ai appris à y rire de tout.

LÉO.

Mais aujourd’hui que vous êtes en Allemagne…

LE CHEVALIER.

Je ne ris plus, je méprise.

LÉO.

Allons, vous êtes encore plus avancé que moi : je doute de l’homme, et vous doutez de Dieu.

LE CHEVALIER.

Silence !

UN HOMME MASQUÉ.

Frères, la nuit s’avance, le tems s’écoule… quelqu’un nous manque que nous ne pouvons plus attendre. Veilleur, combien comptez-vous de voyans ?

LE VEILLEUR.

Seize.

L’HOMME MASQUÉ.

Le dix-septième est traître, prisonnier ou mort. Servans, faites retirer les plus jeunes, et que les [205] voyans restent seuls ici, car la séance va s’ouvrir. (L’ordre s’exécute.) Maintenant, combien sommes-nous ?

LE VEILLEUR.

Seize.

L’HOMME MASQUÉ.

Quinze de nous pourront seulement prendre part à la délibération. Frères, n’oublions pas que de même qu’au congrès, chaque ministre représente un roi, de même ici, chacun de nous représente un peuple. Le premier sorti présidera le tribunal.

LE VEILLEUR, tirant une bûchette de l’urne.

Autriche !...

1ER VOYANT.

C’est moi !... (Il prend place.)

2E VOYANT.

Ici, comme à la Diète, il y a un sort sur ce nom-là.

LÉO.

Ah ! ah ! voilà que cela tourne à la parodie. Il était tems, je commençais à les prendre au sérieux.

LE CHEVALIER.

Pour un diplomate, vous êtes bien ennemi des formes.

LÉO.

Surtout des mots.

LE CHEVALIER, à Léo.

Tire ton nom, frère.

LÉO, tirant.

Hanovre.

LE CHEVALIER.

Et moi, Luxembourg.

[206] LÉO.

Je rougis vraiment de jouer un rôle dans cette comédie d’enfans.

LE CHEVALIER.

Votre Excellence, qu’elle me permette de le lui dire, juge un peu trop en professeur. Vous vous trompez en croyant avoir affaire à des écoliers, et vous allez bientôt voir les actions prendre un aspect plus grave que ne le promettent les paroles.

LE PRÉSIDENT.

Quel est le seizième ?

3E VOYANT.

Wurtemberg.

LE PRÉSIDENT.

Il assistera à la séance sans voter, et priera Dieu en lui-même pour que son esprit nous éclaire. Quel est le nom resté dans l’urne ?

LE VEILLEUR.

Holstein.

LE PRÉSIDENT.

C’est bien. Prenez tous place et demeurez silencieux. Nous devons recevoir un nouveau frère, que ses parrains aillent le recevoir à la porte, et que les servans l’introduisent.

LÉO.

Est-ce Waldeck ?

LE CHEVALIER.

Oui…

LE PRÉSIDENT.

Silence ! (Waldeck est introduit les yeux bandés. [207] [Scène 3] S’adressant au récipiendaire.) Frère, quelle heure est-il ?

WALDECK.

L’heure où le maître veille, et où l’esclave s’endort.

LE PRÉSIDENT.

Comptez-la.

WALDECK.

Je ne l’entends plus depuis qu’elle sonne pour le maître.

LE PRÉSIDENT.

Quand l’entendrez-vous ?

WALDECK.

Quand elle aura réveillé l’esclave.

LE PRÉSIDENT.

Où est le maître ?

WALDECK.

À table !

LE PRÉSIDENT.

Où est l’esclave ?

WALDECK.

À terre !

LE PRÉSIDENT.

Que boit le maître ?

WALDECK.

Du sang.

LE PRÉSIDENT.

Que boit l’esclave ?

WALDECK.

Des larmes.

LE PRÉSIDENT.

[208] Que ferez-vous de tous les deux ?

WALDECK.

Je mettrai l’esclave à table et le maître à terre.

LE PRÉSIDENT.

Êtes-vous maître ou bien esclave ?

WALDECK.

Ni l’un ni l’autre…

LE PRÉSIDENT.

Qu’êtes-vous donc ?

WALDECK.

Rien, mais j’aspire à devenir quelque chose !

LE PRÉSIDENT.

Quoi encore ?

WALDECK.

Voyant.

LE PRÉSIDENT.

En savez-vous les fonctions ?

WALDECK.

Je les apprends.

LE PRÉSIDENT.

Qui vous enseigne ?

WALDECK.

Dieu et mon maître.

LE PRÉSIDENT.

Avez-vous des armes ?

WALDECK.

J’ai cette corde et ce poignard.

LE PRÉSIDENT.

Qu’est-ce que cette corde ?

WALDECK.

[209] Le symbole de notre force et de notre union.

LE PRÉSIDENT.

Qu’êtes-vous selon ce symbole ?

WALDECK.

Je suis un de ces fils de chanvre, que l’union a rapprochés et que la force a tordus.

LE PRÉSIDENT.

Pourquoi vous a-t-on donné la corde ?

WALDECK.

Pour lier et pour étreindre.

LE PRÉSIDENT.

Pourquoi le poignard ?

WALDECK.

Pour couper et pour désunir.

LE PRÉSIDENT.

Êtes-vous prêt à jurer que vous ferez usage du poignard ou de la corde contre tout condamné dont le nom sera inscrit au livre de sang ?

WALDECK.

Oui.

LE PRÉSIDENT.

Jurez-le.

WALDECK, étendant les mains.

Je le jure.

LE PRÉSIDENT.

Vous dévouez-vous à la corde et au poignard vous-même, s’il vous arrivait de trahir le serment que vous venez de faire sur ce livre d’une main et sur l’Évangile de l’autre, sur le glaive et sur la croix ?

[210] WALDECK.

Je m’y dévoue. (En ce moment on entend un grand bruit à la porte du fond, comme de gens qui froissent le fer, en même tems quelques coups de tambour battant sourdement la charge, puis enfin des coups aux portes.)

LÉO.

Quel est ce bruit ?

LE PRÉSIDENT.

Écoutez !

UN SERVANT, entrant.

Nous sommes perdus, tout est découvert.

LE PRÉSIDENT.

Qu’y a-t-il ?

LE SERVANT.

Les soldats royaux qui frappent à la porte.

LES SOLDATS, au dehors.

Au nom du Prince, ouvrez, ouvrez !

LE PRÉSIDENT.

Lâches sont ceux qui fuient, nous mourrons en martyrs.

LÉO.

Qu’est-ce que cela ? Vous le savez Paulus ? Je n’ai donné aucun ordre.

LE CHEVALIER.

Silence… c’est une épreuve !

 

[SCÈNE 4]

L’OFFICIER, entrant à la tête des soldats.

Au nom du Prince, Messieurs, vous êtes prisonniers.

LE PRÉSIDENT.

Soit ! d’autres accepteront notre tâche.

[211] L’OFFICIER.

Quel est celui que je vois un poignard à la main ?

LE PRÉSIDENT.

Un de nos frères !

L’OFFICIER.

Que voulait-il ?

LE PRÉSIDENT.

Ce que nous voulons tous, frapper au cœur la tyrannie.

L’OFFICIER.

Qu’il meure le premier, et comme un rebelle, car il est pris les armes à la main.

LE PRÉSIDENT.

Il ne mourra pas seul, car nous sommes tous ses complices.

L’OFFICIER.

Qu’il meure d’abord : chargez les armes…

WALDECK, qui jusque-là est resté immobile, laisse tomber la corde et le poignard et court vivement à l’Officier.

Arrêtez, Monsieur l’Officier. Prenez garde à ce que vous allez faire, je suis ici pour un dessein que je veux expliquer au Prince.

L’OFFICIER.

Soldats, apprêtez vos armes…

WALDECK.

Je suis le comte de Waldeck, Monsieur.. Je demande à être conduit au Prince, entendez-vous !

L’OFFICIER.

Soldats…

[212] WALDECK.

Monsieur, n’entendez-vous pas ce que je vous dis… Monsieur, vous répondrez de ce que vous allez faire !

L’OFFICIER.

Vous le voyez, vous êtes face à face avec la mort, Monsieur. Soyez donc franc ! Êtes-vous fidèle au Prince, je vous conduis à lui. Êtes vous fidèle à ces hommes, vous allez mourir.

WALDECK.

Je suis fidèle au Prince, Monsieur, fidèle aux lois. Je n’avais d’autre intention que de percer le complot, de connaître les conspirateurs, et de tout découvrir ensuite. (Les deux parrains de Waldeck ramassent silencieusement l’un la corde, l’autre le poignard et s’approchent par derrière.)

L’OFFICIER.

Messieurs, cet homme vous a reniés trois fois, il est à vous.

1ER PARRAIN, le frappant du poignard.

Voilà pour le lâche…

WALDECK pousse un cri.

Ah !…

2E PARRAIN, l’étranglant.

Voilà pour le traître…

WALDECK pousse un cri.

Ah !... (Il tombe.)

TOUS.

Vive l’Allemagne !

[213] LÉO.

De par le Ciel…

LE CHEVALIER.

Taisez-vous !

LÉO.

Laissez-moi, cela ne peut se supporter…

LE CHEVALIER.

Vous allez nous perdre…

LÉO.

Un meurtre, Monsieur… un meurtre devant moi !

LE CHEVALIER.

Taisez-vous, Monsieur. Ici nous sommes égaux. Si vous dites un mot de plus, je vous livre.

LÉO.

Peu m’importe.

LE CHEVALIER.

Et le Prince est perdu !...

LÉO.

Ah !

LE CHEVALIER.

Je suis ici pour vous ou contre vous à mon gré. Silencieux, vous me retrouvez fidèle ; imprudent, non seulement je vous abandonne mais encore je vous dénonce et déclare à tous que je vous ai attiré ici dans un piège. Ah ! ah ! vous voyez bien que vous vous trompiez, Monsieur le professeur, ce ne sont point ici des jeux d’écoliers.

LE PRÉSIDENT, enfonçant le poignard dans la table.

Devant ce poignard, teint du sang [214] du parjure, devant la croix dont il est l’image, jurons qu’ainsi mourra tout transfuge et tout lâche, et remercions le ciel de nous avoir permis de donner cet exemple.

TOUS.

Prions !... (Musique.)

LE PRÉSIDENT.

Et maintenant qu’on porte ce corps sanglant au milieu des plus jeunes de nos frères et qu’ils apprennent à leur tour comment la trahison se fait, et comment elle se punit.

1ER VOYANT.

Frères, la nuit s’avance et nous avons encore beaucoup de choses à faire avant le jour. Sous l’impression de ce grand exemple, jugeons des ennemis plus puissans et plus dignes de notre colère.

LE PRÉSIDENT.

Reprenons nos places. Vengeurs, quelle heure est-il ?

L’ACCUSATEUR.

L’heure des confidences.

LE PRÉSIDENT.

Vengeurs, quel tems fait-il ?

L’ACCUSATEUR.

Le tems est sombre.

LE PRÉSIDENT.

Vengeurs, où est le saint Wehmé ?

L’ACCUSATEUR.

[215] Mort en Westphalie, ressuscité ici.

LE PRÉSIDENT.

Quelle preuve avons-nous de sa résurrection ?

L’ACCUSATEUR.

Napoléon, vaincu, l’Allemagne délivrée, Gottingue [sic pour Gœttingue], Iéna, Francfort, Heidelberg venues à nous ou prêtes à y venir, Kotzebue frappé dans sa main [sic pour maison ?], Waldeck puni tout à l’heure.

LE PRÉSIDENT.

Frère, je te donne la parole pour accuser. Accuse, nous jugerons.

L’ACCUSATEUR.

Frères, en 1806, les princes d’Allemagne vinrent à nous, ils nous dirent : Peuples et noblesse, nous avons un maître qui nous pèse, venez en aide à notre puissance et nous irons en aide à votre liberté. Un de nous fut choisi par le sort et s’avança plein de foi et de confiance comme David contre le géant. Mais le jour de cet homme n’était pas venu, et le sang de Frédéric Stap[s] devint le baptême de notre union de Vertu. Quatre ans plus tard, les princes nous crièrent encore : Il est tems, levez-vous. Toutes les épées étaient aux mains du vainqueur… Nous en fîmes fabriquer d’autres avec le fer des charrues, mais en commandant son épée, chacun de nous commanda un poignard du même fer à l’ouvrier qui la forgeait. Les épées nous ont conduit[s] jusqu’au cœur de la France, et nous l’avons frappée au cœur. Les [216] poignards nous conduiront jusqu’aux cœurs de nos maîtres et nous les frapperons comme nous avons frappé la France. Le moment est venu : à nos prières, à nos larmes, à nos menaces, on a répondu par l’amende, par la prison, par la mort. Hier encore… et c’est par toute l’Allemagne comme ici, les compagnons de la Landwert, les braves de 1813 ont été dépouillés de leurs armes. Frère[s], on a brisé l’épée, mettons, mettons au jour le poignard.

TOUS, tirant leurs poignards.

Vive l’Allemagne !

L’ACCUSATEUR.

Je n’ai plus qu’un mot à dire : cette ordonnance émane du Prince. J’accuse le Prince de forfaiture et de trahison.

LÉO.

Et moi, je le défends, Messieurs.

LE CHEVALIER.

Dites : frères, et déguisez votre voix ou vous nous perdez !

LE PRÉSIDENT.

Attendez… Le frère représentant de Hambourg n’a t-il rien à ajouter ?

L’ACCUSATEUR.

Non, j’écoute.

LE PRÉSIDENT.

J’ouvre la bouche au frère représentant le Hanovre, il peut parler.

[217] LÉO.

Eh ! bien, accusez les coupables selon vous, mais les coupables seulement. Le Prince ne vous a rien juré, ni en 1809, ni en 1813, ni en 1815, car ce n’était pas lui qui régnait alors.

L’ACCUSATEUR.

Il a accepté le serment en acceptant la couronne.

LÉO.

Que lui reprochez-vous ? De ne pouvoir [disposer] d’assez de millions d’hommes pour faire la loi aux grandes puissances ?... Il a accepté les arrêts de la Conférence, mais il a fait ses réserves en faveur de nos libertés.

L’ACCUSATEUR.

Frère ! tu oublies que nous sommes ici au-dessus des fictions politiques et légales. Les princes de la terre ne sont pas nos princes à nous. Pense à tes sermens. Le Prince perdra son trône… parce qu’il n’y aura plus de trônes. Perdra-t-il en même [tems] la vie ? Voilà la question.

2E VOYANT.

Le frère représentant du Hanovre a le droit de faire ses réserves en faveur des princes, car notre société admet les deux nuances d’opinion qui reposent également sur le grand principe de l’unité germanique : la Sainte Fédération ou le Saint Empire. C’est une querelle à vider plus tard entre les vainqueurs.

PLUSIEURS.

Oui, oui, oui !

[218] LE PRÉSIDENT.

Poursuivez…

LEO.

Donc je défends le Prince et j’en ai le droit.

L’ACCUSATEUR.

Alors vous accusez le Ministre. Deux noms sont au bas de cette ordonnance : Ernest de Saxe et Léo Burkart.

LÉO.

Je dis que les résolutions ont été acceptées par l’envoyé plénipotentiaire avant que le Prince ne les connût.

L’ACCUSATEUR.

Qui peut le savoir si ce n’est un de leurs conseillers ?

LE PRÉSIDENT.

Frère, tu t’oublies. Nul de nous n’a le droit d’interroger celui qui parle sous le masque.

LÉO.

Je dis que le Ministre est le seul coupable, et s’il y a crime à vos yeux, sur mon honneur c’est lui qui l’a commis, c’est donc lui qui doit en répondre.

3E VOYANT.

Frère, c’est aussi mon avis. Le Prince a montré en plusieurs circonstances le cœur d’un véritable Allemand. Il n’y a eu que faiblesse dans sa conduite. Dans celle du Ministre, il y a eu trahison.

[219] LÉO.

Trahison !

LE CHEVALIER.

Prenez garde…

LÉO.

Trahison ? Que vous a-t-il promis, a-t-il été des vôtres, a-t-il juré votre Fédération, prêché votre République ? Lisez ses écrits, lisez ses livres, et posez ses actions d’aujourd’hui sur ses principes d’hier, les uns et les autres se répondront.

L’ACCUSATEUR.

Défendez-vous aussi le bras qui nous frappe, l’ennemi qui nous abat ?

LÉO.

Je défends…

TOUS.

Assez ! assez !

LE CHEVALIER.

Silence !

LÉO.

On accuse mon…

LE CHEVALIER.

Un mot de plus et je vous arrache votre masque. (Tumulte.)

LE PRÉSIDENT.

Qui ose troubler ainsi la séance du Saint Tribunal ? (La porte du fond s’ouvre. Frantz paraît couvert de poussière et très pâle dans la chambre. La porte reste ouverte.) [Scène 5] Veilleur, pourquoi laissez-vous passer ?

[220] LE VEILLEUR.

C’est un des voyans, il a le masque et la croix.

LE PRÉSIDENT.

Pourquoi entrez-vous, étant venu si tard, sans les formules obligées ?

FRANTS.

Frères, ce n’est pas le moment des cérémonies et des formules. Nous sommes vendus, trahis, livrés. Je n’ai pas besoin d’en dire plus, lisez. (Il remet les papiers.)

LÉO.

Que veut dire cela ?

LE CHEVALIER.

Cette fois, je n’en sais rien. Écoutons.

LE PRÉSIDENT.

Les papiers confiés à Hermann pour nos frères d’Heidelberg.

L’ACCUSATEUR.

Hermann serait-il un traître ?

3E VOYANT.

Hermann peut être en prison, Hermann peut être assassiné, mais Hermann n’est pas un traître, je réponds de lui comme de moi.

LE CHEVALIER.

Sur mon âme, ce sont les papiers eux-mêmes… Où les avez-vous donc laissés Monseigneur ?

LÉO.

Dans mon cabinet, sur mon bureau. Je n’y comprends rien, il faut qu’il y ait magie…

[221] LE CHEVALIER.

Ou trahison…

LÉO.

Ils étaient peut-être expédiés en double.

LE PRÉSIDENT.

Et entre les mains de qui étaient ces papiers ?

FRANTZ.

Entre les mains du Ministre.

TOUS.

Du Ministre… de Léo Burkart…

FRANTS.

Oui, ainsi il sait nos noms, il connaît nos desseins.

LE CHEVALIER.

Ce sont bien les mêmes…

1ER VOYANT.

Et comment sont-ils tombés entre les tiennes ?

FRANTZ.

Je ne puis le dire, mais les voilà.

TOUS.

Parle, parle !

LE PRÉSIDENT.

Le frère a le droit de refuser toute explication à cet égard. D’ailleurs, elles seraient inutiles. Les papiers étaient entre les mains du Ministre, donc le Ministre sait tout. Donc nous sommes tous morts demain s’il ne meurt cette nuit.

LE CHEVALIER.

Entendez-vous ?

[222] TOUS.

Oui, oui, qu’il meure. Mort à Léo et vive l’Allemagne !

L’ACCUSATEUR.

Pas un instant à perdre Messieurs. Nous n’avons de tems ici, ni pour l’accusation ni pour la défense. Que ceux qui sont pour la mort lèvent la main.

TOUS, hormis quatre, levant la main.

La mort ! la mort !

LE PRÉSIDENT.

Il y a majorité. Veilleur, apportez l’urne et mettez-y seize boules blanches et une boule noire. Celui qui tirera la boule noire sera l’élu. Vous en remettez-vous au sort ?

TOUS.

Oui, oui ! l’urne ! l’urne !

LE PRÉSIDENT.

Silence, Messieurs, procédons par ordre, et avec le calme et la dignité qu’exigent [sic] une pareille résolution. Songeons qu’il y a de ce moment parmi nous un vengeur ou un martyr. Chacun prendra son rang selon la lettre du pays qu’il représente.

TOUS, se rangeant et disant successivement.

Prusse — Bavière — Saxe — Hanovre — Wurtemberg — Danemark — Luxembourg — Brunswick — Nassau — Mecklembourg — Holstein — &c &c

[223] LE PRÉSIDENT.

Moi, qui représente l’Autriche, je tire le premier. (Il tire une boule et la laisse tomber dans un plateau en disant :) blanche.

1ER VOYANT, s’approchant.

Bade. (Il tire une boule et dit :) blanche.

2E VOYANT.

Bavière. (Même jeu :) blanche.

3E VOYANT.

Brunswick. (Même jeu :) blanche.

FRANTS.

Danemark. (Même jeu :) noire.

TOUS.

Noire.

LE PRÉSIDENT, lui arrachant son masque.

Vive l’Allemagne, frère ! L’élu est nommé, et l’élu est un brave.

FRANTS, atter[r]é.

Ô mon Dieu, mon Dieu !

1ER VOYANT.

Frère, voilà le poignard.

2E VOYANT.

Frère, voilà la corde.

LE PRÉSIDENT.

Rappelle-toi ton serment sur le livre de sang et sur l’Évangile. Tu as douze heures pour l’accomplir.

FRANTS.

C’est bien…

[224] LE PRÉSIDENT.

Maintenant, tu sais le sort qui attend les lâches et les traîtres. C’en était un celui dont en passant tu as vu le cadavre.

(Frants s’appuie contre la table, les jeunes défilent devant lui en agitant leurs mouchoirs pendant que le greffier écrit le jugement.)

1ER ÉTUDIANT, en passant.

Souviens-toi de Waldeck !

2E ÉTUDIANT, de même.

Souviens-toi de Waldeck.

3E ÉTUDIANT, de même.

Souviens-toi de Waldeck.

(La toile tombe à ce 3e quoique tous les autres doivent passer également devant Frantz.)

 

 

FIN DU 4e ACTE.

item3
item1a1
item3