LÉO BURKART (copie remise à la censure)

 

[1]PROLOGUE.

 

SCÈNE 1ère

MARGUERITE, assise et brodant. UN DOMESTIQUE, debout à la porte.

LE DOMESTIQUE.

Madame m’avait recommandé de dire qu’elle n’était pas visible avant midi.

MARGUERITE, à demi tournée sur sa chaise.

Je fais exception pour lui, rappelle-le. (Le Domestique fait un mouvement pour sortir.) Karl, où est Monsieur ?

LE DOMESTIQUE.

Dans son cabinet.

MARGUERITE.

Vous le préviendrez que je reçois M. Frank Liewald. Allez !... (Le Domestique sort. Allant à la porte.) Ce pauvre Frank, un ancien ami que je n’ai pas vu depuis une éternité. Venez donc, venez donc !...

 

SCÈNE 2ème

FRANK, MARGUERITE.

FRANK, lui baisant la main.

Oh ! je savais bien que vous y étiez pour moi, chère Marguerite. Pardon, Madame. J’oublie en vous revoyant toujours aussi jolie et aussi bonne… (La regardant.) J’aurais dû dire plus jolie… (Elle lui tend la main une seconde fois en riant.) et meilleure… J’oublie, dis-je, ce qui s’est passé en mon absence… et que quelqu’un a maintenant de droit d’être jaloux de mon amitié, si pure et si sainte [2] [qu’] elle soit.

MARGUERITE.

Rassurez-vous sur ce point… Léo n’est pas jaloux… D’ailleurs, ne croyez pas que c’est un tête-à-tête que je vous accorde… Je l’ai fait prévenir que vous étiez ici, et probablement que je vais avoir l’honneur de vous présenter à lui, si toutefois il peut se décider à quitter un instant sa chère politique, la seule rivale dont, de mon côté, je puisse être jalouse.

FRANK.

Oh ! que cette rivale le retienne donc loin de nous, car j’ai besoin de vous parler, à vous seule.

MARGUERITE.

Asseyez-vous et profitons de l’instant alors…

FRANK.

Non, merci… je suis trop ému, trop agité. Permettez que je reste debout… j’étouffe.

MARGUERITE, riant.

Oh ! mon Dieu, qu’y a-t-il donc ?

FRANK.

Il y a… qu’elle est ici…

MARGUERITE, cherchant.

Elle ?...

FRANK.

Oui, Diana.

MARGUERITE.

Diana de Valdeck !...

FRANK.

Diana de Valdeck, oui… de retour non seulement [3] en Allemagne, mais arrivée ici, hier soir, à l’hôtel de Russie.

MARGUERITE.

Et comment savez-vous cela quand je l’ignore ?...

FRANK.

Un de mes amis, attaché au cabinet de Londres… le correspondant d’une société dont je fais partie, et qui a quelques intérêts politiques à savoir ce qui se passe, m’a écrit que le Prince Ernest quittait Londres pour se rendre à Anvers… Naturellement j’ai pensé qu’en sa qualité d’aide de camp, Henry de Valdeck le suivrait, et que Diana suivrait son frère… Alors j’ai quitté Leipsick où j’étais, et je suis accouru ici, pensant que si le Prince, exilé par son frère, comme vous le savez, s’arrêtait quelque part, ce serait à Francfort, ville libre !... Je ne me suis pas trompé… Je suis arrivé ce matin, ils étaient arrivés cette nuit… N’est-ce pas d’un bon augure, comme dirait votre père… et ne croirait-on pas que nous nous sommes donné rendez-vous ?

MARGUERITE.

Pauvre Frank, vous l’aimez donc toujours ?

FRANK.

Plus que jamais.

MARGUERITE.

Voyons, réfléchissez avant de répondre… et parlons sérieusement sur des choses graves.

FRANK.

Oh ! cela vous est bien aisé à dire, à vous !... Mais si la fièvre vous brûlait !...

[4] MARGUERITE.

Eh bien, voilà justement… vous avez dit le mot… c’est une fièvre… dont je vous croyais guéri, Frank… et dont son retour inattendu vous a donné une nouvelle attaque.

FRANK.

Qui a pu vous faire croire cela ?

MARGUERITE.

Vos lettres, Frank… l’étude que j’en ai faite avec toute l’amitié que je vous porte… Il y a six mois que vous ne m’avez parlé d’elle.

FRANK.

Eh bien, oui, il y a quelque chose de vrai dans tout cela… mais notre cœur a des mystères qui nous sont inconnus à nous-mêmes… Je vais vous dire tout ce qui s’est passé… et si avec la double vue de l’innocence vous voyez plus clair que moi dans mon âme, eh bien, vous m’éclairerez de votre lumière.

MARGUERITE.

Venez-là… et asseyez-vous.

FRANK.

Vous savez que nous nous aimions depuis près d’un an quand sa mère mourut… Depuis longtems elle avait perdu son père, et se préparait à se retirer chez une tante, lorsque Henry de Valdeck son frère, devenu chef de la famille, exigea qu’elle vînt le rejoindre à la Cour.

MARGUERITE.

Eh ! mon Dieu, oui, je sais tout cela… mais, [5] continuez… resterait-il quelque chose à dire aux amans, s’ils ne redisaient ce qu’ils ont déjà dit cent fois !... Je vous écoute…

FRANK.

Que vous êtes bonne !... Où en étais-je…

MARGUERITE.

Où vous voudrez…

FRANK.

Il lui fallut obéir à cet ordre tout inattendu qu’il était… Elle partit… je restai… et alors, vous vous en souvenez, j’accourus près de vous ma consolatrice… Je vous ouvris mon âme… lorsqu’elle m’ordonna de cesser de lui écrire, vous vîtes mes doutes, mes craintes…

MARGUERITE.

Et je ne vous rassurai jamais, rendez-moi cette justice… Car cet amour était un amour d’enfant tout entier dans la tête…

FRANK.

Oh !

MARGUERITE.

Vous l’aimiez parce qu’elle était belle, charmante, pleine d’esprit…

FRANK.

Oh !...

MARGUERITE.

Et elle vous croyait, car nous sommes ainsi… Prophétesses pour les autres, aveugles pour nous-mêmes… prenant sans cesse l’exaltation pour l’amour, l’étincelle pour la flamme.

[6] FRANK.

Oh ! ne blasphémez pas…

MARGUERITE.

De grands mots… voyons… n’exagérons rien… vous m’avez choisie pour médecin… laissez-moi analyser votre maladie… Oui… quans vous avez appris que le Prince Ernest disgracié partait pour Londres, emmenant avec lui sa maison, que M. de Valdeck le suivait, et que Diana suivait son frère… oui… ce fut une seconde séparation aussi douloureuse que la première, car ce n’était plus sur le même sol que vous alliez vivre, ce n’était plus le même air que vous alliez respirer… Tous ces petits riens auxquels, pendant l’absence, l’amour donne une mélancolique réalité, allaient vous échapper… Une dernière lettre que vous reçûtes d’elle, et qui vous ordonnait de ne pas la suivre, car sa mère n’était plus là pour purifier votre amour… fit de votre douleur un désespoir réel… Vous savez si à cette époque, j’essayai même de vous consoler… Non, je pleurai avec vous…

FRANK.

Oh ! je n’ai pas oublié vos larmes, elles se sont amassées là comme un trésor de reconnaissance que je serai toujours prêt à vous rendre, en partageant votre bonheur si vous êtes heureuse, votre malheur si vous êtes infortunée… Vous fûtes contente de moi… j’obéis, sa réputation, pour laquelle elle craignait, me fut plus sacrée que mon amour ne fut puissant… Mais combien il m’en a coûté pour tourner mon esprit vers de nouvelles pensées !...

[7] MARGUERITE.

Mais enfin, vous y parvîntes, n’est-ce pas ?... Les malheurs irréparables sont ceux dont on se console le plus vite…

FRANK.

Oh ! je ne m’en consolai point… n’allez point croire que je m’en consolai…

MARGUERITE.

Non, n’est-ce pas, car chaque homme met son amour-propre à faire croire qu’il est différent des autres hommes… Mais, vis-à-vis de lui-même il ne peut pas se tromper, et il faut bien qu’il s’avoue lorsqu’il s’interroge… lorsqu’il ose s’interroger, que tout est périssable en lui comme lui-même…

FRANK.

Oh ! mais, dites-moi donc, froid professeur… qui raisonnez des passions… parce que vous ne les connaissez pas… où vous avez étudié cette sagesse désolante, cette philosophie de glace…

MARGUERITE.

En moi-même et dans la société… dans ces longues heures de solitude que les travaux de mon mari me laissent… dans tout ce qui vit et s’agite autour de moi… dans vous-même… dans vos lettres qui me prouvèrent bientôt qu’un autre amour…

FRANK.

Un autre amour…

MARGUERITE.

Oh ! bien pur, et dont aucune femme n’a le droit [8] d’être jalouse… quoi qu’il fasse le malheur de bien des femmes… l’amour de la patrie…

FRANK.

À la bonne heure… Oui, je l’avoue… sans lettres d’elle, ne recevant de nouvelles que par vous, et toujours si vagues, si peu rassurantes, j’éprouvai le besoin d’occuper cette activité d’âme qui me tuerait bientôt si je ne lui donnais sans cesse quelque chose à dévorer… Oui, oui… j’essayai de prendre part à la régénération de l’Allemagne… Oui, las des ténèbres où nous sommes plongés, oui, je me tournai vers l’Orient, oui, j’entrevis la lumière… Mais, lorsque je reçus cette lettre de Londres… lorsque j’appris qu’elle revenait…

MARGUERITE.

Vous crûtes que c’était pour vous, n’est-ce pas ?... Vous vîte[s] dans un fait de cette autorité qui dirige sa vie, un acte de son libre arbitre… L’orgueil flatté a réveillé l’amour éteint… vous avez remué les cendres de votre cœur, et parce que vous y avez retrouvé une étincelle… vous avez crié à l’incendie… Écoutez-moi, et promettez d’être raisonnable.

FRANK.

Je vous écoute.

MARGUERITE.

Vous dites que mes lettres étaient vagues et peu rassurantes… C’est que mes lettres voulaient laisser faire au tems l’œuvre qu’il accomplit si bien… Chaque jour de séparation est un anneau ajouté à [9] une chaîne qui n’avait d’abord que deux anneaux, et au bout d’un tems plus ou moins long, la chaîne devient si pesante ou si légère… qu’elle se brise d’elle-même… Est-ce cela, voyons ?...

FRANK.

Ainsi, elle ne m’aime plus…

MARGUERITE.

Elle ne m’a jamais chargée de vous dire qu’elle ne vous aimait plus… elle m’a dit de tâcher de faire que vous l’oubli[i]ez.

FRANK.

Et vous ne m’avez rien dit…

MARGUERITE.

À quoi bon… je voyais peu à peu vos pensées s’éloigner d’elle… et sans ce retour…

FRANK.

Dites-moi tout ce que vous voudrez, mais tant qu’elle conservera mes lettres… je ne perdrai pas toute espérance.

MARGUERITE.

Il y a plus de six mois que j’ai mission de vous les rendre… elles sont dans ce tiroir… les voici !...

FRANK, se levant.

Mes lettres !...

MARGUERITE.

Frank, rasseyez-vous, et écoutez-moi.

FRANK.

Que pouvez-vous encore avoir à me dire ?

MARGUERITE.

Au nom de notre amitié…

[10] FRANK.

Oh ! me voilà… tout ce que vous voudrez… parlez.

MARGUERITE.

Votre main ?

FRANK.

Merci… Que vous êtes bonne… Oh si elle avait votre cœur… Oh ! si c’eût été vous que j’eusse aimée !...

MARGUERITE.

Nouvelle folie !...

FRANK.

Cela n’est pas… mais cela aurait pu être… et aujourd’hui je serais heureux…

MARGUERITE.

Revenons à Diana…

FRANK.

Hélas… je ne l’ai pas quittée…

MARGUERITE.

Frank, faites quelque chose pour moi… pour votre amie…

FRANK.

Ordonnez.

MARGUERITE.

Ne cherchez pas à la voir, avant que je l’aie vue moi-même… Vous ne doutez pas de moi, n’est-ce pas ?

FRANK.

Oh !...

MARGUERITE.

À moi, son amie d’enfance, elle dira tout… Eh bien, lorsque je l’aurai vue, vous saurez ce que vous avez à craindre ou à espérer…

[11] FRANK.

Vous ne me cacherez rien ?

MARGUERITE.

Sur ma parole.

FRANK.

Eh bien, j’y consens… Seulement, faites-moi reconnaître chez vous… dites que lorsque je reviendrai… je suis un ami qui ai le droit d’entrer… et je me retire… Adieu… ou plutôt au revoir !...

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Mademoiselle Diana de Waldeck !

FRANK.

Elle, ô mon Dieu !... Elle…

MARGUERITE.

Tenez votre parole Frank… Frank, sortez par cette porte… ne vous exposez pas à la rencontrer… elle n’est peut-être pas seule…

FRANK, revenant.

Pas seule… que voulez-vous dire ?

MARGUERITE.

Je veux dire que peut-être son frère l’accompagne… Vous connaissez son caractère hautain et emporté…

FRANK.

Oh ! s’il disait un mot !... Lui, qui me l’a enlevée !...

MARGUERITE.

Frank !... Le frère de Diana !...

FRANK.

Oui, vous avez raison… je m’en vais… Par où ? Dites-moi… guidez-moi… Oh ! impossible !... Il faut que je la revoie !

 

[12] SCÈNE 3e

LES PRÉCÉDENS, DIANA.

DIANA.

Chère Marguerite !

MARGUERITE.

Diana !...

FRANK, se jettant [sic] entre elles deux.

Madame !... (Pause d’un instant.)

DIANA.

Vous ici, Monsieur Frank… je ne savais pas vous y rencontrer.

FRANK.

Non, car vous n’y seriez pas venue, n’est-ce pas ?

DIANA.

Si fait… vous vous trompez… nous devions nous revoir un jour ou l’autre… le plutôt [sic] est le mieux… Votre main, Monsieur Frank. (Elle lui tend la main, Frank donne la sienne en hésitant.) J’espère que nous sommes toujours amis… Chère Marguerite, embrassons-nous… cent fois… mille fois !...

FRANK.

Sa voix n’a pas tremblé... sa main est restée de glace dans la mienne… elle ne m’aime plus !...

MARGUERITE.

Quelle absence !

DIANA.

Oui !... Surtout pour moi !... Car la véritable absence est pour l’exilé !. La véritable absence est pour ceux-là qui quittent patrie… amis… maison natale… tombeau [13] paternel… et qui ne sait [sic pour savent] pas quand il pourra [sic pour ils pourront] les revoir.

FRANK, avec amertume.

Heureusement, Dieu, dans sa prévoyance infinie, et dans sa bonté miséricordieuse, a donné à certaines âmes la faculté d’oublier.

DIANA.

Heureuses sont ces âmes, Monsieur Frank… car elles n’ont point à souffrir ce que j’ai souffert.

FRANK.

Me serais-je trompé ? M’aimerait-elle encore ?

MARGUERITE.

Frank, vous alliez me quitter, quand Diana est arrivée. Deux amies de pension ont toujours, vous le savez, quelques petits secrets à se dire…

FRANK.

Si vous l’ordonnez… Si Mademoiselle l’ordonne…

DIANA.

Je n’ai rien à vous prescrire… Je ne rapporte pas de secrets nouveaux avec moi… j’ai écrit à Marguerite tout ce qu’aujourd’hui je pourrais lui dire… et je présume que depuis longtems Marguerite s’est acquittée des différentes missions dont je l’ai chargée.

FRANK.

Vous vous trompez, Mademoiselle… il y en a une qui ne m’a été transmise qu’aujourd’hui… Voilà pourquoi, pardonnez-moi, Mademoiselle… je vous ai accueillie d’une manière si étrange !... si inconvenante… peut-être…

DIANA, d’un ton de reproche.

Marguerite !...

[14] MARGUERITE.

J’ai cru faire pour le mieux !

FRANK, continuant.

Et… et ces lettres même… ce n’est qu’à l’instant qu’elles m’ont été remises… de sorte que je ne sais…

DIANA.

Gardez-les, Monsieur. Il y a six mois qu’elles ont été envoyées, dans l’intention qu’elles vous soient rendues… il y a eu retard dans l’exécution de mon désir… mais mon désir est toujours le même.

FRANK.

Vous m’indiquez ce que j’ai à faire, Mademoiselle… c’est bien…

DIANA.

Merci, Monsieur… vous avez raison… il y a de ces choses qu’on n’a pas besoin de demander à un honnête homme… il les devine…

FRANK.

Le tems de les aller chercher chez moi… une demi-heure seulement, et vos lettres seront ici… Adieu, Marguerite… vous aviez raison… c’est moi qui étais un fou ! mais je tâcherai de guérir de ma folie… soyez tranquille… Adieu ! Adieu !

 

SCÈNE 4e

MARGUERITE, DIANA.

DIANA.

Pauvre jeune homme !... C’est un noble cœur, plein de sentimens exaltés et de passions généreuses… [15] et ce sera une femme bénie entre toutes les femmes que celle qu’il aimera et qui pourra l’aimer.

MARGUERITE.

Cette femme, c’était toi, Diana.

DIANA.

Oui, je l’ai cru un instant ; mais j’ai été vite désabusée.

MARGUERITE.

Et tu n’as plus aucun espoir ?

DIANA.

Aucun.

MARGUERITE.

Je te connais, Diana, si tu parles ainsi, c’est que cela est.

DIANA.

Cela est.

MARGUERITE.

Et tu ne peux pas me dire…

DIANA, lui mettant un doigt sur les lèvres.

Parlons de toi, chère amie.

MARGUERITE.

Eh bien ?

DIANA.

Ton mari t’aime ?

MARGUERITE.

Oui.

DIANA.

Tu es heureuse.

MARGUERITE.

Oui.

[16] DIANA.

Embrasse-moi… il me reste donc ton bonheur au lieu du mien… Voyons, parle-moi de ton mari, je ne le connais pas.

MARGUERITE, sonnant.

Eh bien, tu vas le connaître si tu veux, reste à prendre le thé avec nous, et je te le présenterai… (À Karl qui entre.) Faites servir le thé, et prévenez Monsieur. (Le domestique sort.)

DIANA.

Très bien, mais encore faut-il que je sache qui il est pour le recevoir en conséquence.

MARGUERITE.

Un exilé comme toi, j’espère que ce sera un motif de plus à ta sympathie.

DIANA.

Un exilé.

MARGUERITE.

Oui, professeur à l’université d’Iéna, il exprima en philosophie et en jurisprudence des idées qui parurent dangereuse à la Saxe… le Roi exigea son renvoi, il perdit sa chaire et fut banni.

DIANA.

En effet, je me rappèle [sic] son nom : Léo Burkart. Nous étions à Dresde en ce moment… sa destitution occasionna presque une révolte à l’université.

MARGUERITE.

Oui, il vint à Francfort qui, en sa qualité de ville libre est le refuge de tous les bannis… il avait une lettre de recommandation pour mon père… tu cnnais ses [17] idées aussi à lui, c’est un vrai bourgeois des villes libres, un vieux républicain du tems de Guillaume le Taciturne… leurs idées politiques, sans être pareilles en tout point, étaient sympathiques au fond. Léo avait une petite fortune indépendante, il résolut de se fixer ici.

DIANA.

Et tu fus bien pour quelque chose dans cette résolution, je présume ?

MARGUERITE.

J’ai souvent été tentée de le croire…

DIANA.

Et que fait-il à Francfort ? Un homme d’une imagination aussi active ne peut rester inoccupé.

MARGUERITE.

Il étudie l’Allemagne dont, grâce à la Diète tous les tressaillemens viennent aboutir ici… je l’ai souvent entendu discuter avec mon père un système de fédération immense auquel tu devines bien que je n’ai rien compris, puis de tems en tems il envoie des articles à la Gazette de Leipsick…

DIANA.

Sous son nom ?

MARGUERITE.

Oh ! le rédacteur n’oserait pas le mettre… Non, sous un pseudonime [sic].

DIANA.

Et peut-on savoir lequel ?

MARGUERITE.

Est-ce que tu lis les journaux ?

[18] DIANA.

Quelquefois… Oh ! tu ne sais pas ce que c’est que de demeurer deux ans hors de son pays, toi ? On est à l’affût de tout ce qui en vient. Alors, on lit tout, on dévore tout ! D’ailleurs, le Prince recevait la Gazette de Leipsick, car il affectionnait surtout certains articles signés Cornélius.

MARGUERITE.

Eh bien, c’est cela !

DIANA.

Comment, c’est cela ?

MARGUERITE.

Oui, Cornélius, c’est le nom qu’il a pris… Mais, chut, Diana, songe bien que personne ne le sait !

DIANA.

Que m’apprends-tu là… mais, sais-tu que d’après ce que le Prince m’a dit… ou plutôt a dit souvent devant moi, ces articles sont écrits par un homme d’un puissant génie.

MARGUERITE.

Vraiment ?

DIANA.

Pour [sic pour par] un homme qui peut remuer un jour toute l’Allemagne avec sa parole.

MARGUERITE.

Oh ! mais voilà que tu m’effraies… tu verras que sans m’en douter j’aurai posé ma tête sur l’épaule d’un lion.

DIANA.

Je ne m’étonne plus que tu sois heureuse.

[19] MARGUERITE.

Eh bien, Diana, c’est justement ce que tu prends pour mon bonheur qui fait mon seul chagrin… C’est très flatteur pour l’orgueil d’être la femme d’un homme de génie… mais quelquefois aussi c’est bien triste pour le cœur.

DIANA.

Comment cela ?

MARGUERITE.

Oui, j’aime Léo… mon bonheur serait de passer ma vie avec lui… Eh bien, je le vois à peine… aux heures des repas… et encore, souvent le matin se fait-il servir le thé dans son cabinet… ou, s’il descend, eh bien, c’est pour rester préoccupé de l’idée qu’il a commencé à développer, et dont il cherche la suite… tout en répondant, sans m’écouter parfois, à ce que je lui dis… Je suis jeune, mon Dieu, je suis femme… j’aime le spectacle, le bal… je serais fière de me montrer dans le monde accompagnée et protégée par lui, eh bien, soit que Léo n’ait pas le tems, soit que ces plaisirs lui paraissent au-dessous de sa gravité… à peine puis-je obtenir qu’il me conduise une fois ou deux par hiver… Il me laisse aller partout où je veux avec une amie… je le sais bien… mais cette indifférence même… qui n’est qu’une confiance absolue… me blesse… me fait mal… Je l’aimerais mieux jaloux, emporté… mais plus occupé de moi… Cependant, il m’aime… du plus profond de son cœur… j’en suis [20] sûre… mais, ce n’est pas comme cela que j’avais rêvé d’être aimée… (À Karl qui entre.) Eh bien, votre maître ?

LE DOMESTIQUE.

Il fait prier Madame de toujours se mettre à table. Monsieur descendra lorsqu’il aura fini son courrier.

MARGUERITE.

Tu vois… je crois que j’aimerais autant une rivale réelle que cette maussade et froide politique qui ne me le rend jamais que sombre et glacé… Tous les jours, je suis sacrifiée à quelqu’utopie nouvelle, et je ne puis le voir qu’entre deux systèmes… (Au domestique.) Dites à mon père que nous l’attendons.

LE DOMESTIQUE.

Le voici, Madame.

 

SCÈNE 5e

LES PRÉCÉDENTES, VAN BEKER.

MARGUERITE, à Diana.

Chut ! Pas un mot de toutes ces folies. (À Van Beker.) Bonjour père.

VAN BEKER.

Ah ! bonjour Mademoiselle.

MARGUERITE.

Savez-vous qui est là, père ?

VAN BEKER.

Qui est là ?...

MARGUERITE.

Votre Cléopâtre… te rappèles-tu [sic] qu’il te trouvait [21] quelque ressemblance avec la Reine d’Égypte ?

DIANA.

Autrefois Monsieur Van Beker me faisait cette grâce.

VAN BEKER.

Mademoiselle Diana de Valdeck…

DIANA.

Oui, très honoré Docteur… permettez-vous à votre ancienne écolière… (Elle l’embrasse.)

VAN BEKER.

Voilà un baiser qui me rendrait bien fier, s’il ne me rendait pas si triste… Oh ! mes cheveux blancs, mes cheveux blancs… et mon mauvais garnement de Henry ?

DIANA.

Toujours le même.

VAN BEKER.

Oui, toujours querelleur et hautain… puis, tant soit peu joueur, n’est-ce pas… Ah !...

MARGUERITE.

Eh bien, mon père…

DIANA, tristement.

Laisse-le dire, va !... hélas… je le connais mieux que personne.

MARGUERITE.

Mon père, le thé nous attend, assieds-toi… Diana, là, près de mon père.

VAN BEKER.

Et Léo ?

MARGUERITE.

Vous voyez mon père… comme toujours.

[22] VAN BEKER.

Tant mieux… c’est qu’il est en verve, alors. Vous ne connaissez pas mon gendre, Mademoiselle de Valdek ? C’est un homme des jours anciens… ou plutôt des jours à venir… Allons, sers-nous, ma fille… tu sais que cela le contrarie, lorsque nous l’attendons.

MARGUERITE.

Je crois vraiment, mon père, que vous le gâtez plus encore que moi !...

VAN BEKER.

Et c’est justice, ma fille… car, il n’y a qu’un homme, il n’y a qu’un vieillard même qui puisse apprécier ce qu’il a de force dans le cœur, et de génie dans la tête… En avez-vous entendu parler quelquefois, Mademoiselle de Valdeck ?

(Entre Léo.)

DIANA.

Oui, Docteur, et je l’admire.

VAN BEKER.

Tu vois ?...

MARGUERITE.

Eh bien, admirez-le tant que vous le voudrez… moi… je l’aime !

 

SCÈNE 6e

LES PRÉCÉDENS, LÉO.

LÉO, allant à Marguerite et l’embrassant.

Cela vaut mieux, mon ange au front pur… [23] Pardon, Madame, je la vois si peu que je n’ai d’abord vu qu’elle… Elle m’avait cependant fait prévenir que quelqu’un était ici… je n’ai pu descendre… je travaillais… pardon, mille fois pardon !...

MARGUERITE.

Si tu ne connais pas Mademoiselle Diana de Valdek, tu m’as si souvent entendu dire son nom, pour que je n’aie qu’à te le répéter pour que tu comprennes le plaisir que j’ai eu à la revoir ce matin… Elle arrive d’Angleterre avec son frère et le Prince Ernest de Saxe dont il est l’aide de camp.

LÉO, s’asseyant.

Le Prince serait-il rappelé à Dresde ?

DIANA.

Je ne sais, Monsieur… mais du moins comme vous le voyez, il revient en Allemagne… C’est une hirondelle pour les proscrits.

LÉO.

Merci, Madame, car vous dites sans doute cela pour me rendre quelqu’espérance de retourner en Saxe… mais vous connaissez notre chanson nationale… Quelle est la patrie de l’Allemand ?... Aussi loin que résonne la langue allemande… aussi loin que les chants allemands s’élèvent au Ciel… pour louer Dieu… là est la patrie de l’Allemand… Eh bien, moi, ici j’ai retrouvé la véritable patrie, c’est-à-dire une famille… Je n’ai aucun désir de quitter Francfort… je commence à m’habituer à mon obscurité… Peu-à-peu, tous mes rêves d’avenir [24] s’évanouissent et se fondent dans mon bonheur présent. L’homme se trompe souvent à sa destinée, il prend son désir pour une vocation, il se croit appelé à changer la face du monde avec sa pensée et sa parole… tandis que Dieu l’a tout simplement créé pour être fils respectueux… bon mari… honnête homme… et voilà tout… Si ce dernier partage n’est point la vie brillante, c’est au moins la vie heureuse… C’est la mienne… C’est la nôtre j’espère… et, à part quelques disputes avec mon beau-père sur Brutus, que nous n’envisageons pas du même côté, et sur Octave que nous jugeons différemment, quelques querelles avec Marguerite sur ce que je descends trop tard, ce qui fait refroidir le thé… Eh bien, j’accomplirai la vie que Dieu m’a faite, en le remerciant au fond du cœur de l’avoir faite si douce et si aimée.

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur le Chevalier Paulus.

LÉO, se retournant à demi.

Pourquoi annoncez-vous pendant que nous sommes à table ?

LE DOMESTIQUE.

La personne a insisté, disant que c’était pour affaire pressante… Elle vient de Saxe.

LÉO.

Qu’est-ce que le Chevalier Paulus ? Connaissez-vous cet homme, mon père ?...

VAN BEKE[R].

Non... Paulus… Paulus… je ne connais que Paulus A[e]milius.

[25] DIANA.

Ne serait-ce pas un rédacteur de la Gazette de Leipsick… il me semble que j’ai lu des articles archéologiques signés de ce nom.

LÉO.

C’est juste, mais il est curieux que ce soit vous qui me le rappeliez… (Au domestique.) Il a dit qu’il venait de Leipsick ?...

LE DOMESTIQUE.

De Saxe…

LÉO, à Diana.

Vous permettez ?

DIANA.

Comment donc…

LÉO.

Faites entrer… (Karl sort.)

MARGUERITE, prenant la main de Léo.

Mon ami.

LÉO.

Qu’as-tu ?

MARGUERITE.

Rien, mais si je croyais aux pressentimens… je ne sais… il m’est passé quelque chose d’étrange devant les yeux.

LE DOMESTIQUE.

Monsieur le Chevalier Paulus.

 

SCÈNE 7e

LES PRÉCÉDENS, LE CHEVALIER.

[26] LE CHEVALIER, s’inclinant.

Mesdames… (À Léo.) Monsieur Léo Burckart, sans doute ?

LÉO.

Moi-même, Monsieur… Soyez le bien venu…

LE CHEVALIER.

Enchanté de faire la connaissance d’un confrère aussi illustre…

LÉO, s’inclinant.

Monsieur !... Veuillez vous asseoir, je vous prie…

LE CHEVALIER.

Permettez que je vous remette… (Il lui donne une lettre.)

LÉO, regardant l’adresse.

Oh !... une lettre de notre rédacteur en chef… Je reconnais son écriture. Il se porte bien ce digne Monsieur Hermann ?

LE CHEVALIER.

Aussi bien qu’on peut se porter en prison…

LÉO.

Comment… que lui est-il donc arrivé ?...

LE CHEVALIER.

Lisez, Monsieur. (Silence d’un instant. Léo lit. Sa figure sans s’altérer devient grave.)

MARGUERITE, le regardant.

Eh bien ?...

VAN BEKER.

Cette lettre ?...

LÉO, avec un sourire triste.

Mon père… nous étions trop heureux… Vous auriez [27] dû sacrifier quelque chose de précieux aux divinités mauvaises. (Se retournant vers le Chevalier.) Une seconde fois, Monsieur, soyez le bien-venu, comme si vous n’apportiez pas le malheur dans une famille.

VAN BEKER.

Mais qu’y a-t-il donc ?

MARGUERITE.

Léo !... au nom du Ciel !

LE CHEVALIER.

Et tous les rédacteurs… exilés, bannis… Vous voyez un… débris…

LÉO.

Vous avez bien fait de venir à moi… Où êtes-vous logé ?...

LE CHEVALIER.

Ici, en face… à [un blanc ; l’Empereur en 1839] Romain.

LÉO.

Permettez-moi d’être votre hôte… Karl, fais transporter ici les effets de Monsieur… vous êtes chez vous, Chevalier… vous devez être fatigué… Karl vous indiquera votre appartement.

LE CHEVALIER.

Mais Monsieur, je ne sais si je dois accepter…

LÉO.

Je vous en prie… dans un instant j’aurai l’honneur de monter auprès de vous.

LE CHEVALIER, s’inclinant.

Mesdames… Messieurs. (Il sort.)

 

[28] SCÈNE 8e

LES PRÉCÉDENS, moins LE CHEVALIER.

MARGUERITE.

Maintenant Léo ?...

VAN BEKER.

Maintenant que cet homme est sorti…

LÉO.

Eh bien, maintenant que voulez-vous savoir ? Comment le trouble et la tristesse peuvent entrer tout-à-coup dans une maison…

MARGUERITE, à Diana qui veut sortir.

Non, reste… J’ai peur… Léo… qu’y a-t-il ?...

LÉO.

Il y a qu’un de mes articles a fait saisir le journal, et que le propriétaire a été condamné à vingt-mille florins d’amende, et à deux ans de prison.

MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu !... Mais toi, tu ne risques rien !

LÉO.

Oh ! non… moi, je suis caché sous un faux nom.

VAN BEKER.

Léo… tu ne dis pas là ce que tu penses… Voyons, tu parles… à un homme… Que comptes-tu faire ?

LÉO.

Ce que je compte faire… mon père… Je compte payer l’amende… et me constituer prisonnier.

VAN BEKER.

À la bonne heure…

[29] DIANA, à demi-voix à Marguerite.

Je te quitte un instant… et je reviens. (Elle sort.)

MARGUERITE, sans l’écouter.

Oui ! Que dis-tu là, Léo ? Je n’ai pas bien compris.

LÉO, gravement.

Venez ici tous deux. (Il les prend dans ses bras.) Rassure-toi, Marguerite… où j’irai, tu iras… je sais que tu m’aimes… et je t’ai prise pour la bonne comme pour la mauvaise fortune.

MARGUERITE.

Merci !...

LÉO.

Maintenant, écoutez… un père de famille compromis par moi, ruiné par moi… et en prison pour moi… moi je suis ici libre, heureux, tranquille… Je puis jetter [sic] cette lettre au feu, nourrir cet homme qui me l’a apportée, et qui n’en demande probablement pas davantage, et aux yeux du monde, j’aurai fait à peu près ce que je dois faire… Seulement à mes yeux, à moi, je serai pour tout le reste de ma vie, un misérable et un lâche… et je me mépriserai… Voilà tout… Votre avis mon père ?

VAN BEKER.

À Carthage !... à Carthage !

LÉO.

Ton avis, Marguerite ?

MARGUERITE.

Je te suivrai partout… et partout où je serai avec toi… je serai heureuse !...

[30] LÉO.

Tu es une digne femme et un noble cœur. Vous, mon père, c’est convenu… vous êtes un vieux Romain… maintenant, quant à l’argent…

VAN BEKER.

Oh ! mon Dieu, tu peux vendre tout… terres maison, meubles… bibliothèque même… et pourvu que tu me laisses mon Virgile et mon Horace…

LÉO.

Il n’y a pas besoin de cela, père ! Ne nous exagérons pas notre sacrifice, en le grandissant à la mesure de notre orgueil… Vingt-mille florins… C’est la moitié à peu près de ma fortune personnelle. Avec ce qui en restera, la dot de ma femme, et votre pension, père, nous aurons encore trois-mille-deux-cents florins de rente. En prison ! L’on ne dépense pas grand’chose, et nous ferons encore des économies… Pardon, Mademoiselle de Waldek, si nous nous occupons devant vous…

MARGUERITE.

Elle est partie.

VAN BEKER.

Oh ! oui… tempora si fuerint nubila…

LÉO.

N’achevez pas mon père, vous voyez bien que je ne suis pas seul.

MARGUERITE.

Et quand partirons-nous ?

LÉO.

Le plutôt [sic] possible, Marguerite… il y a là-bas un hom[31]me qui tient la place que je dois tenir, et qui n’a peut-être pas, comme moi, un père, une femme dévoués à sa fortune.

VAN BEKER.

Une chose m’inquiète… Voudront-ils me mettre en prison, moi ?

LÉO.

En prison, vous mon père !

MARGUERITE.

En prison, vous !... vous…

VAN BEKER.

Eh bien, oui… où voulez-vous que j’aille ?

LÉO.

Oh ! mon père, vous n’avez pas cru que je le souffrirais. Tenez, voilà Marguerite qui pleure…

MARGUERITE, relevant la tête et les yeux tout en larmes.

Non, non, je ne pleure pas !…

VAN BEKER.

C’est que je ne saurai que faire si je ne suis pas avec vous.

LÉO.

N’avez-vous pas votre Virgile et votre Horace…

VAN BEKER.

Oui, mais avec eux, vois-tu, il me faut encore ma fille qui ne m’a jamais quitté… C’est la statue de mes foyers domestiques, vois-tu, que ma Marguerite. Il me faut encore toi, à qui je me suis habitué… et que j’aime, non pas comme un gendre, mais comme un fils. Sans vous, mes deux enfans, le pauvre [32] vieux Docteur ne sera plus qu’un pauvre arbre sans sève et sans soleil. Je suis trop près de la mort pour vous quitter une minute, avant l’heure où je dois vous quitter pour jamais…

LÉO.

Allons… voilà que vous pleurez à votre tour… Faites ce que vous voudrez… je vous quitte… je vais savoir de cet homme les détails que n’a pas dû me donner cette lettre… À mon retour, soyez prêt, mon père… à mon retour… sois prête, Marguerite… (Prenant la main du vieillard, et le poussant par la porte à droite.) Allez !... (À Marguerite, en l’embrassant.) Au revoir ! (Il sort par la porte latérale de gauche.)

 

SCÈNE 9e

MARGUERITE seule, puis FRANK.

MARGUERITE, se laissant aller sur le canapé.

Oh ! mon Dieu !... mon Dieu !

FRANK, entrouvrant la porte du fond.

Seule… Oh ! tant mieux ! (S’approchant.) Tenez, Madame, tenez… voilà ses lettres… elle est partie, n’est-ce pas ? C’est bien… je n’ai plus ni le désir, ni le besoin de la revoir… elle sera contente… car rien ne restera entre nous… pas même le souvenir… elle a tout oublié... à mon tour de tout oublier comme elle… Oh mon Dieu !... qu’avez-vous, Marguerite ?

MARGUERITE.

Rien… Donnez-moi ces lettres… Monsieur, je [33] les lui remettrai, si je la revois.

FRANK.

Pardon… mais il vous est certainement arrivé quelque chose… un chagrin.

MARGUERITE.

Que voulez-vous, Frank… ce matin… c’était vous, maintenant, c’est moi… qui de nous peut dire, si joyeux qu’il soit en se réveillant, que la journée s’écoulera sans larmes !...

FRANK.

Oh ! oui… vous avez pleuré… oui… vous êtes pâle… Eh bien, ce matin, vous essayiez de me consoler, vous… ne puis-je donc vous consoler à mon tour ?

MARGUERITE.

Cela n’est point en votre pouvoir, Frank.

FRANK.

Je vous disais cela aussi, moi… voilà une heure… et cependant, je vous le jure, en ce moment je ne pense qu’à vous.

MARGUERITE, lui tendant la main.

Merci !

FRANK.

Voyons, qu’avez-vous ?...

MARGUERITE.

Ce n’est pas mon secret, Frank.

FRANK.

Un revers de fortune… une douleur de famille…

MARGUERITE.

L’un et l’autre… tout ensemble.

[34] FRANK.

Ce que j’ai est à vous… à votre mari… vous le savez bien. (Marguerite secoue la tête.) Vous ne voulez rien de moi… au fait, que suis-je moi… un ami…

MARGUERITE.

Mais non, je ne dis pas cela, je dis que vous ne pouvez rien à ce qui nous arrive, voilà tout.

FRANK.

Et moi je dis que je peux pleurer avec vous, souffrir avec vous… et supporter, fut-ce malgré vous, une part de vos douleurs… D’abord, je reste ici à Francfort…

MARGUERITE.

Nous partons.

FRANK.

Eh bien, je vous suivrai… Où allez-vous ?

MARGUERITE.

Je ne sais…

FRANK.

N’importe… au bout du monde… Qu’ai-je à faire, moi… je suis libre, rien ne m’attache plus à un endroit plutôt qu’à un autre. Tenez, il vous fallait un malheur pour que je sentisse toute la force de mon amitié pour vous, Marguerite… Où vous irez, vous me laisserez vous suivre, n’est-ce pas ?

MARGUERITE.

Vous viendrez...

FRANK.

Mais, enfin, où allez-vous ?...

[35] MARGUERITE.

À Leipsick, je crois… à Dresde peut-être. Vous le saurez Frank… Ce qui nous arrive ne sera bientôt plus un secret pour personne.

FRANK.

Oui… et c’est alors que vous me permettrez de le connaître comme tout le monde… avec les indifférens… n’importe. Quand partez-vous ?

MARGUERITE.

Ce soir… cette nuit… demain, au plus tard !

FRANCK.

Voilà tout ce que je veux savoir, la poste me dira le reste… Adieu, Marguerite… à propos… tenez… ces lettres… les voilà… je les avais oubliées… vous les lui remettrez… Marguerite, ma sœur… Soyez tranquille… rien n’est perdu tant qu’on croit en Dieu… et qu’il reste un ami… adieu… au revoir…

MARGUERITE.

Adieu !...

 

SCÈNE 10e

MARGUERITE, VAN BEKER, puis LÉO.

VAN BEKER, à la porte latérale.

Quel est ce jeune homme qui sort ainsi… Est-ce encore quelque mauvaise nouvelle ?...

MARGUERITE.

Non, mon père. C’est Frank… notre ami Frank Lewald… vous savez… un bon, un excellent cœur [36] qui venait se mettre à notre disposition… Eh bien, mon père… comment êtes…

VAN BEKER.

Tu le vois, préparé… Et Léo ?

LÉO, entrant très calme.

Me voilà, père…

MARGUERITE.

Eh bien, cet homme ?...

LÉO.

Cet homme m’a confirmé ce que me disait la lettre… le Directeur est en prison, toute la rédaction dispersée, errante…

MARGUERITE.

Et tu es toujours dans les mêmes intentions ?...

LÉO.

Oui, mon enfant… seulement, je voudrais être sûr que mon sacrifice sera utile à cet homme, et qu’arrivé là-bas, on ne nous retiendra pas tous deux.

MARGUERITE.

Ô mon Dieu !

VAN BEKER.

C’est encore possible, cela.

LÉO.

Dis-moi… où est logé le Prince Ernest ?

MARGUERITE.

À l’hôtel de Russie.

LÉO.

Je voudrais le voir.

MARGUERITE.

C’est à deux pas, allons-y.

[37] LÉO.

Mais, pourrai-je lui parler ?

MARGUERITE.

Par Diana… par Monsieur Henry de Valdek… sans doute.

LÉO.

C’est bien… reste… j’y vais…

MARGUERITE.

Pourquoi seul ?

VAN BEKER.

En effet, Léo… pourquoi seul ?

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Son Altesse Royale Monseigneur le Prince Ernest de Saxe.

MARGUERITE.

Le Prince !

VAN BEKER.

Le Prince !

LÉO.

Le Prince !

 

SCÈNE 11e

LES PRÉCÉDENS, LE PRINCE.

LE PRINCE.

Pardon de me présenter ainsi chez vous... j’abuse du privilège qu’ont les voyageurs d’être indiscrets… mais je n’ai pas voulu passer à Francfort sans visiter un homme aussi distingué que le professeur Léo Burkart, et que le publiciste Cornélius.

[38] LÉO.

C’est moi qui vous demande pardon de vous recevoir ainsi, Monseigneur ! Mais j’étais si loin de m’attendre à l’honneur que me fait Votre Altesse… j’allais moi-même me rendre chez elle…

LE PRINCE.

Alors, je suis enchanté de vous avoir prévenu, Monsieur… puis-je vous parler en particulier ?.

LÉO, présentant tour à tour Marguerite et Van Beker.

Ma femme, Monseigneur… mon père…

LE PRINCE.

Oui, une sainte âme de jeune fille… oui, un noble cœur de vieillard… je les connais tous deux… permettez, Madame… Monsieur Van Beker, pardon…

MARGUERITE.

Nous nous retirons, Monseigneur…

LE PRINCE.

Je ne vous dis pas adieu…

VAN BEKER.

Viens, ma fille.

 

SCÈNE 12e

LE PRINCE, LÉO.

LE PRINCE.

Vous m’excusez n’est-ce pas Monsieur, d’avoir insisté pour que nous restions seuls… il y a de ces entretiens auxquels les personnes les plus intimes [39] ne peuvent assister, et qui réclament le tête-à-tête… celui que je viens vous demander est de ce genre.

LÉO.

Je vous écoute, Monseigneur, avec le respect que m’inspire votre rang, et la sympathie que j’ai toujours eue pour votre personne.

LE PRINCE.

Oui, je sais que sur la question des principes, il nous sera facile de nous entendre… Mais parlons de vous, d’abord… Vous alliez venir me voir, dites-vous… Aviez-vous donc pensé à moi dans le malheur qui vous est arrivé ?... En ce cas, merci.

LÉO.

Votre Altesse a su…

LE PRINCE.

Oui, toute cette affaire de journal, et jusqu’à la résolution que vous avez prise. J’ai un démon familier qui me dit tout… Maintenant, écoutez… je ne passe pas à travers l’Allemagne en simple voyageur, comme il me plaît de le laisser croire à tous… je reviens dans la Saxe en Prince !... Puis-je vous être bon à quelque chose ?

LÉO.

Oui, Monseigneur… et Votre Altesse peut me rendre un immense service.

LE PRINCE.

Parlez !

LÉO.

Votre Altesse peut obtenir de Sa Majesté que l’application du jugement qui frappe un innocent [40] soit faite au vrai coupable, et que du moment où je me serai constitué prisonnier, et où j’aurai payé l’amende, il soit déchargé de cette double peine.

LE PRINCE.

J’ai mieux que cela à vous offrir !

LÉO.

Oui, mais alors, Monseigneur, c’est peut-être moi qui ne pourrai plus accepter.

LE PRINCE.

Et pourquoi ?...

LÉO.

Parce que je ne demande point grâce… mais justice… Je réclame toute justice… mais je refuserais toute grâce… Mon opposition a été la lutte loyale du faible contre le fort, de l’intelligence contre la matière, de l’avenir contre le passé… J’ai succombé, c’est bien… à moi de subir ma peine… et la réclamation que je vous adresse… n’est point la mise à prix de ma conscience… je ne suis point à vendre, Monseigneur…

LE PRINCE.

Eh ! qui parle de vous acheter, Monsieur…

LÉO.

Pardon, Monseigneur… j’avais cru comprendre…

LE PRINCE.

Que je vous offrais la remise de cette amende, la grâce de cette prison, puis peut-être bien encore quelques misérables centaines de mille livres par-dessus le marché… je ne me ferai jamais courtier d’infamies, Monsieur, rassurez-vous…

[41] LÉON [sic].

Pardon, cent fois à Votre Altesse !

LE PRINCE, s’asseyant et faisant signe à Léo de s’asseoir.

Non, j’ai à vous parler de quelque chose que vous pouvez écouter… j’ai à vous faire des propositions que vous pouvez entendre… Il ne s’agit pas d’un marché qui avilisse à la fois, celui qui achète et celui qui se vend… il s’agit d’un contrat qui honore les deux parties qui le signent.

LÉO, demeurant debout.

Je vous écoute, Monseigneur.

LE PRINCE.

Ces principes que vous avez avancés comme professeur, ces théories que vous avez émises comme publiciste… ce ne sont point de vains systèmes philosophiques… ou de pures utopies sociales, n’est-ce pas… et vous les croyez applicables à notre époque et à notre société ?

LÉO.

Oui, Monseigneur…

LE PRINCE.

En face de la réalisation… vous vous mettriez à l’œuvre… à l’instant… sans hésitation.

LÉO.

Pourquoi me tenter, Monseigneur… vous savez bien que la chose est impossible.

LE PRINCE.

Peut-être… oui, la chose est laborieuse… la difficulté sera grande… car elle viendra surtout…

[42] LÉO.

Oh oui… du Roi…

LE PRINCE.

Vous vous trompez, Monsieur, elle viendra du peuple… Écoutez… placé depuis deux ans hors du théâtre de la lutte… jeté au milieu d’une nation constitutionnelle, éloigné des divers partis qui agitent convulsivement le vieux corps germanique, j’ai examiné tout ce qui a été fait, j’ai lu tout ce qui a été écrit, et j’ai, pour ainsi dire, sondé jusqu’aux pensées qui n’étaient pas encore écloses… Eh bien, de tous ces rêveurs, de tous ces utopistes, de tous ces réformateurs, depuis l’illuminé Jahn, jusqu’au matérialiste Stein, vous êtes le seul qui ayez vu non pas tout… car, pour tout voir, il faut être né dans un certain milieu… mais qui ayez vu le plus juste, et je dirai même le plus loin… mais, je vous le répète, Monsieur, vous n’avez pas tout vu.

LÉO.

Ouvrez mes yeux à la lumière, Monseigneur… je ne demande pas mieux que de m’éclairer.

LE PRINCE.

Vous vous êtes beaucoup occupé de l’oppression royale… Avez-vous examiné aussi profondément la réaction populaire ?... Au commencemant de ce siècle, un homme, un Géant, a failli, comme Hercule, emporter tous les peuples dans sa peau de lion… Alors, nous avions une grande Reine, une femme qui avait la tête d’un politique, et le cœur [43] d’un guerrier… elle fonda les associations secrètes… elle combattit à Iéna.

LÉO.

C’était la Reine Louise, et son nom doit être cher à tout cœur allemand.

LE PRINCE.

Oui, grâce à la société du lien de Vertu fondée par elle, et dont sortit Hucher [sic pour Blücher] comme Général, Justus Gruin [sic pour Grüner] comme publiciste, Hœurner [sic pour Körner] comme poëte et Frédéric Staps comme martyr… tout se souleva… eux … vous… moi… Si bien que le Géant chancela sur ses pieds d’argile, et que Wellington n’eut plus qu’à le pousser pour qu’il tombât… Mais pour sauver les rois d’un moment, nous avions compromis la monarchie universelle… pour combattre l’ennemi étranger, nous avons armé l’ennemi intérieur… et le poignard du Saint-Empire est passé aux mains de la République.

LÉO.

Je sais tout cela, Monseigneur… je sais que les sociétés secrètes nous enveloppent de leur invisible réseau… je sais que contre la ligue des 38 Princes, s’est formée l’Association des 14 universités… mais mon but est le leur… je marche dans une voie plus longue, mais qui aboutit au même résultat… je compte arriver par d’autres moyens… voilà tout ! Que désirent-ils ? Le rétablissement du Saint-Empire, pour faire un contrepoids à la Prusse et à l’Autriche. Qu’est-ce que [44] je rêve, moi ?... l’heptarchie Germanique… la réunion de sept petites principautés, pour faire une grande puissance… Peu m’importe le point central qu’on m’indiquera… Duché de Bade, Wurtemberg, Bavière, Saxe ou Nassau… Où je serai… j’attirerai à moi.

LE PRINCE.

Voilà justement ce que j’ai pensé, Monsieur… Oui, l’heptarchie que vous rêvez est possible… oui, le contrepoids que vous voulez établir est nécessaire… oui, un Prince qui profitera du moment, peut devenir l’égal de François II, ou de Frédéric-Guillaume… Chaque grand Empire a un autre pays sous sa griffe… comme une boule sous le pied d’un lion de marbre… l’Autriche a l’Italie, la France a la Belgique, l’Espagne a le Portugal, l’Angleterre a l’Irlande, la Russie a la Pologne… et la Prusse la Saxe… (Se levant.) Aidez-moi, Monsieur… et la boule deviendra un monde !

LÉO.

Pardon, Monseigneur… mais c’est vous qui disposez ainsi de la Saxe… et cependant c’est votre frère qui règne !

LE PRINCE.

Oui, je comprends votre étonnement, Monsieur… mais, c’est que vous ignorez ce qui arrive… et cependant vous êtes un des alchimistes qui ont le plus puissamment influé sur la transmutation [45] sociale qui s’opère ; vous avez cru votre parole jetée au vent et perdue… Eh bien, détrompez-vous, Monsieur, elle est tombée sur une terre fertile… si bien que la voilà qui perce le sol de tout côté… et qu’elle va nous amener une terrible récolte, si celui qui l’a semée ne la moissonne pas !...

LÉO.

Que me dites-vous, Monseigneur ?

LE PRINCE.

Je dis que le tems va sonner une de ces heures solennelles qui changent la face d’un nation. Mon frère lassé de sa lutte avec l’esprit, terrassé comme Jacob par l’ange, s’avoue vaincu… et abdique… Or, c’est moi, Monsieur qu’il a choisi pour son successeur et son Roi.

LÉO.

Vous, Monseigneur !... vous Sire !

LE PRINCE.

Et c’est moi qui vous choisis, à mon tour, pour mon Conseiller intime… Si vous voulez me suivre… et si vous croyez que je suis le Prince qu’il vous faut, pour mettre à exécution toutes vos théories… N’est-ce pas là le désir que vous avez formé cent fois, Monsieur ?

LÉO.

Oh ! jamais je n’ai même osé demander ce que vous m’offrez, Monseigneur… et cependant je n’ose vous répondre..

LE PRINCE.

Je vous donne un quart d’heure pour vous décider… [46] je craindrais de vous influencer en restant… je ne vous dissuaderai pas… je n’insisterai pas… je vous laisse aux prises avec votre génie. (Il sort.)

 

SCÈNE 13e

LÉO, seul.

Conseiller intime ! c’est le premier pas ! puis, Ministre !... puis Président de la Régence, c’est-à-dire presque Roi !... Oh ! démon du vertige… laisse-moi me cramponner à ma raison… que je mesure la hauteur qui domine ma tête avec le précipice qui est au-dessous de moi !...

(S’asseyant avec lenteur.)

Ô faiblesse humaine ! me voilà plus écrasé de mon élévation que je ne l’étais de ma chute… et pareil à un homme auquel au milieu de ses souhaits les plus insensés, un enchanteur serait apparu lui offrant la réalisation de ses rêves. Comme Archimède, je ne demandais qu’un point d’appui pour soulever le monde, et voilà que je l’ai… petit, il est vrai, mais c’est ce qu’il me faut… plus il sera petit, plus je serai grand !... En Allemagne ce ne sont point les Empires, mais les hommes qui sont puissants… Qu’était la Suède avant Charles XII ? La Prusse avant Frédéric ? La Bohême avant Marie-Thérèse ? L’Autriche avant Joseph II ? C’est le poids de la statue, et non du piédestal qui a fait pencher la terre de leur côté… Et moi, à [47] mon tour, je puis faire ce qu’ils ont fait… Le génie, comme la foi, transporte les montagnes… Où sera ma pensée, là sera l’équilibre.

(Pause.)

Mais eux… eux étaient nés sur les marches du trône… ce qu’ils accomplissaient, ils étaient venus pour l’accomplir… ils avaient reçu la mission… moi, je l’ai prise… moi ! C’est-à-dire un atome jeté dans l’espace, perdu dans la foule, et qui cependant vais jouer avec les choses et les hommes, comme si les choses et les hommes étaient à moi… comme si je les tenais en héritage, comme si, les ayant reçues du passé, je pouvais les mouler au moule de mon caprice, et les lancer ainsi, façonnés de mes mains, dans la lutte de l’avenir !... Oh ! pourquoi la pensée s’élève-t-elle ainsi jusqu’à Dieu, lorsque le corps demeure sur la terre, pourquoi tant de lumière là-haut.. pourquoi tant de ténèbres ici-bas… pourquoi tant de certitude aux mains du créateur, et tant de doutes à l’âme de la créature… Car, oui, il faut bien que je l’avoue, au moment d’entreprendre l’œuvre de régénération que j’appelais de tous mes vœux, et que j’eusse payée de tout mon sang… oui, malgré le cri de l’orgueil qui se révolte de tant de faiblesse, oui, mon Dieu ! oui, je doute ! Que le Seigneur me soutienne… et que mes frères me pardonnent !

(Pause.)

Mais si j’abandonnais la tâche qui m’est offerte, si, comme un athlète vaincu d’avance, je me [48] retirais du cirque devant un fantôme… Si Samuel m’avait touché, si j’étais élu comme David… si de pasteur de troupeaux, Dieu m’avait véritablement choisi pour être pasteur d’hommes… que par ma faute… à mon refus, un autre prît ma place, détournant la pensée de la route qu’elle devait suivre, et menât à l’esclavage ceux que je dois conduire à la liberté… si, lorsque je paraîtrai dans la vallée où nous viendrons tous… si lorsque Dieu me demandera ce que j’ai fait de la part d’intelligence qu’il m’avait départie, si des milliers de bras se levaient alors chargés de chaînes que j’aurais dû faire tomber… si des milliers de voix criaient tout à coup :… malheur à celui qui pouvait et qui n’a pas osé… malheur à l’égoïste ! au lâche ! malheur à l’infâme ! Où me cacherais-je pour échapper à ce supplice si terrible que Dante n’a pas osé le mettre dans son enfer !...

Non, non, c’est impossible ! Dieu n’a pas mis en moi cette flamme pour que je l’éteigne… qu’elle me dévore… mais qu’elle éclaire !...

(Il tombe sur le canapé. Pendant ces derniers mots, Marguerite et Van Beker sont entrés chacun d’un côté, et regardent Léo en silence.)

 

SCÈNE 14e

LÉO, MARGUERITE, VAN BEKER, HENRY DE VALDEK.

[49] LE DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur Henry de Waldek !

HENRY.

Son Altesse Royale désire connaître la réponse de Monsieur le Professeur Burkart.

LÉO.

Dites au Prince que j’accepte son offre, et que je suis prêt à le suivre.

MARGUERITE, se jetant au cou de Léo.

Ô, mon ami, quel changement !...

LÉO.

Tu sais ?...

MARGUERITE.

Diana m’a tout dit !...

LÉO.

Pauvre Marguerite ! Mieux eût valu peut-être la prison !

 

FIN DU PROLOGUE.

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