12 août 1838 — Les Bayadères à Paris, dans Le Messager, signé G—D.

Entre Le Dieu et la bayadère, poème de Goethe qu’il avait traduit en 1830, la jeune abyssinienne ramenée d'Orient à Vienne par le prince Puckler-Muskau, évoquée dans l'introduction de Lorely,, et Zeynab la Javanaise acquise au Caire en 1843, le spectacle des Bayadères à Paris vient alimenter l’imaginaire féminin orientaliste nervalien, suggérant en passant les silhouettes de Vasantaséna, future héroïne du Chariot d’enfant, ou de Balkis, la reine de Saba, rêvée depuis 1835.

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LES BAYADÈRES À PARIS.

 

Les journaux sont depuis quelque temps tellement remplis d’aventures fabuleuses, de puffs, de canards, de serpens et autres inventions destinées à suppléer au compte-rendu des chambres, et à remplir ce qu’on est convenu d’appeler la session littéraire, que nous doutions fort de l’existence des Bayadères, pompeusement annoncées par nos confrères de Bordeaux ; le puff-Bayadère nous paraissait merveilleusement inventé. Cela semblait appelé à prendre place entre l’ambassade chinoise envoyée aux pieds de Mlle Taglioni, et les prochains débuts au Gymnase, de Cecily-la-Négresse. Mais voici qu’un matin quelqu’un vient nous offrir de nous faire voir les Bayadères, arrivées de la veille, et domiciliées au n° 23 de l’allée des Veuves ; les Bayadères que le roi n’a pas encore vues, et que la foule ne verra qu’après le roi ! Voilà ce qu’on nous proposait comme divertissement de l’après-midi, à nous, humble feuilletoniste, historien forcé de tous les plaisirs du soir ; de sorte que nous pourrions à la rigueur garder maintenant pour nous toute notre satisfaction personnelle, tout notre plaisir de prince et de nabab, toutes nos sensations d’homme et de poète à cet étrange spectacle qui nous était consacré. Nous pourrions encore laisser nos lecteurs dans la perspective vague d’un mécompte ou d’une mystification ; mais nous n’aurons pas ce courage.

Oui, nous avons vu les Bayadères, — nous avons même touché les Bayadères ; mais dans le sens le plus convenable du mot, et pour nous convaincre seulement que leur peau était bien d’un noir doré véritable et non pas enduite d’une décoction de jus de réglisse, ainsi que l’avait insinué malicieusement le Vert-Vert. Oui, ce sont bien là des beautés de l’Orient, et leur visage porte le type irrécusable d’un race primitive et non mélangée. Vous les aviez rêvées plus blanches peut-être, mais non pas mieux faites, plus vives et plus séduisantes. Pauvres femmes ! A les voir si jeunes et en apparence si naïves, et si confiantes en nous et en notre ciel, on se sent pris pour elles d’inquiétude et de pitié. Cette troupe charmante et choisie excitera un tout autre intérêt sans doute que la hideuse tribu des Osages, qui a commencé par être reçue aux Tuileries et a fini par être reçue à l’Hôtel-Dieu. Mais il nous paraît douteux qu’elle doive s’acclimater chez nous. Il serait beau à un théâtre comme l’Opéra d’avoir à son service, et d’adjoindre à son corps de ballets une troupe de Bayadères véritables, et de pouvoir inscrire sur son affiche : Aujourd’hui, les danseurs indiens du roi danseront un pas de quatre dans Le Livre de la Bayadère. Mais l’Opéra n’a point l’idée de divertissemens si cosmopolites ; l’Opéra a laissé échapper Dolorès et Camprubi, ces beaux danseurs d’Espagne, et se bornera sans doute à profiter des gracieuses étrangetés chorégraphiques de la troupe indienne sans se soucier d’attacher de longs fils d’or à tous ces pieds agiles.

Maintenant, il faut dire que nous avons besoin de faire appel à toute la couleur locale possible, pour établir en imagination les coulisses du charmant ballet auquel nous allons assister. On nous a fait entrer par un jardin beaucoup trop parisien, dans une chambre démeublée, qui n’a pas le moindre rapport avec une pagode indoue. Dans la pièce voisine résonne un doux carillon métallique qui rappelle à notre pensée les clochettes d’or de la courtisane Vasantaséna, l’héroïne du drame indien publié dernièrement par W. Jones : « Vous fuyez, Vasantaséna ! s’écrie l’ami du prince Shamstaka, qui la poursuit dans la nuit : vous fuyez ! mais l’odeur de votre guirlande, et le bruit des clochettes d’or suspendues aux chevilles de vos pieds, trahissent votre fuite, songez-y bien ! » Nous pensions aussi à cette ravissante Mamia, dont les aventures ont été contées par le voyageur Hammer ; Mamia, la devedassei qui se noya si tristement en sauvant les jours d’un officier anglais qu’elle aimait ! Nous pensions encore à la Zundovère, de Thomas Moore, à Lalla Rouk, cet ange transformé ; toutes les Mille et Une Nuits nous revenaient dans ce quart d’heure d’attente, et nous étions prêts à dire à M. Tardivel, qui joue là à peu près le rôle naïf et spirituel de ce bon M. Galland : « Si vous ne dormez pas, contez-nous donc un de ces beaux contes que vous savez ! » M. Tardivel ne raconte pas, ne décrit pas, ne traduit pas ; il nous a apporté de la poésie matérielle et vivante, et c’est à nous à en tirer tout l’intérêt, toute la rêverie et tout le plaisir que nous pourrons.

Silence. Le bruit des clochettes redouble, et sept Indiens se présentent à nous et nous font le sélam oriental, auquel nous répondons le plus civilement possible ; toutefois, la politesse de l’Orient est si expressive que nous craignons bien d’avoir paru relativement fort impolis et fort grossiers ; n’oublions pas que nous sommes là en visite, et que nous n’aurons pas à jeter une pluie de sequins d’or sur ces charmantes créatures qui vont danser en notre honneur. Puissent-elles avoir pris du moins bonne idée de notre goût à juger de leur talent et de notre enthousiasme à l’applaudir.

Les deux danseuses de quatorze ans, Amal-Saoundiroun et Rangon, ont commencé un pas fort gracieux accompagné de chants et dont les trois Indiens marquaient la mesure avec leurs instrumens sauvages. A l’instant, les murs bourgeois de la salle où nous étions, allée des Veuves, n° 23, ont disparu pour nous, toute notre attention s’est concentré[e] sur cette scène étrange et grandiose, qui rappelait à la fois les tableaux antiques et la Bible, et les récits bizarres de la vie des clans de l’Écosse, dans les romans de Walter Scott. Les trois musiciens portent à peu de chose près le costume des bardes celtiques. Il semblerait qu’il se soit conservé le même depuis que Rama, le héros celte, fit à la tête de ses guerriers hyperboréens, la conquête des Indes occupées jusques là par les races noires, qu’il refoula dans l’Éthiopie. Le type d’hommes que nous avons là sous les yeux tient, en effet, de la race blanche par la forme, de la race noire par la couleur. Les cheveux sont longs et soyeux, le nez est grec, les yeux sont de la plus grande beauté, la coupe du visage est un ovale parfait ; les mains et les pieds sont pleins de grâce et de distinction ; le corps est d’une forme toute classique ; mais la peau, noire sans être huileuse, a presque la teinte abyssinienne, sans arriver du reste au foncé de noir mozambique. Le vieux Ramalingam porte une barbe blanche et fournie, et réalise l’idée que l’on se fait du vieux barde du clan Mac-Fergus. Il récite d’une voix monotone le poème que dansent Saoundiround et Rangon, et qui célèbre, dit-on, une des incarnations de Wishnou. Ramalingam n’a pour instrument que deux petites cymbales en forme de timbres, cachées dans ses mains, avec lesquelles il marque la mesure, pendant que ses deux compagnons, plus jeunes, font résonner l’un un chalumeau de bambou, l’autre un tambour de peau de riz. Il ne faut pas se faire d’illusion touchant la mélodie de cet orchestre sauvage : le chalumeau de Saravanini ne donne exactement qu’une note comme la trompette de Bilboquet dans Les Saltimbanques, et ce serait le cas d’ajouter avec Odry : « Mais, par exemple, ceux qui aiment cette note-là sont transportés de joie. » Cela fait cet effet, n’en doutons pas, sur les spectateurs de l’autre hémisphère.

Pour nous, la musique exécutée par les Indiens est un peu arriérée, sans pourtant manquer de toute espèce de mélodie. Leur récitatif est, à peu de chose près, du plain-chant d’église, et leur chant se rapproche beaucoup de nos chansons du 12e siècle, et des bourrées, rondes et romances que l’on entend encore dans les campagnes. Quant à la danse, elle nous paraît beaucoup plus perfectionnée que la musique. La mimique est fort belle et fort expressive, et nous regrettons qu’on n’ait pu nous donner une traduction des paroles. La danse brille surtout par la vigueur et le tempérament ; la bourrée, la cachucha, la jota s’y retrouvent complètement mêlées d’une foule de pas bizarres, de poses difficiles et de gambades vigoureuses qui semblent étudiées parfois sur les mouvemens pétulans des jeunes animaux. Le chant, dont les syllabes sont fort douces, ajoute un grand charme à certaines parties de ces danses, dont il est impossible de saisir tous les divers mérites en une seule représentation. Le second pas qu’ont dansé les Bayadères nous a été plus complètement intelligible. Amany, la plus grande d’entre elles, a paru au milieu de la salle, entre Saoundiroun et Rangon, qui n’ont pas cessé de tourner, sans changer de place, en façonnant chacune entre leurs doigts une longue écharpe grise qui devait représenter à la fin des pas une colombe perchée au sommet d’un palmier. Pendant ce gracieux travail, qui d’instant en instant prenait des formes nouvelles, Amany jouait, chantait et dansait une sorte de monologue poétique, lyrique et chorégraphique qui sera, si l’on veut, la complainte de la Sulamite, le monologue d’Ariane délaissée, ou plutôt encore le chant de la reine de Saba-Balkis, attendant l’arrivée tardive de l’oiseau Hud-Hue, messager de ses amours.

Il faut chercher toute l’expression du talent mimique d’Amany dans les gestes et dans les regards. La vie de toute la figure semble s’être réfugiée et concentrée dans ses yeux, les plus beaux du monde. Les visages orientaux sont toujours calmes et graves comme le masque antique, et leur expression n’a de même pour ainsi dire que deux modes, la bouche ouverte et la bouche fermée, pour la douceur ou même le sourire.

La scène finie, les deux jeunes filles qui n’avaient pas cessé de tourner sur elles-mêmes avec une extrême rapidité, nous ont apporté chacune leur ouvrage ; l’écharpe grise qu’elles roulaient dans leurs doigts avaient pris la forme exacte d’un pigeon posé sur un tronc, d’où sortaient de larges feuilles formées par les bouillons de la gaze ; le pigeon était fort solidement figuré par l’étoffe tordue, avec son bec, ses ailes et sa queue et s’il y avait quelque différence dans le travail des deux jeunes danseuses, c’est que l’une d’elles avait la main un peu blessée.

La petite Vendou, âgée de six ans, a dansé toute seule ensuite avec beaucoup de grâce et de vigueur ; puis les quatre danseuses, y compris la vieille Tillé, se sont mêlées dans un pas fort brillant, qui nous a rappelé la jota aragonese, dansée il y a deux ans par les quatre espagnols à l’un des bals de l’Opéra. Il est certain que toutes ces danses primitives des pays méridionaux ont entre elles de grands rapports, surtout pour nous, qui ne savons pas encore en distinguer les nuances diverses et caractéristiques. Disons aussi que l’art devra gagner à toutes ces séduisantes importations, et que notre danse de pirouettes et d’entrechats, nos pas de schalls et de guirlandes, et tout l’attirail fané que nous ont légué les chorégraphes de l’empire, pourraient bien s’en aller un jour rejoindre les modes, la littérature et les idées de ce temps-là. S’il y a chez nous plus d’harmonie et de perfection, il est bien à craindre qu’il n’y ait aussi plus de convention et de mauvais goût. Bien des jolis pieds blancs et noirs n’aspirent aujourd’hui qu’à débrouiller cette question de progrès. Une grande révolution se prépare : les cadenettes du vieux Vestris en frémiront dans son tombeau.

La danse est finie, après avoir duré plus d’une heure sans lasser un seul instant notre attention, et ces bonnes et charmantes créatures s’avancent vers nous en nous saluant. Une particularité bien étrange, c’est que leur peau était froide partout, sans une goutte de sueur. Là nous avons pu admirer leur beauté et leur jeunesse, et le goût plein de caractère de leurs ajustemens. Il faut dire qu’elles n’ont pas d’autres vêtemens que ceux qui les couvrent, grâce à la douane française, impitoyable sur ses principes. Par exemple, toutes ces étoffes sont vraiment des Indes, il n’y a pas à en douter. Les coiffures, à peu près toutes pareilles, sont admirables. Ce sont trois plaques fort larges de filigrane d’or ornées de perles et pierreries, dont l’une se découpe sur la tête et les deux autres le long des tempes ; la calotte, de métal, ornée d’une couleuvre ciselée, est semblable à la description qu’on en a déjà donnée ; les cheveux, d’un noir magnifique, sont séparés et plaqués sur la tête, et des deux côtés s’échappent de longues tresses semblables à celles des Suissesses. Un détail charmant, c’est la petite veste tressée d’or et de perles, brodée de feuillages et de serpents, qui enferme exactement leurs seins et laisse du reste tout le buste à découvert jusqu’aux hanches ; là se prend une tunique de gaze qui tombe à plis nombreux sur les jambes voilées du pantalon oriental. Les pieds sortent nus, petits et gracieux comme des pieds de biche, de toutes ces étoffes chamarrées ; les chevilles soutiennent des clochettes sonores, et les doigts sont ornés la plupart de bagues en pierreries qui jettent des éclairs pendant les mouvemens rapides de la danse.

Le nez et les oreilles portent aussi des joyaux dont l’effet est moins gracieux et dont la position excite un sentiment pénible. Les oreilles de ces pauvres créatures sont percées de trous si larges que le milieu de la boucle d’oreille qui y est attachée a toute la grosseur d’un fort bouchon de liège ; d’énormes anneaux sont suspendus ainsi. La narine gauche et la cloison du nez sont aussi percées par un anneau orné de pendeloques, qui s’agitent au dessus de leur bouche. Pour dernière singularité, le front est rayé perpendiculairement d’une sorte de cicatrice qu’elles peignent de gris tous les jours. Les bras sont tatoués et chargés d’anneaux. Une longue écharpe jetée par dessus les épaules, recouvre une partie du costume, qui gagnerait peut-être à être débarrassé de ce surcroît d’ornement.

Il est à craindre que le public parisien ne soit pas admis à jouir de la vue et du talent des danseuses indiennes avant quatre ou cinq mois d’ici. On se propose, dit-on, de les conduire à Bade, et de ne les faire débuter à Paris qu’au commencement de l’hiver. Nous serions heureux, dans ce cas, si nous avions pu donner à nos lecteurs une idée suffisante de ces jolies voyageuses pour les leur faire regretter et désirer tout à la fois.

G — D.

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