AUX ORIGINES

 

« LES IMAGES DE DEUIL ET DE DÉSOLATION QUI ONT ENTOURÉ MON BERCEAU »

Gérard Labrunie est né le 22 mai 1808 à Paris, 96 rue Saint-Martin. Il est le fils d’Étienne Labrunie, docteur en médecine, et de Marie Antoinette Marguerite Laurent, son épouse. Baptisé le lendemain en l’église Saint-Merri. La légende veut qu’il ait aussitôt été mis en nourrice à Loisy, près de Mortefontaine (Oise), berceau de sa famille maternelle, tandis que son père, médecin militaire, rejoignait l’armée du Rhin, puis la Grande Armée. Si l’on est, grâce à son dossier militaire, bien informé sur la carrière d’Étienne Labrunie entre 1808 et 1814, on ne sait rien du sort de Marie Antoinette Marguerite Laurent. On a dit à Gérard, et il le répétera comme une leçon bien apprise, que sa mère avait suivi son époux aux armées et qu’elle était morte à Glogau, en Silésie et plus tard, le docteur Labrunie donnera comme date de ce décès, sans apporter le moindre justificatif, le 29 novembre 1810. Ce que l’on sait en revanche avec certitude, c’est que l’enfant fut élevé jusqu’à l’âge de sept ans par son grand-oncle maternel Antoine Boucher, dont la maison jouxtait le parc du château de Mortefontaine, alors occupé par Joseph Bonaparte, son épouse Julie, et leurs deux petites filles Zénaïde et Charlotte. Cette période de splendeur pour le domaine de Mortefontaine fut vécue comme un séjour en paradis par Gérard dans la proximité de la figure tutélaire de Joseph Bonaparte et de la figure rayonnante d’amour maternel de Julie. En juin 1814, le paradis s’écroule : la famille Bonaparte a déserté le château, et Étienne Labrunie reparaît à Mortefontaine. Symboliquement, Nerval fera de ce retour du père une scène mythique de violence, de rapt : « Mon père ! tu me fais mal ! »

La mort d’une mère est en soi un choc affectif douloureux, mais pour Nerval cette situation s’aggrave du fait que Marie Antoinette Marguerite Labrunie est moins morte que disparue: que s’est-il passé au lendemain de la naissance de l’enfant ? Secret familial bien gardé, mais dont on peut recueillir çà et là les traces, dont Nerval lui-même semble avoir eu l’intuition, qui rendra le deuil impossible et suscitera l’interrogation obsessionnelle du « qui suis-je ? » Ainsi, au chapitre V de Promenades et Souvenirs, cette indication surprenante de violences environnementales, ces « images de deuil et de désolation » qui ont entouré son berceau, et, plus inquiétante encore, la métaphore de l’aiglon violemment chassé de son Olympe : « Elle [la mère] n’avait plus l’accent irrité d’autrefois, lorsque je fus précipité de l’Olympe pour avoir désobéi [à Jupiter biffé] au Seigneur » que Nerval avait envisagé pour évoquer, comme un incipit à Promenades et Souvenirs, son entrée dans la vie.

 

LA GÉNÉALOGIE FANTASTIQUE. LABRUNIE ET BONAPARTE, QUI SUIS-JE?

Exarcerbée par la crise nerveuse qui le frappe en février-mars 1841, l’interrogation existentielle devient une véritable névrose identitaire. En pleine crise de manie aiguë, Nerval est interné dans la maison de santé de Madame Sainte-Colombe, rue de Picpus, puis chez le docteur Esprit Blanche, à Montmartre. Là, dans le cadre essentiellement intime d’un feuillet destiné à un usage personnel, donc libre de toute censure, Nerval opère un véritable travail psychique sur soi, en vue de métamorphoser des origines familiales connues comme authentiques, mais vécues comme frappées d’inconsistance, et de compenser cette vacuité identitaire par une filiation illustre, liée à la famille Bonaparte. Sur ce stupéfiant feuillet, que l’on appelle aujourd’hui la « Généalogie fantastique », Nerval a tracé de sa minuscule écriture l’arbre généalogique de sa famille paternelle et maternelle, installées tête-bêche, en partant de données que la recherche dans les registres d’état civil a le plus souvent confirmées.

Le nom du père, Labrunie, fait l’objet d’une enquête toute particulière qui va en multiplier les identités. Le patronyme paternel est d’abord rattaché à une étymologie germanique : les Labrunie, descendants des chevaliers d’Othon, établis sur les bords de la Dwina, ont émigré sur les bords de la Dordogne (Étienne Labrunie est originaire d’Agen), puis en Italie, Pologne, Irlande. L’enquête, menée sur le plan topographique, l’est aussi sur le plan étymologique : le nom de Labrunie est lié aux étymons germaniques « bruck », le pont, et « brunn », sur lequel Nerval commet un lapsus significatif en le traduisant par « tour », au lieu de « fontaine » ou « source », alors qu’il traduit correctement Schönbrunn par « Belle fontaine », en écho à Mortefontaine. À cette première origine germanique du nom de Labrunie, Nerval en fait succéder une deuxière, grecque cette fois, Bronos, Brounos, métamorphosant la figure paternelle en Jupiter tonnant qui apparaît, terrifiante, identifiée par sa boîterie, dans le sonnet de 1841 à « Louise d’Or reine » devenu « Horus » dans Les Chimères :

Le vieux père en tremblant ébranlait l’univers.
Isis la mère enfin se leva sur sa couche,
Fit un geste de haine à son époux farouche,
Et l’ardeur d’autrefois brilla dans ses yeux verts.
« Regardez-le, dit-elle ! il dort ce vieux pervers,
« Tous les frimats du monde ont passé par sa bouche.
« Prenez garde à son pied, éteignez son œil louche,
« C’est le roi des volcans et le Dieu des hivers ! »

Enfin, une dernière métamorphose va identifier le nom des Labrunie à celui des Bonaparte en la personne de l’ancêtre Giuseppo (Joseph est le prénom du père d’Étienne Labrunie, mais aussi celui de Joseph Bonaparte) Labrunoë. La recherche topographique rejoint et confirme l'enquête étymologique : les mentions « Italie 16e siècle », « Corte origine », puis en biais « buona parte » lient ce Giuseppo Labrunöe à la famille Bonaparte en suggérant les mêmes origines italiennes que celle de la famille corse des Bonaparte, qui va se substituer à celle des Labrunie, particulièrement dans la figure de Joseph Bonaparte, seigneur de Mortefontaine.

(On trouvera la transcription intégrale du document autographe à la page : Généalogie fantastique)

La tradition veut que le bébé ait été mis en nourrice à Loisy, hameau de Mortefontaine. C’est très possible, puisque Nerval, évoquant dans Les Faux Saulniers ses souvenirs d’enfance à Mortefontaine parle lui-même de sa nourrice. Ce qui est certain, c’est qu’aussitôt sevré (à 24 mois, traditionnellement à l’époque), il fut pris en charge par son grand-oncle Antoine Boucher, à Mortefontaine. La maison de l’oncle Boucher, autrefois demeure du garde-chasse et devenue épicerie à l’époque où y vit Gérard, jouxte le beau domaine de Mortefontaine, son château, ses deux parcs magnifiques. Une porte permet même de passer directement du jardin des Boucher dans le parc. De l’avis de tous les témoins, le domaine est un véritable enchantement, et ses propriétaires, Joseph Bonaparte, son épouse Julie et leurs deux petites filles, Zénaïde et Charlotte, alors âgées de 7 et 8 ans, en ouvrent les portes aux promeneurs, et tout particulièrement aux villageois de Mortefontaine. Il est plus que probable qu’Antoine Boucher a eu à coeur de présenter le petit orphelin, fils d’un officier fidèle serviteur de l’empire dans les campagnes d’Allemagne, d’Autriche et de Russie, à celle que l’on appelle alors la reine Julie qui n’a pu que lui faire un accueil bienveillant : « Mon front est rouge encore du baiser de la reine »… Joseph Bonaparte est souvent absent de Mortefontaine, et chacun de ses retours est une fête pour ses deux filles. L’imaginaire du petit garçon de 5 ans (Joseph Bonaparte vint pour la dernière fois à Mortefontaine en 1813) s’est inconsciemment approprié ce père de substitution, filiation qui apparaîtra comme une évidence lors de la crise nerveuse de février-mars 1841, et lui fera dire à Alexandre Weill : « Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l’empereur ».

Dès lors, la névrose identitaire liée à la disparition de la mère se double de l’angoisse de la double identité. Le qui suis-je interroge El Desdichado : « Suis-je Amour ou Phébus… » et l’œuvre littéraire se peuple de personnages (Médard dans le scénario du Magnétiseur, Georges dans le roman Le Marquis de Fayolle, et surtout Brisacier dans le scénario de La Forêt noire et Le Roman tragique, personnage dont Nerval dit que c’est un double de lui-même), dont la naissance mystérieuse révélera finalement une filiation illustre.

 

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Jesuislautre

Gravure d'après un portrait daguerréotype de Nerval par Legros, publié en frontispice de la monographie que Mirecourt lui consacre en 1854. Nerval a annoté son portrait: "feu G rare" et "Je suis l'autre" suivi de l'étoile de David, sur un exemplaire aujourd'hui impossible à localiser

Lovenjoularbrematernel

Partie de la Généalogie fantastique où Nerval opère la jonction entre le "fief" de Nerval, propriété de ses ancêtres maternels Olivier et son "suzerain" Joseph Bonaparte, propriétaire de Mortefontaine

LovenjoulLabrunoe

rêveries étymologiques autour du nom du père, Labrunie

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El Desdichado, manuscrit autographe à l'encre rouge

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Julie Clary, la "reine" Julie

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