9 octobre 1852-13 novembre 1852 – Les Nuits d’octobre, récit publié dans L’Illustration en cinq livraisons. Dans le même temps, Nerval publie La Bohême galante dans L'Artiste

Après avoir raté par deux fois le train qui devait l’emmener à Meaux, Nerval décide de passer la nuit à Paris en compagnie d’un « ami » qui semble bien n’être qu’un double de lui-même. Comme un avant-goût des Nuits de Paris qu’il promet à l’éditeur Victor Lecou, Nerval promène son lecteur dans un Paris nocturne et un peu louche, à la manière de Sébastien Mercier ou de Restif de La Bretonne. À Meaux, il va passer une nuit tout aussi fantasmatique en compagnie d’une troupe de comédiens forains, avant d’avouer que le véritable motif de son voyage était de se rendre à… Creil, pour une improbable chasse à la loutre. Rejoindre Creil va l’amener inévitablement à retraverser le Valois de son enfance.

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9 octobre 1852 – Les Nuits d’octobre, L’Illustration, 1re livraison. Au sommaire du journal, le texte de Nerval est désigné par « Voyage à Meaux. »

 

LES NUITS D’OCTOBRE.

PARIS, — PANTIN, — ET MEAUX.

 

I. — LE RÉALISME.

Avec le temps, la passion des grands voyages s’éteint, à moins qu’on n’ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer. – Ne pouvant m’éloigner beaucoup cet automne, j’avais formé le projet d’un simple voyage à Meaux.

Il faut dire que j’ai déjà vu Pontoise.

J’aime assez ces petites villes qui s’écartent d’une dizaine de lieues du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c’est assez pour qu’on ne soit pas tenté de revenir le soir, - pour qu’on soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour qu’on trouve entre deux jours affairés une matinée de calme.

Je plains ceux qui, cherchant le silence et la solitude, se réveillent candidement à Asnières.

Lorsque cette idée m’arriva, il était déjà plus de midi. J’ignorais qu’au 1er du mois on avait changé l’heure des départs au chemin de Strasbourg. Il fallait attendre jusqu’à 3 heures et demie.

Je redescends la rue Hauteville. — Je rencontre un flâneur que je n’aurais pas reconnu si je n’eusse été désœuvré, — et qui, après les premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments en réplique, je manque l’omnibus de trois heures. — C’était sur le boulevard Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d’aller prendre un verre d’absinthe au café Vachette, et de dîner ensuite tranquillement chez Désiré et Baurain.

La politique des journaux fut bientôt lue et je me mis à effeuiller négligemment la Revue britannique. L’intérêt de quelques pages, traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l’article intitulé : La Clef de la rue.

Qu’ils sont heureux les Anglais de pouvoir écrire et lire des chapitres d’observation dénués de tout alliage d’invention romanesque ! À Paris, on nous demanderait que cela fût semé d’anecdotes et d’histoires sentimentales, — se terminant soit par une mort, soit par un mariage. L’intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai absolu.

En effet, le roman rendra-t-il jamais l’effet des combinaisons bizarres de la vie ? Vous inventez l’homme, — ne sachant pas l’observer. Quels sont les romans préférables aux histoires comiques, — ou tragiques d’un journal de tribunaux ?

Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client s’était embarqué, s’exprimait ainsi : « Il se lève, — il s’habille, — il ouvre sa porte, — il met le pied hors du seuil, — il suit à droite la voie Flaminia, – pour gagner la place des Thermes, etc, etc. »

On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port, — mais déjà il vous intéresse, et, loin de trouver l’avocat prolixe, j’aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues ; j’aurais voulu connaître même l’heure du jour et le temps qu’il faisait. — Mais Cicéron était l’orateur de convention, et l’autre n’était pas assez l’orateur vrai.

 

II. — MON AMI.

« Et puis, qu’est-ce que cela prouve ? » – comme disait Denis Diderot.

Cela prouve que l’ami dont j’ai fait la rencontre est un de ces badauds enracinés que Dickens appellerait cokneys ; – produits assez communs de notre civilisation et de la capitale. Vous l’aurez aperçu vingt fois, vous êtes son ami, – et il ne vous reconnaît pas. Il marche dans un rêve comme les dieux de l’Iliade marchaient parfois dans un nuage, – seulement c’est le contraire : vous le voyez, et il ne vous voit pas.

Il s’arrêtera une heure à la porte d’un marchand d’oiseaux, cherchant à comprendre leur langage d’après le dictionnaire phonétique laissé par Dupont de Nemours, — qui a déterminé quinze cents mots dans la langue seule du rossignol.

Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de cirage, pas une rixe, pas un bataille de chiens où il n’arrête sa contemplation distraite. L’escamoteur lui emprunte toujours son mouchoir, qu’il a quelquefois, ou la pièce de cent sols, — qu’il n’a pas toujours.

L’abordez-vous ? le voilà charmé d’obtenir un auditeur à son bavardage, à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de l’autre monde. Il vous parlera de omni re scibili et quibusdam aliis, pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la force en s’échauffant, — et ne s’arrêtera qu’en s’apercevant que les passants font cercle, ou que les garçons du café font leurs lits. Il attend encore qu’ils éteignent le gaz. Alors il faut bien partir ; — laissez-le s’enivrer du triomphe qu’il vient d’obtenir, car il a toutes les ressources de la dialectique, et avec lui vous n’aurez jamais le dernier mot sur quoi que ce soit. À minuit, tout le monde pense avec terreur à son portier. — Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil du sien, et il ira se promener à quelques lieues, — ou, seulement, à Montmartre.

Quelle bonne promenade en effet que celle des buttes Montmartre à minuit, quand les étoiles scintillent et que l’on peut les observer régulièrement au méridien de Louis XIII, près du Moulin de Beurre ! Un tel homme ne craint pas les voleurs. Ils le connaissent ; — non qu’il soit pauvre toujours ; quelquefois il est riche, mais ils savent qu’au besoin il saurait jouer du couteau, ou faire le moulinet à quatre faces, en s’aidant du premier bâton venu. Pour le chausson, c’est l’élève de Lozès. Il n’ignore que l’escrime parce qu’il n’aime pas les pointes, — et n’a jamais appris sérieusement le pistolet, parce qu’il croit que les balles ont leurs numéros.

 

III. — LA NUIT À MONTMARTRE.

Ce n’est pas qu’il songe à coucher dans les carrières de Montmartre, mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers. Il demandera aux carriers des renseignements sur les animaux antédiluviens, s’enquérant des anciens carriers qui furent les compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s’en trouve encore. Ces hommes abruptes [sic], mais intelligents, écouteront pendant des heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l’histoire des monstres dont ils retrouvent encore des débris, et le tableau des révolutions primitives du globe. – Parfois un vagabond se réveille et demande du silence, mais on le fait taire aussitôt.

Malheureusement les grandes carrières sont fermées aujourd’hui. Il y en avait une du côté du Château-Rouge, qui semblait un temple druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L’œil plongeait dans des profondeurs, — d’où l’on tremblait de voir sortir Esus, ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères.

Il n’existe plus aujourd’hui que deux carrières habitables du côté de Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié dort pour pouvoir plus tard relayer l’autre. — C’est ainsi que la couleur se perd ! — Un voleur sait toujours où coucher : on n’arrêtait en général dans les carrières que d’honnêtes vagabonds qui n’osaient pas demander asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient se traîner plus loin.

Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d’énormes tuyaux de gaz préparés pour servir plus tard, et qu’on laisse en dehors parce qu’ils défient toute tentative d’enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds, après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger ; ils sortaient des tuyaux par séries de cinq ou six. Il suffisait d’attaquer l’un des bouts avec la crosse d’un fusil.

Un commissaire demandait paternellement à l’un d’eux depuis combien de temps il habitait ce gîte. « — Depuis un terme. — Et cela ne vous paraissait pas trop dur ? — Pas trop… Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire, le matin, j’étais paresseux au lit. »

J’emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d’expliquer pourquoi j’ai manqué deux fois les omnibus. — Le premier départ du chemin de fer de Strasbourg n’est qu’à sept heures du matin ; — que faire jusque-là ?

 

IV. — CAUSERIE.

Puisque nous sommes anuités, dit mon ami, si tu n’as pas sommeil, nous irons souper quelque part. — La Maison d’Or, c’est bien mal composé : des lorettes, des quarts d’agents de change, et les débris de la jeunesse dorée. Aujourd’hui tout le monde a quarante ans, — ils en ont soixante. Cherchons la jeunesse encore non dorée. Rien ne me blesse comme les mœurs d’un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu’il ne soit Brancas — ou Saint-Cricq. Tu n’as jamais connu Saint-Cricq ?

— Au contraire.

— C’est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais, entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il mêlait le chocolat avec la salade, cela n’offensait personne. Eh bien ! les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des places, les diplomates en herbe, les sous-préfets en expectative, les directeurs de théâtre ou de n’importe quoi — futurs — avaient mis ce pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, — comme nous disions jadis, — Saint-Cricq s’en vengea d’une manière bien spirituelle. On lui avait refusé la porte du café Anglais ; visage de bois partout. Il délibéra en lui-même pour savoir s’il n’attaquerait pas la porte avec des rossignols, — ou à grands coups de pavé. Une réflexion l’arrêta : « Pas d’effraction, pas de dégradation ; il vaut mieux aller trouver mon ami le préfet de police. »

Il prend un fiacre, deux fiacres ; il aurait pris quarante fiacres s’il les eût trouvés sur la place.

À une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem.

— Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice — d’un tas de… polissons ; hommes charmants — mais qui ne comprennent pas…, enfin qui ne comprennent pas ! Où est Gisquet ?

— Monsieur le préfet est couché.

— Qu’on le réveille. J’ai des révélations importantes à lui faire. 

On réveille le préfet, croyant qu’il s’agissait d’un complot politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte des scènes du grand monde, et s’étonne un peu de ne pouvoir, lui Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses habitudes.

Le préfet, fatigué, lui donne quelqu’un pour l’accompagner. Il retourne au café Anglais, dont l’agent fait ouvrir la porte ; Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires, et adresse à ses ennemis cette objurgation :

« Je suis ici par la volonté de mon père et de monsieur le préfet, etc, et je n’en sortirai, etc. »

Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, — et je ne l’ai écoutée que pour l’entendre raconter par toi. Nous savons tous les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadence, — ses quarante fiacres, — son amitié pour Harel et ses procès avec la Comédie-Française, — en raison de ce qu’il admirait trop hautement Molière. — Il traitait les ministres d’alors de polichinelles. Il osa s’adresser plus haut… Le monde ne pouvait supporter de telles excentricités. — Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du sage.

 

V. — LES NUITS DE LONDRES.

Eh bien, si nous ne soupons pas dans la haute, dit mon ami, — je ne sais guère où nous irions à cette heure-ci. Pour la Halle, il est trop tôt encore. J’aime que cela soit peuplé autour de moi. — Nous avions récemment au boulevard du Temple, dans un café près de l’Epi-scié, une combinaison de soupers à un franc, où se réunissaient principalement des modèles, hommes et femmes, employés quelquefois dans les tableaux vivants ou dans les drames et vaudevilles à poses. — Des festins de Trimalcion comme ceux du vieux Tibère à Caprée. On a encore fermé cela.

— Pourquoi ?

— Je le demande. Es-tu allé à Londres ?

— Trois fois.

— Eh bien, tu sais la splendeur de ses nuits, auxquelles manque trop souvent le soleil d’Italie ? Quand on sort de Majesty-Theater, ou de Drury Lane, ou de Covent Garden, ou seulement de la charmante bonbonnière du Strand, dirigée par Mme Céleste, l’âme excitée par une musique bruyante ou délicieusement énervante (oh ! les Italiens !), — par les facéties de je ne sais quel clown, par des scènes de boxe que l’on voit dans des box*… L’âme, dis-je sent le besoin, dans cette heureuse ville où le portier manque, — où l’on a négligé de l’inventer, — de se remettre d’une telle tension. La foule alors se précipite dans les bœufs-maisons, dans les huîtres-maisons, dans les cercles, dans les clubs et dans les saloons !

— Que m’apprends-tu là ? Les nuits à Londres sont délicieuses ; c’est une série de paradis ou une série d’enfers, selon les moyens qu’on possède. Les gin-palace (palais de genièvre) resplendissants de gaz, de glaces et de dorures, où l’on s’enivre entre un pair d’Angleterre et un chiffonnier… Les petites filles maigrelettes qui vous offrent des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres, qui, rentrant à pied, vous coudoient à l’anglaise, et vous laissent éblouis d’une désinvolture de pairesse ! Des velours, des hermines, des diamants, comme au théâtre de la Reine !… De sorte que l’on ne sait si ce sont les grandes dames qui sont des …

— Tais-toi !

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* Loges

GÉRARD DE NERVAL.

(La suite au prochain numéro.)

 

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