31 octobre 1838 – [Lichtenthal], quatrième et dernière lettre de voyage publiée dans Le Messager. Comme celui du 26 octobre, ce numéro manque dans la collection de la BnF. Dans le numéro de la collection Lovenjoul de l’Institut, l’article a été découpé et porte la mention : « Le feuilleton enlevé pour les Œuvres de Gérard de Nerval. Lettre de Voyage. Lichtenthal (Lorely) », en vue de la publication par Michel Lévy des Œuvres complètes de Nerval, t. III, p. 467-473, sous le titre : « V – Lichtenthal ». Ce quatrième article fut repris dans La Presse le 26 juillet 1840, regroupé avec « Lettre de voyage. Bade », puis dans L’Artiste, le 17 mai 1846, et enfin dans Lorely, « Sensations d’un voyageur enthousiaste, I. – Du Rhin au Mein, chapitre V – Lichtenthal ».

Tandis qu’il séjourne toujours à Bade, Nerval fait une excursion dans les environs au monastère de Lichtenthal. Séduit par l’architecture baroque, et plus encore par les voix des religieuses qui chantent l’office comme un air d’opéra, il rêve à d’improbables rencontres à la manière du XVIIIe siècle.

Voir la notice LE VOYAGE EN ALLEMAGNE DE 1838

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LICHTENTHAL.

Imaginez un peu le bonheur de s’éveiller à Bade, je veux dire d’y être réveillé, par une charmante musique d’orchestre, qui, avant d’aller prendre place dans son pavillon de la promenade, parcourt toutes les rues de la ville et donne une sérénade sous la fenêtre de chaque hôte ; cela n’est-il pas d’un usage et d’un goût charmant ? Notez que la musique est bonne et que ces modestes exécutants d’Allemagne, qui n’ont pas la prétention de nos seigneurs les grands artistes de l’orchestre l’Opéra, nous régalent cependant d’ouvertures et de symphonies du meilleur choix et de la plus grande difficulté ! C’est le cas ou jamais de se débarrasser de toute cette menue monnaie française, qui n’a plus cours dans le duché de Bade, mais dont ces braves gens sauront bien tirer parti. Tout en exécutant cette heureuse idée, avec la bonne humeur d’un homme éveillé à point, éveillé le matin d’un beau jour d’automne, dans le plus délicieux pays du monde, éveillé noblement par des musiciens comme M. de Turenne, on a pris place à la fenêtre, et l’on admire longuement cette vallée paisible, qui changera d’aspect dix fois dans la journée, sous les fantasques variations de la lumière et des brouillards.

Vous décrirai-je tout cela ? C’est inutile. Ouvrez Gessner, ce tableau se lit à toutes les pages ; mais il faut le voir en effet pour imaginer qu’il existe et qu’il n’a point été rêvé. Après cela, transformez les habitants en bergers de l’idylle, et vous n’aurez pas fort à faire, un dimanche surtout. Tenez, quelque plaisir que nous ayons à dépoétiser toutes choses, nous n’échapperons pas aux impressions du livre et du théâtre, et toute notre consolation sera de croire que nous n’avons ici que de la pastorale arrangée après coup, que le grand-duc de Bade est un habile directeur qui a machiné tout son pays, comme nous disions hier, dans le but d’une illusion scénique, et qui s’est formé, en outre, une population de comparses pour animer la ville et la contrée. Voyez déjà la campagne se garnir d’une foule riante et bigarrée ; ces costumes ne sortent-ils pas des magasins de l’Opéra-Comique ? Est-il vraisemblable qu’on porte naturellement ces habits français à larges boutons miroitants, ces gilets rouges, ces tricornes, ces culottes, ces bas chinés ? Ne voilà-t-il pas là M. le bailli, qui rêve à sa fameuse harangue :

Ainsi qu’Alexandre le Grand, à son entrée à Babylone, etc. 

Ces paysannes aux vêtements coquets qui courent sur la route en se tenant par la main, ne les reconnaissons-nous pas pour les avoir vues folâtrer dans la prairie fraîche et fleurie, où dame jolie viendra s’asseoir ?

Mais justement n’est-ce pas aujourd’hui la fête du grand-duc de Bade (der Gross-Herzog von Baden) ? Hâtons-nous de descendre et d’aller prendre part à la joie publique.

Quelles réjouissances imaginer dans une ville perpétuellement en fête ? Le seul moyen de distinguer ce jour serait de n’en faire aucune, de supprimer les orchestres, les danses, les théâtres, les illuminations de tous les soirs. Mais peut-être aurons-nous des parades, des revues, des messes solennelles ? C’est de quoi il est bon de s’informer.

En effet, la ville fait grandement les choses : à dix heures, grand-messe et Te Deum, tant à Bade qu’à Lichtenthal ; à midi, revue, parade, marches militaires ; le soir, une pièce féerie au Théâtre-Allemand, composée en l’honneur du grand-duc de Bade. Toute la journée, des coups de canon de quart d’heure en quart d’heure ; mais, la ville ne possédant aucun canon, nous soupçonnons qu’on a recours à tout autre procédé pour obtenir ces détonations qui se multiplient le long des montagnes.

La route de Lichtenthal se couvre d’équipages, de promeneurs, de cavaliers ; c’est tout le mouvement, tout le luxe, tout l’éclat d’une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamp de Bade. Lichtenthal (vallée de lumières) est un couvent de religieuses augustines qui chantent admirablement : leurs prières sont des cantates, leurs messes sont des opéras. la vallée de lumière n’est point une vallée de larmes : les religieuses n’y font de vœux que pour trois ans. Cette retraite romanesque, cette chartreuse riante, est, dit-on, l’hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grands amours ; on y passe un bail de trois, six, neuf avec la douleur : mais qui sait combien de temps le traitement peut survivre à la guérison !

En vérité, c’est bien là un cloître d’héroïnes de petits romans, un monastère dans les idées de madame Cottin et de madame Riccoboni. Les bâtiments sont adossés à une montagne qui, à de certaines heures, projette dans les cœurs l’ombre ténébreuse des sapins. La rivière de Bade coule au pied des murs, mais n’offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d’un désespoir tragique : son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres ; mais, une fois dans la plaine unie, ce n’est plus qu’un ruisseau du Lignon, un paisible courant de la carte du Tendre, le long duquel s’en vont errer les moutons du village, bien peignés et enrubannés dans le goût de Vatteau. Vous comprenez que les troupeaux font partie du matériel du pays, et sont entretenus par le gouvernement, comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la petite Suisse de Trianon, comme en effet, le pays entier de Baden est l’image de la Suisse en petit, la Suisse, moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut vivre à Bade.

L’église du couvent est située au fond de la grande cour, ayant à droite la maison du cloître, et, à gauche, en retour d’équerre, une chapelle gothique neuve, où sont les tombeaux des margraves et tout ce qu’on a pu recueillir de vitraux historiques et de légendes inscrites sur le marbre. Maintenant, représentez-vous une décoration intérieure d’église d’un Pompadour exorbitant ; des saintes en costumes mythologiques, dans les attitudes les plus maniérées du monde, portées, soutenues, caressées par des petits démons d’anges, nus comme des petits amours. Les chapelles sont des boudoirs ; la rocaille s’enlace autour de charmants médaillons et de peintures exquises de Vanloo. Deux autels seulement ramènent l’esprit à des idées lugubres, en exposant aux yeux les reliques trop bien conservées de saint Pius et de saint Bénédictus ; mais là encore, on a cherché le moyen de rendre la mort présentable et presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés, vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de fleurs artificielles, de mousses et de coquillages, dans une sorte de montre en glaces. Ils sont couronnés d’or et de feuillages ; une collerette de dentelle entoure les vertèbres de leur cou, et chacune de leurs côtes est garnie d’une bande de velours rouge brodé d’or ; ce qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à jour du plus bizarre effet. Bien plus, leurs tibias sortent d’une espèce de haut-de-chausses du même velours à crevés de soie blanche. L’aspect ridicule et pénible à la fois de cette mascarade d’ossements ne peut se comparer qu’à celui des momies d’un duc de Nassau et de sa fille que l’on fait voir à Strasbourg, dans l’église Saint-Thomas ; il est impossible de mieux dépoétiser la mort et de railler plus amèrement l’éternité.

Maintenant, résonnez, notes sévères du chant d’église, notes larges et carrées qui traduisez en langue du ciel l’idiome sacré de Rome ! Orgue majestueux, répands tes sons comme des flots autour de cette nef à demi profane ! Voix inspirées des saintes filles, élancez-vous au ciel entre le chant de l’ange et le chant de l’oiseau ! La foule est grande et digne sans doute d’assister au saint sacrifice ; les étrangers ont la place d’honneur ; ils occupent le chœur et les chapelles latérales ; les habitants du pays remplissent modestement le fond de l’église agenouillés sur la pierre, ou rangés sur leurs bancs de bois.

Ici commença la plus singulière messe que j’aie jamais entendue, moi qui connais les messes italiennes pourtant. C’était une messe d’un goût rococo comme toute l’église, une messe accompagnée de violons et fort gaiement exécutée. Bientôt les exécutants du chœur s’interrompirent et les voix des sœurs augustines descendirent d’une sorte de grande soupente établie derrière l’orgue et masquée d’une grille épaisse. Ensuite on n’entendit plus qu’une seule voix qui chanta une sorte de grand air selon l’ancienne manière italienne : é’étaient des traits, des fioritures incroyables, des broderies à faire perdre la tête à madame Damoreau, et la voix à mademoiselle Grisi ; cela, sur une musique du temps de Pergolèse tout au moins. Vous comprenez mon plaisir ! je ne veux cacher à personne que cette musique et ce chant, m’ont ravi au troisième ciel.

Après la messe, je suis monté au parloir. Le parloir ne faisait nul disparate avec le reste ; un vrai parloir de nouvelle galante ; le parloir de Marianne, de Mélanie, et, si vous voulez même, le parloir de Vert-Vert. Quel bonheur de se trouver en plein XVIIIe siècle tout à coup et tout à fait ! Malheureusement, je n’avais aucune religieuse à y faire venir, et je me suis contenté de voir passer deux jeunes novices bleues, qui portaient du café à la crème à madame la supérieure. Là s’est arrêté mon roman.

On revient à Bade en suivant le cours de la rivière ; et quelle rivière ! Elle n’est guère navigable que pour les canards ; les oies y ont pied presque partout. Pourtant des ponts orgueilleux la traversent de tous côtés ; des ponts de pierre, des ponts de bois, et jusqu’à des ponts suspendus en fil de fer. Vous n’imaginez pas à quel point on tourmente ce pauvre filet d’eau limpide, qui ne demanderait pas mieux que d’être un simple ruisseau. On a construit des barrages de l’autre côté de la ville, afin que, pendant qu’il y passe il présente plus de surface. Lorsque l’on annonçait à Bade l’arrivée de l’empereur de Russie, on parla de jeter quelques seaux d’eau dans la rivière pour la faire passer à l’état de fleuve.

Mais laissons en paix cette pauvre rivière de Baden-Baden, le pays le moins lymphatique du monde. Toute la ville est en rumeur ; qu’arrive-t-il ? C’est l’armée du grand-duc qui passe par la promenade : cinquante hommes de cavalerie, cent hommes d’infanterie, huit tambours et vingt-cinq musiciens. Cette revue majestueuse me donne une assez pauvre idée de l’éducation militaire des troupes badoises. Mais, plus tard, j’appris que presque tous ces soldats n’étaient que d’honnêtes cultivateurs du pays, qui s’en vont, les jours de parade se faire habiller au château, et y reportent ensuite fidèlement cette défroque empruntée. Les forces militaires de la ville de Bade ne se composent, en réalité, que de deux cents uniformes un peu piqués, avec équipement complet, qu’il est loisible à la ville de faire remplir par des figurants quelconques, quand elle veut donner aux étrangers une idée de sa puissance.

Les divertissements du reste de la fête se réduisaient à ceux de tous les jours. Nous allons passer à la pièce de circonstance, jouée au Théâtre-Allemand en l’honneur du grand-duc et de sa famille. Là surtout, il faut louer l’intention ; des guirlandes de fleurs et de feuillage véritables ornaient le devant des loges, dont les belles spectatrices décoraient mieux l’intérieur. Le rideau levé, une actrice s’est avancée, dans le costume de Thalie, et a prononcé, en quelques centaines de vers, l’éloge du grand-duc régnant. Nous pensions que la pièce se réduisait à un monologue, lorsqu’une autre actrice, vêtue en Melpomène, est venue reprocher à l’autre de ne parler que du souverain actuel, et d’oublier son prédécesseur. Alors, ces deux muses ont conversé en strophes alternées, comme les bergers de l’églogue, chacune produisant les divers mérites du souverain et de son père. Puis un buste s’est élevé par une trappe, au fond de la scène, et toutes deux y sont venues déposer des guirlandes, une Gloire a couronné le tout, et des flammes bleues et rouges accompagnaient ce tableau final. Cela n’était pas plus ridicule que la cérémonie de la fête de Molière au Théâtre-Français, mais cela l’était tout autant. Une forte pluie, qui a tombé toute la soirée, aurait empêché le feu d’artifice, s’il y en avait eu un sur le programme ; ce qui aura fait regretter sans doute aux ordonnateurs de la fête de ne pas l’avoir annoncé.

 

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