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5 mars 1840 – Lettres de voyage, II. Deuxième lettre de voyage publiée dans La Presse, signée Fritz. Elle sera reprise dans L’Artiste-Revue de Paris le 15 mars 1846 sous le titre : Sensations d’un voyageur enthousiaste, avec des titres de chapitres : « IV – De Genève à Lausanne ; V – Suisse allemande ; VI – Causerie du lac ; VII – Je touche au port », signée Gérard de Nerval, puis dans La Silhouette le 14 janvier 1849 sous le titre : Al Kahira, Souvenirs d’Orient et enfin partiellement en 1851 aux chapitres III et IV de l’Introduction au Voyage en Orient.

Nerval a quitté Genève le 5 novembre. Après avoir vainement cherché à apercevoir le Mont-Blanc, il s’embarque sur le lac Léman vers Lausanne, Zurich, Berne, Constance, dont il a rêvé comme « le sceau splendide qui réunit le nord de l’Europe au midi, l’occident et l’orient » mais où il ne trouve en réalité « qu’une malpropreté vulgaire ».

Voir la notice UN HIVER À VIENNE

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LETTRES DE VOYAGE.

II.

Je vous ai donc amenés déjà de Paris à Genève. Vous savez par quels chemins et par quelles voitures ! Mais en vérité, qu’aurais-je à vous écrire si je faisais route comme tout le monde, dans une bonne chaise de poste ou dans un bon coupé, bien entortillé de manteaux et de paletots de caoutchouc, coiffé d’une casquette à oreilles, avec une chancelière aux pieds et un rond sous moi ? Je n’ai nulle envie non plus de vous amuser beaucoup de mes dangers et de mes mésaventures, comme l’auteur fameux du Voyage à Saint-Cloud. — Et pourtant vous ne m’empêcherez pas de regretter ces bons voyages difficiles de la vieille France, comme on les trouve peints dans Cyrano, dans le chevalier d’Assoucy, et même dans la tournée gastronomique de Bachaumont et de Chapelle. Vous souvenez-vous des joyeuses pérégrinations du Baron de Fœneste, lequel avait soin de se payer de sa dépense dans les hôtelleries en emportant tout au moins de sa chambre la serviette, le peigne, et jusqu’au pot à l’eau s’il était d’étain. Et, dans les premiers chapitres de Marianne quel voyage encore que celui de ce gros coche de Bordeaux, qui mettait trois semaines pour venir à Paris, versait cinq à six fois en route, et subissait au moins deux attaques de larrons !

Voilà des plaisirs que nous n’avons plus, et une grande source d’intérêt qu’ont perdue les récits des modernes voyageurs. Une fois hors de France, on espère retrouver encore cette bonne veine, dans les pays de montagnes surtout. Mais hélas ! combien l’imprévu est devenu rare, même en Suisse, où l’on voyage à pied la moitié du temps ; l’imprévu, c’est-à-dire un torrent qui fait bateau de votre voiture (vous n’avez pas oublié l’histoire de l’attaché) ; une avalanche qui vous ensevelit ; un ours de Berne qui vient vous flairer au passage ; un flot de la mer de glace qui manque sous vos pieds, et peut-être (en cas de forte recommandation), une petite aventure de voleurs…

Pardon, je vais trop loin ; vous ne croyez pas aux voleurs ; les voleurs n’existent plus en effet nulle part, et vous savez comme moi que l’on est obligé de payer ces malheureux pour se déclarer criminels, afin que les magistrats, les procureurs du roi, les avocats et la gendarmerie départementale aient quelque raison d’exister et de toucher leurs traitemens ; afin que les galères et les prisons soient encore habitées. Ce sont de petites comédies qui se jouent en plein jour entre des robes noires et des vestes trouées, et l’on peut voir en lisant nos feuilles judiciaires combien il se dépense là d’invention et d’esprit.

Mais à défaut d’aventures, la description restait du moins au touriste littéraire ; il comptait les pierres des monumens et les feuilles des forêts ; il faisait des terrains, des fonds-fuyans, des horizons ; le daguerréotype arrive, et lui coupe le paysage sous le pied ; déjà dans chaque ville nous en rencontrons deux ou trois, qui n’attendent pour fonctionner qu’un rayon de soleil ; mais le soleil est rare dans la saison où nous sommes, et nos paysagistes-mécaniques n’ont que la ressource de l’aller chercher au-dessus des nuages, en se livrant à des ascensions périlleuses.

Car ce sont bien les Hautes Alpes que l’on découvre de tous côtés à l’horizon. J’avoue que je ne les connaissais pas encore. On avait prétendu me les montrer, à Lyon, du haut de Fourvières, à Nice, du haut d’une montagne qui domine la ville ; mais je n’en avais pris qu’une idée fort nulle ou fort vague. Me voilà donc en face du Mont-Blanc : je voudrais bien me rappeler les vingt vers de Delille qui l’ont rendu célèbre, mais je ne me souviens que de ceux qui ont immortalisé le café :

— Et je crois, du génie éprouvant le réveil,
Boire dans chaque goutte un rayon du soleil !

Ce qui n’est nullement applicable ! C’était assurément un poète bien commode que celui-là, qui avait cloué sur chaque paysage un bel épigraphe d’alexandrins. Toute la nature se trouvait étiquetée comme un jardin botanique. Les gens du monde rencontraient là de l’enthousiasme tout fait, comme les compliments de bonne année. Il existe encore à Genève beaucoup d’admirateurs de Delille.

J’ai donc cherché le Mont-Blanc toute la soirée ; j’ai suivi les bords du lac, j’ai monté sur les plus hautes terrasses de la ville ; j’ai fait le tour des remparts, n’osant demander à personne où donc est le Mont-Blanc ? et j’ai fini par l’admirer sous la forme d’un immense nuage blanc et rouge, qui réalisait le rêve de mon imagination. Malheureusement, pendant que je calculais en moi-même les dangers que pouvait présenter le projet d’aller planter tout en haut un drapeau tricolore, pendant qu’il me semblait voir circuler des ours noirs sur la neige immaculée de sa cime, voilà que ma montagne a manqué de base tout à coup, elle s’est trouvée coupée et suspendue dans le ciel comme le pays de Laputa ; quant au véritable Mont-Blanc, on comprendra qu’ensuite il ne m’ait causé que peu d’impression.

Mais la promenade de Genève était fort belle à ce pâle soleil couchant, avec son horizon immense et ses vieux tilleuls au feuillage rouillé. La partie de la ville qu’on aperçoit en se retournant, est aussi très bien disposée pour le coup-d’œil, et présente un amphithéâtre de rues et de terrasses, plus agréable à voir qu’à parcourir.

J’entrai dans le théâtre, qui est assez grand, mais qui paraît peu florissant dans son intérieur ; on y jouait trois vaudevilles avec une troupe d’invalides dramatiques, dont je n’ai pu suffisamment apprécier le talent. Genève a le même désavantage que la Belgique, de se trouver française sans le vouloir ; ces fausses nations sont toujours malheureuses, soit dans leur déférence servile, soit dans leur prétention à l’individualité. Depuis 1830, la France a donné un coup de main à l’une et un coup de pied à l’autre, ce qui fait que les Français ne sont guère aimés dans ces deux endroits. À Genève comme à Bruxelles j’ai vu force caricatures sur nous ; la plupart se rapportent à l’époque des menaces de guerre de 1836. Il y en a une qui représente un voltigeur français s’avançant sur la frontière avec une mine de sabreur extrêmement féroce. Du côté de la Suisse se pose un volontaire genevois, petit, mais intrépide, qui lui crie :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, etc.

J’ai trouvé remarquable que ces messieurs eussent retourné contre nous, en guise de canons, deux vers de Corneille. Il faut convenir d’ailleurs que ceci est moins amer que la fameuse caricature de l’entrée des Franquillons en Belgique.

En descendant du théâtre vers le lac, on suit la Grand’-rue Parisienne, où sont les plus riches boutiques. La rue du Léman, qui fait angle avec cette dernière et dont une partie jouit de la vue du port, est toutefois la plus commerçante et la plus animée. Du reste Genève a l’inconvénient, comme toutes nos villes du midi, de n’être pavée que de cailloux ; le bitume commence à s’y montrer de loin en loin ; et en effet dans les pays si nombreux, où le grès manque, le bitume dont Paris s’est lassé si vite a toujours un bel avenir.

Vous parlerai-je encore du quartier neuf, situé de l’autre côté du Rhône, et tout bâti dans le goût de la rue de Rivoli, du palais du philanthrope Eynard, dont vous connaissez les innombrables lithographies, qui se vendaient jadis au profit des Grecs et des Noirs ? Mais il vaut mieux nous arrêter au milieu du pont, sur un terre-plein planté d’arbres, où se trouve la statue de J.-J. Rousseau. Le grand homme est là, drapé en Romain, dans la position d’Henri IV sur le Pont-Neuf ; seulement Rousseau est à pied, comme il convient à un philosophe. Il suit des yeux le cours du Rhône, qui sort du lac, si beau, si clair, si rapide déjà ; et si bleu que l’empereur Alexandre y retrouvait un souvenir de la Néva, bleue aussi comme la mer.

Du reste, cette extrémité du lac Léman, tout emboîtée dans les quais de la ville, est couverte en partie de ces laides cabanes qui servent de moulins à eau ou de buanderies, ce qui offre un spectacle plus varié qu’imposant. Au contraire, lorsqu’on tourne le dos à la ville pour se diriger vers Lausanne, lorsque le bateau à vapeur sort du port encombré de petits navires, le coup d’œil présente tout à fait l’illusion de la grande mer. Jamais pourtant on ne perd entièrement de vue les deux rives, mais la ligne du fond coupe nettement l’horizon de sa lame d’azur ; des voiles blanches se balancent au loin, et les rives s’effacent sous une teinte violette, tandis que les palais et les villes éclatent par intervalles aux rayons du soleil levant ; c’est l’image affaiblie de ces rians détroits du golfe de Naples, que l’on suit si longtemps avant d’aborder. D’ailleurs, pourquoi vous décrirais-je encore ce lac illustre, que Victor Hugo vient de parcourir, vingt-cinq ans après Byron. Pourquoi vous parlerais-je de Vevey, de Clarens, de Chillon, que, d’ailleurs, je n’ai point vus ? Avant d’arriver à ces lieux immortels, le bateau s’arrête à Lausanne, et me dépose sur la rive, avec tout mon bagage, entre les bras des douaniers. Lorsqu’il devient bien constaté que je n’importe pas de cigarres [sic] français (vraie régie) dont l’Helvétien est avide, on me livre à quatre commissionnaires, qui tiennent à se partager mes effets. L’un porte ma valise, l’autre mon carton de chapeau, l’autre mon parapluie, l’autre ne porte rien. Alors, ils me font comprendre difficilement, car ici s’arrête la langue française, qu’il s’agit de faire une forte lieue à pied, toujours en montant. Une heure après, par le plus rude et le plus gai chemin du monde, j’arrive à Lausanne, et je traverse la charmante plateforme qui sert de promenade publique et de jardin au Casino.

De là la vue est admirable. Le lac s’étend à droite à perte de vue, étincelant des feux du soleil, tandis qu’à gauche il semble un fleuve qui se perd entre les hautes montagnes, obscurci par leurs grandes ombres. Les cimes de neige couronnent cette perspective d’opéra, et sous la terrasse, à nos pieds, les vignes jaunissantes se déroulent en tapis jusqu’au bord du lac. Voilà, comme dirait un artiste, le ponsif [sic] de la nature suisse ; depuis la décoration jusqu’à l’aquarelle, nous avons vu cela partout ; il n’y manque que des naturels en costumes, mais ces derniers ne s’habillent que dans la saison des Anglais ; autrement, ils sont mis comme vous et moi. N’allez-vous pas croire maintenant que Lausanne est la plus riante ville du monde. Il n’en est rien. Lausanne est une ville tout en escaliers ; les quartiers se divisent par étages : la cathédrale est au moins au septième. C’est une fort belle église gothique, gâtée et dépouillée aujourd’hui par sa destination protestante, comme toutes les cathédrales de Suisse, magnifiques au dehors, froides et nues à l’intérieur. Lorsque j’y entrai, on faisait queue à l’une des portes en se battant un peu ; c’étaient des gamins du pays qui venaient chercher leurs cartes d’électeurs, car il paraît que la sacristie est une succursale de la municipalité. Je m’étonnai de voir cette marmaille affublée de droits politiques. La vue est encore fort belle sur la plate-forme de l’église ; toute cette ville biscornue a beaucoup de l’aspect de Bloi

Ses clochers même ont l’air gauche et provincial.

Il y a une foule de girouettes, de clinquant et de toits pointus d’un aspect fort gai. Pensant à dîner, en descendant de l’église, il me fut répondu partout que ce n’était plus l’heure. Je finis par me rendre au Casino, comme à l’endroit le plus apparent, et là, le maître, accoutumé aux fantaisies bizarres de messieurs les Anglais, ne fit que sourire à ma demande et voulut bien me faire tuer un poulet. Ne sachant plus que faire le reste de la soirée, jusqu’au départ de la voiture de Berne, je m’établis dans un café, où je retrouvai les mêmes numéros du Courrier français et du Siècle, qui ont paru le jour de mon départ, ce qui m’obligea encore à me rejeter sur les journaux du lieu. La politique de tous ces petits pays est très amusante dans ce sens qu’elle a les mêmes nuances, les mêmes divisions, les mêmes colères, les mêmes lieux-communs que la nôtre ; c’est une révolution dans un verre d’eau, si l’on peut s’exprimer ainsi. Les querelles religieuses y jettent encore des complications que nous n’avons plus ; il paraîtrait d’après le premier-Lausanne que j’avais sous les yeux, que les Straussiens ont le dessous dans beaucoup d’endroits. Le parti de Strauss, vaincu à Zurich, levait la tête à Lausanne ; le grand conseil a frappé un grand coup. Il y avait là un certain professeur Scherr, Straussien déclaré, auquel la ville donnait, ainsi qu’aux autres professeurs, 30 louis d’or, le logement, le jardin et le bois : pour le punir d’un discours peu orthodoxe, on lui a retranché le jardin ; et s’il parle encore, on lui retranchera le bois ; ainsi de suite. Ces moyens doux valent assurément mieux que la grande prise d’armes de Zurich, et sont beaucoup plus faits pour convaincre les schismatiques. Autrefois on les eût traités plus durement dans ce même canton, où Calvin fit rôtir Michel Servet avec du bois vert, afin que le supplice durât plus longtemps. Aujourd’hui l’on se contente de leur ôter le bois ; au lieu de les faire brûler sur la place publique, on les laisse geler dans leurs maisons.

Je suis là tellement désœuvré, que je passe de la politique aux annonces. J’en trouve de fort amusantes. En voici une : — À louer, au n. 24, place de la Palud, un appartement complet composé d’un salon formant cuisine et chambre à coucher. ». Je suis heureux de pouvoir ajouter à la publicité de cette annonce. Les avis judiciaires sont conçus dans la forme suivantes : — « Le Directeur des Débats (notez ici qu’il ne s’agit pas de M. Bertin, mais probablement d’un juge d’instruction du pays, lequel écrit dans le journal une lettre à son criminel réfractaire) : — « À vous, François, fils de Bernard, d’habitude tailleur, actuellement fugitif, par arrêt du 17 octobre, vous êtes prévenu d’avoir, dans la foire du 9, porté un coup de couteau dans le ventre du sieur Persond. À l’instant vous êtes sommé de vous rendre dans la prison d’Avenches, et il est enjoint au geôlier de vous incarcérer, si vous vous présentez. Le greffier Bornand. » 2° — « À vous… (Ici le nom manque, étant sans doute inconnu), vous êtes prévenu d’avoir volé dans la chambre de la dame Millique cinq quarterons de messel ; en outre vous avez ouvert son buffet et pris divers objets à votre convenance ; en conséquence, etc » Nous recommandons ces formules d’épîtres à nos juges d’instruction, cela peut épargner beaucoup de gendarmes, et si les criminels lisent les journaux, ils ne peuvent manquer d’être touchés par des avertissemens si polis.

Ces lectures étant, après tout, peu récréatives, j’ai été charmé de monter dans la diligence, et de m’y incruster chaudement entre deux fortes dames de Lausanne, qui se rendaient aussi à Berne. N’est-ce pas moi qui ai dit dernièrement que toutes les femmes de Genève ont quarante ans ? Cela vient sans doute de ce qu’étant en général fort jolies, Paris les enlève dans leur belle saison, et ne les rend à leur patrie qu’après les avoir un peu fanées, un peu brisées… Elles demeurent là quelques années à l’état d’illusions perdues ; elles vont mirer leurs bas bleus dans le lac bleu ; c’est l’école encore vigoureuse de Rousseau, de madame de Staël, de Balzac. Puis, quand les quarante ans qui leur servaient à en avoir trente, commencent à friser le demi-siècle, ces beautés passent un jour de Genève à Lausanne par la douce transition du lac Léman. C’est alors l’école de Sénancour, de madame Krudener, de Sainte-Beuve, etc ; cela fait des anges tombés, déchus, abattus, abîmés à un point extraordinaire. Puisse Balzac les relever un jour de son souffle puissant. La femme de cinquante ans demande à s’appuyer sur la canne de notre ami. Je ne fais que lui transmettre ce désir et lui apprendre combien il est aimé et espéré dans ce pays. Mais voici que nous quittons enfin cette petite France mystique et rêveuse, qui nous a dotés de toute une littérature et de toute une politique ; nous allons mordre cette fois dans la vraie Suisse à pleines dents. C’est le lac de Neuchâtel que nous laissons sur notre gauche, et qui, toute la nuit, nous jette ses reflets d’argent. On monte et l’on descend, on traverse des bois et des plaines, et la blanche dentelure des Alpes brille toujours à l’horizon. Au point du jour, nous roulons sur un beau pavé, nous passons sous plusieurs portes, nous admirons de grands ours de pierre, sculptés partout comme les ours de Bradwardine dans Vaverley : ce sont les armes de Berne. Nous sommes à Berne, la plus belle ville de la Suisse assurément.

Rien n’est ouvert. Je parcours une grande rue d’une demi-lieue toute bordée de lourdes arcades qui portent d’énormes maisons ; de loin en loin, il y a de grandes tours carrées supportant de vastes cadrans. C’est la ville où l’on doit savoir le mieux l’heure qu’il est. Au centre du pavé, un grand ruisseau couvert de planches réunit une suite de fontaines monumentales espacées entr’elles d’environ cent pas. Chacune est défendue par un beau chevalier sculpté qui brandit sa lance. Les maisons, d’un goût rococo d’architecture, sont ornées aussi d’armoiries et d’attributs : Berne a une allure semi-bourgeoise et semi-aristocratique qui d’ailleurs, lui convient sous tous les rapports. Les autres rues moins grandes sont du même style, à peu près. En descendant à gauche, je trouve une rivière profondément encaissée et toute couverte de cabanes en bois, comme le Léman à Genève. Il en est qui portent le titre de bains, et ne sont pas mieux décorées que les autres ; cela m’a remis en mémoire un chapitre de Casanova, qui prétend qu’on y est servi par des baigneuses nues, choisies parmi les filles du canton les plus innocentes. Elles ne quittent point l’eau par pudeur, n’ayant pas d’autre voile, mais elles folâtrent autour de vous comme des nayades de Rubens. Je doute, malgré les attestations de voyageurs plus modernes, que l’on ait conservé cet usage bernois du dic-huitième siècle. Du reste, un bain froid dans cette saison serait de nature à détruire le sentiment de toute semblable volupté.

En remontant par la Grand’rue, je pense à déjeuner et j’entre, à cet effet, dans l’auberge des Gentilshommes, auberge aristocratique s’il en fut, toute chamarrée de blasons et de lambrequins ; on me répond qu’il n’était pas encore l’heure : c’était l’écho inverse de mon souper de Lausanne ; je me décide donc à visiter l’autre moitié de la ville. Ce sont toujours de grandes et lourdes maisons, un beau pavé, de belles portes, enfin une ville cossue, comme disent les marchands. La cathédrale gothique est aussi belle que celle de Lausanne, mais d’un goût plus sévère. Une promenade en terrasse, comme toutes les promenades de Suisse, donne sur un vaste horizon de vallées et de montagnes ; la même rivière que j’avais vue déjà le matin se replie aussi de ce côté ; les magnifiques maisons ou palais situés le long de cette ligne ont des terrasses couvertes de jardins qui descendent par trois ou quatre étages jusqu’à son lit rocailleux. C’est un fort beau coup d’œil dont on ne peut se lasser. Maintenant, quand vous saurez que Berne a un Casino et un théâtre, beaucoup de libraires, que c’est la résidence du corps diplomatique et le palladium de l’aristocratie suissesse, qu’on n’y parle qu’allemand et qu’on y déjeune assez mal, vous en aurez appris tout ce qu’il faut, et vous serez pressés de faire route vers Zurich.

Pardonnez-moi de traverser si vite et de si mal décrire des lieux d’une telle importance, mais la Suisse vous est si connue d’avance ainsi qu’à moi, par tous les passages et par toutes les impressions de voyage possibles, que nous n’avons nul besoin de nous déranger de la route pour voir les curiosités ! Je cherche à constater simplement l’état des chemins de ce pays, la solidité des voitures, ce qui se dit, se fait et se mange çà et là dans le moment actuel. Par exemple, je dois dire que je n’ai demandé aucun beefsteak, craignant qu’il ne fût d’ours ; et qu’ayant appris de notre ami O***, que dans les Châlets, séjour de l’hospitalité, une tasse de lait se vendait quatre francs, je m’en suis refusé la consommation. L’expérience des voyageurs passés n’est donc point inutile ; voilà ce qui doit recommander la présente lettre à votre attention.

Ainsi, lorsque parti de Berne, vous aurez employé une ennuyeuse journée à traverser des bois de sapins et de bouleaux ornés de châlets fort médiocres, et deux gros villages encombrés d’une population moins belle qu’à l’Opéra, vous serez heureux de souper, vers onze heures, à Aarau, dans la maison d’une hôtesse fort jolie, fort décolletée, et vêtue (par pure bonté pour vous), du costume national. Là, moyennant un nombre de batz raisonnable, vous faites un repas où rien ne manque, et où paraît enfin la véritable truite des lacs et des torrens, la petite truite bleue, tachetée, cette fraise du règne animal, modeste, délicate et parfumée, qu’on doit se garder de confondre avec la truite genevoise, qui, en admettant qu’elle existe encore, n’est rien qu’un saumon déguisé.

Les murs de la salle à manger sont ornés de vues d’Aarau, parmi lesquelles on remarque celle de la maison de Zehookke, l’illustre romancier. Il est triste de quitter enfin cette auberge agréable, où l’on aimerait à passer la nuit sous plusieurs rapports. L’hôtesse vous fait un salut gracieux, et vous rougissez de lui glisser en partant, dans la main, l’humble monnaie que la Suisse appelle des batz. Nous reparlerons de ce billon, à propos des kreutzers allemands, non moins fallacieux pour le voyageur.

L’inégal pavé de Zurich nous éveille à cinq heures du matin. Voilà donc cette ville fameuse qui vient de renouveler les beaux jours de Guillaume Tell, en renversant la toque insolente du professeur Strauss ; voilà ces montagnes d’où descendaient des chœurs de paysans en armes, voilà ce beau lac qui ressemble à celui de Cicéri. Après cela, l’endroit est aussi vulgaire que possible. Sauf quelques maisons anciennes, ornées de rocailles et de sculptures, contournées avec des grilles et des balcons d’un travail merveilleux, cette ville est fort au-dessous des avantages de sa position naturelle. Son lac et ses montagnes lui font d’ailleurs des vues superbes. La route qui mène à Constance domine longtemps ce vaste panorama, et se poursuit toute la journée au milieu des plus beaux contrastes de vallées et de montagnes.

Déjà le paysage a pris un nouveau caractère. C’est l’aspect moins tourmenté de la verte Souabe ; ce sont les gorges onduleuses de la Forêt-Noire, si vaste toujours, mais si éclaircie par les routes et les cultures. Vers midi, l’on traverse la dernière ville suisse, dont la grande rue est étincelante d’enseignes dorées. Elle a toute la physionomie allemande ; les maisons sont peintes, les femmes sont jolies, les tavernes sont remplies de fumeurs et de buveurs de bière. Adieu donc à la Suisse, sans trop de regrets ! Une heure plus tard, la couleur de notre postillon tourne du bleu au jaune. C’est ce fringant postillon du pays de Bade dont je vous parlais l’an dernier. Le lion de Zœringen brille sur les poteaux de la route, dans son champ d’or et de gueules, et marque la limite des deux pays. Nous voilà sur le territoire de Constance, et déjà son lac étincelle dans les intervalles des monts.

Constance ! est un bien beau nom et un bien grand souvenir. C’est la ville la mieux située de l’Europe, le sceau splendide qui réunit le nord de l’Europe au midi, l’occident et l’orient. Cinq nations viennent boire à son lac, d’où le Rhin sort déjà fleuve, comme le Rhône sort du Léman. Constance est une petite Constantinople, couchée à l’entrée d’un lac immense, sur les deux rives du Rhin, paisible encore. Longtemps on descend vers elle par les plaines rougeâtres, par les coteaux couverts de ces vignes bénies qui répandent encore son nom dans l’univers ; l’horizon est immense, et ce fleuve, ce lac, cette ville prennent mille aspects merveilleux. Seulement, lorsqu’on arrive près des portes, on commence à trouver que la cathédrale est moins imposante qu’on ne pensait, que les maisons sont bien modernes, que les rues étroites comme au moyen-âge n’en ont gardé qu’une malpropreté vulgaire. Pourtant la beauté des femmes vient un peu rajuster cette impression ; ce sont les dignes descendantes de celles qui fournissaient tant de belles courtisanes aux prélats et aux cardinaux du concile ; je veux dire sous le rapport des charmes, je n’ai nulle raison de faire injure à leurs mœurs.

La table d’hôte du Brochet est vraiment fort bien servie. La compagnie était aimable et brillante ce soir-là. Je me trouvais placé près d’une jolie dame anglaise, dont le mari demanda, au dessert, une bouteille de vin de Champagne ; sa femme voulut en vain l’en dissuader, lui disant que cela lui serait contraire. En effet, cet Anglais paraissait d’une faible santé. Il insista, et la bouteille est apportée. À peine lui a-t-on versé un verre, que la jolie lady prend la bouteille et en offre à tous ses voisins. L’Anglais s’obstine et en demande une autre ; sa femme se hâte d’user du même moyen, sans que le malade, fort poli, ose en paraître contrarié. À la troisième, nous allions remercier ; l’Anglaise nous supplie de ne point l’abandonner dans sa pieuse intention. L’hôte finit par comprendre ses signes ; et sur la demande d’une quatrième, il répond au mylord qu’il n’a plus de vin de Champagne, et que ces trois bouteilles étaient les dernières. Il était temps, car nous n’étions restés que deux à table auprès de la dame, et notre humanité risquait de compromettre notre raison. L’Anglais se leva froidement, peu satisfait de n’avoir bu que trois verres sur trois bouteilles, et s’alla coucher. L’hôte nous apprit qu’il se rendait en Italie par Brégenz, pour y rétablir sa santé. Je doute que son intelligente moitié parvienne toujours aussi heureusement à le tenir au régime.

Demain, à cinq heures du matin, le bateau à vapeur m’emporte vers la froide Bavière, et l’on me prévient que la traversée sera orageuse. J’aimerais à subir une belle tempête sur le lac de Constance, mais il serait triste, ayant échappé une fois aux gouffres de la Méditerranée, d’être noyé dans un bassin !

FRITZ.

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