NapoleonetTalma1

11 novembre 1826 (BF) — Napoléon et Talma, élégies nationales nouvelles, par Gérard, chez Touquet, galerie Vivienne et les marchands de nouveautés, 1826.

Pièce de circonstance (le grand comédien Talma est mort de 19 octobre 1826), «  Talma », est publié en tiré à part dès le 1er novembre, et sera repris en 1827 dans Élégies nationales et satires politiques. Pour la première fois, Nerval signe de son nom, ou plutôt de son prénom, Gérard, et témoigne, dans les vers liminaires, d’une angoisse toute personnelle devant le temps qui passe (« je ne suis plus enfant ») et tarde à lui apporter la gloire dont il rêve.

Voir la notice LES ANNÉES CHARLEMAGNE.

******

 

NAPOLÉON ET TALMA.

 

Je ne suis plus enfant : trop lents pour mon envie,
Déjà dix-sept printemps ont passé dans ma vie :
Je possède une lyre ; et cependant mes mains
N’en tirent, dès long-temps, que des sons incertains......
Oh ! quand viendra le jour où, libre de sa chaîne,
Mon cœur ne verra plus la gloire, son amour,
Aux songes de la nuit se montrer incertaine,
Pour s’enfuir comme une ombre aux premiers feux du jour.
...........................................................................................

 

NAPOLÉON.

Au milieu de la mer qui sépare deux mondes,
Un rocher presque nu s’élève sur les ondes,
Et son sinistre aspect remplit l’âme de deuil :
C’est là que tant de gloire est, par la mort, frappée ;
Et l’on y voit un nom, une croix, une épée,....
Tous trois jetés sur un cercueil !
 
Ce nom pourra long-temps résonner dans l’histoire,
Car naguère, semblable au bronze des combats,
Qui marque tour-à-tour un triomphe, un trépas,
Il annonça la mort, ainsi que la victoire :
Dès qu’il retentissait comme un signal lointain,
L’un frémissait de crainte, et l’autre de courage,
On volait à la gloire, on volait au carnage,
Et les mères pressaient leurs enfans sur leur sein !
 
La Croix, tant qu’il vécut, fut l’étoile des braves,
C’était par ses nobles entraves
Qu’il s’attachait des défenseurs ;
Elle rendit la France en grands hommes féconde ;
Et, quand elle éclatait au ciel et sur les cœurs,
Dans ce nouveau soleil qu’il jeta sur le monde,
L’œil put distinguer trois couleurs.
 
La voilà, cette illustre épée
Qui fit le sort de cent combats :
Que de fois dans le sang sa lame fut trempée !
Qu’elle a moissonné de soldats !
Le bras qui la portait fit un vaste ravage,
Elle se reposa, quand ce bras fut lassé !....
Mais l’avide vautour, qu’attire le carnage,
Sait dans quels lieux elle a passé !
 
Maintenant qu’il n’est plus, le fils de la victoire,
Cessons, faibles mortels, d’outrager sa mémoire ;
Relevons ses lauriers trop long-temps avilis :
Puisque de ses revers il a porté la peine,
Oublions les erreurs du serf de Sainte-Hélène,
 
 
En songeant aux exploits du héros d’Austerlitz !
 
Il ne doit qu’à Dieu seul le compte de sa vie :
Qui sait s’il ne fut pas plein de la seule envie
D’attacher des lauriers à nos fiers étendards ;
Si ce n’est pas pour nous qu’il conquit la victoire,
Et s’il ne rêva pas, au milieu des hasards,
La gloire de la France, et non sa propre gloire ?
 
On dit qu’il fit le mal ; mais les cruels destins
Permettent-ils toujours le bien à la puissance ?
Qu’on a vu de ces rois, maudits par les humains,
A qui le sort jaloux défendit la clémence !
Souvent les noirs complots de quelques courtisans
Font le crime d’un prince et l’effroi de la terre :
Rois, chassez de vos cœurs ces monstres malfaisans ;
Il suffit d’un Séjan pour former un Tibère.
 
Eh ! quels rois bienfaiteurs n’a-t-il pas effacés ?
Que n’a-t-il pas tenté pour l’honneur de la France ?
A quel degré sublime il porta sa puissance !
C’est par lui qu’elle a vu ses vainqueurs repoussés,
Que ses armes partout ont porté sa mémoire,
Que, des climats brûlants jusqu’aux climats glacés,
Le nom de chaque plaine est un nom de victoire !
 
Trop heureux s’il n’eût point passé le Rubicon : —
Maintenant, il est là ! — Que dis-je ? Si la terre
Ne garde ici de lui qu’une vaine poussière,
A peine l’univers peut contenir son nom ;
Et ce nom, dont le bruit commandait au tonnerre,
Est sur le cœur des rois demeuré comme un plomb !
Car il fut un de ceux qui méprisent la vie,
Qui, rois de l’avenir, survivent au trépas :
Mortels, dignes du ciel, que le ciel nous envie !
Mortels, que la mort frappe..., et n’anéantit pas !
 
Île de l’Océan, salut à ton rivage :
Le monde entier te doit un éternel hommage,
Et les âges futurs un noble souvenir :
Car les peuples puissants, qui t’ignoraient naguère,
Comme un flot abaissé, rentreront dans la terre ;
Mais toi, ton nom déjà remplit tout l’avenir !
 
Salut au noble chef, qui, lassé de combattre,
Déposa sur tes bords le poids de sa grandeur :
Il résista long-temps ; mais il se vit abattre
Par ceux qu’il dévorait des feux de sa splendeur ;
Île de l’Océan, le voilà sans couronne !
Son cercueil est obscur, comme fut son berceau ;
Tu n’as jamais connu son trône.....
Mais tu possèdes son tombeau !
 
Son tombeau ! Quel est-il ? Sous une étroite pierre,
En vain, l’on cherche un nom répété tant de fois :
Celui du conquérant, qui n’est plus que poussière,
Le nom du Dieu mortel, le nom du Roi des Rois......
C’est en d’autres pays qu’il gronde,
Qu’il cause l’espoir ou le deuil...
Il avait soulevé le monde,
Il eût soulevé le cercueil !
 
Les Bardes bien long-temps le rediront encore,
Jusqu’à ce qu’un mortel favorisé des cieux,
Le chante sur un luth sonore
Aussi bien qu’on chante les Dieux :
Son travail serait difficile ;
Il faudrait qu’au Héros le chantre fût égal....
Car Homère n’a point rencontré de rival,
Et n’avait célébré qu’Achille !
item1a1
item2

______

TALMA.

O de quelle splendeur brillaient nos jours passés,
Quand un autre soleil échauffait la patrie ;
Quand nos jeunes lauriers, vers le ciel élancés,
Agitaient noblement leur tige refleurie !
Ces grands jours, déjà loin, ne vont plus s’éveiller :
Notre avenir se décolore,
Et le siècle prodigue a jeté dès l’aurore
Tout l’éclat dont il dut briller.
 
Sur un rocher désert notre grand capitaine
Du poids de ses malheurs se sentit accablé ;
Et comme lui, plus tard, une plage lointaine
Dévora David exilé !
 
Que de gloire, que d’espérance
On voit s’éteindre chaque jour !
De la couronne de la France
Que de fleurs tombent sans retour !
Que de mortels de qui l’aurore
Rayonna d’immortalité,
Et dont ce siècle jeune encore
Est déjà la postérité !
 
Un regret plus profond nous a frappés naguère ;
Le modèle du citoyen,
De notre liberté le plus digne soutien,
Est descendu dans la poussière ! —
Mais encore une fois le sol s’est divisé :
C’est une autre fosse qu’on ouvre ;
Près de la terre qui le couvre,
Un nouveau tombeau s’est creusé !
 
Qu’attend-il ? Quelle autre victime
Doit y descendre cette fois ? —
C’est cet interprète sublime
Qui fit souvent parler les rois :
À sa vue, à ses traits, vers les jours d’un autre âge
L’homme se croyait transporté ;
Et dans sa voix, dans son visage,
Vivait toute l’Antiquité.
 
Héros de la Grèce et de Rome,
O vous, l’honneur des temps passés,
Vous tombez avec le grand homme
Qui vous a si bien retracés.
Il meurt, ce flambeau de la scène
Que long-temps son souffle anima :
Pleurez, amants de Melpomène,
Pleurez TALMA ! Pleurez TALMA !
 
Ah ! chargez de lauriers la terre enorgueillie :
Des lauriers, des lauriers encor ;
Français, la gloire et le génie
Perdent leur plus riche trésor !
Qui pourra jamais rendre une telle espérance
Aux arts surpris et triomphants ?
Il faut des siècles à la France
Pour produire de tels enfants.
 
Nous ne l’entendrons plus ! — Cet organe sublime
Qui fit si bien parler le courage et le crime,
Et pénétra nos cœurs de sentimens si beaux,
S’est éteint pour jamais dans la nuit des tombeaux !
Nous ne le verrons plus ! — C’est en vain qu’au théâtre,
Qu’il remplit si souvent d’une foule idolâtre,
Nous chercherons ce port si plein de majesté,
Cette toge où vivait un air d’antiquité,
Cet œil étincelant d’une si noble flamme,
Ces traits pleins d’énergie, où s’imprimait son âme,
Cet organe brûlant, tant de fois entendu,
Qui traînait après soi notre esprit suspendu...
Plus de TALMA ! — La scène, à tous les yeux déserte,
D’inutiles acteurs en vain sera couverte ;
En vain d’attraits nouveaux on voudra l’embellir....,
Un vide y restera.... qui ne peut se remplir.
 
Écoutez ! Écoutez ! Je crois entendre encore
Les sublimes accents de cette voix sonore :
Ici, Brutus aux yeux du public transporté
Parle de la patrie et de la liberté ;
Germanicus trahi périt avec courage,
Et Régulus s’écrie : A Carthage ! A Carthage !
Marius et Sylla rappellent par leurs traits
Ceux d’un héros plus grand, cher encore aux Français ;
Manlius indigné contre Rome conspire,
Et César perd la vie en acceptant l’empire.
 
D’Othello, d’Orosmane, objets de nos terreurs,
Qu’il représente bien les jalouses fureurs !
Que de rage dans leur sourire !
Au fils d’Agamemnon qu’il prête en son délire
Une étonnante vérité !
Rien de lui-même en lui ne reste,
Ce n’est plus TALMA..., c’est Oreste....,
C’est Oreste ressuscité !
 
— Et le voilà !!! — Pour lui la tombe s’est ouverte :
La France maintenant peut mesurer sa perte !
Elle voit son cercueil pour la dernière fois :
Où le placera-t-on ? Quelle noble demeure
Garde-t-on pour celui sur qui la France pleure ?
Va-t-il comme Garrick, dans le tombeau des rois ?
— Non ! le grand homme qui succombe
Est, dit-on, digne de l’enfer ;
L’Éternel le réprouve, et l’Église à sa tombe
Refusera ses pleurs... qui se vendent si cher.

 

FIN.

NapoleonetTalma3