25 juin 1831 et 9 juillet 1831 – Nicolas Flamel , drame-chronique, Le Mercure de France au XIXe siècle. Le texte est précédé d’une Note des Rédacteurs : « L’idée première de ce drame est imitée d’une scène du premier volume des Soirées de Walter Scott publiées par le Bibliophile Jacob », signée A.P., P..L. (Amédée Pichot et Paul Lacroix). La suite est annoncée mais n’est jamais parue. Les Soirées de Walter Scott avaient été publiées chez Renduel en 1829.

Nerval reprend ici le thème des « souffrances de l’inventeur » abordé dans son drame inachevé de Faust, en s’inspirant cette fois du personnage de Nicolas Flamel. Poursuivi par ses créanciers, l’alchimiste « qu’un besoin de science insatiable » dévore, accepte le pacte que lui propose Satan. Devant les étudiants attablés dans un misérable cabaret de l’Île de la Cité, il change « par artifice chimique » le mauvais vin en nectar. Nerval s’arrête là. Il reprendra ce thème dans deux drames, L’Alchimiste (qui porte la signture d’Alexandre Dumas) et L’Imagier de Harlem.

Voir la notice LA CAMARADERIE DU PETIT CÉNACLE

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NICOLAS FLAMEL, DRAME CHRONIQUE

 

I

LE LABORATOIRE DE FLAMEL

 

Pernelle, sa femme, entre

Pas de retour encore… Pauvre Flamel ! si du moins il me rapportait quelque bon espoir, — quelque secours inattendu ! mais de qui viendraient-ils ? — On fuit plus qu’un ladrerie une maison où règne la misère ! — Hélas ! elle se montre ici sous toutes les formes : ces instruments d’alchimie, ces fioles d’élixirs, ces livres de sciences, tout cela a dévoré notre avoir !… et qui sait si cette science n’est pas coupable, si ces instruments ne sont point fabriqués par l’esprit du mal, et propres seulement à nous ouvrir l’Enfer ? — Oh non ! c’est faire injure à mon époux que de le croire ! — lui, si plein de vertu, de piété ! et même, sur sa table, — voilà une Bible ouverte, une Bible toute écrite de sa main ! — Lisons ; — cette lecture ramènera le calme en mon esprit. Elle lit. « Et duxit illum diabolus in montem excelsum et ostendit illi omnia regna orbis terrae… » Entre Flamel. Dieu soit loué, mon ami, te voici !… Flamel s’assied devant sa table, où il appuie sa tête dans ses mains. Qu’as-tu, Flamel ?

Flamel

Je n’ai rien.

Pernelle

Rien ?

Flamel

N’est-ce pas cela qu’il faut dire, quand on souffre d’un mal qu’on n’ose avouer, et qu’on en souffre sans remède ?

Pernelle

Personne ne veut nous secourir… Nos parents, — nos amis…

Flamel

Personne. « Je mérite mon sort », disent-ils ; j’avais un bon état de copiste, — pourquoi l’ai-je quitté pour courir après la science ?…

Pernelle

Hélas !

Flamel

Les découvertes que j’ai faites, les lumières que j’ai apportées, tout cela est arrêté, peut-être anéanti à jamais, faute de quelque misérable secours !

Pernelle

Ô mon Dieu ! plus d’espoir ! — et nos créanciers qui nous menacent !

Flamel

Ceci est le pire ! Oh ! que c’est chose lourde et humiliante qu’une dette ! quelle dépendance pour une âme qui a quelque fierté ! Flatter, supplier un homme que l’on méprise ; avoir à lui rendre compte du pain que l’on mange et de l’air que l’on respire !… Aujourd’hui encore, je rencontre un de ces hommes : « Vous vous promenez, monsieur Flamel ; et mon argent ? — Monsieur, lui dis-je, je n’en ai point… que puis-je y faire ? — Vendez votre âme au diable !… et payez-moi ! » — Malédiction !. Flamel frappe violemment sur sa table et renverse la Bible qui y est ouverte.

Pernelle, la replaçant sur la table

Malheureux ! c’est la Bible. Levant les mains au ciel. — Mon Dieu ! mon Dieu !… il ne l’a pas fait exprès. On frappe à la porte violemment. Qui cela peut-il être ? Elle ouvre ; entre un inconnu, revêtu d’un costume juif du quatorzième siècle.

L’Inconnu

Que l’esprit d’Abraham soit avec vous ! — C’est à maître Nicolas Flamel que j’ai besoin de parler.

Pernelle

Le voici.

L’Inconnu

À lui… seul ! pour une affaire lucrative et secrète. Pernelle se retire.

L’Inconnu

Je suis israélite, et je m’appelle Manassé : vous connaissez l’édit royal porté contre mes malheureux coreligionnaires.

Flamel

Sans doute. On vous oblige à quitter la France dans un délai d’un mois. Mais à quoi tend votre visite ?

L’Inconnu

Maître Flamel, vous êtes un homme d’une probité reconnue.

Flamel

Après ?

L’Inconnu

Nous possédons quelques richesses acquises à grand-peine, et fugitifs, sans défense comme nous sommes, nous craignons avec raison d’être attendus et pillés sur la route. Nous vous avons choisi pour dépositaire de nos biens ; si vous voulez y consentir, nous vous en offrons, à ce titre, une moitié ; l’autre vous sera réclamée plus tard sur un billet signé de nous.

Flamel

Et comment sera conçu ce billet ?

L’Inconnu

Le voici : veuillez l’examiner, et voir si les termes vous en conviennent. Flamel pose le parchemin, pour le lire, sur la Bible ouverte devant lui.

Flamel

Qu’est ceci ? votre billet jaunit tout à coup, et les caractères y prennent une couleur de sang !… Se pourrait-il…

L’Inconnu

Illusion que tout cela !

Flamel

Non. Regardez-moi en face ! Je commence à comprendre… et vous m’avez trompé. — Qui êtes-vous ?

L’Inconnu

Satan.

Flamel

Hâte-toi de disparaître, maudit ! ma science m’a appris à conjurer l’Enfer !… N’attends pas les paroles sacrées ! — n’attends pas…

Satan

Pourquoi crier si fort ?… Quand tout l’Enfer serait ici, tu dois savoir qu’il n’a aucun pouvoir sur toi si tu ne te livres à lui par un pacte écrit.

Flamel

D’accord. Mais que prétends-tu ?

Satan

Au fait, voici, je viens te séduire. Flamel fait un mouvement. Ne va pas t’emporter encore et remercie-moi plutôt de ne point avoir employé de subalternes pour cet office, et de venir à toi moi-même. — Un esprit de mon rang ne prend d’ordinaire cette peine qu’à l’égard des têtes couronnées ou des princes de l’Église.

Flamel

Et si tu les a tous gagnés et que je sois encore le plus distingué de ce qui te reste à séduire dans ce monde !

Satan

Pas mal ; mais c’est de l’orgueil… ou je ne m’y connais pas ? Il doit, il est vrai, t’être permis plus qu’à tout autre ; nul mortel dans ce siècle n’est parvenu à une science plus vaste et plus profonde…

Flamel

Ah ! c’est donc par la flatterie que tu prétends me prendre : cela rentre assez dans tes moyens habituels. Cependant je te remercie de ta visite, et je n’en profiterai pas : si les hommes m’abandonnent, je crois encore à la bonté du Ciel.

Satan

Et, pourtant, ne vient-on pas de jeter à terre certain livre… en prononçant certain mot ?

Flamel

Il paraît que l’espionnage est au nombre de tes talents…

Satan

Oh ! j’en sais passablement long !

Flamel

Tu te vantes ! mais s’il était vrai, toute entreprise de séduction aurait un succès possible : je ne puis le cacher, l’injustice du Ciel et l’ingratitude des hommes ont laissé dans mon âme une impression telle que l’alliance du démon, le plus horrible de tous les sacrifices qu’un mortel puisse faire, commence à me révolter moins ; mais, je le déclare, si je me décidais jamais à le consommer, il m’en faudrait un digne prix !

Satan

Explique-toi !

Flamel

Tu le sais trop !… tu sais qu’une curiosité, qu’un besoin de science insatiable me dévore, que je tends sans cesse avec plus d’impatience la chaîne de l’esprit humain !… Cette chaîne, il faut la briser ! cette fortune injuste envers moi, — ces hommes qui me méprisent…

Satan

J’entends.

Flamel

Tu n’es pas au bout !… Ces connaissances divines que nul mortel n’a pénétrées, je veux les posséder ; je veux…

Satan

Tu veux me tenter à mon tour ! — Mais, ces connaissances dont tu parles, ce n’est pas de l’Enfer qu’elles émanent : tu peux attendre de nous des secrets, et non des révélations. — Et ne s’agit-il que de t’éclairer les parties encore obscures dans les sciences des hommes, tu conviendra qu’il serait assez plaisant que je concourusse, moi, aux progrès de l’humanité, donnant ainsi des armes contre moi-même.

Flamel

Et qu’as-tu donc à m’offrir dans ce cas ?

Satan

Des richesses, de longs jours, les plus rares beautés de l’univers…

Flamel

Et pour qui me prends-tu ? c’est de quoi peut-être faire le bonheur du premier venu ; mais moi, Flamel, crois-tu que je mette jamais le mien dans tout cela ? Tu parles de femmes, j’ai la mienne que j’aime depuis vingt ans d’un amour inaltérable, et bien qu’elle soit déjà sur le retour, je suis ainsi fait, que je n’ai point encore rencontré de beautés à lui préférer. Quant aux richesses, — merci. — Quelques écus d’or pour les besoins actuels, – c’est tout ; si j’avais plus, je ne saurais qu’en faire. Tu vois bien que tu n’as rien à gagner ici : mais je ne suis point fâché de t’avoir vu et de t’avoir démontré que, pour acheter un philosophe de mon espèce, tu n’es pas assez riche encore.

Satan

Flamel, Flamel !… au revoir ; quand tu voudras que nous reprenions cet entretien, qui peut-être n’est pas interrompu pour longtemps, monte sur la tour Saint-Jacques, tu vois, par la tradition, que toute la nuit j’y règne ; nous y réglerons nos conditions, sans crainte des importuns, et je pourrai de là te dire, en te montrant l’immense horizon qu’elle embrasse : « Tibi dabo potestatem hanc universam et gloriam illorum. » Il sort.

Flamel, seul

Au fond, on le fait plus noir qu’il n’est : sa conversation est honnête et agréable, et quant à sa probité, je la garantirais plus solide que celle de bien des hommes. Je suis surpris seulement qu’il m’ait quitté sans insister davantage. Entrent les créanciers de Flamel accompagnés d’huissiers.

Un Huissier, lisant

« Au nom de notre sire monseigneur le roi Charles vi, et de nosseigneurs du Parlement, Nicolas Flamel, écrivain, est sommé de payer à Michel Gohorry et Jacques Lebreteux la somme de vingt sous parisis ; faute de quoi inventaire sera fait des ustensiles et objets mobiliers contenus en la maison dudit Flamel, pour être ensuite vendus à l’enchère, dans les formes usités en pareil cas. »

Flamel

Faites votre métier… je n’ai pas d’argent.

Un Créancier

Messieurs, commençons l’inventaire. Il commence par un côté de la chambre.

L’Huissier

Un fourneau avec son matras. — Deux cornues. — Un alambic. — Six crapauds enfilés. — Deux fœtus dans l’esprit de vin. — Deux creusets à faire de l’or… vides… Une planche chargée de vieux livres, qui sont : Le Trésor de la médecine paracelsique, Les Prophéties de Raymond Lulle, Le Grand Éclaircissement de la pierre philosophale, ou seul véritable moyen de faire de l’or…

Flamel

Arrêtez ! ce livre est de moi. — Il doit me rester.

Un Créancier

Pourquoi donc ? À l’huissier : Continuez !

l’Huissier

La Musique chimique et La Joie parfaite de moi Nicolas Flamel et de Pernelle, ma femme.

Flamel

Ces livres sont de moi, vous dis-je !… et, d’ailleurs, qu’en feriez-vous ?

Le Créancier

Mais nous en tirerons de fort bons parchemins… en grattant.

Flamel

Ah ! c’est trop ! voyez-vous, messieurs, ces livres-là, c’est l’ouvrage de vingt ans d’étude, tout mon bonheur, toute mon espérance pour l’avenir. — Je n’en ai point de copie et vraiment, c’est quelque chose de moi-même ! quelque chose de plus précieux que ma chair et que mon sang !

Le Créancier, à l’huissier

Continuez.

Flamel

Non, s’il en est ainsi, comptez-moi dans l’inventaire, et vendez-moi !

Le Créancier, froidement

La loi ne permet de vendre au profit du créancier que des objets mobiliers, ustensiles, livres et bijoux.

Flamel

Oh ! vous êtes sans pitié !… laissez-moi mes livres, je vous en supplie !

Un Créancier

Allons donc !… nous ne trouverons point dans tout cela de quoi payer la moitié de notre créance !

Flamel

Eh ! bien — oui ! c’en est fait… — Écoutez, je viens tout à coup de me rappeler un ami… qui me prêtera la somme – sans nul doute ! Ayez l’humanité de m’accorder deux heures de répit… deux heures au plus, et vous serez payés jusqu’au dernier liard… sur mon âme !

Le Créancier

Monsieur Flamel, vous nous avez déjà leurré de cet espoir. Mais vous parlez d’humanité… c’est notre côté faible.

Flamel, à part

Oh ! oui !

Le Créancier, à part, aux autres

Et puis, que pourrons-nous retirer de tout ce fouillis ? À Flamel : Dans deux heures, au plus tard, nous serons ici. Ils sortent.

Pernelle, à Flamel

Quel est cet ami qui te prêtera ?

Flamel

C’est… c’est ce vieux juif que tu viens de voir.

Pernelle

Ce juif !… Ah ! c’est un scélérat !

Flamel

Qui te le fait croire ?

Pernelle

Je ne sais ; — mais tout le temps qu’il a été ici, j’avais un poids énorme sur le cœur !… J’ai voulu prier… Je n’ai pas pu.

Flamel

Allons donc ! est-ce qu’il faut se faire des idées comme cela !… c’est un très digne personnage, bien meilleur en vérité que tous ces hommes d’encre et de sang ! — Adieu, Pernelle !… embrasse-moi.

Pernelle

Comme tu me presses dans tes bras !… on dirait que tu te sépares de moi pour un long voyage !

Flamel

Quelle pensée !… Mais non ! — je t’aime… tu sais bien comme je t’aime ! Il l’embrasse encore.

Pernelle

Sainte-Dame ne dirait-on pas des époux de quinze ans ?

Flamel

Tu m’aimes bien aussi, n’est-ce pas ?

Pernelle

Oh ! certes !… mais pourquoi…

Flamel

Bonne âme !… comment, tu m’aimerais… quoi qu’il pût advenir ! Et si par malheur… car où ne conduit pas la misère ! — Si je devenais un voleur… un meurtrier ?

Pernelle

Je pleurerais, et je prierais pour toi.

Flamel

Et tu m’aimerais encore ?

Pernelle

Ce serait mon devoir : l’épouse de Caïn ne le suivit-elle pas après son crime ?… Mais pourquoi toutes ces questions ? Jésus ! couverais-tu dans ton âmes quelque dessein de cette nature… Oh ! c’est impossible !

Flamel

Je plaisantais… tu n’as donc pas vu que je plaisantais ?… Adieu ! adieu ! Il sort précipitamment.

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(livraison du 9 juillet 1831 )

 

LA TOUR SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE

Des toits sur l’avant-scène ; au-delà, un espace vide ; puis la tour, sur le sommet de laquelle la scène se passe. Au fond, vue des points les plus élevés de ce côté de Paris, — Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, etc., — rougie d’un dernier rayon qui s’éteint bientôt.

Flamel, sortant de l’escalier

Qu’elle est haute, cette tour ! Il semble, à mesure qu’on y monte, que toutes les choses de la terre retombent à ses pieds comme des brouillards. — Paris… tout Paris là ; avec son dais de brume déchiré par mille aiguilles ! Là, les misérables entraves où mes pieds sont embarrassés… Ces besoins honteux, ce désespoir de n’atteindre à rien. Cet opprobre et cette boue que le plus vil des hommes peut vous jeter à la face ! et il y faudra redescendre !… Oh ! si je me jetais d’ici à ces flots de toits et de clochers… Cela vaudrait peut-être mieux : je serais mort avant d’être en bas… mort dans les airs ! Mais non ; je m’accrocherais sans doute en tombant, — là, — à ces arêtes de pierre… J’y demeurerais toute la nuit… presque tué, les jambes rompues, et les reins brisés… quelle souffrance !

Puis, au jour, viendrait là-dessous la foule moqueuse… et mes créanciers qui s’écrieraient qu’en disposant de ma vie c’est un vol que je leur ai fait ! — Oh ! non, — non ! suivons plutôt leur conseil… J’aime encore mieux appartenir au diable qu’à un misérable de mon espèce !

Du courage ! et prenons garde que ma voix ne tremble. — Satan !

Satan

Quoi ?

Flamel

Me voici.

Satan

Je t’attendais. — Quand plaît-il à M. le docteur que j’entre à son service ?

Flamel

J’ai besoin d’argent, voilà tout. — Écoute, je ne puis me décider à vendre mon âme, mais je l’engagerai volontiers. Prête-moi sur cette garantie ; je te rendrai plus tard ton argent et les intérêts.

Satan

Me prends-tu pour un juif ?

Flamel

Eh bien ! que veux-tu ?… le reste de ma vie… mon sang à boire ?… Et donne-moi seulement de quoi payer mes dettes et faire vivre ma femme quand je ne serai plus !

Satan

Allons donc ! j’avais meilleure opinion de toi !…

Flamel

Mais l’Enfer… mais souffrir pour l’éternité… n’est-ce pas rien que cela ?

Satan

Mon ami, se peut-il qu’une âme comme la tienne soit imprégnée encore de toutes ces terreurs d’enfants, de tous ces préjugés de vieilles ?… Des flammes, des chaudières !… tu crois à tout cela ? As-tu donc une idée si basse et si mesquine de celui qui fut un instant le rival de Dieu, et qui entraîna la moitié du ciel dans sa cause ?…

Flamel

Il est vrai, Satan, cette action fut grande !

Satan

Ah ! le crime et la honte sont aux vaincus, quand les vainqueurs restent seuls à raconter l’histoire ! — Flamel, te répugne-t-il de croire à deux princes contraires, mais égaux en gloire et en grandeur, et dont les symboles peuvent être le noir… et le blanc, la nuit… et le jour ! — Un mont est quelque chose de beau, n’est-ce pas ? un abîme l’est-il moins ?… Où donc est le mauvais, le méprisable ? Au milieu ! c’est ce qui n’est ni élevé ni profond. — Tu as assez de sens pour concevoir mon raisonnement sans que je le développe davantage, et pour arriver de toi-même à cette conclusion, qu’il est deux séjours préférables à celui de la terre : le Ciel et l’Enfer ; et qu’il est deux êtres plus grands, plus nobles et meilleurs qu’aucun homme ; Dieu — et Satan !

Flamel

Le paradoxe est ton arme favorite ; mal me prendrait de sophistiquer avec un tel docteur ! mais, dis-moi, si j’en venais à me décider… en attendant le monde que tu me vantes, combien me promettrais-tu d’années de puissance dans celui-ci ?

Satan

Ah peu m’importe !… j’en puis perdre sans les compter : quand tu me diras : partons ; j’en ai assez, — alors…

Flamel

Cette chose est vraiment attrayante : — Eh bien ! puisqu’il faut toujours être esclave, qu’importe que ce soit de toi ou de tout autre ? — Je me suis trop enflé, j’ai heurté trop violemment les barrières éternelles de ce monde, et après le désir inaccompli d’aller jusqu’en haut , il ne m’en reste qu’un, c’est d’aller jusqu’au fond.

Satan

Alors, signe ceci : les hommes l’appellent un pacte, tu verras que c’est un contrat.

Flamel

Mais… je serais bien aise de lire les clauses…

Satan

C’est juste. Il lève devant Flamel sa main qui devient lumineuse.

Flamel, lisant le pacte

Que vois-je !… Flamel et Pernelle, sa femme… – Raye ce dernier nom : je ne suis pas assez cruel pour vouloir l’entraîner dans ma chute !

Satan

Pourtant, ta femme et toi, ce n’est qu’un.

Flamel

Démon !…

Satan

Que dirais-tu d’un homme qui, changeant pour jamais de prince et de patrie, n’emmènerait pas sa famille avec lui ?

Flamel

Ah ! je te reconnais là, esprit du sophisme et du mensonge !… Et déjà tu me fais horreur ! la damner avec moi… elle ! si pieuse, si bonne, — non !… je n’y consentirai jamais ; et, si c’est ton dernier mot, que tout soit fini entre nous !

Satan

Mon ami, j’en suis fâché : mais, dans ce temps-ci, les débiteurs sont de si mauvaise foi qu’on ne peut trop prendre ses précautions. — En vérité, les hommes seront bientôt plus fins que nous autres, et alors seulement nous cesserons de paraître sur la terre : cela se verra dans trois ou quatre siècles au plus. — Mais je ne m’en plains point : tant de gens feront alors nos affaires dans ce monde que nous n’aurons plus qu’à nous reposer. En attendant, crois-tu donc que je veuille risquer que ta femme, si pieuse, dis-tu, et si bonne, te ravisse à moi en obtenant du Ciel ta grâce, ou qu’après que tu aurais joui de mes avances elle parvienne à t’amener quelque jour au repentir et à l’expiation ? Ce serait un marché de dupe ! Bref, voici le pacte ; pas un mot n’en sortira…Signe.

Flamel

Eh bien ! je ne consens point, et tout est rompu.

Satan

Non pas : crois-tu donc que tu m’auras dérangé pour rien, et fait perdre ici mon temps et ma logique ?… Je vais te précipiter du haut de cette tour comme le fils de l’homme, et puis m’emparer de ton âme qui se trouve ici en état de péché mortel.

Flamel

Ah ! maudit ! Satan le saisit par un bras.

Flamel, faisant avec l’autre bras le signe de la croix

« In nomine Patris et Filii et Spiritu Sancti. » La tour Saint-Jacques devient toute rouge.

Satan

Ventre-Mahom ! les pieds me brûlent… Un nuage !

Il se jette sur un nuage, tandis que Flamel, à genoux et priant, reste sans danger sur la tour qui refroidit à mesure que Satan s’éloigne.

 

III

UN CABARET DE LA CITÉ

Un Gueux, chantant

Intervenez, marpeaux et moins,
Que je rouscaille ma chanson ;
J’aime l’artie,
J’aime la vie !
J’aime la croûte de parfond.

Un Compagnon

Lorsque je bois ce vin beaunois,
Si vous saviez ce que je vois :
Paris et ses blanches maisons
Semblent un troupeau de moutons,
Et ses clochers
Sont les bergers
Qui les conduisent par la plaine
Boire à la Seine.

Un Gueux, l’interrompant

Dans les pougois nous trimardons…

Deuxième Compagnon

Paix donc, là, braillard !… je ne bois jamais qu’un verre de vin à la fois, et je n’écoute qu’une chanson.

Un Écolier

Dirait-on pas la cour plénière du roi de l’argot ?

Le Gueux

Prends garde que je ne t’efface la figure d’un soufflet !

L’Écolier

Oui ! — si ce n’était ta manche qui te retient le bras…

Premier Compagnon

Silence donc ! — Le second couplet. Ici l’on casse les verres et l’on jette les bouteilles au travers des vitres, — les bouteilles vides, s’entend ; car, vous savez : bouteille sans vin, c’est corps sans âme. Il reprend :

Qui les conduisent par la plaine
Boire à la Seine.
Mais auprès de l’eau quel danger !
Trois loups sont là pour les manger ;
Dans la Cité, c’est le Palais ;
Aux deux bords, les deux Châtelets…

L’Écolier

C’est bien craché chanté, l’ami ! Seulement, assez sur ce point ; je ne te conseille pas de gloser sur mes seigneurs de la justice, tu leur devra quelque jour ton élévation.

Le Compagnon

Pas d’équivoque, mons de la Basoche !

L’Écolier

Qu’est-ce à dire ? ne seras-tu pas glorieux de servir de pendants d’oreille à madame la potence ?

Le Compagnon

Voirement !… si elle est ta mère, tu lui fais honneur.

L’Écolier

Tu voltigeras en l’air comme les anges.

Le Gueux

Qu’a donc ce compagnon à rôder devant la porte sans savoir s’il doit entrer ? Entrez donc, messire ! la société est honnête et joyeuse : c’est la cour des Miracles en raccourci. Tous princes ou voleurs. Entre Nicolas Flamel.

Flamel avance, en réfléchissant, sur le devant de la scène.

Au fait… j’ai faim ! et point d’argent… Pourtant me voilà rentré presque malgré moi… Comment faire ? si je leur offrais de payer mon écot avec quelques tours de physique amusante ? C’est chose bien honteuse et malséante à un philosophe hermétique ; mais que de grands esprits se sont vus réduits à des extrémités pareilles, et sans parler du bon Homère !…

Le Gueux

Ohé ! monsieur mon ami, que faites-vous donc là debout et vous carrant comme un pot à deux anses ?

L’Écolier

Laisse-le donc ! Tu vois bien que c’est quelque poétiseur en inspiration. — Numine afflatur.

Le Gueux, s’étant approché de Flamel

Eh ! non, – tiens ! il n’ose pas se mettre à table parce que son escarcelle est vide… N’est-ce pas, monsieur ?

Flamel

C’est possible, — mais d’où le savez-vous ?

Le Gueux, lui rendant sa bourse vide

C’est que… la voici.

L’Écolier

L’argument est sans réplique.

Le Gueux

Ça ne fait rien, mon compagnon, vous êtes ici avec des honnêtes gens, de vieux chrétiens, et, quand vous seriez sec comme un pendu d’été, voici de quoi graisser vos ressorts. Il le fait asseoir devant un plat de viande. Une bonne cuisine de Dieu ! — Vrai-bot ! comme vous y allez ! Lui servant à boire. Faisons couler ça — et attaquons vivement ce maître lapin — ou baptisé tel !…

Flamel

Messieurs, je suis bien reconnaissant de votre bon accueil, et j’espère pouvoir m’en acquitter en vous faisant participer à quelques secrets merveilleux que la science m’a révélés. — Je viens de remarquer avec ennui que le vin de céans était peu digne de braves compagnons comme vous.

L’Écolier

Oui-da ! et saurais-tu donc quelque moyen de renouveler le miracle des noces de Cana ?

Flamel

Mieux que cela ! je puis, par artifice chimique, et non autrement, vous donner à choisir entre les meilleurs vins dont vous ayez ouï parler.

L’Écolier, aux autres

C’est quelque jongleur.

Flamel

Passez-moi ce broc que j’aperçois là-bas, plein jusqu’aux bords… Il le goûte. C’est du vrai vin de Nanterre, bon seulement à se mettre le gosier en couleur. Il jette une poudre dans le vin. Maintenant, qui veut de l’excellent vin bourguignon ?

Tous, buvant

Moi ! moi ! — plein ! — délicieux ! — la belle science !

Flamel

Du champenois ? Il verse.

Tous

Merci ! — très bon ! — Oh ! la magnifique invention !

Flamel

Voici un certain vin d’Espagne dont vous me direz votre avis.

Tous

Ah ! — ah ! — celui-là, jamais je n’en ai bu de tel ! c’est comme si le bon Dieu y avait craché !

L’Étudiant

C’est la véritable ambroisie. — Pardon de vous avoir tutoyé… N’êtes-vous pas monseigneur Bacchus en personne ?

Le Gueux

Mon compagnon !… c’est moi qui vous ai invité, vous savez. — Vous êtes un homme merveilleux ! Foi de truand ! je vous jure une amitié inaltérable. Ne nous séparons plus… Si vous n’avez pas d’argent, j’en ai à votre service dans ma poche… ou dans celle du premier venu, ça revient au même… Tenez, c’est au point que je veux vous faire recevoir argotier dès ce soir, sans épreuves et sans préparation : c’est un honneur qu’on ne ferait pas au roi !… Après ça, vous pourrez maquiller dans les pougois et sur les grands trimards sans que… — Ah ! vrai-bot ! voici quelqu’un là-bas qui nous fait la grimace comme un ribleur au pilori !

Un Étranger

C’est que vous êtes là tous à vous émerveiller de cet homme autant que si c’était le diable !… et, ventre de pape ! il n’y a pas si mince physicien qui ne sache mille tours plus singuliers.

Le Gueux

N’en cherchons pas d’autres !… celui-là me plaît, et seulement faites-nous en autant, pour voir !… Aussi bien, la cruche est vide…

L’Étranger

Messieurs ! après le vin, les liqueurs… n’est-ce pas juste ? — De l’eau ! et tendez vos verres.

 

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