9 juillet 1831 — Nicolas Flamel, drame–chronique, dans Le Mercure de France au XIXe siècle, t. XXXIV, p. 59-69, 2e livraison, non signé.

La scène du cabaret, dans cette deuxième livraison, montre à quel point Nerval souhaitait faire de son drame un autre Faust, transposé dans le Paris de Nicolas Flamel, tout en reprenant la tradition de Klinger qui fait de Faust l’inventeur de l’imprimerie. La suite est annoncée mais n’est jamais parue.

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FRAGMENS DE NICOLAS FLAMEL,

DRAME – CHRONIQUE.

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SUITE.

 

LA TOUR SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE.

(Des toits sur l’avant-scène ; au-delà, un espace vide ; puis la Tour, sur le sommet de laquelle la scène se passe. Au fond, vue des points les plus élevés de ce côté de Paris, — Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, etc., — rougie d’un dernier rayon qui s’éteint bientôt.)

 

FLAMEL, sortant de l’escalier.

Qu’elle est haute, cette tour ! Il semble, à mesure qu’on y monte, que toutes les choses de la terre retombent à ses pieds comme des brouillards. — Paris... tout Paris là ; avec son dais de brume déchiré par mille aiguilles ! Là, les misérables entraves où mes pieds sont embarrassés... Ces besoins honteux, ce désespoir de n’atteindre à rien... Cet opprobre et cette boue que le plus vil des hommes peut vous jeter à la face ! et il y faudra redescendre !... Oh ! si je me jetais d’ici à ces flots de toits et de clochers... Cela vaudrait mieux peut-être : je serais mort avant d’être en bas... mort dans les airs ! Mais non ; je m’accrocherais sans doute en tombant, — là, — à ces arêtes de pierre... J’y demeurerais toute la nuit... presque tué, les jambes rompues, et les reins brisés... quelle souffrance !

Puis, au jour, viendrait là-dessous la foule moqueuse... et mes créanciers qui s’écrieraient qu’en disposant de ma vie c’est un vol que je leur ai fait ! — Oh ! non, — non ! suivons plutôt leur conseil... j’aime encore mieux appartenir au diable qu’à un misérable de mon espèce ! Du courage ! et prenons garde que ma voix ne tremble. — Satan !

SATAN.

Quoi ?

FLAMEL.

Me voici.

SATAN.

Je t’attendais. — Quand plaît-il à M. le docteur que j’entre à son service ?

FLAMEL.

J’ai besoin d’argent, voilà tout. — Ecoute, je ne puis me décider à vendre mon âme, mais je l’engagerai volontiers. Prête-moi sur cette garantie ; je te rendrai plus tard ton argent et les intérêts.

SATAN.

Me prends-tu pour un juif ?

FLAMEL.

Eh bien ! que veux-tu ?... le reste de ma vie... mon sang à boire ?... et donne-moi seulement de quoi payer mes dettes et faire vivre ma femme quand je ne serai plus !

SATAN.

Allons donc ! j’avais meilleure opinion de toi !...

FLAMEL.

Mais l’Enfer... mais souffrir pour l’éternité... n’est-ce pas rien que cela ?

SATAN.

Mon ami, se peut-il qu’une âme comme la tienne soit imprégnée encore de toutes ces terreurs d’enfant, de tous ces préjugés de vieilles ?... Des flammes, des chaudières !... tu crois à tout cela ? As-tu donc une idée si basse et si mesquine de celui qui fut un instant le rival de Dieu, et qui entraîna la moitié du ciel dans sa cause ?...

FLAMEL.

Il est vrai, Satan, cette action fut grande !

SATAN.

Ah ! le crime et la honte sont aux vaincus, quand les vainqueurs restent seuls à raconter l’histoire ! — Flamel, te répugne-t-il de croire à deux princes contraires, mais égaux en gloire et en grandeur, et dont les symboles peuvent être le noir... et le blanc, la nuit... et le jour ! — Un mont est quelque chose de beau, n’est-ce pas ? un abîme l’est-il moins ?... Où donc est le mauvais, le méprisable ? Au milieu ! c’est ce qui n’est ni élevé ni profond. — Tu as assez de sens pour concevoir mon raisonnement sans que je le développe davantage, et pour arriver de toi-même à cette conclusion, qu’il est deux séjours préférables à celui de la terre : le Ciel et l’Enfer ; et qu’il est deux êtres plus grands, plus nobles et meilleurs qu’aucun homme ; Dieu — et Satan !

FLAMEL.

Le paradoxe est ton arme favorite ; mal me prendrait de sophistiquer avec un tel docteur ! mais, dis-moi, si j’en venais à me décider... en attendant le monde que tu me vantes, combien me promettrais-tu d’années de puissance dans celui-ci ?

SATAN.

Ah peu m’importe !... j’en puis perdre sans les compter : quand tu me diras : partons ; j’en ai assez, — alors...

FLAMEL.

Cette chose est vraiment attrayante : — Eh bien ! puisqu’il faut toujours être esclave, qu’importe que ce soit de toi ou de tout autre ? — Je me suis trop enflé, j’ai heurté trop violemment les barrières éternelles de ce monde, et après le désir inaccompli d’aller jusqu’en haut, il ne m’en reste qu’un, c’est d’aller jusqu’au fond.

SATAN.

Alors, signe ceci : les hommes l’appellent un pacte, tu verras que c’est un contrat.

FLAMEL.

Mais... je serais bien aise de lire les clauses...

SATAN.

C’est juste.

(Il lève devant Flamel sa main qui devient lumineuse.)

FLAMEL, lisant le pacte.

Que vois-je !... Flamel et Pernelle, sa femme... — Raye ce dernier nom : je ne suis pas assez cruel pour vouloir l’entraîner dans ma chute !

SATAN.

Pourtant, ta femme et toi, ce n’est qu’un.

FLAMEL.

Démon !...

SATAN.

Que dirais-tu d’un homme qui, changeant pour jamais de prince et de patrie, n’emmènerait pas sa famille avec lui ?

FLAMEL.

Ah ! je te reconnais là, esprit du sophisme et du mensonge !... Et déjà tu me fais horreur ! la damner avec moi... elle ! si pieuse, si bonne, — non !... je n’y consentirai jamais ; et, si c’est ton dernier mot, que tout soit fini entre nous !

SATAN.

Mon ami, j’en suis fâché : mais, dans ce temps-ci, les débiteurs sont de si mauvaise foi qu’on ne peut trop prendre ses précautions. — En vérité, les hommes seront bientôt plus fins que nous autres, et alors seulement nous cesserons de paraître sur la terre : cela se verra dans trois ou quatre siècles au plus. — Mais je ne m’en plains point : tant de gens feront alors nos affaires dans ce monde que nous n’aurons plus qu’à nous reposer. En attendant, crois-tu donc que je veuille risquer que ta femme, si pieuse, dis-tu, et si bonne, te ravisse à moi en obtenant du Ciel ta grâce, ou qu’après que tu aurais joui de mes avances elle parvienne à t’amener quelque jour au repentir et à l’expiation ? Ce serait un marché de dupe ! Bref, voici le pacte ; pas un mot n’en sortira. Signe.

FLAMEL.

Eh bien ! je ne consens point, et tout est rompu.

SATAN.

Non pas : crois-tu donc que tu m’auras dérangé pour rien, et fait perdre ici mon temps et ma logique ?... Je vais te précipiter du haut de cette tour comme le fils de l’homme, et puis m’emparer de ton âme qui se trouve ici en état de péché mortel.

FLAMEL.

Ah ! maudit !

(Satan le saisit par un bras.)

FLAMEL, faisant avec l’autre bras le signe de la croix.

In nomine Patris et Filii et Spiritu Sancti.

(La tour Saint-Jacques devient toute rouge.)

LE COMPAGNON.

Ventre-Mahom ! les pieds me brûlent... Un nuage !

(Il se jette sur un nuage, tandis que Flamel, à genoux et priant,

reste sans danger sur la tour qui refroidit à mesure que Satan s’éloigne.)

 

III

UN CABARET DE LA CITÉ.

 

UN GUEUX, chantant.

Intervenez, marpeaux et mions,
Que je rouscaille ma chanson ;
J’aime l’artie,
J’aime la vie !
J’aime la croûte de parfond !

UN COMPAGNON.

Lorsque je bois ce vin Beaunois,
Si vous saviez ce que je vois :
Paris et ses blanches maisons
Semblent un troupeau de moutons,
Et ses clochers
Sont les bergers
Qui les conduisent par la plaine
Boire à la Seine.

UN GUEUX, l’interrompant.

Dans les pougois nous trimardons...

DEUXIÈME COMPAGNON.

Paix donc, là, braillard !... je ne bois jamais qu’un verre de vin à la fois, et je n’écoute qu’une chanson.

UN ÉCOLIER.

Dirait-on pas la cour plénière du roi de l’argot ?

LE GUEUX.

Prends garde que je ne t’efface la figure d’un soufflet !

L’ÉCOLIER.

Oui ! — si ce n’était ta manche qui te retient le bras !...

PREMIER COMPAGNON.

Silence donc ! — Le second couplet. Ici l’on casse les verres et l’on jette les bouteilles au travers des vitres, — les bouteilles vides, s’entend ; car, vous savez : bouteille sans vin, c’est corps sans âme. (Il reprend.)

Qui les conduisent par la plaine
Boire à la Seine.
Mais, auprès de l’eau quel danger !
Trois loups sont là pour les manger ;
Dans la Cité, c’est le Palais ;
Aux deux bords, les deux Châtelets...

L’ÉCOLIER.

C’est bien craché chanté, l’ami ! seulement, assez sur ce point ; je ne te conseille pas de gloser sur mes seigneurs de la justice, tu leur devras quelque jour ton élévation.

LE COMPAGNON.

Pas d’équivoque, mons de la basoche !

L’ÉCOLIER.

Qu’est-ce à dire ? ne seras-tu pas glorieux de servir de pendans d’oreille à madame la potence !

LE COMPAGNON.

Voirement !... si elle est ta mère, tu lui fais honneur !

L’ÉCOLIER.

Tu voltigeras en l’air, comme les anges !...

LE GUEUX.

Qu’a donc ce compagnon à rôder devant la porte sans savoir s’il doit entrer ? — Entrez donc, messire ! la société est honnête et joyeuse : c’est la Cour des Miracles en raccourci. — Tous princes ou voleurs !

(Entre Nicolas Flamel.)

FLAMEL avance, en réfléchissant, sur le devant de la scène.

Au fait... j’ai faim ! et point d’argent !... Pourtant me voilà entré presque malgré moi... Comment faire ? si je leur offrais de payer mon écot avec quelques tours de physique amusante ? C’est chose bien honteuse et malséante à un philosophe hermétique ; mais que de grands esprits se sont vus réduits à des extrémités pareilles, et sans parler du bon Homère ...

LE GUEUX.

Ohé ! monsieur mon ami, que faites-vous donc là debout et vous carrant comme un pot à deux anses ?..

L’ÉCOLIER.

Laisse-le donc ! Tu vois bien que c’est quelque poétiseur en inspiration. — Numine afflatur.

LE GUEUX, s’étant approché de Flamel.

Eh ! non, — tiens ! il n’ose pas se mettre à table parce que son escarcelle est vide... N’est-ce pas, monsieur ?

FLAMEL.

C’est possible, — mais d’où le savez-vous ?

LE GUEUX, lui montrant sa bourse vide.

C’est que... la voici !

L’ÉCOLIER.

L’argument est sans réplique.

LE GUEUX.

Ça ne fait rien, mon compagnon, vous êtes ici avec des honnêtes gens, des vieux chrétiens, et, quand vous seriez sec comme un pendu d’été, voici de quoi graisser vos ressorts.

(Il le fait asseoir devant un plat de viande.)

Une bonne cuisine de Dieu ! — Vrai-bot ! comme vous y allez ! (Lui servant à boire.) Faisons couler ça — et attaquons vivement ce maître lapin — ou baptisé tel !...

FLAMEL.

Messieurs, je suis bien reconnaissant de votre bon accueil, et j’espère pouvoir m’en acquitter en vous faisant participer à quelques secrets merveilleux que la science m’a révélés. — Je viens de remarquer avec ennui que le vin de céans était peu digne de braves compagnons comme vous.

L’ÉCOLIER.

Oui-da ! et saurais-tu donc quelque moyen de renouveler le miracle des noces de Cana ?

FLAMEL.

Mieux que cela ! je puis, par artifice chimique, et non autrement, vous donner à choisir entre les meilleurs vins dont vous ayez ouï parler.

L’ÉCOLIER, aux autres.

C’est quelque jongleur.

FLAMEL.

Passez-moi ce broc que j’aperçois là-bas, plein jusqu’aux bords... (Il le goûte.) C’est du vrai vin de Nanterre, bon seulement à se mettre le gosier en couleur. (Il jette une poudre dans le vin.) Maintenant qui veut de l’excellent vin bourguignon ?

TOUS, buvant.

Moi ! moi ! — plein ! — délicieux ! — la belle science !

FLAMEL.

Du champenois. (Il verse.)

TOUS.

Merci ! — très bon ! — Oh ! la magnifique invention !

FLAMEL.

Voici un certain vin d’Espagne dont vous me direz votre avis !

TOUS.

Ah ! — ah ! — celui-là, jamais je n’en ai bu de tel ! c’est comme si le bon Dieu y avait craché !...

L’ÉTUDIANT.

C’est la véritable ambroisie. — Pardon de vous avoir tutoyé... N’êtes-vous pas monseigneur Bacchus en personne ?

LE GUEUX.

Mon compagnon !... c’est moi qui vous ai invité, vous savez. — Vous êtes un homme merveilleux ! Foi de truand ! je vous jure une amitié inaltérable. Ne nous séparons plus... Si vous n’avez pas d’argent, j’en ai à votre service dans ma poche... ou dans celle du premier venu, ça revient au même !... Tenez, c’est au point que je veux vous faire recevoir argotier dès ce soir, sans épreuves et sans préparation ! c’est un honneur qu’on ne ferait pas au roi !... Après ça, vous pourrez maquiller dans les pougois et sur les grands trimards sans que.... — Ah ! vrai-bot ! voici quelqu’un là-bas qui nous fait la grimace comme un ribleur au pilori !...

UN ÉTRANGER.

C’est que vous êtes là tous à vous émerveiller de cet homme autant que si c’était le diable !... et, ventre de pape ! il n’y a pas si mince physicien qui ne sache mille tours plus singuliers.

LE GUEUX.

N’en cherchons pas d’autres !... celui-là me plaît, et seulement faites-nous en autant, pour voir !... Aussi bien, la cruche est vide...

L’ÉTRANGER.

Messieurs ! après le vin, les liqueurs... n’est-ce pas juste ? — De l’eau ! et tendez vos verres.

GÉRARD.

(La suite au prochain numéro.)

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