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ODELETTES

 

LA MALADE

 

« Oh ! quel doux chant m’éveille ?
– Près de ton lit je veille,
Ma fille, et n’entends rien :
Rendors-toi, c’est chimère…
– J’entends dehors, ma mère,
Un chœur aérien !
 
– Ta fièvre va renaître…
– Ces chants de ma fenêtre
Semblent s’être approchés…
– Dors, pauvre enfant malade,
Va, point de sérénade…
Les amants sont couchés !
 
– Les amants… que m’importe…
Un nuage m’emporte…
Adieu le monde… adieu !…
Maman, ces sons étranges,
C’est le concert des anges
Qui m’appellent à Dieu ! »

 

LE SOLEIL ET LA GLOIRE

 

Quiconque a regardé le soleil fixement
Croit voir devant se yeux danser obstinément
Partout, à terre, au ciel – une tache livide !
 
Ainsi bien jeune encore et plus audacieux
Je vis briller la gloire et j’y fixai les yeux, -
Hélas ! c’en était trop pour mon regard avide !
 
Depuis, m’importunant comme un oiseau de deuil,
Partout, sue quelque objet que j’arrête mon œil,
Je la vois se poser aussi, la tache noire !…
 
Quoi ! partout entre moi sans cesse et le bonheur !
Oh ! c’est que l’aigle seul, – malheur à nous, malheur –
Contemple impunément le soleil et la gloire !
 

 

NOBLES ET VALETS

 

Ces nobles d’autrefois dont parlent les romans,
Ces preux à front de bœuf, à figures dantesques,
Dont les corps charpentés d’ossements gigantesques
Semblaient avoir au sol racine et fondements ;
 
S’ils revenaient au monde et s’il leur prît l’idée
De voir les héritiers de leurs noms immortels,
Race de Laridons, encombrant les hôtels
Des ministres, – rampante, avide et dégradée ;
 
Etres grêles, à buscs, plastrons et faux mollets : –
Certes ils comprendraient alors, ces nobles hommes,
Que, depuis les vieux temps, au sang des gentilshommes
Leurs filles ont mêlé bien du sang de valets !

 

LE RÉVEIL EN VOITURE

 

Voici ce que je vis : – Les arbres sur ma route
Fuyaient mêlés, ainsi qu’un armée en déroute ;
Et sous moi, comme ému par les vents soulevés,
Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés.
 
Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes
Leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes
En tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux
De moutons blancs, marqués en rouge sur le dos.
 
Et les monts enivrés chancelaient : la rivière
Comme un serpent boa, sur la vallée entière
Etendu, s’élançait pour les entortiller…
– J’étais en poste, moi, venant de m’éveiller !

 

LE RELAIS

 

En voyage, on s’arrête, on descend de voiture ;
Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,
Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,
L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.
 
Et voici tout à coup, silencieuse et verte,
Une vallée humide et de lilas couverte,
Un ruisseau qui murmure entre les peupliers, -
Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !
 
On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,
De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,
Et sans penser à rien on regarde les cieux…
Hélas ! une voix crie : « En voiture, messieurs !

 

UNE ALLÉE DU LUXEMBOURG

 

Elle a passé, la jeune fille,
Vive et preste comme un oiseau :
À la main une fleur qui brille,
À la bouche un refrain nouveau.
 
C’est peut-être la seule au monde
Dont le cœur au mien répondrait,
Qui venant dans ma nuit profonde
D’un seul regard l’éclaircirait !
 
Mais non, – ma jeunesse est finie…
Adieu, doux rayon qui m’a lui, –
Parfum, jeune fille harmonie…
Le bonheur passait, – il a fui !

 

NOTRE-DAME DE PARIS

 

Notre-Dame est bien vieille ; on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître.
Mais, dans quelque mille ans, le temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher.
 
Bien des hommes de tous les pays de la terre
Viendront pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor…
– Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !

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LE COUCHER DE SOLEIL

 

Quand le Soleil du soir parcourt les Tuileries
Et jette l’incendie aux vitres du château,
Je suis la Grande Allée et ses deux pièces d’eau
Tout plongé dans mes rêveries !
 
Et de là, mes amis, c’est un coup d’œil fort beau
De voir, lorsqu’à l’entour la nuit répand son voile
Le coucher du soleil, – riche et mouvant tableau,
Encadré dans l’Arc de l’Étoile !

17 décembre 1831 – Odelettes : La Malade, Le Soleil et la gloire, Nobles et valets, Le Réveil en voiture, Le Relais, Une Allée du Luxembourg, Notre-Dame de Paris, dans l'Almanach des Muses 1832, p. 73-78  La Malade a déjà été publiée en décembre 1830 dans le Cabinet de lecture ; Le Soleil et le gloire a été publié le 4 décembre 1831 également dans le Cabinet de lecture, avec Cour de prison.

Certaines de ces odelettes figurent sur des feuillets autographes, dits manuscrits Loliée, du nom de leur collectionneur. Sur la même page du manuscrit Loliée que Le Réveil en voiture, figure une autre odelette intitulée : Le Coucher de soleil, restée inédite.

Voir la notice LA CAMARADERIE DU PETIT CÉNACLE et AUX ORIGINES

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