20 septembre1846 — Une Nuit à Londres, dans L’Artiste-Revue de Paris, 4e série, t. VII, p. 188-190, signé Gérard de Nerval.

L’article, qui porte ce seul titre dans L’Artiste-Revue de Paris, mais devait sans doute faire partie de l’ensemble Un tour dans le Nord, ne sera pas repris en volume.

Fantaisiste presque onirique, bien apparentée à l’humorisme anglais, cette Nuit à Londres semble préluder aux Nuits d’octobre parisiennes, où, du reste, Londres est évoqué au chapitre V.

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UNE NUIT À LONDRES.

 

Je m’étais endormi sur le sout[h]-western railway, et, en me réveillant, je me trouvai emporté par la foule, le long de la chaussée du débarcadère ; tout engourdi encore, je me demandai si je ne venais pas de débarquer à Versailles ou à Saint-Germain. Une rangée d’omnibus attendait au bout de la galerie ; on lisait sur la caisse, en lettres blanches : Piccadilly, Strand, Pall-Mall, Kent-Road, etc. Il s’agissait de choisir. Je ne choisis pas. Je pris la première voiture, jugeant bien que ce devait être celle qui me conduirait aux quartiers du centre ; — très heureux, au reste, de ne rencontrer là ni commissionnaires, ni garçons d’hôtel, ni personne qui tînt à m’indiquer quoi que ce soit.

Quel bonheur ! n’être pas obligé d’aller à l’hôtel désigné, d’y prendre une chambre, d’y commander à dîner, d’y faire arranger mes effets, de payer trois ou quatre estafiers ; — et tout cela grace à la précaution de n’avoir emporté qu’un paquet fort simple, que je pouvais laisser au dépôt de l’omnibus ! — Je descends où je veux, je suis maître de la ville. Je puis m’arrêter au premier restaurant venu, où l’on me servira selon ma fantaisie ; ensuite aller au café, au théâtre, sans me préoccuper d’un hôtel, que je choisirai, comme j’ai fait de l’omnibus, en entrant à l’heure que je voudrai dans le premier qui se présentera sur ma route... Voilà les délices dont je me berçais, regardant Londres comme une capitale ordinaire. Je n’étais pas au bout. — On traversait d’immenses quartiers silencieux, des ponts d’un quart de lieue ; peu à peu le gaz s’allumait, de vastes espaces plantés d’arbres s’éclairaient de nombreux candélabres ; c’étaient Privy-Garden, Saint-James-Park et cette large rue de Whitehall qui fait penser au Cromwel[l] de Victor Hugo. Enfin le conducteur crie : Charing-Cross ! L’endroit me paraît très central, très animé ; je fais signe d’arrêter, et je me trouve sur une place immense avec des palais, des colonnades dans le goût de Pæstum, une colonne triomphale, des portiques, des escaliers, des statues ; le tout dans ce goût gigantesque et dans ce style grandiose que les Anglais appellent babilonian.

Celui, disait Byron, qui s’est vu sur l’Acropolis, qui a navigué dans le détroit de Constantinople, — celui qui a vu Tombouktou, ou qui a pris son thé dans la métropole en porcelaine des Chinois, — ou encore qui s’est assis sur les briques de Ninive, peut bien ne pas faire beaucoup de cas au premier coup d’œil de Londres...

Si j’avais su, en effet, que ce que je voyais là était le plus bel endroit, le plus beau coup d’œil à jeter dans cet enfer, j’aurais réservé mon admiration pour les merveilles citées plus haut, dont j’ai vu au moins la moitié ; — mais j’avoue qu’au premier moment j’ai trouvé que cela était bien. La lumière m’attirait comme les papillons ; j’ai remonté une rue, à gauche du grand édifice qui formait le fond de la place, et qui n’est rien moins que le musée national, et j’ai rencontré un passage fort beau, d’une grande hauteur, avec des coupoles de vitres, et où l’on ne vend pourtant que des jouets d’enfans et des poteries de faïence. A l’autre bout, je me suis trouvé engagé dans une foule de petites rues qui communiquaient à des marchés. C’était aux environs de Drury-Lane : j’arrivai enfin à ce théâtre illustre ; mais il était fermé ; on y attendait la troupe d’opéra de Bruxelles. — Après tout je sentais le besoin de dîner ; rien ne se présentait sous l’aspect d’un restaurant, et je regrettais déjà d’avoir quitté Charing-Cross dont l’aspect était beaucoup plus hospitalier.

Enfin j’aperçus un établissement sur les vitres duquel était écrit beef-house, ce que je traduisis par bœuf-maison. Il était clair qu’on devait y manger. J’entrai dans la salle, divisée par une foule de ces compartimens trop connus pour être décrits, où s’incruste l’Anglais amant de la solitude. Il y avait un assez grand nombre de ces ermites dîneurs, — et quelques dames bien mises partageaient le repas de gentlemen proprement couverts. L’endroit était donc honorable. Je m’assis ; je ne trouvais aucune carte, et je fis signe à un garçon qui me répondit : Yes. J’attendis cinq minutes en lisant le Sun, et je vis enfin reparaître mon homme avec un très grand plat d’étain couvert d’une cloche qu’il posa devant moi. Je demandai du pain, ce qui parut le surprendre, et de la bière, qu’après quelque hésitation il promit de me procurer.

En effet, on envoya un garçon chercher de la bière au dehors, et je pus me livrer enfin à un repas de la plus grande simplicité. Le bœuf était bouilli à la sauce piquante, avec beaucoup d’épices et d’aromates qui en relevaient fortement la saveur. Il était impossible d’avoir grand’faim après avoir consommé ces condimens de haut goût, — mais, en effet, il fallait bien s’en contenter : on ne servait pas autre chose. Je demandai la carte ; on me dit que c’était sex pence (soixante centimes) : ce qui me rassura touchant la cherté de la vie à Londres, dont j’avais tant de fois entendu parler.

Je lus sur les assiettes et les moutardiers que ce bœuf-maison avait été fondé en 1768 ; et je me dis que probablement il y avait tout un passé dans ce souvenir. Je suis sûr que c’était là le lieu de réunion des écrivains exilés de France, des philosophes poursuivis par les foudres du parlement ; — plus tard les émigrés ont dû s’y rassembler et y rêver de cuisines abolies, sans cependant mépriser trop ce modeste et économique bœuf à la sauce piquante, qui peut être de grande ressource à Londres assurément.

Mais, s’il n’avait été déjà tard, j’aurais regretté ce soir-là le peu de variété d’un tel repas. Quand je fus sorti, je ne tardai pas à me fatiguer dans les mille détours de ce quartier populaire, et je songeai sérieusement à me mettre en quête d’un hôtel. Je vous avouerai, mon ami, que, sachant un certain nombre de langues, je les sais néanmoins très imparfaitement. Les ayant apprises surtout dans les livres et les journaux, l’accent me déroute et m’intimide, m’empêche de reconnaître les mots.... Mettons même, si vous voulez, que je ne sais pas l’anglais, vous allez en être convaincu. Je lis sur une vitre chambers to let : je me dis : Ce sont sans doute des chambres à louer. J’entre et je trouve, au rez-de-chaussée, une charmante dame à laquelle je ne puis faire comprendre ce que je voulais. Elle finit par aller chercher un monsieur tout de noir habillé, qui, de son côté, était censé parler français ; nous nous entendons très bien sur les premières phrases, mais, arrivé à l’objet de ma demande, impossible de faire entendre que je voulais une chambre pour la nuit.

Ennuyé sans doute de ce dialogue à bâtons rompus, il me dit : Êtes-vous franc-maçon ? — Non, lui répondis-je en riant, et il fit claquer sa langue avec quelque impatience. Enfin sa bienveillance tenta un dernier effort. — Avez-vous servi sous Napoléon ? me dit-il. — Diable non ! (Cette supposition était insultante pour mon âge.) — Sous Louis-Philippe ? reprit-il. — Pas davantage !

Voyant décidément qu’il n’y avait nulle raison de s’intéresser à moi, l’Anglais tourna les talons et m’abandonna à mon sort.

Parbleu ! me dis-je, je suis bien bon de me préoccuper d’un hôtel. Londres a la réputation d’être une ville où la nuit est plus amusante que le jour, je trouverai bien à me coucher demain, fût-ce dans l’herbe de ces parcs que j’ai entrevus ce soir en passant. Allons devant nous au hasard et fions-nous à notre étoile ; c’est le moment de la consulter.

Il faisait en effet un de ces temps, rares à Londres, où les astres scintillent comme aux noces d’or d’Obéron et de Titania. La soirée n’était pas très avancée ; je continuai à me diriger vers les quartiers les plus populeux, avec cette intelligence des localités diverses d’une grande ville que donne l’habitude des voyages. Il était clair que j’avançais peu à peu vers cette vieille cité tant de fois célébrée dans les romans et les mélodrames où se pressent tous les contrastes, où s’amassent l’or et la boue, où luttent la lumière et l’ombre. Après avoir traversé des passages couverts, un square noir et silencieux, je me trouvai tout-à-coup dans une rue éblouissante croisée par une rue plus courte au bout de laquelle je remarquai que cette rue et ce pont étaient remplis d’une foule compacte de femmes parées qui marchaient toutes dans le même sens et qui, une fois arrivées dans la rue où j’étais, se répandaient à droite et à gauche et disparaissaient dans les rues transversales.

Je me souvins alors de cette fameuse descente des courtisanes de Londres, que Méry a décrite et qui s’effectue par le pont de Waterloo. Ces dames sont reléguées en effet dans la partie méridionale de Londres, où elles habitent, et le soir seulement, vers huit heures, la police leur permet de se répandre dans les quartiers brillans et aux abords des théâtres, ce qu’elles font naturellement toutes à la même heure et en débouchant toutes par cet illustre pont de Waterloo qui fait la gloire et l’orgueil de l’Angleterre, — comme s’il fallait que la honte et l’opprobre participassent en quelque sorte à ce grand souvenir.

Je laissai de côté ce flot intarissable de satin, de plumes et d’attraits impurs, qui envahissait à heure fixe le cœur de la grande Babylone, — et je ne tardai pas à apercevoir une porte monumentale, percée de trois arches et dont le style remontait évidemment à la Renaissance. C’était Temple-bar, l’entrée de la cité ; et la rue qui venait ensuite, bordée des boutiques les plus brillantes, me laissait apercevoir dans le lointain le dôme connu de Saint-Paul.

Arrivé à cette église, qui est tout bonnement notre Panthéon augmenté de deux petits clochers latéraux à la façade, je tournai à gauche et je me trouvai dans cette fameuse rue Cheapside qui aboutit au Royal Exchange : c’est la Bourse, c’est le centre des affaires. Mais déjà tout ce quartier commençait à se fermer et à s’obscurcir. J’entrais dans la partie pauvre de Londres, et d’énormes débits de gin et de petite bière rayonnaient seuls aux encoignures des rues : c’était le quartier de White Chapel ; — le centre animé des mystères célébrés dans les romans de Bulwer, de Ainsworth et de Francis Trollop. Je m’attendais à voir des haillons du plus grand style ; je ne rencontrai que des gentlemen en habit noir et cravate blanche, — l’un très râpé, il est vrai, l’autre très sale, — et des dames en chapeau, avec des châles et des robes simplement passés. Tout ce beau monde était la canaille de l’endroit. Il y avait çà et là beaucoup de gens ivres mais silencieux. C’était pourtant ce qui chez nous représenterait la Courtille ou plutôt le boulevard du Temple. Une foule de petits théâtres et de cabarets-théâtres étalaient à droite et à gauche leurs affiches démesurées.

Je vis là dans le nombre des pièces annoncées le nom glorieux d’Hamlet. J’entrai dans une petite salle grande comme les Funambules ; mais on y jouait une autre pièce intitulée le Charpentier de Rouen : Hamlet n’était que pour le lendemain. Je n’eus pas besoin de voir deux scènes du Charpentier pour reconnaître Gaudinot roi de Rouen de M. Scribe. Je sortis et j’entrai un peu plus loin ; on donnait sous un titre quelconque les Deux Grivet du Palais-Royal. Je me rejetai sur un troisième dont l’affiche portait Génie et Pauvreté : c’était le Chef-d’Œuvre inconnu de Lafont. Enfin je vois sur une autre affiche une pièce annoncée comme la perle de la saison ; j’entre pour le dénouement : c’étaient les Deux Serruriers de Pyat. Seulement la scène de la prison, où l’un des serruriers tente de tuer l’autre, donnait lieu à une scène de boxe qui durait un quart d’heure, aux grands applaudissemens de l’assemblée. — Tous ces théâtres avaient pour vestibule un débit de bière et de gin ; la contremarque se soldait en consommation.

Après tout, n’est-il pas fatigant de ne pouvoir juger les acteurs anglais qu’à travers des pièces françaises ? Il y avait du reste beaucoup de feu et d’ensemble dans ces représentations.

Je ne tardai pas à regagner les quartiers du centre. Tout était fermé, excepté une grande quantité d’huîtres maisons, — où toute la nuit l’on peut consommer du poisson et des huîtres, mais pas autre chose.

Je finis par un tableau complet des plaisirs nocturnes de Londres, dont je n’ai pas toutefois recueilli moi-même les traits principaux.

Voici ce qu’on peut dire de certains bals de Londres, — qui semblent en effet avoir un avantage marqué sur les nôtres. On n’y rencontre ni Pomaré, ni Mousqueton, ni Mogador, ni les quatre sœurs Chausson ; — les célébrités y portent des noms moins fantasques. Ces lieux de plaisir, sous des dehors de luxe et d’élégance, sont le rendez-vous de la partie la plus dissolue et la plus dangereuse de la population. Ils prennent néanmoins le titre fastueux de salons, qu’ils justifient d’ailleurs par la richesse, le comfort et le brillant éclairage de la salle principale, sinon par la distinction et la moralité des habitués. Des becs de gaz qui s’allument passé dix heures les signalent à l’attention publique et les distinguent des autres lieux de réunion. — Les plus recommandables de ces établissemens sont : the Albert et the Victoria saloons et l’Elysium, situés à proximité des grands théâtres ; on peut y joindre the Waterford arms, the Saint-Albans, the Regent et Goodered’s saloons, situés tous les quatre dans le voisinage d’Haymarket.

Ces salons exercent leurs attractions sur les viveurs, les roués, les boxeurs et sur quelques étrangers, curieux de contempler dans toute sa brutalité l’effervescence britannique. Ces individus composent le fond de cette société à part, mais ne la constituent pas tout entière : de vaines apparences de luxe sont un appât suffisant pour attirer dans la société d’escrocs et de fainéans, des étourdis dont le seul but est de se procurer une excitation artificielle en prenant part à des plaisirs fastueux et réprouvés.

Pour un étranger, l’aspect de ces établissemens est aussi extraordinaire que séduisant. Après avoir déposé sa canne au vestiaire et monté un escalier recouvert d’un épais tapis, il est introduit dans une salle splendidement éclairée par des lustres et des candélabres, élégamment décorée, et remplie d’une foule de femmes somptueusement parées, toutes ruisselantes de soie, de velours et de satin, les épaules, les bras et le sein nus, ou couverts de pierreries. Il foule un moelleux tapis de Turquie, il aspire un air imprégné de parfums et de volupté ; il prête l’oreille à des sons enivrans ; des femmes en grand costume, ou plutôt en grand déshabillé de bal, passent sans cesse devant ses yeux, s’abandonnent aux mouvemens hardis et provocans de la polka, ou fatiguées, haletantes, se laissent tomber sur le damas des sofas. — Le plaisir brille sur tous les visages, éclate dans tous les mouvemens, étincelle dans tous les yeux, rendus ardens surtout par les brûlantes vapeurs alcooliques. — L’étranger se trouve pris par tous les sens à la fois ; les passions, personnifiées par la mythologie antique, s’attachent à lui comme à leur proie ; le plaisir lui sourit sur les joues fardées des danseuses ; la joie l’appelle du fond des bouteilles de porto, de xérès, de champagne. — Transporté, hors de lui, il ne tarde pas à se joindre au groupe des danseurs, et disparaît dans les évolutions de la polka ou de la valse à deux temps.

La folle orgie continue ainsi toute la nuit et ne cesse qu’au moment où le soleil, filtrant à travers les fissures des volets, jette un regard de douleur et de reproche sur ces pompes de la nuit.

Tous les jours de la semaine, le samedi excepté qui est le sabbat des juifs, durant les heures consacrées au sommeil, la même scène se renouvelle dans les salons que nous avons nommés. Les heures calmes et paisibles de la nuit y sont employées à courtiser les reines de la fête, à suivre les mouvemens que leur imprime la danse, à valser avec elles, à se quereller avec d’incommodes voisins, à faire d’abondantes libations de vins capiteux, à se livrer à toutes les excitations de l’ame et des sens, jusqu’à ce que, si on est assez honnête pour n’avoir pas d’amis dans ces lieux, l’on en soit expulsé pour le bruit ou pour le scandale que d’autres auront causé.

Il n’est pas rare de rencontrer, dans ces salons, des jeunes gens imberbes, élégamment vêtus, aux traits efféminés, aux yeux grands et veloutés, aux cheveux soigneusement bouclés sous un chapeau de la forme la plus nouvelle, qui s’informent de l’état de votre santé avec une gracieuse sollicitude. Ce sont encore des femmes, un peu mûres ou généralement peu chargées d’enbompoint, qui ont pris ce déguisement dans le seul but de relever leurs attraits. Les Clifford, les Sinclairs, les Fitzroys, les Lovels, vous coudoient à chaque pas ; quelques dames adoptent là les noms des actrices célèbres, et plus d’un visiteur est contraint d’accepter la carte de quelque soi-disant Nesbitt, Vincent, Waylett ou autre prétendue artiste en renom. — Mais, ce qui fait honneur aux lorettes parisiennes, les noms français sont en ce moment les plus en vogue dans ces établissemens.

Quel étrange panorama est la vie, et combien les hommes sont aisément gagnés par les apparences, puisque la maigre mort elle-même peut jouer le rôle d’une belle lady ou d’un beau gentleman, et être prise pour la réalité, si elle fait un abondant usage de faux cheveux, de fausses dents, d’élégans habits, de cosmétiques et de parfumeries ! Dans notre pays du moins le vice ne revêt pas ces formes fallacieuses ; en général, il ne dispose pas des merveilleux produits de la civilisation, et, condamné à garder sa figure naturelle, il se cache et ne trompe personne.

 

GÉRARD DE NERVAL.

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