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Un double feuillet, qui porte en tête deux mentions, « Voyage d’Italie » et « Panorama », réapparut en 1926, parmi d’autres manuscrits autographes de Pandora et d’Aurélia, ce qui pourrait laisser supposer qu’il fut rédigé, comme ces deux œuvres ultimes, à la fin de la vie de Nerval. C’est une série de notes, manifestement destinées à un usage personnel, divisées par des traits en trois parties.

La deuxième partie (depuis « Les vieillard le tentent par des richesses » jusqu’à « Medjnoun porte la tristesse rêveuse des hommes marqués par le destin ») semble être un scénario de pièce de théâtre, resté à l’état de projet, comme on en connaît d’autres de la main de Nerval, Dolbreuse, ou Le Magnétiseur, qui aurait eu pour sujet l'histoire orientale de Medjnoun et Leila On y trouve d’ailleurs l’indication du mot entracte, et 4e acte en abrégé. Le thème de ce drame aurait été oriental, inspiré du Voyage en Orient. C’est peut-être la partie qui correspond à la mention « Panorama ».

La troisième partie (depuis « Il y a dans mon cœur des armées » jusqu’à la fin) correspond à la mention : « Voyage d’Italie ». Nerval y rappelle des souvenirs qui semblent remonter à son premier voyage en Italie de 1834 ; la « Judith tuant Holopherne » d'Artémisia Gentileschi, qu’on attribuait alors à Caravage, du musée de Naples, Vintimille, et la « fille blonde qui mangeait des citrons », motif récurrent d’Octavie à Delfica: « Reconnais-tu le temple au péristyle immense, / Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents… »

Le début de la première partie, qui nous intéressent ici, est beaucoup plus chargée fantasmatiquement autour du thème de la naissance maudite, exprimé par deux images d'extrême violence, celle des aiglons s’acharnant sur le front de l’halluciné, et celle d’une naissance monstrueuse, fruit de la souillure:

Les aigles glapissaient, les colombes gémissaient – le bec des aiglons s'émoussa sur mon front chauve.
En vérité mieux vaudrait laisser tomber ce berceau, comme l'aigle laisse tomber les dragons de peur de souiller son bec de leur sang venimeux.
Tu concevrais... comme lorsque les filles de Cécrops les nymphes agrauliennes découvrirent dans une corbeille Erésichton aux pieds de serpents.

La première image n’est pas sans rappeler le prologue de Promenades et Souvenirs que Nerval avait imaginé dans une première rédaction : comme un aiglon chassé de l’Olympe, poursuivi par les imprécations et les railleries, il tombe sur terre, près des étangs de Mortefontaine, accueilli comme un étrange paria. La deuxième image se réfère au mythe antique de Cécrops, premier roi légendaire de l’Attique, fondateur d’Athènes mêlé à celui d’Érichthonios, que Nerval confond ici avec Érysichton. Né de la seule Terre, Cécrops avait un corps mi-homme, mi-serpent. De son épouse Aglaure, il eut un fils, Erysichton, et trois filles, Aglaure, Hersé et Pandrose. C’est à elles qu’Athéna confia la corbeille qui contenait son fils Érichthonios. On connaît la légende : Athéna, souillée par le désir d’Héphaistos, essuya dans sa fuite et jeta à terre le sperme coulé sur sa cuisse, fécondant ainsi la Terre qui enfanta Érichthonios. Né de la souillure, enfanté par la Terre, Érichthonios a l’apparence monstrueuse d'un être mi-homme mi-serpent. Athéna confia la corbeille (ou le coffre) contenant son enfant aux filles de Cécrops, avec interdiction de regarder le rejeton monstrueux. Transgressant l’interdit, les filles de Cécrops, folles de terreur, se suicidèrent en se jetant du haut de l’Acropole. Érichthonios sera finalement élevé par sa mère Athéna dans l’enceinte sacrée de son temple et deviendra le fondateur des Panathénées en l’honneur de sa mère sur l’Acropole.

Enfant maudit, tentant désespérément de métamorphoser sa malédiction en sublimation providentielle, Nerval n’a cessé d’avoir recours au mythe (Horus, Antéros) pour exorciser l’angoisse existentielle de sa propre naissance. On ne saura jamais rien de la personnalité, ni même du destin de Marie-Antoinette-Marguerite Laurent, qui épousa le 2 juillet 1807, le docteur Étienne Labrunie, et mit au monde son fils Gérard le 22 mai 1808, alors que son mari avait déjà reçu son ordre de mission pour l’armée du Rhin. L’enfance de Gérard s’est nourrie de la belle légende d’une mère héroïque suivant son époux au gré des campagnes napoléoniennes, avant de mourir un jour de novembre 1810 en Silésie. Mythe ou réalité ? Le dossier militaire du docteur Labrunie est muet sur le sujet, le cimetière de Glogau, en Pologne aujourd’hui, et les archives relatives à cette époque ont disparu sous les bombardements de la dernière guerre. Quoi qu’il en soit, il semble bien que le père et le fils ont partagé à propos de la mère un secret autrement plus lourd que la fin malheureuse de Marie Antoinette Marguerite Laurent à Glogau.

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Feuillet autographe portant en tête les mentions « Voyage d'Italie » et « Panorama »

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le bec des aiglons s'émoussa