29 juillet 1840 — Allemagne du Nord — Paris à Francfort, II. Les voyages à pied ; Francfort ; Un village français dans le duché de Nassau, dans La Presse, signé Gérard.

Ce deuxième article fera l'objet d'une reprise partielle le 17 mai 1846  dans L’Artiste-Revue de Paris, sous le titre générique Sensations d’un voyageur enthousiaste, chapitres VIII, « La Forêt-Noire », IX, « Les voyages à pied « , X, « La maison de conversation », XI, « Lichtenthal », puis en volume rn 1852 dans Lorely. Souvenirs d’Allemagne, « Sensations d’un voyageur enthousiaste, I. — Du Rhin au Mein », chapitres II, « La Forêt Noire », et III, « Les voyages à pied ».

Dans ce deuxième article, Nerval aborde sur le mode humoristique le souvenir qu’il n’a encore jamais évoqué du dénuement dans lequel il se trouvait lors de son séjour à Baden et qui l’a amené à composer le fameux dizain : « En partant de Baden » adressé à Dumas le 11 septembre 1838, puis l’a obligé à des navettes entre Strasbourg et Baden dans l’attente d’argent, et enfin à traverser la Forêt-noire à pied pour rejoindre finalement Dumas à Francfort. Nerval évoque ici l’excursion qu’il fit au village de Dornshausen, qu’il a déjà décrite dans la Lettre à Madame Martin en septembre 1839.

Voir la notice LE VOYAGE EN ALLEMAGNE DE 1838.

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ALLEMAGNE DU NORD — PARIS À FRANCFORT.

 

II. LES VOYAGES À PIED — FRANCFORT —

UN VILLAGE FRANÇAIS DANS LE DUCHÉ DE NASSAU.

 

J’entame ce chapitre sur un point bien délicat, que nul touriste n’a encore osé toucher, ce me semble, hormis peut-être notre vieux d’Assoucy, le joueur, le bretteur, le goinfre, enfin le plus aventureux compagnon du monde. C’est à savoir le cas plus ou moins rare où un voyageur se trouve manquer d’argent.

« Faute d’argent, c’est douleur sans pareille, »

comme disait François Villon.

En général, les impressions les plus déshabillées se taisent à cet endroit ; ces livres véridiques ressemblent aux romans de chevalerie, qui n’oseraient nous apprendre quel a été tel jour le gîte et le souper de leur héros, et si le linge du chevalier n’avait pas besoin de temps en temps d’être rafraîchi dans la rivière.

George Sand nous donne bien quelques détails parfois sur sa blouse de forestière, sur sa chaussure éculée, ou sur ses maigres soupers, assaisonnés de commis-voyageurs ou de larrons présumés, dans mainte auberge suspecte. Le prince Puckler Muskau lui-même nous avoue qu’il vendit un jour sa voiture, congédia son valet de chambre, et daigna traverser deux ou trois principautés allemandes pédestrement, en costume d’artiste. Mais tout cela est drapé, arrangé, coloré d’une façon charmante. Le vieux Cid avouait bien qu’il manqua de courage un jour ; mais qui donc oserait compromettre son crédit et ses prétentions à un honorable établissement en avouant qu’un jour il a manqué d’argent ?

Mais puisqu’enfin j’ai cette audace, et que mon récit peut apprendre quelque chose d’utile aux voyageurs futurs, j’en dois donner aussi les détails et les circonstances. J’avais formé le projet de mon voyage à Francfort avec un de nos plus célèbres écrivains touristes, qui a déjà, je crois, écrit de son côté nos impressions communes ou distinctes ; aussi me tairai-je sur les choses qu’il a décrites, mais je puis bien parler de ce qui m’a été personnel.

Mon compagnon était parti par la Belgique et moi par Strasbourg ; c’est à Francfort seulement que nous devions nous rencontrer, pour y résider quelque temps et revenir ensemble. Mais comme sa tournée était plus longue que la mienne, vu qu’on lui faisait fête partout, que les rois le voulaient voir, et qu’on avait besoin de sa présence au jubilé de Malines, qui se célébrait à cette époque, je crus prudent d’attendre à Bade que les journaux vinssent m’avertir de son arrivée à Francfort. Une lettre chargée devait nous parvenir à tous deux dans cette dernière ville. Je lui écrivis de m’en envoyer ma part à Bade, où je restais encore. Ici vous allez voir un coin des tribulations de voyage. Les banquiers ne veulent pas se charger d’envoyer une somme au dessous de 1,000 fr. en pays étranger, à moins d’arrangement pris d’avance. À quoi vous direz qu’il est fort simple de se faire ouvrir un crédit sur tous les correspondants de son banquier ; à quoi je répondrai que cela n’est pas toujours si simple qu’il paraît. Le prince Puckler-Muskau dirait comme moi, qui ne suis que littérateur, s’il osait avoir cette franchise. Aussi bien je pourrais inventer mille excuses ; j’étais alors à Baden-Baden, et l’année justement de l’ouverture des jeux Bénazet ; je pourrais avoir risqué quelques centaines de louis à la table où l’électeur de Hesse jette tous les jours vingt-cinq mille francs ; je pourrais, ayant gagné, avoir été dévalisé dans la forêt Noire, par quelque ancien habitué de Frascati, transplanté à la maison de conversation de Bade et s’étiolant au pied de son humide colline. En effet, vous êtes là entre deux dangers : la forêt Noire entoure la maison de jeu, les pontes malheureux peuvent se refaire à deux pas du bâtiment. Vous entrez riche, et vous perdez tout par la rouge et la noire, ou par deux coquins de zéros ; vous sortez gagnant, et l’on vous met à sec à l’ombre du sapin le plus voisin : c’est un cercle vicieux dont il est impossible de se tirer.

Hé bien ! je ne veux avoir recours à aucun de ces faux-fuyans. Je n’avais été dépouillé ni par le jeu ni par les voleurs ni par aucune de ces ravissantes baronnes allemandes, princesses russes ou ladys anglaises, qui se pressent dans le salon réservé, séparé des jeux par une cloison, ou qui même viennent s’asseoir en si grand nombre autour des tables vertes, avec leurs blanches épaules, leurs blonds cheveux et leurs étincelantes parures ; j’avais vidé ma bourse de poète et de voyageur, voilà tout ; j’avais bien vécu à Strasbourg et à Baden ; ici, à l’hôtel du Corbeau, et là, à l’hôtel du Soleil ; maintenant, j’attendais la lettre chargée de mon ami, et la voici enfin qui arrive à Bade, contenant une lettre de change, tirée par un M. Hyrvoix fils, négociant à Francfort, sur un M. Hypgé, également négociant, à Strasbourg.

Bade est à vingt lieues de Strasbourg, la voiture coûte cinq francs, et mon compte payé à l’hôtel du Soleil, il me restait la valeur d’un écu de six livres d’autrefois. La lettre chargée arrivait bien. Vous allez voir que c’était justement le billet de Lachâtre. Je descends, en arrivant, à l’hôtel du Corbeau (j’avais laissé mon bagage à Bade, puisqu’il fallait toujours y repasser) ; je cours de là chez M. Hypgé, lequel déploie proprement le billet Hyrvoix, l’examine avec tranquillité, et me dit : Monsieur, avant de payer le billet Hyrvoix fils, vous trouverez bon que je consulte M. Hyrvoix père. — Monsieur, avec plaisir. — Monsieur, à tantôt. 

Je me promène impatiemment dans la bonne ville de Strasbourg. Je rencontre Alphonse R.... (actuellement membre du divan, à Constantinople), qui arrivait de Paris, et partait pour Munich, à quatre heures. Je lui témoigne mon ennui de ne pouvoir dîner avec lui et aller ensuite entendre la belle Mme Janick dans Anna Bolena (c’était la troupe allemande qui jouait alors à Strasbourg). J’embarque enfin mon ami R...., en me promettant de le rencontrer quelque part sur cette bonne terre allemande que nous avons tant de fois sillonnée tous deux ; puis, vers six heures, je me dirige posément, sans trop me presser, chez M. Hypgé, songeant seulement qu’il est l’heure de dîner, si je veux arriver de bonne heure au spectacle. C’est alors que M. Hypgé me dit ces mots mémorables derrière un grillage : Monsieur, M. Hyrvoix père vient de me dire... que M. Hyrvoix fils était un polisson. — Pardon ; cette opinion m’est indifférente ; mais payez-vous le billet ? — D’après cela, monsieur, nullement... je suis fâché...

Vous avez bien compris déjà qu’il s’agissait de dîner à l’hôtel du Corbeau et de retourner coucher à Bade à l’hôtel du Soleil, où était mon bagage, le tout avec environ 1 franc, monnaie de France ; mais avant tout, il fallait écrire à mon correspondant de Francfort qu’il n’avait pas pris un moyen assez sûr pour m’envoyer mon argent.

Je demandai une feuille de papier à lettre, et j’écrivis couramment l’épître suivante :

À M. ALEXANDRE D***, À FRANCFORT.

(En réponse à sa lettre du *** octobre.)

En partant de Baden, j’avais d’abord songé
Que par monsieur Hyrvoix, ou par monsieur Hypgé,
Je pourrais, attendant des fortunes meilleures,
Aller prendre ma place au bateau de six heures (1).
Ce qui m’avait conduit, plein d’un espoir si beau,
De l’hôtel du Soleil à l’hôtel du Corbeau ;
Mais à Strasbourg, le sort ne me fut point prospère,
Hyrvoix fils avait trop compté sur Hyrvoix père…,
Et je repars, pleurant mon destin nompareil,
De l’hôtel du Corbeau pour l’hôtel du Soleil !

Ayant écrit ce billet, versifié dans le goût Louis XIII, et qui fait preuve, je crois, de quelque philosophie, je pris un simple potage à l’hôtel du Corbeau, où l’on m’avait accueilli en prince russe, je prétextai, comme les beaux du Café de Paris, mon mauvais estomac qui m’empêchait de faire un dîner plus solide, et je repartis bravement pour Baden aux rayons du soleil couchant.

Je vous préviens qu’une fois passé de pont de Kehl, qui balance sur le Rhin son chapelet immense de bateaux, après avoir payé le passage du pont aux douaniers badois et échangé mes gros sous français contre des kreutzers légèrement argentés, voilà que j’entre en pleine Forêt-Noire. Est-ce moi qui ai à redouter les voleurs ? Est-ce moi que les voyageurs ont à redouter ?

Cette forêt n’a rien de bien terrible au premier abord ; du haut des remparts de Strasbourg on aperçoit sa verte lisière qui cerne des monts violets ; des villages rians se montrent dans les éclaircies ; les charbonneries fument de loin en loin. Les maisons n’ont pas un air trop sauvage ; les cabarets présentent cette particularité locale que, quand vous demandez un verre d’eau-de-vie, on vous sert un verre de kirsch. Du moment qu’on s’est bien entendu sur ces deux mots, l’on vit avec eux en parfaite intelligence.

Mon voyage à pied à travers cette contrée ne tiendra donc pas ce qu’il semble promettre ; et d’ailleurs la route est peuplée de piétons comme moi, et, si ce n’était la grande traite que j’ai à faire, justement à la tombée du jour, avec le risque de ne plus reconnaître les routes, je n’aurais nulle inquiétude sur ma position. Mais il est dur de songer, en regardant les poteaux dressés de lieue en lieue, et qui indiquent en même temps les heures de marche, que je ne puis arriver à Baden avant trois heures du matin. De plus, une fois la nuit tombée, je ne verrai plus les poteaux.

Depuis Bischofsheim, j’étais accompagné obstinément d’un grand particulier chargé d’un havresac, et qui semblait tenir beaucoup à régler son pas sur le mien. Malgré le vide de mes poches, mon extérieur était assez soigné pour annoncer que je ne voyageais à pied que parce que ma voiture était brisée, ou qu’habitant quelque château, je me promenais dans les environs, cherchant des végétaux ou des minéraux, égaré peut-être. Mon compagnon de route commença par m’ouvrir ces diverses suppositions.

— Monsieur, lui dis-je, pour lui ôter tout espoir de bourse ou de portefeuille, je suis un artiste, voyageant pour mon instruction, et je vous avouerai que je n’ai plus qu’une vingtaine de kreutzers pour aller à Bade ce soir. Si je trouvais un cabaret où je pusse souper pour ce prix, cela me donnerait des jambes pour arriver.

— Comment, monsieur, ce soir à Bade ? mais ce sera demain matin ; vous ne pouvez pas marcher toute la nuit.

— J’aimerais mieux dormir en effet dans un bon lit ; mais j’ai toujours vu que dans les auberges les plus misérables, on payait le coucher au moins le double de ce que je possède ; alors il faut bien que je marche jusqu’à ce que j’arrive.

— Moi, me dit-il, je couche à Schœndorf dans deux heures d’ici. Pourquoi n’y couchez-vous pas ? Vous ferez demain le reste de la route.

— Mais je vous dis que je n’ai que vingt kreutzers !

— Eh bien ! monsieur, avec cela, on soupe, on dort et on déjeune ; je ne dépenserai pas davantage, moi. 

Je le priai de m’expliquer sa théorie, n’ayant jamais rencontré de pareils gîtes, et pourtant j’ai couché dans de bien affreuses auberges, en Italie surtout. Il m’apprit alors une chose que je soupçonnais déjà, c’est qu’il y avait partout deux prix très différents pour les voyageurs en voiture et pour les voyageurs à pied.

— Par exemple, me dit-il, moi, je vais à Constantinople, et j’ai emporté cinquante francs, avec quoi je ferai la route. 

Cette confiance m’étonna tellement, que je lui fis expliquer en détail toutes ses dépenses ; il est clair qu’il ne pouvait y aller ainsi par le paquebot du Danube.

— Combien dépensez-vous par jour ? lui dis-je.

— Vingt sols de France par jour au plus. Je vous ai dit ce que coûtait la dépense d’auberge ; le reste est pour les petits verres de rack, et un bon morceau de pain vers midi.

Il m’assura qu’il avait fait déjà la route de Strasbourg à Vienne pour seize francs. Les auberges les plus chères étaient dans les pays avoisinant la France. En Bavière, le lit ne coûte que trois kreutzers (2 sols). En Autriche et Hongrie, il n’y a plus de lits ; on couche sur la paille dans la salle du cabaret ; on n’a à payer que le souper et le déjeuner, qui sont deux fois moins chers qu’ailleurs. Une fois la frontière hongroise passée, l’hospitalité commence. À partir de Semlin, les lieues de poste s’appellent lieues de chameau ; pour quelques sols par jour, on peut monter sur ces animaux, ou chevaucher fort noblement ; mais c’est plus fatigant que la marche.

La profession de ce brave homme était de travailler dans les cartonnages ; je ne sais trop ce qui le poussait à l’aller exercer à Stamboul. Il me dit seulement qu’il s’ennuyait en France. La conquête d’Alger a développé chez beaucoup de nos ouvriers le désir de connaître l’Orient ; mais on va à Constantinople par terre, et, pour se rendre à Alger, il faut payer le passage ; ceux donc qui ont de bonnes jambes préfèrent ce dernier voyage.

Je laissai mon compagnon s’arrêter à Schœndorf, et je continuai à marcher ; mais à mesure que j’avançais, la nuit devenait plus noire, et une pluie fine ne tarda pas à tomber. Dans la crainte qu’elle devînt plus grosse, et, malgré tout mon courage, je n’avais pas prévu ce désagrément, je résolus de m’arrêter au premier village, et de réclamer pour moi le tarif des compagnons, étudians et autres piétons.

J’arrive enfin à une auberge d’une apparence fort médiocre et dont la salle était déjà remplie de voyageurs du même ordre que celui que j’avais rencontré ; les uns soupaient, les autres jouaient aux cartes. Je me mêle le plus possible à leur société, je hasarde des manières populaires et je demande à souper en même temps que l’un d’eux.

— Faut-il vous tuer un poulet ? me dit l’hôte.

— Non ; je veux manger, comme ce garçon qui est là, de la soupe et un morceau de rôti.

— De quel vin désire monsieur ?

— Un pot de bière, comme tous ces messieurs.

— Monsieur couche-t-il ici ?

— Oui, comme les autres ; mettez-moi où vous voudrez. 

On me sert en effet le même souper qu’à mon vis-à-vis, seulement l’hôte était allé chercher une nappe, de l’argenterie, et avait couvert la table autour de moi de hors-d’œuvre auxquels prudemment je ne touchai pas.

Ce brillant service me parut de mauvais augure, et je vis tout de suite que le gentilhomme perçait sous le piéton ; c’était à la fois flatteur et inquiétant ; ma redingote n’avait rien de merveilleux, en somme, plusieurs des jeunes gens qui étaient là en portaient d’aussi propres ; ma chemise fine peut-être m’avait trahi. Je suis sûr que ces gens me prenaient pour un prince d’opéra-comique, qui se découvrirait plus tard, montrerait son cordon, et les couvrirait de bienfaits. Autrement, je m’expliquerais mal les cérémonies qui se firent pour mon coucher. On commença par m’apporter des pantoufles dans la salle même du gasthaus (cabaret) ; puis la maîtresse de la maison, avec un flambeau, et l’hôte avec les pantoufles, que je n’avais pas voulu chausser devant tout le monde, m’accompagnèrent par un escalier tortueux, dont ces gens paraissaient honteux, à une chambre, la plus belle de la maison, qui était à la fois la chambre nuptiale et celle des enfans ; on avait déplacé à la hâte ces malheureux petits, traîné leurs lits dans le corridor, et rassemblé dans la chambre, ainsi débarrassée, toutes les richesses de la famille, deux miroirs, des flambeaux de plaqué, une timbale, une gravure de Napoléon, un petit Jésus en cire orné de clinquant sous un verre, des pots de fleurs, une table à ouvrage, et un châle rouge pour parer le lit.

Voyant tout ce remue-ménage, je pris décidément mon parti, je me confiai à Dieu et à la fortune, et je dormis profondément, dans ce lit qui était fort dur, et d’une propreté médiocre sous toutes ces magnificences.

Le lendemain, je demandai mon compte sans oser déjeuner. On m’apporta une carte fort bien rédigée par articles, dont le total était de 2 florins et demi (près de cinq francs dix sols). L’hôte fut bien étonné quand je tirai ma bourse, ou plutôt mes 20 kreutzers. Je ne voulus pas discuter, et les offris au garçon pour m’accompagner jusqu’à Baden. Là, grâce à mon bagage, l’hôte du Soleil prit assez de confiance en moi pour acquitter ma dette, et, huit jours après, ayant vécu fort bien chez ce brave homme, toujours sur la foi du même bagage, je reçus enfin de Francfort tout l’argent de la lettre de change, cette fois par les packwagen (messageries), et en beaux frédérics d’or collés sur une carte avec de la cire. Ceci me parut valoir beaucoup mieux que le papier de commerce qui m’avait été adressé d’abord, et mon hôte fut du même avis.

Me voilà enfin à Francfort reçu, choyé, fêté, au sein de ma famille littéraire ; je raconte mes peines, mes travaux, mes dangers ; les terreurs de la forêt Noire (Sylva Hercinia), le Rhin orageux pendant toute ma traversée de Baden à Mayence ; et de là à Francfort, les ennuis d’une route de six heures, côtoyée par un chemin de fer en construction, ce qui veut dire une contrée fort plate, et que l’on a le désagrément de parcourir quelques mois trop tôt. Enfin les flèches gothiques de la vieille ville impériale se développent et croissent, le cours du Mein devient parallèle à la route, et Francfort apparaît de loin dans sa ceinture de bosquets fleuris. Francfort doit à la paix de 1815 cette parure nouvelle qui a remplacé ses vieux remparts ; c’est un labyrinthe de lilas, d’acacias et de rosiers qui, entourant la ville, touche au fleuve par ses deux côtés. Le soir, ces ombrages parfumés, ces allées mystérieuses s’emplissent de rires, d’harmonies et de danses, des barques pavoisées sillonnent le Mein paisible et s’en vont aborder souvent à l’îlot du Meinlust, qui est le centre des plaisirs de la population, et aussi le rendez-vous des belles compagnies. Du pavillon élégant qui domine ce jardin on admire une des plus belles perspectives du monde, la vue de Francfort s’étendant sur la rive gauche, avec ses quais bordés d’une forêt de mâts, et du faubourg de Sachsenhausen situé à droite, qu’un pont immense joint à la ville ; des palais aux riantes terrasses, de longues suites de jardins et des restes de vieilles tours embellissent les bords du fleuve, où le soleil couchant se plonge comme dans la mer, tandis que la chaîne du Taunus ferme au loin l’horizon de ses dentelures bleuâtres. C’est une de ces belles et complètes impressions dont le souvenir est éternel ; une vieille ville, une magnifique contrée, une vaste étendue d’eau : spectacle qui réunit dans une harmonie merveilleuse toutes les œuvres de Dieu, de l’homme et de la nature.

Dès qu’on pénètre dans les rues, on retrouve avec plaisir cette physionomie de ville gothique qu’on a rêvée pour Francfort, et que le goût moderne a presque partout altérée dans les cités allemandes. Il y a encore des rues tortueuses, des maisons noires, des devantures sculptées, des étages qui surplombent, des puits surmontés d’une cage de serrureries, des fontaines aux attributs bizarres, des chapelles et des églises d’une architecture merveilleuse, mais qui malheureusement, catholiques au-dehors, sont protestantes à l’intérieur, c’est-à-dire nues et dégradées. L’Esprit a été tué dans ces superbes enveloppes de pierre, et elles ressemblent aujourd’hui aux coquillages de nos musées, où l’oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais que la vie n’habite plus.

Les rues de Francfort sont très animées, et les étalages encombrés partout de marchandises ; les fourrures et les cristaux de Bohême font maudire à chaque pas nos douanes françaises, et excitent le voyageur aux projets de contrebande les plus immoraux. Je ne veux point cacher que nous rêvâmes tous pendant plusieurs jours aux moyens d’introduire frauduleusement dans notre patrie un certain nombre de verres, de fioles, de carafes, et autres ravissantes bagatelles dont nos dames étaient folles et que la douane ne laisse entrer à aucun prix. N’est-ce pas là une cruelle raillerie de l’industrie française ? mais la question est trop sérieuse pour que je veuille l’entamer ici.

L’Hôtel-de-Ville de Francfort, qu’on appelle le Romer, est d’un gothique peu ouvragé, surtout pour qui a vu les hôtels-de-ville de la Flandre. Les salles basses sont remplies de boutiques et d’étalages, comme l’était notre Palais-de-Justice de Paris, et la décoration des salles conservées est plus curieuse que brillante. La plupart ont été décorées dans le courant des deux siècles derniers, avec des plafonds, des panneaux et des sculptures d’un rococo allemand fort bizarre. Les salles des sénateurs, des bourgmestres, des conseillers, etc., appartiennent à ce goût suranné, qui par toute l’Allemagne a fleuri si hardiment dans l’intérieur des édifices gothiques. Une seule salle, la fameuse salle des empereurs, conserve encore sa configuration primitive ; mais on l’a si singulièrement peinte qu’elle a maintenant tout l’effet d’un décor moyen-âge de l’Ambigu.

Cette salle n’a nullement, du reste, le caractère imposant qu’on pourrait lui attribuer. Les Guides du voyageur annoncent qu’elle contient les statues et les armures de trente-deux empereurs d’Allemagne ; mais il faut bien dire que tout cela n’existe qu’en peinture. Les trente-deux niches, qui répondent à autant de nervures partant de la voûte et que relient des arcs-boutans de bois sculpté, sont peintes uniformément en couleur de marbre blanc et noir, et sur la muraille même les statues des empereurs sont figurées en trompe-l’œil, à dater, je crois, du grand Witikind, jusqu’à feu l’empereur François, que pourtant Napoléon a réduit à n’être plus qu’empereur d’Autriche, et non d’Allemagne. Ce qu’il y a là de merveilleux, c’est que la salle ne contenant, en effet, que trente-deux niches, l’empire a fini juste au trente-deuxième empereur. On parle de gagner sur l’épaisseur du mur une trente-troisième niche pour le César actuel ; mais nous sommes certains que l’empereur d’Autriche se refusera à cette plaisanterie de mauvais goût. Il n’y a plus de César au monde, et Napoléon lui-même n’en a été que le fantôme éblouissant !

La diète germanique ne se tient pas à l’Hôtel-de-Ville, mais au palais du prince de Tour et Taxis, le souverain des postes féodales de la confédération, et de plusieurs journaux également féodaux ; le président perpétuel de la diète est, comme on sait, M. de Bellingshausen. Nous rencontrâmes souvent ce personnage considérable, soit dans les fêtes où il accompagne toujours une jeune personne charmante, qui, je crois est sa fille, soit au théâtre où l’on représentait alors une tragédie composée par son neveu le baron de Bellingshausen, connu dans la littérature sous le nom plébéien de Frédéric Halm.

Cette pièce, intitulée Griselidis, obtenait d’ailleurs un succès immense sur tous les théâtres d’Allemagne. Nous eûmes beaucoup de peine à nous procurer une loge, car toutes appartiennent à des souscripteurs assidus, et ce fut la famille Rothschild qui nous permit d’occuper l’une des siennes. Je me tais, du reste, sur l’accueil qui fut fait partout à mon compagnon de voyage, et à moi par contrecoup, ayant l’habitude prudente de ne point parler des relations de société, si bienveillantes et si charmantes pour les Français dans toute l’Allemagne. Je dois cette précaution à un mot que j’ai entendu dire à une grande dame de Vienne qui parlait du prince Puckler-Muskau : « C’est un homme très dangereux, disait-elle ; c’est un homme qui vous met dans ses livres. » Je désire que mes lecteurs se contentent de cette explication.

D’ailleurs qui pourrait se vanter d’avoir étudié les mœurs d’un pays sans y être resté plusieurs années ; ce n’est qu’à l’imperturbable tourysme des Anglais qu’il appartient de se prononcer au hasard sur les personnes comme sur les choses. La bienveillance universelle de Miss Trollope n’a guère moins déplu en Allemagne que les révélations épigrammatiques du prince Puckler-Muskau.

On me permettra donc de ne point dire en quelle compagnie nous fîmes un jour une excursion dans la principauté de Hesse-Hombourg, ni à quelle charmante fête nous prîmes part dans un château gothique tout moderne, au milieu d’une épaisse forêt de chênes et de sapins. Je croyais faire un de ces romanesques voyages de Wilhelm Meister (2), où la vie réelle prend des airs de féerie, grâce à l’esprit, aux charmes et aux sympathies aventureuses de quelques personnes choisies. Le but de l’expédition était à Dornshausen, mot qui, dans la prononciation allemande, se dit à peu près Tournesauce. Or, savez-vous ce que c’est que ce lieu, dont le nom est si franchement allemand et si bizarrement français à la fois ? C’est un village où l’on ne parle que notre langue, bien que l’allemand règne à cinquante lieues à la ronde, même en dépassant de beaucoup la frontière française. Ce village est habité par les descendans des familles protestantes exilées par Louis XIV. Dornshausen leur fut donné à cette époque, m’a-t-on dit, par le prince électeur de Nassau, et ils sont restés, eux et leur lignée, dans cet asile austère et calme comme leur résignation et leur piété.

Cette population est toute française encore, car les habitans ne se sont jamais mariés qu’entre eux, et le beau langage du dix-septième siècle s’est transmis à ceux d’aujourd’hui dans toute sa pureté. Vous peindrez-vous toute notre surprise en entendant de petits enfans, jouant sur la place de l’église, qui parlaient la langue de Saint-Simon, et se servaient sans le savoir des tours surannés du grand siècle ? Nous en fûmes tellement ravis que, voulant mieux les entendre parler, nous arrêtâmes une marchande de gâteaux pour leur distribuer toute sa provision. Après le partage, ils se mirent à jouer bruyamment sur la place, et la marchande nous dit : « Vous leur avez fait tant de joie que les voilà qui courent présentement comme des harlequins. » Il faut remarquer que le nom d’Arlequin s’écrivait ainsi du temps de Louis XIV, avec un h aspiré, comme on peut le voir notamment dans la comédie des Comédiens de Scudéri.

N’est-ce pas là une merveilleuse rencontre, et qui valait tout le voyage ? Je dois ajouter malheureusement que cette population française de Dornshausen n’est pas physiquement brillante, bien qu’elle ait, nous a-t-on dit, donné le jour à M. Ancillon, le ministre de Berlin. Les Allemands que nous rencontrions en nous y rendant nous disaient : « Vous allez entrer dans le pays des Bossus. » Il est vrai que jamais nous ne vîmes plus de bossus que dans ce canton ; cette race, qui ne s’est jamais mélangée, est grêle et rachitique, comme la noblesse espagnole, qui de même ne se marie qu’entre elle. Les familles de Francfort prennent des servantes à Dornshausen afin d’apprendre le français à leurs enfans. Le grand souvenir de la révocation de l’édit de Nantes et d’une si noble transmission d’héritage aboutit à cette vulgaire spécialité.

 

GÉRARD

 

(1) Le bateau à vapeur du Rhin.

(2) Roman de Goethe.

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