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Peu de temps sans doute après avoir publié sa traduction du Faust de Goethe, Nerval entreprend la composition de son propre Faust, qui demeure inachevé. Il reprendra le thème à la fois par le biais du personnage de Nicolas Flamel en 1831, puis du personnage de Coster dans L'Imagier de Harlem, en 1851. Du Faust de Nerval, il ne reste qu'un fragment manuscrit de vingt feuillets. Le texte a été établi par l'édition Pléiade, t.I, p. 248-262. Les mots entre crochets sont de lecture douteuse.

Voir la notice LA CAMARADERIE DU PETIT CÉNACLE

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FAUST

 

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

Le cabinet du docteur Faust

 

Faust, seul

Le temps s’écoule, et Scheffer ne revient pas ! De sa réponse j’attends le bonheur le plus doux ou la plus affreuse misère ; c’est pourquoi mon incertitude est cruelle. Mon esprit se sent bien prêt à rejeter toute espérance, parce que celles qu’il a conçues jusqu’ici ont toujours été cruellement trompées ; et cependant il avait entouré celle-ci de tant d’illusions et de tant de charmes, qu’il a fini par s’y reposer comme sur un appui solide. Mais l’instant décisif approche, et les terreurs commencent à renaître. Bannissons ces tristes pensées ; l’invention dont j’ai fait part au Sénat de Francfort doit faire sa gloire et le bonheur de l’humanité… Hélas ! ce serait peut-être une cause pour qu’elle ne fût point adoptée ! Les hommes accueillent avec empressement les inventions futiles, parce que la nouveauté leur plaît, ils repoussent celles qui n’ont que de l’utilité, parce que la raison leur répugne. N’a-t-on pas vu, il y a quelques années, Christophe Colomb traîner de royaume en royaume sa misère et son génie, jusqu’à ce qu’un faible secours, accordé comme par charité, l’ait mis à même de découvrir un autre monde, et d’enrichir celui-ci. Moi, qui suis en proie aux infortunes qu’il éprouva, mais qui attends encore la gloire qu’il obtient, je ne prétends pas enrichir le monde, mais l’éclairer, et si la découverte de l’Amérique y répand de l’or, celle de l’imprimerie y répandra l’instruction et le bonheur qui toujours l’accompagne. Non, non ! Le sort ne peut trahir une telle espérance : si le présent me [dédaigne ?], l’avenir me garde une précieuse couronne ; si les grands du jour me méprisent, mon souvenir armé de gloire et d’immortalité [fera ?] un jour le tour du monde comme un monarque [victorieux ?] en m’entendant nommer, les mortels généreux sentiront leurs [?] cœurs palpiter, et bienfaiteur du genre humain, ce n’[est pas ?] à un ingrat que j’aurai prostitué mes services. C’est un beau rêve… Tant que la réalité n’y pore pas sa main glacée ; mais hélas ! à chaque instant elle vient me représenter et le néant de la gloire, et l’injustice des hommes, et ma propre misère ; elle me rappelle tant de projets déçus et de veilles infructueuses ! Aurais-je pu supporter une telle existence, si l’amour n’en eût quelquefois adouci les peines ? Ô Marguerite, toi seule as su me comprendre, toi seule tu m’as souvent réconcilié avec le Ciel, que le désespoir m’avait fait maudire. Eh bien ! j’en atteste ce Ciel même ; si je soupire aujourd’hui après les richesses que j’ai tant [méprisées ?], si je fais quelques démarches auprès des hommes pour [en ?] obtenir, c’est pour toi seule, c’est pour t’offrir par le moyen de la fortune, le bonheur que la science me refuse [à moi ?]-même. Mais j’aperçois Scheffer… Ah ! je n’ose l’interroger [encore ?]

 

 

SCÈNE II

FAUST, SCHEFFER

 

Scheffer

Mon maître, la délibération du Sénat n’est point terminée, [et comme ?] jamais elle n’est publique, je n’ai rien pu apprendre qui [en fît ?] prévoir l’issue ; on m’a assuré seulement que monsieur le bourgmestre viendrait lui-même vous l’annoncer.

Faust

Ah ! encore quelques minutes à respirer, jusqu’à ce que [mon ?] cœur puisse s’ouvrir au bonheur ou au désespoir.

Scheffer

Il est de fait que si la fortune veut bien enfin visiter notre logis, elle aura de quoi s’y promener à l’aise ; mais je doute que ses faveurs vous causent plus de plaisir qu’à tous vos créanciers, car vos belles découvertes et vos rêveries profondes ne vous ont pas encore donné l’art de les contenter, et cependant que votre esprit régnait dans le ciel, vos affaires se dérangeaient bien sur la terre.

Faust

Hélas ! oui ; mon père m’avait laissé quelque fortune ; mais qu’elle s’est vite écoulée ! L’homme généreux, comme le dissipateur, ne connaît pas le prix de l’or : le mien a été employé à mettre en œuvre des inventions utiles, à secourir les malheureux, et il m’a fui sans retour, comme s’il eût été prodigué à des débauches et à des fêtes.

Scheffer

Ah ! mon Dieu !… Il ne vous a guère fait plus d’honneur, car la pauvreté est presque toujours méprisée, ou n’obtient qu’une dédaigneuse pitié… et comme les sublimes illusions de l’esprit ne donnent pas au corps de quoi nourrir sa matière, vous en êtes venu au point d’être obligé pour vivre de vous défaire des objets que vous chérissiez le plus : vos livres manuscrits, si souvent feuilletés, n’en ont eu pour cela que moins de valeur aux yeux des marchands auxquels il a bien fallu les vendre ; un jour, vous avez déjeuné avec Homàre ou dîné avec Pindare, un autre jour vous avez bu Horace et mangé Cicéron, et hier encore vous n’avez fait qu’un morceau de votre Virgile… Tandis que j’ai vu dernièrement vendre après décès la bibliothèque du secrétaire de l’Académie, et je vous réponds qu’on en a retiré de beaux écus comptants.

Faust

Le pauvre homme n’y regardait guère.

Scheffer

Raison de plus : tout était en bon état. Eh bien ! voyez cependant la différence : monsieur le secrétaire ne se [tourmentait ?] pas comme vous à tout étudier, à tout connaître, [et il ?] avait acquis la fortune que vous êtes loin d’avoir, et la gloire que vous n’avez pas encore.

Faust

Sa gloire !

Scheffer

Sans doute : on l’a proclamé dans son oraison funèbre l’un des savants les plus distingués de l’Europe, tant par son esprit que par ses ouvrages ; ouvrages qui étaient vraiment bien à lui, car il les payait, dit-on, assez cher.

Faust

Ah ! La fortune est bien injuste, mais j’espère qu’à [mon égard ?] les hommes ne l’imiteront pas toujours, et qu’[au moins ?] une modeste aisance, en me permettant de [m’unir ?] à ma chère Marguerite, me donnera tout le [bonheur ?] qu’on peut espérer en ce monde.

Scheffer

Eh bien ! Voilà encore une de vos chimères ; c’est ma [foi ?] une belle alliance pour vous que celle d’une paysanne ; je sais bien que votre philosophie vous mettrait au-dessus [des ?] plaisanteries des hommes, mais votre situation aurait [dû ?] vous faire penser davantage à la dot des femmes. Par exemple, quelque riche douairière à qui votre figure aurait plu…

Faust

Que je possède Marguerite, et la pauvreté ne m’empêcherait pas d’être le plus heureux des mortels … mais la mère a mis à mon union avec elle la condition d’une fortune honnête, et il a bien fallu qu’elle se soumît comme moi à cet ordre cruel… Dans ce moment le Sénat décide donc de ma vie, ou de ma mort.

Scheffer

Espérons pour la vie ; et cependant, pour plus de certitude, vous auriez dû mieux vous y prendre : je doute qu’avec la meilleure volonté possible, le Sénat puisse beaucoup vous offrir, car il vient de prodiguer des sommes immenses pour le dernier repas de la Ville, et quand on a beaucoup dépensé pour l’agrément, on est ordinairement fort économe pour l’utilité. – Non, voici ce qu’il fallait faire : au lieu de présenter votre invention comme glorieuse et pouvant faire le bonheur des hommes, il fallait la faire envisager comme une opération lucrative, une mine d’or ouverte aux premiers qui l’exploiteraient, il fallait y intéresser les membres les plus influents, en leur offrant une forte part dans les bénéfices ; alors leur générosité n’aurait eu rien à vous refuser ; en promettant de riches produits, vous auriez obtenu des avances, et si votre proposition eût été moins éloquente, elle eût pu paraître au moins beaucoup plus persuasive.

Faust

Eh bien ! non !… Mon âme n’aurait pu s’abaisser à de telles considérations : cette fortune, cette gloire, à laquelle je veux atteindre me doit arriver pure et sans reproche. Si les hommes de talent se pliaient moins d’ordinaire à une si honteuse conduite, les hommes puissants ne les mettraient pas dans la nécessité de l’employer.

Scheffer

Avec un tel esprit, on ne fera jamais rien de vous, et c’est dommage ; j’ai vraiment du plaisir à entendre ces belles paroles, mais j’en vois avec douleur les tristes effets. Si malheureux que vous soyez cependant, loin de moi la pensée de jamais me séparer de vous ; je puis bien aussi faire quelque chose pour la gloire ; et quoique dans votre découverte de l’imprimerie je vous aie plutôt aidé des bras que de la tête, elle obtiendra un jour assez d’éclat, pour qu’il en rejaillisse un peu sur Scheffer votre serviteur. Mais on frappe ; c’est sans doute monsieur le bourgmestre qui vient vous annoncer la décision du conseil.

Faust

Ah ! voici le moment fatal : pour supporter la bonne ou la mauvaise nouvelle qu’il apporte, j’aurai besoin de toute ma fermeté.

Scheffer va ouvrir et sort après les premiers mots de la scène [suivante?]

 

SCÈNE III

FAUST, LE BOURGMESTRE

 

Faust

Je suis bien reconnaissant de l’honneur que vous me faites en [me ?] rendant visite ; mais ce qui me chagrine, c’est que ma [pauvreté ?] ne me permette pas de vous recevoir dans un lieu plus [digne de ?] vous.

Le Bourgmestre

Cette maison, il est vrai, n’annonce pas l’opulence, et je [suis ?] sincèrement fâché que la nouvelle que j’apporte ne soit pas de [nature ?] à l’y attirer.

Faust

Que me dites-vous là, monsieur ?

Le Bourgmestre

Ce qui adoucit un peu cependant la peine que j’en éprouve, c’est que ma conscience ne me reproche rien à cet égard, et que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour vous être utile ; je sais bien que ce n’en est pas moins triste pour vous, mais cependant ne vous affligez pas trop ; une autre fois vous réussirez mieux sans doute ; à votre âge, on a le temps de se retourner, et il n’est pas étonnant que vous débutiez dans la carrière des Sciences par de faibles essais. Si cela ne montre pas beaucoup de jugement, cela fait connaître en vous un zèle pour le bien public, qui vous fait honneur… Travaillez, travaillez encore, et nous pourrons faire quelque chose pour vous ; mais si vous m’en croyez, laissez là les inventions… cela ne vous réussit pas.

Faust

Monsieur…

Le Bourgmestre

Vous allez me dire qu’un fait ne prouve rien ; qu’enfin celui qui tout récemment a inventé la poudre n’était qu’un moine ignorant… Non que vous le soyez, j’aime à croire le contraire, mais… vous n’avez pas inventé la poudre.

Faust

Si j’avais eu ce malheur, je me serais hâté de mettre fin à ma vie pour sauver celle de plusieurs milliards d’hommes et dans la peur qu’une imprudence ne m’arrachât un si funeste secret. Quelle absurde comparaison entre l’art qui détruit, et celui… Mais à quoi bon discuter davantage ?… Vous refusez mon invention, parce qu’elle est utile, vous la refusez, parce qu’elle rendrait les hommes plus éclairés et que vous avez des raisons pour craindre la lumière.

Le Bourgmestre

Voilà une impertinence… Qu’au reste votre situation excuse, mais je vous le répète, vous avez tort de vous entêter là-dessus : en quoi donc votre mécanique est-elle si utile ? L’imprimerie n’est qu’une nouvelle manière d’écrire ; ce qu’on fait avec des plumes, vous le faites avec des petits morceaux de bois ou de plomb, voilà toute l’affaire.

Faust

Et comptez-vous pour rien le temps que j’épargne, le temps si précieux aux hommes ; pourquoi sont-ils encore si peu avancés ? c’est que l’instruction n’a pour se communiquer que des moyens lents et pénibles, combien je facilite sa marche par l’aide d’une machine qui fait en temps égal l’ouvrage de mille copistes.

Le Bourgmestre

Voilà que vous vous accusez vous-même : vous convenez donc que votre invention va ôter le pain à dix mille honnêtes gens qui n’ont que cet état pour vivre, et en bonne politique, nous ne devons pas permettre qu’un corps entier soit réduit à la misère, parce que vous voulez en sortir.

Faust

Les copistes travailleraient à autre chose, et les plus riches se reposeraient ; d’ailleurs l’intérêt de l’humanité tout entière est plus à considérer que celui des copistes.

Le Bourgmestre

L’humanité tout entière ?… Voilà qui est bien ronflant : eh ! quand elle y serait plus éclairée, je ne vois pas ce [que ?] nous y gagnerions nous-mêmes. Laissons le [monde ?] comme il est, mon bon ami, les gens instruits [sont ?] aussi bien désagréables, on ne peut pas leur fermer la [bouche ?] avec un mot, et cela nuit à la liberté de la discussion. Vous en voyez l’exemple : au reste, je ne suis pas [venu pour ?] agiter avec vous une question déjà décidée, mais pour [vous ?] dire que nous ne trouvons rien d’avantageux dans votre découverte… c’est un enfantillage ; croyez-vous que nous ne trouverions pas tous les jours beaucoup de ces petites choses-là, si nous voulions nous en donner la peine… il n’y a d’ailleurs qu’une voix là-dessus. Et soyez persuadé que ce n’est pas légèrement que nous avons rejeté une proposition même extravagante : l’Université s’est jointe à nous et une discussion savante a pulvérisé tout votre échafaudage. C’est surtout le docteur Hildebrandus qu’il fallait entendre ; quelle profonde érudition ! quelle éloquence entraînante !… Comme il citait Cicéron, Tacite, et les autres poètes grecs !… Si la cloche du dîner n’eût mis fin à la séance, je crois qu’il parlerait encore.

Faust

Et c’est ainsi qu’on juge !… et c’est ainsi qu’un instant renverse l’espérance du génie, et le bonheur des hommes ! Du reste, je n’ai pas trop à m’en étonner : je dois me glorifier plutôt d’avoir échappé à la honte de vos suffrages ! Pouvais-je même me flatter un moment de les obtenir, moi qui ne suis ni cousin du valet de monsieur le doyen, ni protégé de la nièce de l’évêque, ni bâtard du président…

Le Bourgmestre

Ceci est très piquant ; mais des satires ne sont pas des raisons. Avec tant d’orgueil, vous ne parviendrez jamais à rien, c’est là ce qui perd les jeuns gens : tâchez plutôt de vous conformer aux avis des hommes plus âgés et plus sages que vous, et ils vous pousseront dans le monde… dont vous vous croyez le plus habile homme. Mais je vous le dis encore, laissez là les découvertes, c’est vraiment la rage du siècle. Il n’y a pas longtemps qu’un alchimiste m’offrait encore un secret infaillible pour faire de l’or… et l’on voyait bien à sa mine et à son costume qu’il n’en avait pas abusé pour lui-même. Ecoutez, je puis encore faire quelque chose pour vous, car vraiment vous m’intéressez, et je veux bien diriger un peu votre zèle. Cessez désormais de vous égarer dans de vaines chimères, mais attachez-vous au solide, au positif. Tenez, nous avons en ce moment une question importante, et sur laquelle les avis se partagent : c’est afin de savoir qui doit passer le premier du doyen, ou du président : ceci est d’un intérêt général. Voyez, faites des recherches historiques, composez là-dessus quelques mémoires, et venez me trouver ; nous verrons alors à vous être utiles, car récompenser le talent malheureux, c’est là notre premier devoir. Adieu, monsieur, réfléchissez bien là-dessus… et ne vous désolez pas, car cela nuit à l’esprit, autant qu’à la santé ; de la philosophie, mon cher, de la philosophie !

Il sort.

SCÈNE IV

 

FAUST, seul

Je viens en effet d’en montrer : mais c’est pour la dernière fois ; travaillez au bonheur de vos semblables, et vous frémirez de leur reconnaissance !… Mais je suis bien heureux encore que le dédain ne soit pas allé jusqu’à la vengeance, et l’ingratitude jusqu’à la persécution. Cependant… Oh non ! Je n’en dois point profiter, l’affreux désespoir qui s’empare de moi ne me laisse pas d’autre désir que de terminer leur ouvrage ! Mon génie pouvait les éclairer, [mais ?] leur âme était fermée à la lumière ; ma misère [devait ?] les attendrir, mais leur cœur était fermé à la [pitié ?]… Il me reste une vengeance !… Ignorée d’eux, elle n’[en sera ?] pas moins terrible !… Si j’ai consumé mes jours [en des ?] bienfaits mal accueillis, si j’osai dérober le feu sacré [pour ?] en animer leur matière… qu’il remonte donc vers le Ciel dont je l’avais tiré… Ces merveilles que j’avais accomplies, celles que je méditais encore, qu’elles s’ensevelissent avec moi-même ! les malheureux seront assez punis !

Il saisit une fiole et en verse la liqueur dans une coupe.

Fiole empoisonnée, je te saisis avec un pieux respect ; de toutes mes compositions chimiques, toi seule peux encore m’être utile ; viens à mon secours ! Aide-moi à enfoncer ces portes devant lesquelles chacun frémit ! Lance-moi dans cette éternité, où mon âme, jusqu’ici longtemps comprimée, veut enfin déployer ses ailes… au risque d’y rencontrer le néant ! Cette coupe est l’unique reste de ce que m’avaient laissé mes pères : son prix pourrait soutenir quelques jours encore ma misérable existence, mais je la réserve pour un emploi contraire ; une liqueur noirâtre la remplit jusqu’aux bords, je l’ai préparée, je l’ai choisie ; elle sera ma boisson dernière, et je la consacre avec toute ma vie à l’aurore d’un jour plus beau !

Il va pour porter la coupe à sa bouche ; on entend les cloches et les chants religieux d’un monastère, il s’arrête et pose la coupe.

Chants religieux et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la poussière ? Faites-vous entendre à ceux que vous touchez encore ; j’écoute bien vos cantiques sacrés, mais la foi me manque pour les croire.

Chants et musique.

Cependant, accoutumé dès l’enfance à ces chants, ils me rappellent presque à la vie ; autrefois, le bourdonnement sourd de la cloche m’annonçait l’heure de la prière, et pour moi c’était une jouissance ardente…

Chants et musique.

Eh bien ! ce souvenir, tout plein de sentiments d’enfance, me rappelle à la terre que je voulais quitter, à la terre où des liens plus doux me retiennent encore… Ô Marguerite ! Il faut que l’injustice des hommes ait produit sur mon cœur une impression bien profonde pour qu’il ait un instant cessé de palpiter pour toi. Qu’il est faible celui qui ne prend conseil que du désespoir !… Je vous remercie, chants célestes, qui m’avez rappelé toute ma dignité !… Ah ! daignez retentir encore… mes larmes coulent… la vie m’a reconquis.

 

SCÈNE V

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, démon sous l’habit d’un écolier.

 

Méphistophélès, à part

L’instant est favorable… C’est ici qu’il faut regagner mes éperons et justifier la confiance dont l’enfer m’honore aujourd’hui.

Haut, en s’approchant de Faust.

Salut au célèbre docteur ! Je suis depuis peu dans cette ville et viens avec respect rendre visite à un homme dont on fait partout l’éloge le plus éclatant.

Faust

cachant précipitamment la coupe empoisonnée et s’efforçant de prendre un ton calme.

À part :

Fâcheux contretemps ! Comment donc a-t-il pu s’introduire ?

Haut :

Votre honnêteté m’est on ne peut plus sensible. Ah, mon Dieu ! Vous voyez en moi un homme comme bien d’autres.

Méphistophélès

Ah ! Vous êtes trop modeste… celui qui a tant fait pour les hommes mérite bien d’en être distingué. – Je viens vous prier de vouloir bien me prendre pour disciple et me faire profiter de vos sages leçons, et comme l’étude et le savoir sont bien préférables à l’or, outre un peu de ce métal, je vous offre en échange toute ma reconnaissance.

Faust

Monsieur, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous être utile : avez-vous beaucoup étudié ?

Méphistophélès

Oh ! Le désir est grand, mais le talent est faible. Cependant, vous n’aurez pas en moi un écolier novice. Je me suis déjà [appliqué ?] comme vous aux sciences occultes, et j’ai eu le bonheur [d’y ?] faire quelques progrès ; je ne demande donc qu’à me [perfectionner ?].

Faust

Ah ! très bien !

Méphistophélès

Oui, monsieur, je commence même à faire de l’or assez [bien ?].

Faust

Comment ?… Je serais curieux de voir…

Méphistophélès

Oh ! C’est bien peu de chose, et je suis loin d’en faire mystère. La physique vous a appris comme à moi que la matière est au fond homogène, uniforme, qu’une substance, quelle qu’elle soit, peut être facilement transformée en une autre substance quelconque… Mais à quoi bon vous importuner de ce que vous savez mieux que moi ?

Faust

Allez toujours, monsieur, et n’ayez aucune crainte sous ce rapport.

Méphistophélès

Vous êtes bien bon : pour vous montrer que j’ai profité, je vais donc essayer une petite expérience.

Il touche la table, elle se couvre d’un amas de boue.

Faust, étonné

Que faites-vous ? Quel objet dégoûtant m’apportez-vous là ?

Méphistophélès touche la boue, elle se change en couronnes,

sceptres, bijoux, or monnayé, etc.

Ciel !

Méphistophélès

Vous voyez… tout cela n’est que de l’escamotage.

Faust, avec effroi

Non ! non ! Regardez-moi en face… Je commence à comprendre… – Quel est votre nom ?

Méphistophélès

La demande me paraît bien frivole pour quelqu’un qui a tant de mépris pour les mots et qui ne s’attache qu’au fond des choses

Faust

Frivole ou non… Répondez

Méphistophélès

Méphistophélès..

Faust

Qu’entends-je ? Le Démon Méphistophélès…. le second des archanges déchus !… – Monstre, hâte-toi de fuir ! Ma science m’a appris à conjurer l’Enfer… n’attends pas les paroles sacrées ! N’attends pas…

Méphistophélès.

Pourquoi crier si fort ? Et que peux-tu craindre ?… Quand tout l’enfer serait ici, tu dois savoir qu’il n’a aucun pouvoir sur toi, si tu ne te livres à lui de bonne volonté.

Faust, cherchant à se rassurer

D’accord… mais quel est le motif de ta visite ?

Méphistophélès.

Je viens faire mon métier… te séduire. – Ne va pas t’effrayer encore ; remercie plutôt notre roi de l’honneur qu’il daigne te faire, et moi-même d’avoir accepté l’ambassade ; car un démon tel que moi, un ministre infernal ne devrait être adressé qu’à des princes ou à des ministres de la terre.

Faust

Et si vous les avez tous gagnés, et que je sois encore le plus distingué de ce qui vous reste à séduire dans ce monde.

Méphistophélès.

L’épigramme n’est pas mauvaise… mais c’est là de l’orgueil, ou je ne m’y connais pas ; il est vrai qu’il doit t’être permis plus qu’à tout autre ; nul mortel dans ce siècle n’est parvenu à une science plus vaste et plus profonde.

Faust

Ah ! C’est donc par la flatterie que tu prétends me gagner… cela rentre assez dans tes attributions ; et j’admire en effet l’adresse que tu as mise à t’introduire près de moi ; sous cette figure humaine, il était bien difficile de reconnaître un fils de l’enfer.

Méphistophélès.

Hé ! hé ! Peut-être ne sommes-nous jamais si diables [que ?] quand nous vous ressemblons ! Mais ne t’étonne pas [que je ?] t’apparaisse si bourgeoisement : la civilisation qui lèche et [polit ?] le monde entier, s’est étendue jusqu’aux diables eux-mêmes ; [ils ?] sont parvenus à se déguiser si bien que la société en est remplie sans s’en douter : les cornes, la queue, les griffes, [tout ?] cela est bien passé de mode… et quant à ce pied fourchu [dont [?] nous ne pouvons nous défaire, il nous nuirait dans [le monde ?], aussi avons-nous comme beaucoup de vos jeunes gens adopté l’usage des faux mollets.

Faust

Écoute : je suis peu disposé à écouter toutes ces fadaises : que me veux-tu ?

Méphistophélès.

Je te l’ai dit : je viens pour t’arracher au désespoir prêt à dévorer ta raison, je veux te dissiper autant que possible ; tiens !…

La robe d’étudiant tombe, et fait place à un costume de jeune seigneur.

Me voici en jeune seigneur, vêtu dans le dernier goût, avec la plume au chapeau et une épée bien affilée… et, ma foi, je te conseille d’en faire autant, afin de pouvoir courir le monde et voir ce que c’est que la vie.

Faust

De quelque habit que je me couvre, je n’en sentirai pas moins les chagrins de l’existence : je suis trop vieux pour rechercher de vains amusements, trop jeune pour être sans désirs : « Tout doit te manquer !… tu dois manquer de tout ! » Voilà ce que chaque jour me répète d’une voix cassée ! Je n’attends le matin qu’avec effroi, je gémis de voir commencer ce jour qui dans sa course n’apportera pas le moindre soulagement à mes maux, n’accomplira pas une seule de mes espérances… Et voilà ce que je suis depuis bien des années, et voilà pourquoi j’abhorre la vie et souhaite la mort.

Méphistophélès.

Pourtant la mort n’est jamais un hôte très bien venu.

Faust

Ô heureux celui dont elle vient au sein de la victoire ceindre les tempes d’un laurier sanglant, celui qu’après l’ivresse des plaisirs elle endort dans les bras d’une amante ! Oh ! que ne puis-je moi-même ?…

Méphistophélès.

Et cependant, tantôt, quelqu’un n’a pas avalé certaine liqueur brune…

Faust

L’espionnage est ton plaisir, à ce que je vois.

Méphistophélès.

Oh ! J’en sais passablement long.

Faust

Tu te vantes ! Mais s’il était vrai, ton entreprise de séducteur aurait un succès assez probable. Je ne puis le cacher : l’injustice du ciel et l’ingratitude des hommes ont produit sur mon âme une impression telle que l’alliance de l’Enfer… le plus horrible de tous les sacrifices qu’un mortel puisse faire… commence à me révolter un peu moins. Mais, je te le déclare, si je me décidais jamais à le consommer, il m’en faudrait un digne prix.

Méphistophélès.

Explique-toi !

Faust

Tu le sais trop, cruel, tu sais qu’une curiosité insatiable me dévore, tu sais que mon esprit avide de lumière s’indigne de plus en plus des entraves qui l’attachent à la terre et qui seules l’empêchent d’enfanter des merveilles… Ces entraves, il faut les briser ; cette fortune injuste envers moi, ces hommes qui me dédaignent…

Méphistophélès.

J’entends !

Faust

Oh ! Tu n’es pas au bout : cette divine révélation que nul mortel n’a pénétré… m’entends-tu encore ?

Méphistophélès.

Trop bien !… Tu veux me tenter à mon tour, mais une telle connaissance, ce n’est pas de l’enfer qu’elle [émane ?], n’attends de nous que des secrets !

Faust

Et que suis-je donc ? Cette noble couronne de l’humanité vers [laquelle ?] tous les cœurs se pressent, m’est-il donc impossible d’y prétendre ?

Méphistophélès.

Tu es… au reste ce que tu es : chausse tes pieds de socques [hauts d’une ?] aune, entasse sur ta tête des perruques à cent marteaux, et tu n’en grandiras pas de l’épaisseur d’un cheveu. Mais, si je ne puis t’élever à la hauteur de tes pensées, si je n’ai point de quoi répondre au délire de tes espérances, je puis te révéler des secrets étonnants et utiles, je puis te donner ce qu’aucun homme n’a pu même encore entrevoir.

Faust

Eh ! qu’as-tu donc à donner, pauvre diable ?… L’esprit d’un homme, en ses inspirations sublimes, fut-il jamais compris par un de tes pareils ? – Tu n’as que des mets qui ne rassasient pas, de l’or pâle qui s’écoule des mains comme le vif-argent, un jeu auquel jamais on ne gagne, une fille qui jusque dans mes bras fait les yeux doux à mon voisin…

Méphistophélès.

Sans doute ! Et c’est tout cela qui fait le bonheur de vous autres hommes, et toutes ces vétilles te flattent tellement toi-même que tu voulais t’empoisonner du désespoir de ne pouvoir les obtenir. Au reste, tu n’avais plus que ce parti à prendre ; tes vœux ont été trompés, ils le seront toujours ; fortune, gloire, amour, tout t’échappera sans cesse… À part : J’y mets bon ordre. – Eh bien ! moi, je te les offre, tu pourras parcourir avec moi l’échelle de tous les plaisirs de ce monde ; en un mot, je me fais désormais ton compagnon, ou si cela t’arrange mieux, ton serviteur et ton esclave.

Faust

Fort bien !… mais hélas ! je sais trop à quel prix.

Méphistophélès.

À quel prix !… Vous autres hommes, faites-vous rien pour rien ? Quand vous vous prêtez de cette boue… Montrant l’or qui [est ?] sur la table : ne vous écorchez-vous pas les uns et les autres autant que possible, et si tel juif qui prête à usure ne vous demande pas votre âme pour intérêt, c’est qu’il ne saurait qu’en faire. Et puis nous aurons le temps de nous occuper de cela.

Faust, timidement

Mais quel temps ?… mais combien d’années ?

Méphistophélès.

Ah ! Peu m’importe : j’en puis perdre sans les compter. Je te laisserai libre de fixer le terme de ton engagement, quand tu diras : « Partons ! J’en ai assez », alors…

Faust

Cette dernière clause est vraiment attrayante. Eh bien ! Puisqu’ici-bas je fus toujours esclave, qu’importe que ce soit de toi ou de tout autre !… je me suis trop enflé : il faut désormais que j’appartienne à ton espèce… Le Grand-Esprit m’a dédaigné ; la nature s’est fermée devant moi comme le cœur des hommes… Il faut maintenant que dans le gouffre de la sensualité mes passions ardentes s’apaisent ! et qu’ensuite la jouissance et la douleur, le succès et l’infortune se suivent comme ils pourront…

Méphistophélès.

Bien, très bien ! Notre pacte est donc…

Faust

Je le signerai s’il le faut de mon sang !

Méphistophélès.

Ah ! C’est inutile ; entre honnêtes gens, la parole suffit. À part : C’est avec d’autre sang que le tien que je veux te faire signer. – Par où commençons-nous ? Je suis à tes ordres.

Faust

Allons voir Marguerite !

Méphistophélès.

Qui ? Cette petite paysanne… elle te tient donc toujours au cœur !… Allons donc ! J’ai bien d’autres femmes à [ton ?] service ; je puis te donner à choisir entre Hélène, Cléopâtre, Aspasie, et toutes les beautés les plus [renommées ?] de l’Antiquité.

Faust

Quelles qu’elles soient, Marguerite les surpassera [toujours ?] à mes yeux, l’amour que j’ai pour elle… [Mais je ?] te parle d’amour ; qu’y peux-tu comprendre ?

Méphistophélès.

Oh ! rien du tout : ce n’est pas là ma partie ; [cependant, ?] je puis encore te donner là-dessus quelques bons conseils. Aller [voir ?] sa belle les mains vides, cela n’est guère reçu : voici un [écrin ?] dont tu pourras lui faire présent.

Faust

Ton idée est bonne… Partons !

Méphistophélès.

Un instant ! Si je n’entends rien à l’amour, je suis fort pour la haine et la vengeance, mais celle que j’ai à te proposer ne sera qu’un acte de justice. Les sénateurs et les savants de Francfort t’ont méprisé, bafoué… c’est à ton tour à le leur rendre. Laisse-moi faire, je leur prépare un plat de mon métier… Mais viens, nous en jaserons en route.

 

Fin du premier acte.

 

ACTE SECOND

SCÈNE PREMIÈRE

Le cabinet d’étude

 

Scheffer, seul.

Il y a des choses auxquelles on ne conçoit rien ; nous si [pauvres ?] naguère, et à présent nous roulons sur l’or et l’argent ; [nous ?] qu’on méprisait tant, et tous les gros bonnets de la ville viennent nous rendre hommage. Il est vrai qu’un comte de Furstemberg, un envoyé de l’empereur, cela ne badine pas. Il y a du [plaisir ?] à recevoir un pareil hôte. Eh bien, c’est égal ! il ne [me ?] revient pas ; il a un visage si singulier… Au reste, [on ne ?] se fait pas soi-même, et puisqu’il fait notre fortune, [honneur ?] à lui ! – On a beau dire, le vrai talent finit toujours [par ?] percer : notre mérite est parvenu aux oreilles du prince, [et le ?] vent de sa faveur enfle désormais nos voiles. Ces [orgueilleux ?] sénateurs qui dédaignaient d’accueillir nos prières, qui [refusaient ?] du pain à notre indigence, les voilà qui font antichambre, en attendant mon maître. Oh ! dès qu’ils ont appris [l’arrivée ?] d’un comte, envoyé par l’empereur, pour faire honneur à notre mérite, ils étaient tous sur pied ; il serait bon [qu’il ?] les y laissât sécher quelque temps.

 

SCÈNE II

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS

 

Fin du manuscrit

 

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