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UN FRAGMENT AUTOGRAPHES DE PANDORA

En souvenir d'Éric Buffetaud, avec toute ma gratitude

La genèse de Pandora constitue l’aventure la plus complexe de l’œuvre de Nerval, du fait des vicissitudes de son édition, mais aussi et surtout du fait de la complexité de son élaboration, complexité dont témoigne l’examen des fragments manuscrits qui nous sont parvenus (1). Pour faire simple, disons que nous en connaissons aujourd’hui deux séries, à l’encre rouge ou à l’encre noire, quelquefois mélangeant les deux, comme sur le fragment que nous proposons ici. Ces deux encres témoignent de deux temps de l’écriture, l’encre rouge renvoyant au mois de novembre 1853, l’encre noire pouvant renvoyer à cette même période ou à d’autres périodes indéterminées, y compris, pour certains fragments, à 1841, comme le laisse supposer la lettre adressée le 14 mars 1841 par Nerval à Félix Bonnaire, qui avait publié Les Amours de Vienne une semaine plus tôt. Il est certain en effet que dès 1841, Nerval a l’intention de donner une suite aux Amours de Vienne, qui s’achèvent par l’entrée du narrateur dans le grand monde et l’annonce des aventures sentimentales qui s’ensuivent, amorcées par l’épisode de l’invitation dans le salon de la « dame brune ».

Le temps passe, occupé par d’autres publications. Il est probable que c’est par l’intermédiaire de Dumas que le projet de Pandora est réactivé en 1853.

Nerval semble en effet avoir songé à donner une suite à à l’épisode viennois. C’est ce que suggère l'épilogue de la nouvelle : « Je n’ai revu la Pandora que l’année suivante, dans une froide capitale du Nord », ce que confirme le fragment manuscrit ici reproduit, que nous allons tenter de décortiquer ensemble, en suivant les strates successives de l’écriture :

En tête, Nerval a d’abord écrit, au crayon, un titre : « Suite des Amours de Vienne », et au-dessous, toujours au crayon, un sous-titre : « La Pandora », puis une dédicace : « A Timothée ». Le titre, le sous-titre et la dédicace sont repris à l’encre rouge, encadrés, soulignés ou surchargés, et complétés à l’encre rouge par une épigraphe : « Philis ! reprends tes traits / Viens t’égarer dans les forêts. », et un titre de chapitre : « I – Les trois femmes ».

Sur un deuxième fragment, collé au premier par Nerval, commence le texte du début de Pandora, au crayon, comme le titre, le sous-titre et la dédicace, depuis : « Vous l’avez tous connue » jusqu’à : «  Bologne », puis à l’encre rouge, jusqu’à :  « Je ne veux pas dire tout ». Mais sur ce fragment, Nerval a continué à l’encre rouge, puis biffé : « J’ai arrêté ma précédente lettre, ô Timothée ! à ce passage imprimé dans l’ancienne Revue de Paris et réimprimé dans l’introduction de mon Voyage d’Orient où la sombre et belle créature me donna une commission pour Munich », scène qui est bien celle qui clôt le récit des Amours de Vienne tel qu’il apparaît dans la publication de 1841, seule version à mentionner Munich, puis il a ajouté : « Voici la suite ». Il semble donc que Nerval a songé dans un premier temps à donner ce simple rappel allusif à sa publication de 1841, puis préféré que soit rappelé le texte même qui achevait Les Amours de Vienne, depuis : « Représente-toi une grande cheminée... » jusqu’à : « cet homme est profond ».

Jusque-là, le projet présente une bonne cohérence. Il s’agit de poursuivre le récit des amours viennoises dans le grand monde interrompu en 1841. Mais un deuxième temps de l’écriture apparaît en haut de notre fragment : se superposant visiblement à cette première ébauche, le haut du feuillet offre trois lignes à l’encre noire, qui, bien que lacunaires, sont particulièrement précieuses pour la compréhension de la genèse de Pandora. À un correspondant dont l’identité demeure inconnue, Nerval explique un autre projet littéraire, toujours pourtant dans la continuité des Amours de Vienne de 1841, mais autre. C’est, écrit-il, « un récit à demi sérieux à demi frivole d’une aventure dont la date serait séparée d’environ un an de celle des lettres qui précèdent » Environ un an, cela nous reporte à l’épisode bruxellois de la fin de l’année 1840, donc à une autre Saint-Sylvestre qu’évoque du reste la fin de Pandora : «  Je n’ai revu la Pandora que l’année suivante, dans une froide capitale du Nord », rencontre précisée par les propos de Pandora elle-même : «  C’est aujourd’hui la Saint-Sylvestre comme l’an passé »

À qui s’adressait ce feuillet autographe ? C’est visiblement un fragment de lettre, dont nous n’avons qu’une fin de phrase : « loyauté qu’elles renferment pour la plupart. » On songe bien sûr à Dumas et à la lettre que Nerval lui adresse le 14 novembre 1853, dans laquelle il fait état d’un projet d’écriture de « Trois jours de folie ». Sans certitude évidemment, on peut émettre l’hypothèse que ces « trois jours » pourraient concerner la Saint-Sylvestre hoffmannienne des 31 décembre 1839 et 1er janvier 1840 à Vienne, ce qui sera précisément le sujet de Pandora publiée un an plus tard dans Le Mousquetaire de Dumas, complétée par une autre Saint-Sylvestre, troisième jour de folie de l’hiver suivant, à Bruxelles.

Enfin, aux trois lignes que nous venons d’analyser, Nerval ajoute, toujours à l’encre noire : « Cet épisode répond sans doute à ces mots du docteur Faust. Deux âmes, hélas se partagent mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre ». Par manque de place, il indique un renvoi (x) en bas de feuillet, où la citation est reprise et complétée, avec en travers l’indication : « Épigraphe » Il s’agit de la nouvelle épigraphe, qui remplace la première : « Philis... »

Les chercheurs le savent bien : l’approche des textes littéraires par leur genèse, et tout particulièrement par les manuscrits en dit bien plus que leur version finale imprimée.

 

(1) Seule une relecture de l’ensemble des manuscrits qui nous sont parvenus permet de comprendre le cheminement créatif qui, de 1839 à 1854, aboutit aux Amours de Vienne. Pandora. On pourra consulter la transcription et l'analyse de l'ensemble des fragments connus de Pandora dans Pandora et autres récits viennois, textes présentés, édités et commentés par Sylvie Lécuyer, avec la collaboration d'Éric Buffetaud et de Jacques Clémens, Honoré Champion, 2014, p. 207-257

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