30 avril 1831 – La Bonheur de la maison. Ce fragment de nouvelle fut publié dans Le Mercure de France au XIXe siècle. Il ne s'agit en fait ni d'une traduction, ni même d'une adaptation de Jean-Paul Richter, mais d'une création de Nerval dans laquelle il semble bien qu’il ait mis quelque chose de sa propre enfance.

Le narrateur enfant et sa petite compagne Maria vivent heureux dans le presbytère de son oncle « aux murailles blanches, aux contrevents verts » quand ce dernier est obligé de partir pour ses affaires. Il ne reviendra pas, l’enfant sera envoyé au collège, Maria elle aussi dépérira dans un pensionnat, petite âme qui était « la poésie sous l’apparence d’une femme, votre rêve et le mien dans sa réalité ».

Voir les notices LE VALOIS DE GÉRARD DE NERVAL et LA CAMARADERIE DU PETIT CÉNACLE

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LE BONHEUR DE LA MAISON

par Jean-Paul Richter

MARIA

Fragment

… Quelques mois s’écoulèrent ainsi, au bout desquels mon oncle se trouva forcé de faire un voyage d’assez long cours pour recueillir les débris de sa fortune : il le différa autant qu’il put, car il n’avait jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village enfoui au milieu des bois comme un nid d’oiseaux, et il lui en coûtait beaucoup pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux contrevents verts, où il avait caché sa vie aux yeux méchants des hommes. En partant, il remit entre les mains de Berthe, afin de subvenir à l’entretien de la maison pendant son absence, une petite bourse de cuir assez plate, et promit de revenir bientôt. Il n’y avait là rien que de très naturel sans doute ; pourtant nous avions tous le cœur gros, et je ne sais pourquoi il nous semblait que nous ne le reverrions plus. Aussi, Marie et moi, nous l’accompagnâmes jusqu’au pied de la colline, trottant de toutes nos forces de chaque côté de son cheval, pour être plus longtemps avec lui. Quand nous fûmes las : « Assez, mes chers petits, nous dit-il, je ne veux pas que vous alliez plus loin, Berthe serait inquiète de vous. » Puis il nous haussa sur son étrier, nous donna à chacun un baiser, et piqua des deux.

Alors un frisson me prit, et des pleurs tombèrent de mes yeux, comme les gouttes d’une pluie d’orage ; il me parut qu’on venait de fermer sur lui le couvercle du cercueil et d’y planter le dernier clou.

« Oh ! mon Dieu ! » dit Maria en laissant aller un soupir profond et comprimé, « mon pauvre oncle. — Il était si bon ! » Et elle tourna vers moi ses yeux clairs nageant dans un fluide abondant et pur.

« Ce serait un grand malheur ! » lui répondis-je d’un ton de voix sourd, ne lâchant mes syllabes qu’une à une comme un avare ses pièces d’or. « Bien grand ! » reprit Maria dont j’avais compris la pensée, bien qu’elle n’osât se l’avouer à elle-même…

Une semaine, puis deux, puis trois, et plusieurs autres s’écoulèrent sans que nous entendissions parler de mon oncle ; ni lettre, ni message, c’était comme s’il n’avait jamais été, ou comme s’il n’était plus. Berthe ne savait que penser et se perdait en conjectures ; Jacobus Pragmater hochait la tête d’un air mystérieux et significatif ; Maria était triste, et moi par conséquent, car je ne vivais que par elle et pour elle ; ou si par hasard un sourire venait relever les coins de sa petite bouche et faire voir ses dents brillantes comme des gouttes de rosée au fond d’une fleur, c’était un de ces sourires vagues et mélancoliques qui remuent dans l’âme mille émotions confuses, mais poignantes, dont on ne saurait se rendre compte ; quand elle souriait ainsi, l’expression de sa figure avait quelque chose de si sévère, un air de repos et de calme si profond, si harmonieusement mêlé à la grâce candide de ses traits enfantins, que toute pensée humaine s’effaçait à son aspect comme les étoiles au réveil de l’aube ; le vide se faisait à l’entour, elle seule était tout. Moi, j’étais abîmé dans cette contemplation, car ce que je voyais, je ne l’avais pas encore vu. Une autre vie m’était ouverte ; il y avait tant de promesses de bonheur dans ce regard doux comme un souvenir de paradis, tant de consolations sur ce front blanc et pur, dans ce sourire, tant de morbidesse et de laisser aller!... Aussi je compris que cela ne pourrait durer longtemps; je me mis à l'aimer de toutes mes forces, et à serrer ma vie afin de faire tenir une année en un jour.

Ce fut en effet vers ce temps que l’on jugea à propos de m’envoyer au collège pour terminer mon éducation ébauchée par mon oncle, homme qui n’avait que du bon sens et qui n’était jamais allé à Paris. Il fallut me séparer de Maria. Ce fut mon premier chagrin, mais il fut grand ; mon cœur fut brisé, ma vie fanée à son avril, et depuis il s’est passé bien des printemps sans que l’arbre ait reverdi. Ce fut pour moi le coup de hache sur le serpent ; les tronçons saignants s’agitent et se tordent, quand se rejoindront-ils ?

Comme la mauvaise saison était arrivée, maria retourna chez ses parents et fut mise en pension : il lui fallut rester claquemurée dans une chambre, clouée à des livres insipides, ayant par-dessus sa tête un plafond de plâtre, sous ses pieds un plancher couvert de poussière scolastique, elle dont le cabinet d’étude avait été la tourelle fleurie du jardin, l’allée du parc, ou la grotte tapissée de mousse ; elle qui n’avait lu d’autre livre que celui de la nature et les vieilles légendes d’autrefois, elle accoutumée à voir flotter les nuages dans le bleu, et à coucher dans sa course légère les pâquerettes humides de rosée qui balancent au milieu des grandes herbes leur frêle disque d’argent ; aussi, au bout d’un mois, un ennui vaste et profond la prit au cœur ; tout lui déplaisait et la fatiguait : les conversations, les caresses et les jeux de ses compagnes lui étaient à charge ; leur joie lui semblait un sarcasme, elle enviait leur sort tout en le méprisant, car elle ne pouvait concevoir, dans son imagination indépendante et vagabonde, cette gaieté à heures fixes, cette turbulence de plaisir qui meurt au premier coup de cloche sans se permettre d’achever la gambade commencée ; ce bonheur pareil à un chien attaché à une corde, qui saute, jappe, frétille et galope, court après sa queue, creuse le sable avec ses pattes, fait voler la poussière, mais que son collier étrangle lorsqu’il tend trop la chaîne, et veut dépasser l’étroit rayon qu’elle lui permet de parcourir. Elle ne comprenait rien à tout cela ; les études et les amusements du pensionnat lui paraissaient également puérils ; les manières roides et guindées des maîtresses et des sous-maîtresses, la prétentieuse pureté de leurs discours vides et froids, tout ce clinquant de phrases, tous ces oripeaux de mauvais aloi cousus à des guenilles fanées, ce badigeonnage oratoire plaqué sur le néant, ne disaient absolument rien ni à son cœur ni à sa tête ; les morceaux choisis qu’on lui lisait afin de purifier son goût et d’abattre les angles trop prononcés de son caractère, lui faisaient l’effet d’une tisane claire et fade qu’on lui aurait fait avaler en lui ouvrant la bouche de force : elle fut prêchée, grondée, mise en pénitence, ni plus ni moins ; elle resta ce qu’elle était, ce que personne au monde n’a jamais été et ne sera jamais. – Elle. Rien n’y fit, car elle avait été coulée d’un seul jet, c’était une nature cubique et complète à qui l’on ne pouvait rien ajouter sans produire une loupe ou une gibbosité, une nature pleine de sève et d’énergie, ayant surabondance et luxe d’animation, déversant son trop-plein en sympathies ardentes et passionnées ; non une de ces natures pauvres et grêles qu’il faut achever de pièces et de morceaux, plus ou moins adroitement soudés, et dont il faut dissimuler la maigreur avec du coton et de l’ouate… En vérité ce n’était pas cela ! Quoi donc ? La poésie sous l’apparence d’une femme, votre rêve et le mien dans sa réalité, les battements de votre cœur traduits et commentés par sa voix, ce qui est en vous depuis que vous êtes, et que vous ne comprenez pas, l’intelligence de l’être, la vie dans sa plus riche expression… - Je l’ai dit, frère, et je le dis encore, celle que j’ai tant aimée n’était pas taillée sur le patron des autres, elle n’avait ni fausseté ni corset.

On ne saurait dire combien le prieuré devint triste quand Maria n’y fut plus ; c’était comme si l’on eût éteint la paillette de lumière d’un tableau de Rembrandt. Tout prit une teinte lugubre. Les murailles, noyées de larges ombres, semblaient des tentures funèbres ; les frêles capucines et les volubilis qui encadraient la fenêtre, des herbes sur un tombeau. Pauvres fleurs séchées et jaunies au vent de novembre ! adieu, l’eau pure épanchée par une main blanche, les fils de fer pour se rouler autour, et le vert treillis losangé où pendre ses clochettes pourprines, votre maîtresse est partie avec les beaux jours et le soleil ! et toi, petit moineau qu’elle aimait, tu n’auras plus ni chènevis ni grains d’orge, ni baisers d’une bouche rose, ni sommeil sur un sein de neige dont les battements te berçaient ! Va chercher ailleurs un abri contre la pluie et contre la grêle, cesse de becqueter ces vitres et de les frapper de ton aile : Maria ne t’entend pas, elle est loin, bien loin d’ici ! ils l’ont emmenée là-bas, et tu ne la verras plus !… elle a emporté l’âme de la maison ! Le prieuré d’aujourd’hui est l’ancien comme le cadavre est le corps, la bouteille vide, la bouteille pleine de vieux vin du Rhin ; on a laissé le flacon ouvert, le parfum et la poésie se sont évaporés ! Ce n’est plus qu’une maison comme une autre, des murs de quatre côtés, plafond dessus, plancher dessous, l’espace au milieu… voilà ! C’est en vain qu’on chercherait quelque trace de son passage : le vol du colibri laisse-t-il un sillon dans l’air, le lac conserve-t-il le reflet du nuage, la feuille la goutte de rosée et le chant du rossignol qui a soupiré dans son ombre ?… Non, c’est le destin ! Qu’y faire ?… se résigner ; cacher au fond de soi, comme au fond d’un sanctuaire, sa douleur incommensurable ; environner son âme d’un fossé, couper le monde à l’entour, et, comme l’archange tombé, ramener ses ailes sur ses yeux de peur que les autres ne se prennent à rire en vous voyant pleurer ! Mais pourtant, si j’avais été cette muraille, cette dalle, j’aurais fidèlement retenu sa voix et son pas ; si j’avais été ce miroir je n’aurais pas laissé aller son image enchanteresse ; à la place de ce carreau jauni, j’aurais gardé la brume blanche qu’y avait déposée son haleine suave… oh ! certes !…

traduit par GÉRARD.

 

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