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RÊVERIE DE CHARLES VI
Fragment
 
On ne sait pas toujours où va porter la hache,
Et bien des souverains, maladroits ouvriers,
En laissent retomber le coupant sur leurs pieds !
……………
Que d’ennuis sur un front la main de Dieu rassemble
Et donne pour racine aux fleurons du bandeau !
Pourquoi mit-il encore ce pénible fardeau
Sur ma tête aux pensées tristes abandonnée,
Et souffrante, et déjà de soi-même inclinée.
Moi qui n’aurais aimé, si j’avais pu choisir,
Qu’une existence calme, obscure et sans désir :
Une pauvre maison dans quelque bois perdue,
De mousse, de jasmin et de vigne tendue ;
Des fleurs à cultiver, la barque d’un pêcheur,
Et de la nuit sur l’eau respirer la fraîcheur ;
Prier Dieu sur les monts, suivre mes rêveries
Par les bois ombragés et les grandes prairies,
Des collines le soir descendre le penchant,
Le visage baigné des lueurs du couchant ;
Quand un vent parfumé nous apporte en sa plainte
Quelques sons affaiblis d’une ancienne complainte…
Oh ! ces feux du couchant, vermeils, capricieux,
Montent, comme un chemin splendide, vers les cieux !
Il semble que Dieu dise à mon âme souffrante :
Quitte le monde impur, la foule indifférente,
Suis d’un pas assuré cette route qui luit,
Et – viens à moi, mon fils… et – n’attends pas la Nuit !!!
 

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1842 est une année difficile pour Nerval. Il se remet lentement de l'année qu'il vient de passer en maison de santé, chez le docteur Blanche, à Montmartre et surtout, il souffre du vide que la maladie et la folie ont creusé autour de lui parmi ses relations littéraires, et en lui dans ses facultés créatrices. Il puise donc dans ses écrits antérieurs pour publier en revues quelques textes. C'est ainsi qu'il donne en octobre 1842 à la revue La Sylphide la Rêverie de Charles VI, fragment. Le texte se présente comme un monologue intérieur du roi Charles VI au bord de la folie, rêvant à ce qu'aurait pu être son existence simple, cachée, proche de la nature, si le destin ne l'avait pas fait roi.

« Fragment », indique Nerval sous le titre. C'est dire qu'il pensait à un ensemble plus vaste, sans doute une pièce de théâtre, dont le sujet aurait été le destin tragique du roi Charles VI. On sait qu'au temps du Doyenné, Nerval, Gautier, Maquet et bien d'autres ont beaucoup misé sur le succès dramaturgique. L'action du Prince des sots, drame écrit à cette époque par Nerval et Gautier, accepté au théâtre de l'Odéon mais jamais joué, se déroulait précisément sous le règne de Charles VI. Le manuscrit autographe de ce texte ne présente pas de titre, comme si en effet il avait dû constituer un monologue du personnage de Charles VI.

Il est évident que le destin tragique du roi fou prend une tout autre résonance pour Nerval après la crise de 1841. Charles VI, un Valois, dynastie chère à son coeur, subit son premier accès de folie à 24 ans, en 1392. On pensa aussitôt à un mal congénital, du côté maternel. Après le drame du bal des ardents en janvier 1393, Charles VI vécut presque en reclus dans son hôtel Saint-Pol à Paris. C’est une mascarade et des déguisements de sauvages de carnaval, qui furent à l’origine de la folie de Charles VI. C'est aussi un soir de carnaval de février 1841 que se déclencha le délire de Nerval.

Le manuscrit autographe (ci-contre) montre que les 24 premiers vers sont d'une écriture posée, très lisible. En revanche, les deux derniers vers, qui résonnent comme un avertissement divin: « Suis d'un pas assuré cette route qui luit, / Et viens à moi, mon fils... et n'attends pas la Nuit » témoignent d'une grande charge émotive: « assuré » est souligné d'un double trait, « Nuit » porte une majuscule et est suivi de trois points d'exclamation. Au-dessus, Nerval a noté le nombre 52, avec un motif à l'encre qui rappelle la forme d'un trèfle, comme sur une page du Carnet qu'il a rempli au Caire de sa fine écriture, en février-mars 1843, où le motif s'accompagne également de spéculations numérologiques (voir ci-contre). Aurélia témoigne également de l'importance de la numérologie pour Nerval: « Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je remarquai le numéro d'une maison éclairée par un réverbère. Ce nombre était celui de mon âge. »

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Odilon Redon, Dans le Rêve, « Limbes », 1879

Feuillet autographe de la Rêverie de Charles VI

Fragment d'une page du Carnet du Caire, avec la croix tréflée associée à des calculs

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