30 décembre 1854 – Promenades et Souvenirs, publiés dans L’Illustration, 1re livraison.

Parti à la recherche d’un hypothétique logement à un prix abordable en banlieue, Nerval est invinciblement attiré vers les lieux de son enfance, Saint-Germain-en-Laye et Senlis. L’idée lui vient alors d’entreprendre l’écriture de ses Mémoires, à la manière, dit-il des Promenades de J. J. Rousseau. On sait que dans les derniers jours de sa vie, Nerval était en relation avec deux imprimeurs de Saint-Germain-en-Laye, Beau et Picault, pour publier ses « Juvenilia » qui auraient été suivis d’Aurélia.

******

PROMENADES ET SOUVENIRS.

 

I. — LA BUTTE MONTMARTRE.

Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris. — Je n’en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois. Arrivé d’Allemagne après un court séjour dans une villa de banlieue, je me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents, dont l’un se trouvait sur la place du Louvre et l’autre dans la rue du Mail. — Je ne remonte qu’à six années. — Évincé du premier avec 20 fr. de dédommagement, que j’ai négligé, je ne sais pourquoi, d’aller toucher à la Ville, j’avais trouvé dans le second ce qu’on ne trouve plus guère au centre de Paris : — une vue sur deux ou trois arbres occupant un certain espace, qui permet à la fois de respirer et de se délasser l’esprit en regardant autre chose qu’un échiquier de fenêtres noires, où de jolies figures n’apparaissent que par exception. —

Je respecte la vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec des longues-vues le galbe d’une femme qui se couche, ou surprennent à l’œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de la vie conjugale. — J’aime mieux tel horizon « à souhait pour le plaisir des yeux » comme dirait Fénelon, où l’on peut jouir, soit d’un lever, soit d’un coucher de soleil, mais plus particulièrement du lever. Le coucher ne m’embarrasse guère ; je suis sûr de le rencontrer partout ailleurs que chez moi. Pour le lever, c’est différent : j’aime voir le soleil découper des angles sur les murs, à entendre au dehors des gazouillements d’oiseaux, fût-ce de simples moineaux francs… Grétry offrait un louis pour entendre une chanterelle, je donnerais 20 francs pour un merle ; – les 20 francs que la ville de Paris me doit encore !

J’ai longtemps habité Montmartre ; on y jouit d’un air très-pur, de perspectives variées, et l’on y découvre des horizons magnifiques, soit « qu’ayant été vertueux, l’on aime à voir lever l’aurore », qui est très-belle du côté de Paris, soit qu’avec des goûts moins simples on préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessus du grand cimetière, entre l’arc de l’Étoile et les coteaux bleuâtres qui vont d’Argenteuil à Pontoise. — Les maisons nouvelles s’avancent toujours, comme la mer diluvienne, qui a baigné les flancs de l’antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s’étaient réfugiés les monstres informes reconstruits depuis par Cuvier. — Attaqué d’un côté par la rue de l’Empereur, de l’autre par le quartier de la mairie, qui sape les âpres montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins, qui au siècle dernier ne montrait guère un front moins superbe. — Cependant il nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d’épaisses haies vertes, que l’épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes et de ses baies pourprées. Il y a là des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées champêtres et des ruelles silencieuses bordées de chaumières, de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à peu certains îlots de verdure où s’ébattent des chèvres, qui broutent l’acanthe suspendue aux rochers. Des petites filles à l’œil fier, au pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre même une vigne, la dernière du cru célèbre de Montmartre, qui luttait, du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année cet humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombe dans une carrière. — Il y a dix ans, j’aurais pu l’acquérir au prix de 3,000 fr…. On en demande aujourd’hui 30,000. C’est le plus beau point de vue des environs de Paris.

Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres du château des Brouillards, c’était d’abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, était peut-être le second Bacchus (), et qui a eu trois corps, dont l’un a été enterré à Montmartre, le second à Ratisbonne et le troisième à Corinthe. — C’était ensuite le voisinage de l’abreuvoir, qui le soir s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l’ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures, et qui rappellerait certains points d’étude de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des Brouillards, qui descend vers le chemin des Bœufs, puis le jardin du restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues peintes. — La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornée par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de soleil ou de nuages qui varient à chaque heure du jour. À droite est une rangée de maisons, la plupart fermées pour cause de craquements dans les murs. C’est ce qui assure la solitude relative de ce site : car les chevaux et les bœufs qui passent, et même les laveuses, ne troublent pas les méditations d’un sage, et même s’y associent. — La vie bourgeoise, ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls l’idée de s’éloigner le plus possible des grands centres d’activité.

Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l’emplacement d’une carrière éboulée, que la commune a concédés à des hommes industrieux qui en ont transformé l’aspect. Ils ont planté des arbres, créé des champs où verdissent la pomme de terre et la betterave, où l’asperge montée étalait naguère ses panaches verts décorés de perles rouges.

On descend le chemin et l’on tourne à gauche. Là sont encore deux ou trois collines vertes, entaillées par une route qui plus loin comble des ravins profonds, et qui tend à rejoindre un jour la rue de l’Empereur entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un hameau qui sent fortement la campagne, et qui a renoncé depuis trois ans aux travaux malsains d’un atelier de poudrette. — Aujourd’hui l’on y travaille les résidus des fabriques de bougies stéariques. — Que d’artistes repoussés du prix de Rome sont venus sur ce point étudier la campagne romaine et l’aspect des marais pontins ! Il y reste même un marais animé par des canards, des oisons et des poules.

Il n’est pas rares aussi d’y trouver des haillons pittoresques sur les épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent le tassement du terrain sur d’anciennes carrières ; mais rien n’est plus beau que l’aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire ses terrains d’ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches dénudées et quelques bouquets d’arbres encore assez touffus, où serpentent des ravins et des sentiers. La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite vallée appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur l’embarras des Parisiens à se créer de nouvelles demeures, et sur la tendance qu’ont les maisons du quartier Montmartre à envahir, dans un temps donné, la plaine Saint-Denis. C’est une écluse qui arrête le torrent ; quand elle s’ouvrira, le terrain vaudra cher. — Je regrette d’autant plus d’avoir hésité, il y a dix ans, à donner 3,000 fr. du dernier vignoble de Montmartre.

Il n’y faut plus penser. Je ne serai jamais propriétaire ; et pourtant que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près de Paris, du moins), j’ai chanté le refrain de M. Vautour :

Quand on n’a pas de quoi payer son terme,
Il faut avoir une maison à soi !

J’aurais fait dans cette vigne une construction si légère !… Une petite villa dans le goût de Pompéi, avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis sur les murs de Rome, m’en avait dessiné le plan. — À dire le vrai pourtant, il n’y a pas de propriétaires aux buttes Montmartre. On ne peut asseoir légalement une propriété sur des terrains minés par des cavités peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune concède un droit de possession qui s’éteint au bout de cent ans… On est campé comme les Turcs ; et les doctrines les plus avancées auraient peine à contester un droit si fugitif, où l’hérédité ne peut longuement s’établir.*

 

II. — LE CHÂTEAU DE SAINT-GERMAIN.

J’ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes relations, et n’ai rien trouvé qu’à des prix impossibles, augmentés par les conditions que formulent les concierges. Ayant rencontré un seul logement au-dessous de 300 fr., on m’a demandé si j’avais un état pour lequel il fallût le jour. — J’ai répondu, je crois, qu’il m’en fallait pour l’état de ma santé. – C’est, m’a dit le concierge, que la fenêtre de la chambre s’ouvre sur un corridor qui n’est pas bien clair. Je n’ai pas voulu en savoir davantage, et j’ai même négligé de visiter une cave à louer, me souvenant d’avoir vu à Londres cette même inscription, suivie de ces mots : « Pour un gentleman seul. »

Je me suis dit : Pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-Germain ? La banlieue est encore plus chère que Paris ; mais en prenant un abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements dans la plus déserte ou dans la plus abandonnée de ces deux villes. En réalité, qu’est-ce qu’une demi-heure de chemin de fer le matin et le soir ? On a là les ressources d’une cité, et l’on est presque à la campagne. Vous vous trouvez logé par le fait rue Saint-Lazare n° 130. Le trajet n’offre que de l’agrément, et n’équivaut jamais, comme ennui ou comme fatigue, à une course d’omnibus. — Je me suis trouvé très-heureux de cette idée, et j’ai choisi Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage charmant ! Asnières, Chatou, Nanterre et Le Pecq ; la Seine trois fois repliée, des points de vue d’îles vertes, de plaines, de bois, de chalets et de villas ; à droite, les coteaux de Colombe [sic], d’Argenteuil et de Carrières ; à gauche, le mont Valérien, Bougival, Lucienne et Marly ; puis la plus belle perspective du monde : la terrasse et les vieilles galeries du château de Henri IV, couronnées par le profil sévère du château de François Ier. J’ai toujours aimé ce château bizarre, qui sur le plan a la forme d’un D gothique, en l’honneur, dit-on, du nom de la belle Diane. — Je regrette seulement de n’y pas voir ces grands toits écaillés d’ardoises, ces clochetons à jour où se déroulaient des escaliers en spirales, ces hautes fenêtres sculptées s’élançant d’un fouillis de toits anguleux qui caractérisent l’architecture valoise. Des maçons ont défiguré, sous Louis XVIII, la face qui regarde le parterre. Depuis, l’on a transformé ce monument en pénitencier, et l’on a déshonoré d’aspect des fossés et des ponts antiques par une enceinte de murailles couvertes d’affiches. Les hautes fenêtres et les balcons dorés, les terrasses où ont paru tour à tour les beautés blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts, les galants chevaliers des Médicis et les Écossais fidèles de Marie-Stuart et du roi Jacques n’ont jamais été restaurés ; il n’en reste rien que le noble dessin des baies, des tours et des façades, que cet étrange contraste de la brique et de l’ardoise, s’éclairant des feux du soir ou des reflets argentés de la nuit, et cet aspect moitié galant, moitié guerrier d’un château fort, qui en dedans contenait un palais splendide dressé sur une montagne, entre une vallée boisée où serpente un fleuve, et un parterre qui se dessine sur la lisière d’une vaste forêt.

Je revenais là comme Ravenswood au château de ses pères ; j’avais eu des parents parmi les hôtes de ce château, — il y a vingt ans déjà ; — d’autres, habitants de la ville ; en tout, quatre tombeaux… Il se mêlait encore a ces impressions des souvenirs d’amour et de fêtes remontant à l’époque des Bourbons ; — de sorte que je fus tour à tour heureux et triste tout un soir !

Un incident vulgaire vint m’arracher à la poésie de ces rêves de jeunesse. La nuit étant venue, après avoir parcouru les rues et les places, et salué des demeures aimées jadis, donné un dernier coup d’œil aux côtes de l’Étang de Mareil et de Chambourcy, je m’étais enfin reposé dans un café qui donne sur la place du marché. On me servit une chope de bière. Il y avait au fond trois cloportes ; — un homme qui a vécu en Orient est incapable de s’affecter d’un pareil détail : « Garçon ! dis-je, il est possible que j’aime les cloportes ; mais une autre fois, si j’en demande, je désirerais qu’on me les servît à part. » Le mot n’était pas neuf, s’étant déjà appliqué à des cheveux servis sur une omelette, — mais il pouvait encore être goûté à Saint-Germain. Les habitués, bouchers ou conducteurs de bestiaux, le trouvèrent agréable.

Le garçon me répondit imperturbablement : « Monsieur, cela ne doit pas vous étonner : on fait en ce moment des réparations au château, et ces insectes se réfugient dans les maisons de la ville. Ils aiment beaucoup la bière et y trouvent leur tombeau. — Garçon, lui dis-je, vous êtes plus beau que nature et votre conversation me séduit… Mais est-il vrai que l’on fasse des réparations au château ? — Monsieur vient d’en être convaincu. — Convaincu grâce à votre raisonnement ; mais êtes-vous sûr du fait en lui-même ? — Les journaux en ont parlé. »

Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester ce témoignage. Le lendemain, je me rendis au château pour voir où en était la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un sourire qui n’appartient qu’à un militaire de ce grade : « Monsieur, seulement pour raffermir les fondations du château il faudrait neuf millions ; les apportez-vous ? » Je suis habitué à ne m’étonner de rien : «  Je ne les ai pas sur moi, observai-je, mais cela pourrait encore se trouver ! — Eh bien ! dit-il, quand vous les apporterez, nous vous ferons voir le château. »

J’étais piqué ; ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux jours après. J’avais trouvé l’idée : Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription ? La France est pauvre, mais il viendra beaucoup d’Anglais l’année prochaine pour l’Exposition des Champs-Élysées. Il est impossible qu’ils ne nous aident pas à sauver de la destruction un château qui a hébergé plusieurs générations de leurs reines et de leurs rois. Toutes les familles jacobites y ont passé, — la ville encore est à moitié pleine d’Anglais ; j’ai chanté tout enfant les chansons du roi Jacques et pleuré Marie Stuart, en déclamant les vers de Ronsard et de Dubellai… La race des king-charles emplit les rues comme une preuve vivante encore des affections de tant de races disparues… Non ! me dis-je, les Anglais ne refuseront pas de s’associer à une souscription doublement nationale. Si nous contribuons par des monacos, ils trouveront bien des couronnes et des guinées !

Fort de cette combinaison, je suis allé la soumettre aux habitués du café du marché. Ils l’ont accueillie avec enthousiasme, et quand j’ai demandé une chope de bière sans cloportes, le garçon m’a dit : « Oh ! non, Monsieur, plus aujourd’hui ! »

Au château je me suis présenté la tête haute. Le sergent m’a introduit au corps de garde, où j’ai développé mon idée avec succès et le commandant, qu’on a averti, a bien voulu permettre qu’on me fît voir la chapelle et les appartements des Stuarts, fermés aux simples curieux. Ces derniers sont dans un triste état, et, quant aux galeries, aux salles antiques et aux chambres des Médicis, il est impossible de les reconnaître depuis des siècles, grâce aux clôtures, aux maçonneries et aux faux plafonds qui ont approprié ce château aux convenances militaires.

Que la cour est belle, pourtant ! ces profils sculptés, ces arceaux, ces galeries chevaleresques, l’irrégularité même du plan, la teinte rouge des façades, tout cela fait rêver aux châteaux d’Écosse et d’Irlande, à Walter Scott et à Byron. On a tant fait pour Versailles et tant pour Fontainebleau… pourquoi donc ne pas relever ce débris précieux de notre histoire ? La malédiction de Catherine de Médicis, jalouse du monument construit en l’honneur de Diane, s’est continuée sous les Bourbons. Louis XIV craignait de voir la flèche de Saint-Denis ; ses successeurs ont tout fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourd’hui Saint-Germain attend encore le résultat d’une promesse que la guerre a peut-être empêché de réaliser.

 

III. — UNE SOCIÉTÉ CHANTANTE.

Ce que le concierge m’a fait voir avec le plus d’amour, c’est une série de petites loges que l’on appelle les cellules, où couchent quelques militaires du pénitencier. Ce sont de véritables boudoirs, ornés de peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se compose d’un matelas de crin, soutenu par des élastiques ; le tout très-propre et très-coquet, comme une cabine d’officier de vaisseau. Seulement le jour y manque, comme dans la chambre qu’on m’offrait à Paris, — et l’on ne pourrait pas y demeurer ayant un état pour lequel il faudrait le jour. « J’aimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien décorée et plus près des fenêtres. — Quand on se lève avant le jour, c’est bien indifférent ! » me répondit-il. Je trouvai cette observation de la plus grande justesse.

En repassant par le corps de garde, je n’eus qu’à remercier le commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune buona mano. Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et j’étais bien aise d’en essayer l’effet sur des habitants de la ville. De sorte qu’allant à dîner au pavillon de Henri IV, d’où l’on jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque ouvert sur un panorama de dix lieues, j’en fis part à trois Anglais et à une Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan très-conforme à leurs idées nationales. — Saint-Germain a cela de particulier que tout le monde s’y connaît, qu’on y parle haut dans les établissements publics, et que l’on peut même s’y entretenir avec des dames anglaises sans leur être présenté. On s’ennuierait tellement sans cela ! Puis c’est une population à part, classée, il est vrai, selon les conditions, mais entièrement locale. Il est très-rare qu’un habitant de Saint-Germain vienne à Paris ; certains d’entre eux ne font pas ce voyage en dix ans. Les familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la familiarité qui existe dans les villes d’Eaux. Et ce n’est pas l’eau, c’est l’air pur que l’on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des maisons de santé charmantes, habitées par des gens très-bien portants, mais fatigués du bourdonnement et du mouvement insensés de la capitale. La garnison, qui était autrefois de gardes du corps, et qui est aujourd’hui de cuirassiers de la garde, n’est pas étrangère peut-être à la résidence de quelques jeunes beautés, filles ou veuves, qu’on rencontre à cheval ou à âne sur la route des Loges ou du château du Val. — Le soir, les boutiques s’éclairent rue de Paris et rue au Pain ; on cause d’abord sur la porte, on rit, on chante même. — L’accent des voix est fort distinct de celui de Paris ; les jeunes filles ont la voix pure et bien timbrée, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de l’Église, j’entendis chanter au fond d’un petit café. J’y voyais entrer beaucoup de monde, et surtout des femmes. En traversant la boutique, je me trouvai dans une grande salle toute pavoisée de drapeaux et de guirlandes, avec les insignes maçonniques et les inscriptions d’usage. — J’ai fait partie autrefois des Joyeux et des Bergers de Syracuse ; je n’étais donc pas embarrassé de me présenter.

Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se doit à un visiteur. — Je me rappellerai toujours qu’aux Bergers de Syracuse on ouvrait généralement la séance par ce toast : « Aux Polonais !… et à ces dames ! » Aujourd’hui, les Polonais sont un peu oubliés. — Du reste, j’ai entendu de fort jolies chansons dans cette réunion, mais surtout des voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire n’a pas terni l’éclat de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles empruntés aux chants du rossignol ou du merle, ou n’a pas faussé avec les leçons du solfège ces gosiers si frais et si riches en mélodie. Comment se fait-il que ces femmes chantent si juste ? Et pourtant tout musicien de profession pourrait dire à chacune d’elles : « Vous ne savez pas chanter ! »

Rien n’est amusant comme les chansons que les jeunes filles composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux trahisons des amoureux ou aux caprices de l’autre sexe. Quelquefois il y a des traits de raillerie locale qui échappent au visiteur étranger. Souvent un jeune homme et une jeune fille se répondent, comme Daphnis et Chloé, comme Myrtil et Sylvie. En m’attachant à cette pensée, je me suis trouvé tout ému, tout attendri comme à un souvenir de la jeunesse… C’est qu’il y a un âge, — âge critique, comme on le dit pour les femmes, où les souvenirs renaissent si vivement, où certains dessins oubliés reparaissent sous la trame froissée de la vie ! On n’est pas assez vieux pour ne plus songer à l’amour, on n’est plus assez jeune pour penser toujours à plaire. — Cette phrase, je l’avoue, est un peu Directoire. Ce qui l’amène sous ma plume, c’est que j’ai entendu un ancien jeune homme qui, ayant décroché du mur une guitare, exécuta admirablement la vieille romance de Garat :

Plaisir d’amour ne dure qu’un instant…
Chagrin d’amour dure toute la vie !

Il avait les cheveux frisés à l’incroyable, une cravate blanche, une épingle de diamant sur son jabot et des bagues à lacs d’amour. Ses mains étaient blanches et fines comme celles d’une jolie femme. Et, si j’avais été femme, je l’aurais aimé, malgré son âge : car sa voix allait au cœur.

Ce brave homme m’a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec goût des airs italiens à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa femme, et ne pouvait s’empêcher de pleurer en s’accompagnant de la guitare aux paroles d’une romance qu’elle avait aimée, et dont j’ai toujours retenu ce passage :

Mamma mia, medicate
Questa piaga, per pietà !
Melicerto fu l’arciero
Perchè pace in cor no ho…**

Malheureusement la guitare est aujourd’hui vaincue par le piano, ainsi que la harpe ; ce sont là des galanteries et des grâces d’un autre temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver, dans le petit monde paisible encore, les charmes effacés de la société d’autrefois.

Je suis sorti par un beau clair de lune, m’imaginant vivre en 1827, époque où j’ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi les jeunes filles présentes à cette petite fête, j’avais reconnu des yeux accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques, des intonations particulières au pays qui me faisaient rêver à des cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre monde j’avais retrouvé mes premiers amours. Je parcourais au clair de lune ces rues et ces promenades endormies. J’admirais les profils majestueux du château, j’allais respirer l’odeur des arbres presque effeuillés à la lisière de la forêt, je goûtais mieux à cette heure l’architecture de l’église où repose l’épouse de Jacques II, et qui semble un temple romain.***

Vers minuit j’allai frapper à la porte d’un hôtel où je couchais souvent il y a quelques années. Impossible d’éveiller personne. Des bœufs passaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place du marché, je demandai au factionnaire s’il connaissait un hôtel où l’on pût recevoir un Parisien relativement attardé. « Entrez au poste, on vous dira cela », me répondit-il.

Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me dirent : « C’est bien difficile : on se couche ici à dix heures ; mais chauffez-vous un instant. » On jeta du bois dans le poêle ; je me mis à causer de l’Afrique et de l’Asie. Cela les intéressait tellement que l’on réveillait pour m’écouter ceux qui s’étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des chansons arabes et grecques : car la société chantante m’avait mis dans cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit : « Vous avez bien couché sous la tente… Si vous voulez, prenez place sur le lit de camp. » On me fit un traversin avec un sac de munition, je m’enveloppai de mon manteau, et je m’apprêtais à dormir quand le sergent rentra et dit : « Où est-ce qu’ils ont encore ramassé cet homme-là ? — C’est un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers ; il a été en Afrique. – S’il a été en Afrique, c’est différent, dit le sergent ; mais on admet quelquefois ici des individus qu’on ne connaît pas : c’est imprudent… Ils pourraient enlever quelque chose ! — Ce ne serait pas les matelas toujours ! murmurai-je. — Ne faites pas attention, me dit l’un des soldats : c’est son caractère ; et puis il vient de recevoir une politesse…, ça le rend grognon. »

J’ai dormi fort bien jusqu’au point du jour ; et, remerciant ces braves soldats, ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m’en allai faire un tour vers les coteaux de Mareil, pour admirer les splendeurs du soleil levant.

Je le disais tout à l’heure : — mes jeunes années me reviennent, — et l’aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses passées. Saint-Germain, Senlis et Dammartin sont les trois villes qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers. La mémoire de vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la pensée de plusieurs jeunes filles dont l’amour m’a fait poëte, ou dont les dédains m’ont fait parfois ironique et songeur. J’ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou d’amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j’y retrouve fortement tracée l’empreinte de mes lectures d’alors, surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens de dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les pages suivantes. Je m’étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers beaux jours d’automne. Je m’établis à l’Ange-Gardien, et, dans les intervalles de mes promenades, j’ai tracé quelques souvenirs que je n’ose intituler Mémoires, et qui seraient plutôt conçus selon le plan des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le pays même où j’ai été élevé, et où il est mort.

GÉRARD DE NERVAL.

_____

* Certains propriétaires nient ce détail, qui m’a été affirmé par d’autres. N’y aurait-il pas eu là aussi des usurpations pareilles à celles qui ont rendu les fiefs héréditaires sous Hugues Capet !

** Ô ma mère ! guérissez-moi cette blessure, par pitié ! Mélicerte fut l’archer par qui j’ai perdu la paix de mon cœur !

*** L’intérieur est aujourd’hui restauré dans le style byzantin, et l’on commence à y découvrir des fresques remarquables commencées depuis plusieurs années.

 

(La suite au prochain numéro.)

 

Promenades et Souvenirs, 2e livraison >>>

 

RETOUR EN HAUT DE PAGE

item3
item3a
item1a1