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11 août 1844 – Voyage à Cythère, III et IV, article publié dans L’Artiste, signé Gérard de Nerval, repris en 1848 dans les Scènes de la Vie Orientale chapitres III et IV, en 1849 dans Al-Kahira. Souvenirs d’Orient (La Silhouette, 25 février), et en 1851 dans l’Introduction au Voyage en Orient, chapitres XIV et XV.

Dans ce deuxième article sur l'escale de Cythère, Nerval poursuit sa rêverie à propos du Songe de Poliphile avant d’évoquer la visite de l'île, qui ne s’achèvera pour sa partie archéologique que dans un troisième article intitulé Souvenirs de l'Archipel. Cérigo, publié le 1er juin 1845 dans L’Artiste-Revue de Paris.

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VOYAGE À CYTHÈRE

III

Quelques savants ont pu sourire en me voyant citer Polyphile comme une autorité dans le détail que j’ai donné de la Messe de Vénus ; Polyphile, c’est-à-dire Francesco Colonna, était plus poëte que savant sans doute, ce qui n’empêche pas qu’il n’ait puisé certaines parties de son livre aux bonnes sources grecques et latines, et je pouvais faire de même, mais j’ai mieux aimé le citer.

Que Polyphile et Polia, ces saints martyrs d’amour, me pardonnent de toucher à leur mémoire ! Le hasard, — s’il est un hasard ? — a remis en mes mains leur histoire mystique, et j’ignorais à cette heure-là même qu’un savant plus poëte, un poëte plus savant que moi avait fait reluire sur ses pages le dernier éclat du génie que recelait son front mourant. Il fut comme eux un des plus fidèles apôtres de l’amour pur, — et parmi nous l’un des derniers.

Reçois aussi ce souvenir d’un de tes amis inconnus, bon Nodier, belle âme divine, qui les immortalisais en mourant ! Comme toi je croyais en eux, et comme eux à l’amour céleste, dont Polia ranimait la flamme, et dont Polyphile reconstruisait en idée le palais splendide sur les rochers cythéréens. Vous savez aujourd’hui quels sont les vrais dieux, esprits doublement couronnés, — païens par le génie, chrétiens par le cœur !

 

Et moi qui vais descendre dans cette île sacrée que Francesco a décrite sans l’avoir vue, ne suis-je pas toujours, hélas ! le fils d’un siècle déshérité d’illusions, qui a besoin de toucher pour croire, et de rêver le passé sur ses débris ? Il ne m’a pas suffi de mettre au tombeau mes amours de chair et de cendre, pour bien m’assurer que c’est nous, vivants, qui marchons dans un monde de fantômes.

Polyphile, plus sage, a connu la vraie Cythère pour ne l’avoir point visitée, et le véritable amour pour en avoir repoussé l’image mortelle. C’est une histoire touchante qu’il faut lire dans le dernier livre de Nodier, quand on n’a pas été à même de la deviner sous les poétiques allégories du Songe de Polyphile.

Francesco Colonna, l’auteur de cet ouvrage, était un pauvre peintre du quinzième siècle, qui s’éprit d’un vif amour pour la princesse Lucrétia Polia de Trévise ; orphelin recueilli par Giacopo Bellini, père du peintre plus illustre que nous connaissons, il n’osait lever les yeux sur l’héritière d’une des plus grandes maisons de l’Italie. Ce fut elle-même qui, profitant des libertés d’une nuit de carnaval, l’encouragea à tout lui dire et se montra touchée de sa peine. C’est une noble figure que Lucrétia Polia, sœur poétique de Juliette, de Léonore et de Bianca Capello. La distance des conditions rendait le mariage impossible ; l’autel du Christ — du Dieu de l’égalité ! — leur était interdit ; ils rêvèrent celui de dieux plus indulgents, ils invoquèrent l’antique Éros et sa mère Aphrodite, et leurs hommages allèrent frapper des cieux lointains désaccoutumés de nos prières.

 

Dès lors, imitant les chastes amours des croyants de Vénus-Uranie, ils se promirent de vivre séparés pendant la vie pour être unis après la mort, et chose bizarre, ce fut sous les formes de la foi chrétienne qu’ils accomplirent ce vœu païen. Crurent-ils voir dans la Vierge et son fils l’antique symbole de la grande mère divine et de l’enfant céleste qui embrase les cœurs ? osèrent-ils pénétrer à travers les ténèbres mystiques jusqu’à la primitive Isis, au voile éternel, au masque changeant, tenant d’une main la croix ansée, et sur ses genoux l’enfant Horus sauveur du monde ?…

Aussi bien ces assimilations étranges étaient-elles alors de grande mode en Italie. L’école néoplatonicienne de Florence triomphait d’Aristote, et la froide théologie féodale s’ouvrait comme une noire écorce aux frais bourgeons de la renaissance philosophique qui florissait de toutes parts. Francesco devint un moine, Lucrèce une religieuse, et chacun garda en son cœur la belle et pure image de l’autre, passant les jours dans l’étude des philosophies et des religions antiques, et les nuits à rêver leur bonheur futur et à le parer des détails splendides que leur révélaient les vieux écrivains de la Grèce. Ô double existence heureuse et bénie, si l’on en croit le livre de leurs amours ! quelquefois les fêtes pompeuses du clergé italien les rapprochaient dans une même église, le long des rues, sur les places où se déroulaient des processions solennelles, et seuls, à l’insu de la foule, ils se saluaient d’un doux et mélancolique regard : — Frère, il faut mourir ! — Sœur, il faut mourir ! — c’est-à-dire il faut encore traîner quelque temps notre chaîne… Ce sourire échangé ne disait que cela.

 

Cependant Polyphile écrivait et léguait à l’admiration des amants futurs la noble histoire de ces combats, de ces peines, de ces délices. Il peignait les nuits enchantées où, s’échappant de notre monde plein de la loi d’un Dieu sévère, il rejoignait en esprit la douce Polia aux saintes demeures de Cythérée. L’âme fidèle ne se faisait pas attendre, et tout l’empire mythologique s’ouvrait à eux de ce moment. Comme le héros d’un poëme plus moderne et non moins sublime, ils franchissaient dans leur double rêve l’immensité de l’espace et des temps ; la mer Adriatique et la sombre Thessalie, où l’esprit du monde ancien s’éteignit aux champs de Pharsale ! Les fontaines commençaient à sourdre dans leurs grottes, les rivières redevenaient fleuves, les sommets arides des monts se couronnaient de bois sacrés ; le Pénée inondait de nouveau ses grèves altérées, et partout s’entendait le travail sourd des Cabires et des Dactyles reconstruisant pour eux le fantôme d’un univers. L’étoile de Vénus grandissait comme un soleil magique et versait des rayons dorés sur ces plages désertes, que leurs morts allaient repeupler ; le faune s’éveillait dans son antre, la naïade dans sa fontaine, et des bocages reverdis s’échappaient les hamadryades. Ainsi la sainte aspiration de deux âmes pures rendait pour un instant au monde ses forces déchues et les esprits gardiens de son antique fécondité.

 

C’est alors qu’avait lieu et se continuait nuit par nuit ce pèlerinage, qui, à travers les plaines et les monts rajeunis de la Grèce, conduisait nos deux amants à tous les temples renommés de Vénus céleste et les faisait arriver enfin, au principal sanctuaire de la Déesse, à l’île de Cythère, où s’accomplissait l’union spirituelle des deux religieux, Polyphile et Polia.

 

Le frère Francesco mourut le premier, ayant terminé son pèlerinage et son livre ; il légua le manuscrit à Lucrèce, qui grande dame et puissante comme elle était ne craignit point de le faire imprimer par Alde Manuce et le fit illustrer de dessins fort beaux la plupart, représentant les principales scènes du songe, les cérémonies des sacrifices, les temples, figures et symboles de la grande mère divine, déesse de Cythère. Ce livre d’amour platonique fut longtemps l’évangile des cœurs amoureux dans ce beau pays d’Italie, qui ne rendit pas toujours à la Vénus céleste des hommages si épurés.

Pouvais-je faire mieux que de relire avant de toucher à Cythère le livre étrange de Polyphile, qui, comme Nodier l’a fait remarquer, présente une singularité charmante ; — l’auteur a signé son nom et son amour en employant en tête de chaque chapitre un certain nombre de lettres choisies pour former la légende suivante : « Poliam frater Franciscus Columna peramavit. » Que sont les amours d’Abailard et d’Héloïse auprès de cela ?

 

IV

En mettant le pied sur le sol de Cérigo, je n’ai pu songer sans peine que cette île, dans les premières années de notre siècle, avait appartenu à la France. Héritière des possessions de Venise, notre patrie s’est vue dépouillée à son tour par l’Angleterre, qui là, comme à Malte, annonce en latin aux passants sur une tablette de marbre, que « l’accord de l’Europe et l’amour de ces îles lui en ont, depuis 1814, assuré la souveraineté. »

Ô Amour, dieu des Cythéréens, est-ce bien toi qui as ratifié cette prétention ?

Pendant que nous rasions la côte, avant de nous abriter à Santo-Nicolo, j’avais aperçu un petit monument, vaguement découpé sur l’azur du ciel, et qui, du haut d’un rocher, semblait la statue encore debout de quelque divinité protectrice… Mais, en approchant davantage, nous avons enfin distingué clairement l’objet qui signalait cette côte à l’attention des voyageurs. C’était un gibet, un gibet à trois branches, dont une seule était garnie. Le premier gibet réel que j’aie vu encore, c’est sur le sol de Cythère, possession anglaise, qu’il m’a été donné de l’apercevoir !

 

Je n’irai pas à Capsali ; je sais qu’il n’existe plus rien du temple que Pâris fit élever à Vénus Dionée, lorsque le mauvais temps le força de séjourner seize jours à Cythère avec Hélène qu’il enlevait à son époux. On montre encore, il est vrai, la fontaine qui fournit de l’eau à l’équipage, le bassin où la plus belle des femmes lavait de ses mains ses robes et celles de son amant ; mais une église a été construite sur les débris du temple, et se voit au milieu du port. Rien n’est resté non plus sur la montagne du temple de Vénus Uranie, qu’a remplacé le fort Vénitien, aujourd’hui gardé par une compagnie écossaise.

Ainsi la Vénus céleste et la Vénus populaire, révérées l’une sur les hauteurs et l’autre dans les vallées, n’ont point laissé de traces dans la capitale de l’île, et l’on s’est occupé à peine de fouiller les ruines de l’ancienne ville de Scandie, près du port d’Avlémona, profondément cachée dans le sein de la terre ; là, peut-être, on retrouverait quelques monuments de la troisième Vénus, l’aînée des Parques, l’antique reine du mystérieux Hadès.

Car il faut bien remarquer, pour sortir du dédale où nous ont plongés les derniers poëtes latins et les mythologues modernes, que chacun des grands dieux avait trois corps et était adoré sous les trois formes du ciel, de la terre et des enfers ; cette triplicité ne peut avoir d’ailleurs rien de trop bizarre au jugement des esprits chrétiens qui admettent trois personnes en Dieu.

 

Le port de Santo-Nicolo n’offrait à nos yeux que quelques masures le long d’une baie sablonneuse où coulait un ruisseau et où l’on avait tiré à sec quelques barques de pêcheurs ; d’autres épanouissaient à l’horizon leurs voiles latines sur la ligne sombre que traçait la mer au-delà du cap Spati, dernière pointe de l’île, et du cap Malée qu’on apercevait clairement du côté de la Grèce. Personne du moins ne vint au moment où nous débarquions nous demander nos papiers ; les îles anglaises n’abusent pas des lois de police, et si leur législation aboutit encore à un fouet par en bas et par en haut à un gibet, les étrangers du moins n’ont rien à craindre de ces modes de répression.

J’étais avide de goûter les vins de la Grèce, au lieu de l’épais et sombre vin de Malte qu’on nous servait depuis deux jours à bord du bateau à vapeur. Je ne dédaignai donc pas d’entrer dans l’humble taverne qui servait de rendez-vous commun à d’autres heures aux gardes-côtes anglais et aux mariniers grecs. La devanture peinte étalait comme à Malte des noms de bières et de liqueurs anglaises inscrits en or. Me voyant vêtu d’un macintosh acheté à Livourne, l’hôte se hâta de m’aller chercher un verre de whiskey ; je tâchai quant à moi de me souvenir du nom que les Grecs donnaient au vin et je le prononçai si bien qu’on ne me comprit nullement. — À quoi donc me sert-il d’avoir été reçu bachelier par MM. Villemain, Cousin et Guizot réunis, et d’avoir dérobé à la France vingt minutes de leur existence pour faire constater tout mon savoir ? Le collège a fait de moi un si grand helléniste, que me voilà dans un cabaret de Cérigo à demander du vin, et aussitôt, remportant le whiskey refusé, l’hôte vient me servir un pot de porter. Alors, je parviens à réunir trois mots d’italien, et comme personne ne m’a jamais appris cette langue, je réussis facilement à me faire apporter une bouteille empaillée du liquide cythéréen.

 

C’était un bon petit vin rouge sentant un peu l’outre où il avait séjourné et un peu aussi le goudron, mais plein de chaleur et rappelant assez le goût du vin asciutto d’Italie ; — Ô généreux sang de la grappe !… comme t’appelait Georges [sic] Sand, à peine es-tu en moi que je ne suis plus le même ; n’es-tu pas vraiment le sang d’un dieu ? et peut-être, comme le disait l’évêque de Cloyne, le sang des esprits rebelles qui luttèrent aux anciens temps sur la terre, et qui vaincus, anéantis sous leur forme première, reviennent dans le vin nous agiter de leurs passions, de leurs colères et de leurs étranges ambitions !…

Mais non, celui qui sort des veines saintes de cette île, de la terre porphyreuse et longtemps bénie où régnait la Vénus céleste, ne peut inspirer que de bonnes et douces pensées. Aussi n’ai-je songé à rien dès lors qu’à rechercher pieusement les traces des temples ruinés de la déesse, j’ai gravi les rochers du cap Spati où Achille en fit bâtir un à son départ pour Troie ; j’ai cherché des yeux Cranaë située de l’autre côté du détroit et qui fut le lieu de l’enlèvement d’Hélène ; mais l’île de Cranaë se confondait au loin avec les côtes de la Laconie et le temple n’a pas laissé même une pierre sur ces rocs, du haut desquels on ne découvre, en se tournant vers l’île, que des moulins à eau mis en jeu par une petite rivière qui se jette dans la baie de Santo-Nicolo.

 

En descendant, j’ai trouvé quelques-uns de nos voyageurs qui formaient le projet d’aller jusqu’à Potamo, bourg situé à deux lieues dans l’île et plus considérable même que Capsali. Nous sommes montés sur des mulets et, sous la conduite d’un Italien qui connaissait le pays, nous avons cherché notre route entre les montagnes. On ne croirait jamais, à voir de la mer les abords hérissés de rocs de Cérigo, que l’intérieur contienne encore tant de plaines fertiles ; c’est après tout une terre qui a soixante-six milles de circuit et dont les portions cultivées sont couvertes de cotonniers, d’oliviers et de mûriers semés parmi les vignes. L’huile et la soie sont les principales productions qui fassent vivre les habitants, et les Cythéréennes — je n’aime pas à dire les Cérigottes — trouvent à préparer cette dernière un travail assez doux pour leurs belles mains ; la culture du coton a été frappée au contraire par la possession anglaise.

Mais n’admirez-vous pas tout ce beau détail fait en style d’itinéraire ? C’est que la Cythère moderne n’étant pas sur le passage habituel des voyageurs, n’a jamais été longuement décrite et j’aurai du moins le mérite d’en avoir dit même plus que les touristes anglais.

Le but de la promenade de mes compagnons était Potamo, petite ville à l’aspect italien, mais pauvre et délabrée ; le mien était la montagne d’Aplunori située à peu de distance et où l’on m’avait dit que je pourrais rencontrer les restes d’un temple. Mécontent de ma course du cap Spati, j’espérais me dédommager dans celle-ci et pouvoir, comme le bon abbé Delille, remplir mes poches de débris mythologiques. Ô bonheur ! je rencontre, en approchant d’Aplunori, un petit bois de mûriers et d’oliviers où quelques pins plus rares étendaient çà et là leurs sombres parasols ; l’aloès et le cactus se hérissaient parmi les broussailles, et sur la gauche s’ouvrait de nouveau le grand œil bleu de la mer que nous avions quelque temps perdue de vue. Un mur de pierres semblait clore en partie le bois, et sur un marbre, débris d’une ancienne arcade qui surmontait une porte carrée, je pus distinguer ces mots : KARDIWN QERAPIA, — guérison des cœurs.

 

GÉRARD DE NERVAL.

 

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