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Un magnifique album d’aquarelles de « Vues de Morte-Fontaine », toutes signées et datées de 1809, fut offert à « Sa Majesté catholique Don Joseph Napoléon, roi des Espagnes et des Indes », ainsi que la page de titre nomme solennellement Joseph Bonaparte. Les vues sont précédées d’une dédicace de l’artiste, qui signe du seul nom de Thiéry (1) et se présente comme un simple artiste amateur : « n’ayant jamais appris à dessiner et étant âgé, je ne puis avoir l’espoir d’être accueilli que par le zèle qui m’a guidé dans cette entreprise qui me procure l’occasion de témoigner à Votre Majesté ma reconnoissance des bontés dont elle veut bien honorer mon gendre et sa famille ». Un frontispice montrant Joseph, Julie Bonaparte et leurs deux filles parmi les rochers et familièrement entourés de villageois, porte l’inscription : « Offrande à l’auguste réunion de la clémence et de la bienfaisance ». Les vingt-cinq premières planches sont consacrées à la fontaine du village, au château et au Petit Parc. Animées de personnages en costumes premier Empire, ces vues restituent parfaitement l’aspect et la vie du domaine au temps de Joseph Bonaparte, tels que Nerval enfant les a connus, et permettent de visualiser les descriptions, un peu plus tardives, qu’en ont données trois ouvrages, intitulés L’Indicateur des vues de Mortefontaine, Voyage à Ermenonville, et Trois jour en voyage, ou Guide du promeneur à Chantilly, Mortefontaine et Ermenonville.

(1) Luc Vincent Thiéry de Sainte-Colombe (1734- ?), illustrateur connu pour son Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, publié en 2 volumes, en 1787.

(2) M. Occident, L’indicateur des vues de Mortefontaine, Paris, 1825.

Arsenne Thiébaud de Berneaud, Voyage à Ermenonville, Paris, 1826. La « Huitième promenade » est consacrée à Mortefontaine. Thiébaud de Berneaud (1774-1850) était secrétaire perpétuel de la Société linéenne de Paris au moment où il publia l’ouvrage qui avait connu deux éditions antérieures, en 1798, sous le titre de Voyage à l’Île des Peupliers, puis en 1819.

Trois jours en voyage, ou Guide du promeneur à Chantilly, Mortefontaine et Ermenonville, sans nom d’auteur, Paris, Belin, 1828, p. 39-66 pour Mortefontaine.

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LE DOMAINE DE MORTEFONTAINE EN 1809

 

LE PETIT PARC

La première aquarelle de l’Album montre la fontaine du village, ornée du bas-relief de Neptune et Amphitrite, et, au-dessus de l’inscription portant les vers de René de Girardin, d’une figure de Naïade en ronde-bosse. Cette figure existait encore en 1825 puisque l’Indicateur la mentionne : « Dans la commune de Mortefontaine, la Naïade d’un bassin public s’exprime ainsi sur le marbre », avant de citer les vers de Girardin. 

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La façade Nord du château présente, comme l'ensemble du bâtiment, un assemblage de brique rose et de parements de pierre blancs aux angles et autour des portes et des fenêtres, qui n'est pas sans évoquer l'odelette Fantaisie  Elle est précédée de sa cour d’honneur en demi-lune limitée par une grille grande ouverte aux promeneurs, et ponctuée de part et d’autre de l’entrée par deux pavillons carrés, également en brique et pierre. La cour, couverte de gazon, et plantée d’arbres d’essences variées conduit au château dont le corps de logis central est orné d’une avancée à colonnade en demi-cercle.

Si l’on aborde la promenade par l’Ouest à partir de la cour d’honneur, on rencontre d’abord un jardin « à l’anglaise » planté d’essences exotiques, puis, en continuant à droite du château, on trouve les potagers qui longent le mur d’enceinte, du côté de la grande rue de Mortefontaine : « Ils ne sont séparés de la promenade intérieure que par des treillages », précise l’Indicateur. Rappelons qu’à ce niveau, juste de l’autre côté du mur d’enceinte, se trouve le jardin d’Antoine Boucher, qu’une porte de communication, visible sur le plan Le Rouge en 1776, relie sans doute toujours directement au Parc. Parallèlement aux potagers, la plantation de haute futaie de Louis Le Peletier a été aménagée en promenade, qui, par des chemins sinueux, mène dans l’angle Nord-Ouest du Petit Parc à la glacière que surmonte une construction de deux étages autour de laquelle sont plantées des arbustes et des roses trémières, bien visibles sur l'aquarelle de Thiéry.« La rose qu'elle tient, c'est la rose trémière... » Le bâtiment qui surmonte la glacière est, nous dit l’Indicateur, « une tour de belle composition. Elle renferme des appartements qui furent de luxe sous Joseph Bonaparte. » L’inventaire dressé en 1814, au moment de la mise du château sous séquestre, indique que le rez-de-chaussée est occupé par une chapelle, et l’étage par un fruitier.

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Si l’on aborde la promenade par l’Est, du côté des communs, on voit d’abord l’orangerie, bordée de grands orangers dans des caisses en bois peintes en vert, accolée à l’aile du château, qui servit de salle de réception lors de la fête organisée le 3 octobre 1800 en l’honneur du traité de commerce avec les États-Unis d’Amérique. Tout près encore, on trouve le théâtre, construit par Jacques Le Peletier, restauré et embelli par Joseph Bonaparte. Désormais, le fond du théâtre est mobile, permettant de substituer aux décors de carton-pâte le décor réel des arbres du parc. Jeu illusionniste de confusion entre l’artifice et le réel, qui n’a sans doute pas manqué de fasciner le petit Gérard qui plus tard ne cessera de se passionner pour la scène théâtrale et ses décors. « Ce théâtre, dont le fond est à coulisses, offrait un coup d’œil bien rare dans La Partie de chasse de Henri IV : son horizon était celui de la nature », commente l’Indicateur, faisant référence à la pièce de Charles Collé (1709-1783) qui y fut donnée à l’époque de Joseph Bonaparte. Un autre spectacle a dû fasciner l’enfant, la volière d’oiseaux exotiques de Julie, dressée en arc de cercle tout près du théâtre. Une aquarelle de l’Album montre l’orangerie, et une autre offre conjointement la vue des orangers, du théâtre et de la volière, de façon très vivante : devant les promeneurs, on est en train d’apporter de nouveaux décors pour le théâtre, et grimpé sur son échelle double, un jardinier élague l’un des orangers en caisse. Devant la volière est représentée la statue en bronze du gladiateur, et tout à côté celle, en marbre blanc, de la Vénus dite pudique, toutes deux achetées par Joseph Bonaparte en 1802.

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Des fenêtres de la façade Sud du château, la vue s’étend, s’élevant en pente douce, jusqu’au Temple. On peut suivre d’abord le cours sinueux de la rivière artificielle, bordée d’un chemin pour la promenade. Le bord de l’eau, enjambé par un pont chinois, est animé de fabriques : un kiosque chinois, une colonne brisée élevée sur un piédestal, un obélisque mutilé.

Plus loin, une zone plantée d’arbres particulièrement denses crée un effet d’ombre propice à la méditation : c’est là qu’ont été placés des tombeaux fictifs, dont les inscriptions invitent à la réflexion sur la fuite du temps et la mort. L’un de ces tombeaux est un cénotaphe de marbre noir ainsi décrit dans l’Indicateur : « Le cénotaphe est de forme antique et placé sur une éminence. Ombragé par un cèdre du Liban, un marbre portor est là, dit-on, en l’honneur d’Hypocrate [sic]. »

En continuant l’allée, on voit deux autres tombeaux dont les inscriptions furent peut-être les premiers livres de lecture du petit Gérard. L’Indicateur décrit ainsi l’allée des tombeaux : « Non loin de là, à droite, est un tombeau dans le genre égyptien. Il est surmonté d’une pyramide chargée d’hiéroglyphes. On y distingue le caducée de ce Mercure dont l’une des fonctions était de livrer les mânes au nocher de l’Achéron. Sur le chapiteau de son piédestal une tablette en marbre fait lire ces mots : Tempus edax rerum ; et plus bas ces vers attribués à M. Delille :Des antiques humains ambitieux ouvrage,

Du temps qui détruit tout j’atteste le ravage.
Jeunes beautés, doux chefs d’amour,
En voyant nos débris songez à faire usage
Du rapide moment qui s’enfuit sans retour.
Des siècles furent mon partage :
Le vôtre à peine est un beau jour.

Sur un sarcophage, à l’extrémité de cette lugubre enceinte, on lit ces vers :

Être sensible et malheureux,
Si dans tes souvenirs profonds et douloureux
La solitude encor peut t’offrir quelques charmes,
Revois ici l’objet qui fut cher à ton cœur ;
Cède au plaisir de répandre des larmes,
Et nourris-toi de ta douleur. »

...et l’on arrive à la grotte des naïades que Thiéry n'a malheureusement pas représentée, mais que l'Indicateur décrit précisément : « À l’orient de ces antiques est la Grotte des Naïades. Le sommet qui la couvre est une chevelure éternellement verte, et les souterrains qui la divisent, tapissés de mousse, offrent d’excellents lits de repos. Ce délicieux manoir est encore de Joseph Bonaparte. » précise l'Indicateur  Il est vraisemblable que c’est à l’entrée de cette grotte que pense Nerval dans Aurélia ou Le Rêve et la Vie en évoquant, dans les promenades avec son grand-oncle Boucher « la bonne grosse figure barbue d’un dieu Pan souriant à l’entrée d’une grotte, parmi les festons de l’aristoloche et du lierre » (IIe partie, chapitre IV), et peut-être est-elle aussi la strate la plus ancienne des affects qui ont suscité le vers d’une première version d’El Desdichado : « J’ai dormi dans la grotte où verdit la sirène », rimant — effet du hasard ? — avec « le baiser de la reine »

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Un souterrain à deux issues, visible déjà sur le plan de 1780, s’amorce au sortir du bosquet des tombeaux. L’une de ces issues conduit à « une allée profonde et resserrée. Ses revers en talus de gazon sont plantés d’arbres odoriférans. Leur floraison graduée répand dans les airs un parfum qui s’y conserve toute la belle saison ; et ce rare atmosphère [sic], à la sortie pour ainsi dire du lieu le plus lugubre, fait croire à la présence des Champs Élysiens. » L’impression parfumée et lumineuse est complétée par la présence, au centre d’une plantation de chênes, d’un « autel aux divinités champêtres », sur lequel sont gravés ces vers :

Ces lieux offrent pour temple un dôme de verdure.
Qui que tu sois, habitant des cités,
Si tu cherches de l’art le faste et l’imposture,
Fuis ces gazons, ces bois que l’art n’a point gâtés ;
L’on n’y trouve que les beautés
De la bonne et simple nature.

L’effet de contraste recherché est clair : il s’agit de faire passer le promeneur, par le chemin initiatique du souterrain, du monde chtonien de la mort à la lumière ouranienne d’inspiration païenne des Champs-Élysées. L’effet laissera des traces profondes dans la mémoire de l’enfant de deux à six ans qui a fait ce cheminement, la main dans la main du vieil homme qui lui disait que « Dieu, c’est le soleil ».

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L’autre issue du souterrain conduit à la prairie du Temple. En achetant les 78 hectares de terres qui vont des deux ponts tournants qui limitaient autrefois la propriété au Sud, jusqu’au temple et à la maison du garde-chasse, Joseph Bonaparte offrait à son domaine une superbe perspective sur les hauteurs de Montméliant, dont le moulin est visible dans le lointain, et à ses hôtes la possibilité d’une agréable promenade. Plusieurs aquarelles de l’Album montrent cette partie nouvelle du Petit Parc. À l’extrémité de la grande prairie où paissent des vaches, le but de la promenade est le petit temple factice à quatre colonnes toscanes.

Pour passer plus commodément du Petit vers le Grand Parc, Joseph Bonaparte a fait creuser un souterrain qui s’ouvre à droite de la grille d’honneur et s’enfonce sous la route de Plailly à Ermenonville. Éclairé par des soupiraux, le passage n’a rien de lugubre, mais est suffisamment obscur pour créer un effet de contraste saisissant avec la luminosité du paysage miroitant qui attend le promeneur à sa sortie.

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LE GRAND PARC

L’avis des contemporains est unanime : que l’on accède directement de la route, par la demi-lune et le pavillon d’Ormesson, ou, venant du Petit Parc, par le souterrain qu’a fait aménager Joseph Bonaparte, la vue surplombante qui s’offre dès l’abord sur le Grand Parc est éblouissante. Le paysage se compose comme un tableau avec, dans le lointain, les repères de la butte des gendarmes et des tours de la cathédrale de Senlis, puis dans des plans plus rapprochés, à l’Est la zone boisée du bois du Defay, dominée par les ruines de la vieille tour Dubosq ; en face du spectateur la surface miroitante des étangs ; et à l’Ouest, au-delà de l’Archipel et de la métairie de la Grange, la partie aride du « désert » dominé par la tour de la Roche pauvre. Cet immense domaine, que Joseph Bonaparte a su rendre homogène et harmonieux en acquérant de multiples parcelles, est limité en droite ligne à l’Est par le « pavé » d’Avesne (aujourd’hui D.126), et jouxte le territoire des communes de Fontaine-les-Corps-Nuds, Thiers, Pontarmé et La Chapelle-en-Serval.

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Depuis la route de Plailly à Ermenonville qui sépare le Petit et le Grand Parc, le promeneur rencontre d’abord le pavillon d’Ormesson, bâti par Louis Le Peletier pour sa fille, et qui, à l’époque de Joseph Bonaparte, sert d’habitation au garde-chasse du domaine. De là, on descend par un petit chemin jusqu’au bord du premier étang de l’Islette, appelé aussi étang Colbert. Le peintre Alexandre-Hyacinthe Dunouy, qui a travaillé pour Joseph Bonaparte, a représenté en 1806 le maître des lieux, son épouse Julie et ses deux petites filles descendant ce sentier escarpé vers l’étang de l’Islette, jusqu’au pont Colbert.

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Le promeneur qui a choisi de prendre le souterrain aménagé dans le Petit Parc débouche dans le Grand Parc par une ouverture de blocs de pierre imitant la nature. Là,il peut à son gré soit prendre à gauche et longer la rive Sud de l’étang de l’Islette ; il rencontrera alors une colline boisée dite de Philémon et Baucis, et une grotte dite grotte des Amours, soit passer le pont Colbert qui permet de franchir l’extrémité de ce premier étang et prendre le chemin qui le borde sur sa rive Est ; il découvrira à main droite le grand rocher où l’on a gravé le vers de l’abbé Delille : « Sa masse indestructible a dévoré le temps », contrepoint du « Tempus edax rerum » du Petit Parc. Thiéry n'a pas représenté ce rocher qui a fait par ailleur l'objets de multiples représentations.

Au sommet de ce rocher, la tour Dubosq, construite au temps de Jacques Le Peletier, a été restaurée par Joseph Bonaparte qui y loge un garde-chasse. Le chemin se poursuit vers le second étang de Vallière. Sur sa rive, le promeneur rencontre d’abord la « baraque du pêcheur », puis, entourée d’une belle prairie, la « fontaine Claudine » : « tel est le mérite de son onde salubre et légère, que bien des dames se plaisent à collationner sur le lit de gazon qui l’environne » dit l’Indicateur. Sur l’étang de Vallière, on peut voir plusieurs îles, dont l’une s’appelle l’île Montbard, en hommage à Buffon. L’Indicateur précise : « Les îles de ce nouveau bassin sont au nombre de quatre. L’une d’elles, fort imposante par sa verdure et ses arbustes, portait une tour octogone dédiée par M. de Mortefontaine à son ami M. de Buffon, l’interprète ou le génie même de la nature. On y lisait sur la porte d’entrée : Naturae genio, Buffoni sacer esto. / L’intérieur était tapissé de caractères hiéroglyphiques. Le mérite de l’homme immortel pouvait appeler la restauration de cette fabrique, mais la perspective la défendait. » D’après ce témoignage, en 1825 la tour Montbard est visiblement détruite. L’était-elle au temps de Joseph Bonaparte ? Il serait intéressant de savoir si Gérard enfant a pu contempler ces « hiéroglyphes ».

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À l’extrémité Nord-Est de l’étang de Vallière a été aménagé un bassin de natation. Joseph Bonaparte s’y est baigné aux jours de forte chaleur de l’été 1803. Il écrit à sa femme le 31 juillet : « La chaleur est excessive, je me baigne tous les soirs dans Vallière après la chasse. » Un peu plus loin se trouve le pavillon de Vallière, construit en 1803, à l’emplacement des ruines d’un manoir datant de l’époque de Louis VI le Gros. « En creusant il y a dix-huit ans [donc en 1807] le canal qui le met entre deux eaux, on a trouvé des murailles, et même encore des ferremens et des ustensiles à l’usage du XIe siècle » précise l’Indicateur. Il est probable qu’Antoine Boucher, grand amateur de vestiges anciens, a assisté à ces fouilles. Joseph Bonaparte a fait meubler très confortablement le pavillon de Vallière, qui servait de rendez-vous de chasse. L’inventaire avant séquestre dressé en 1814 donne le détail des gravures qui en ornaient les murs. Parmi elles, des vues de Mortefontaine, mais aussi d’Italie, du Caire, d’Athènes, de Constantinople éditées par les frères Piranesi, et notamment une « vue du temple d’Isis et du temple de Junon en Sicile ». De quoi faire rêver le petit Gérard, et faire naître en lui le goût du voyage...

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Tout près du pavillon de Vallière se trouve l’ancien moulin à eau, avec sa grande roue est bien visible. Il est devenu la maison du garde des eaux Pierre Gabreux. C’est à lui qu’il faut s’adresser si l’on veut faire en embarcation le grand tour du lac de l’Épine. Devant l’ancien moulin se trouve en effet le confluent des eaux de l’étang de Vallière, du canal construit par Louis Le Peletier, qui forme une boucle autour de l’Archipel, et du canal qui mène, au Nord, au plus grand étang du domaine. Une retenue d’eau, qui crée un effet de cascade, a été aménagée là pour en réguler le flux.

Au-delà du vieux moulin, le canal de Louis Le Peletier passe bientôt sous deux ponts construits pour permettre le passage sur la route de Charlepont vers Senlis. L’un est en bois, l’autre en pierre. C’est le pont « arqué en pierre de taille beaucoup plus sûr et plus commode pour le passage des hommes et des voitures » que fit construire le banquier Duruey en 1791. À côté se trouve le lavoir public, dû également à Joseph Duruey.

Après être passé sous l’un ou l’autre de ces deux ponts, le promeneur entre dans la partie du parc appelée l’Archipel. Là se trouve la Grange, que Joseph a transformée en laiterie en aménageant l’intérieur de façon très moderne. Ici encore, on a eu le souci de construire une fabrique susceptible de constituer pour le promeneur un point de vue et une halte agréable, c’est le Belvédère, qui domine l’Archipel et offre une vue panoramique sur les environs : « […] si l’on monte au kiosque, perché sur le coteau dominant à pic la métairie, l’on voit différents points du parc sous un jour des plus favorables. L’on dirait que sa tourelle commande à tous les règnes de la nature. Cette fabrique s’appelle le Belvédère. De ce lieu se découvrent au midi la butte et les moulins de Mont-Mélian, au nord la ville de Senlis, au levant celle de Dammartin, au couchant les îlots de l’Archipel dont les eaux vont battre la base d’une colline de rochers, et dans le lointain les villages de Thiers et de Pontarmé, situés à l’entrée de la forêt de Chantilly. »

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Le canal dessine une grande boucle autour de l’Archipel avant de remonter vers le Nord et se jeter dans le canal menant à l’étang de l’Épine. Plus à l’Ouest, au-delà du canal, commence le « désert », peuplé de rochers, où ne pousse à peu près rien, et dominé par une fabrique appelée la « Roche pauvre ». L’Indicateur rapporte ici une légende d’Amadis qui avait cours, semble-t-il, à Mortefontaine: « C’est là que vint se retirer Amadis, quand sa tête dérangée par la lecture d’une lettre où ce pauvre chevalier ne se crut pas suffisamment aimé d’Ariane [sic pour Oriane], fille du roi de la Grande-Bretagne, il s’éloigna du monde, jeta son armure, et laissant errer en liberté son coursier, ne s’arrêta qu’en un désert, au lieu dit la Roche pauvre, et sous le nom du beau Ténébreux y fut reçu par un ermite.», Cette légende a pu être rapportée à Gérard enfant et susciter chez lui l’identification au « Ténébreux » qui apparaît dans la « lettre » de Brisacier du Roman tragique et dans El Desdichado : «Je suis le ténébreux...»

En revenant sur ses pas, le promeneur peut prendre une embarcation, à la maison du garde des eaux Gabreux, pour remonter le canal et visiter le grand étang de l’Épine. La rive gauche du canal est plantée de saules, et un déversoir permet de réguler les eaux de la Thève qui, ayant pris sa source à Saint-Sulpice du désert, vient alimenter l’étang de l’Épine et irriguer les prairies marécageuses de Charlepont. L’entrée de l’étang de l’Épine est marquée par une île charmante, appelée « les bains de Diane ». Plantée de pins maritimes, elle abrite une cabane « fort commode pour les personnes qui veulent y prendre leur repas », précise l’auteur des Trois jours en voyage. En remontant vers le Nord, on se trouve en face de la colline, devenue, par la volonté de Bonaparte, l’île de Molton. C’est en effet l’un des grands chantiers entrepris par Joseph Bonaparte que d’avoir fait creuser un large canal tout autour de la colline boisée de Molton, ou plutôt Mort-Taon, qui s’élève au Nord de son domaine. Selon la tradition, au XIIe siècle, la colline était plantée de vignes et un château était bâti à son sommet. Mort-Taon revint en 1214 à la Couronne de France, la culture de la vigne fut abandonnée et le site devint un bois giboyeux fréquenté par les chasses royales dont le rendez-vous était à Charlepont. À cette tradition historique s’ajoute la tradition légendaire, que rapporte l’auteur des Trois jours en voyage : « Le château de Mort-Taon est connu dans le canton sous le titre de château de la reine Blanche, et sous celui de la Cave du Diable. Ce dernier lui vient de ce que le mauvais état de ses fondations protégeant mal les fouilles qu’on essaya d’y faire, des éboulements continuels, en détruisant les espérances, firent dire que le diable remplissait au fur et à mesure que l’on creusait. » À l’époque de Joseph Bonaparte, il existait une maison de garde-chasse, inoccupée depuis que la colline était transformée en île. L’île Molton, plutôt sauvage, n’a pu inspirer à Nerval « l’île ombragée de peupliers et de tilleuls », ornée d’un « temple ovale à colonnes » du chapitre IV de Sylvie, à laquelle on a été quelquefois tenté de l’assimiler.

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Tel est dans ses grandes lignes, l’immense et superbe terrain de vagabondages et de rêveries qui fut offert à Gérard enfant. Encore faut-il ajouter que nulle part le domaine n’était clos, et qu’il pouvait ainsi passer en toute liberté de Mortefontaine aux domaines de Chaalis et d’Ermenonville, aux forêts de Chantilly et de Coye où se trouvent les étangs de Commelles et le château de la reine Blanche.

Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Bien peu de choses. L'entrée du souterrain, occupée par un autel votif, le petit pont de Charlepont, et la tour de la Roche pauvre, devenue tour Rochefort.

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