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LE DOMAINE DE MORTEFONTAINE

Le domaine de Mortefontaine se situe dans le département de l’Oise, à douze kms au sud de Senlis. Jusqu’au XIIe siècle, la châtellenie de Montméliant, dont faisait partie Mortefontaine, a appartenu à la Couronne de France. Près de l’étang de Vallière (dans le futur Grand Parc de Mortefontaine), le roi Louis VI le Gros (sans doute « Capet » dans la Généalogie) a fait bâtir un château. L’abbaye de Saint-Denis devient propriétaire de la châtellenie en 1283, et le restera jusqu’au XVIe siècle. En 1376 apparaît pour la première fois le nom de Noirval, associé au fief de Bertrandfosse qui relevait aussi de la châtellenie de Montméliant, dans un aveu et dénombrement de Jean de Plailly, seigneur de Bertrandfosse, à Jean de Laval pour notamment « XXV arpenz de bois en Noirval » (soit environ 12,5 hectares). Cette propriété de « vint et cinq arpens de bois assis en Noirval » est à nouveau mentionnée le 6 janvier 1398, dans l’aveu et dénombrement de Simon de Plailly, seigneur de Bertrandfosse, à Amaury d’Orgemont, associée à une propriété bâtie, « sa maison là où il demeure, et l’ouche (une ouche est un enclos de terres cultivées, souvent en potagers, situé près de la maison d’habitation) à Mortefontaine lez Plailly ». C’est la première mention du futur manoir de Mortefontaine. En 1571, François Hotman, conseiller du roi, fait l’acquisition du château fort de Montméliant et du domaine de Mortefontaine. La présence de François Hotman a dû laisser des traces dans la mémoire de ce pays où les guerres de religion furent si vives. Né dans une famille catholique et qui le restera au point de s’allier à la Ligue, François Hotman, conseiller au Parlement de Paris, se convertit au protestantisme et défendra de son exil en Suisse la cause de la religion réformée en prenant le parti d’Henri IV. C’est lui qui donna au château de Mortefontaine son aspect qui désormais variera peu de « château de brique à coins de pierre » avec son corps de logis principal, ses pavillons latéraux et son toit d’ardoise.

Le 26 mai 1654, le Président à mortier du Parlement de Paris Jacques Le Coigneux achète les terres et seigneuries de Montméliant, Plailly et Mortefontaine. C’est lui qui fait construire, le long des potagers de son domaine, une maison de garde-chasse qu’occupe son « garde des plaisirs » Jean Olivier, ancêtre du côté maternel de Gérard de Nerval.

En 1703, le domaine de Mortefontaine devient la propriété d’une brillante dynastie de robe, la famille Le Peletier. En 1730, Jacques Le Peletier meurt au château de Mortefontaine dont il a hérité de son père. C’est son fils Louis Le Peletier qui va métamorphoser le domaine en créant le petit et le grand Parc, dans le temps où le marquis de Lamotte de Girardin transforme son domaine d’Ermenonville et y reçoit Rousseau en 1778, mais aussi les « Illuminés », Cagliostro, Cazotte, le comte de Saint-Germain, jusqu’à la veille de la Révolution. En 1790, Le Peletier vend le domaine à un banquier, Joseph Duruey, qui est guillotiné en 1794. Le domaine devient bien national.

Joseph Bonaparte l’acquiert en octobre 1798 et va en faire, secondé par son épouse Julie Clary, un « paradis ». Parmi les festivités qui ont marqué la vie de Mortefontaine, l’événement le plus considérable fut sans aucun doute la signature de la Convention entre la France et les Étas-Unis d’Amérique, le 8 vendémiaire an IX (30 septembre 1800). Une somptueuse réception eut lieu durant trois jours à Mortefontaine. Le lieu a été choisi par Napoléon lui-même. Il souhaite un grand dîner de deux cents personnes, un bal, un spectacle, un feu d’artifice. Projet difficilement compatible avec l’état du château, qui n’a pas encore été remeublé. Cependant, tout est prêt au jour dit : le petit théâtre de Louis Le Peletier est restauré à la hâte pour que puissent y venir jouer des acteurs de la Comédie-Française et des musiciens. Parmi les artistes, l’actrice Louise Contat et le chanteur Garat. Le banquet se tient dans l’orangerie, que l’on décore de feuillages, de bustes et de banderoles portant les noms de Washington et de Franklin. Dans le Petit Parc, à proximité du château, on a monté un décor somptueux dont la célèbre gravure des frères Piranesi rend méticuleusement compte. La gravure montre encore que l’on a eu le souci d’inviter les personnalités locales, le préfet du département de l’Oise Jacques Cambry, le sous-préfet de l’arrondissement de Senlis, et même le maire de Mortefontaine, Pierre Saugeon, qui était aussi le régisseur du domaine. Tous sont nommément mentionnés dans la légende de la gravure. Où et comment fut hébergée une telle assemblée ? Il paraît évident que l’épicerie-auberge d’Antoine Boucher, à deux pas de là, ne fut pas étrangère à la fête et que le souvenir dut en demeurer inoubliable au républicain de la première heure que fut le grand-oncle de Nerval.

C’est durant cette période somptueuse qu’Antoine Boucher a accueilli son petit-neveu Gérard, dans l’ancienne maison du garde-chasse devenue cabaret-épicerie. Deux témoignages, l'un iconographique, l'autre littéraire, permettent de se faire une idée exacte de ce qu'était le domaine de Mortefontaine en 1809 et en 1811. Mais en juin 1815, les armées prussienne et cosaque dévastent le village et le château : « Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l’Ukraine rongèrent encore une fois l’écorce des arbres de nos jardins » écrit Nerval dans Promenades et Souvenirs. Le domaine est à l’abandon jusqu’en 1821, date à laquelle il est loué par le baron prussien Schickler, grand amateur de chasse.

En 1827, le domaine et le château de Mortefontaine sont acquis par le Prince de Condé, qui étend ainsi ses domaines de chasse de Chantilly et d’Ermenonville. Le 27 août 1830, le prince est retrouvé pendu à l’espagnolette d’une fenêtre de son château de Saint-Leu. Il a légué Mortefontaine à sa maîtresse Sophie Dawes, baronne de Feuchères, qui s’y installera à partir de 1832. À la mort de cette dernière, le 15 décembre 1840, le domaine est acquis par M. Thanaron pour sa fille Charlotte Sophie, nièce de Sophie Dawes, qui épouse en 1850 à Mortefontaine Henri Corbin, préfet de l’Aisne. Les deux filles de Charlotte Sophie Thanaron et Henri Corbin vivront au château de Mortefontaine, mais le Grand Parc sera vendu séparément en janvier 1892 au duc Antoine-Agénor de Gramont, qui fera construire le château de Vallière. Le Petit Parc et son château « Louis treize », acquis par le comte Louis-René de Gramont, frère d’Antoine-Agénor, en 1928, est cédé en 1949 à la Congrégation du Tiers-Ordre des Dominicaines. Celles-ci construisent des bâtiments pour abriter leur noviciat et leurs locaux d’enseignement à la place des anciens communs du château, lui-même revendu, amputé de la partie qui abritait autrefois les communs et d’une grande partie de son parc, en 1985.

 

LE TEMPS VÉCU DE LA PETITE ENFANCE

Mis en nourrice à Loisy, hameau de Mortefontaine, Gérard fut recueilli à l’âge de deux ans (âge habituel du sevrage à l’époque) par son grand-oncle maternel Antoine Boucher dans la maison du garde-chasse devenue cabaret-épicerie, en bordure du parc du domaine. De 1810 à 1815, il y vivra des années heureuses auprès de figures tutélaires qui réapparaîtront dans l’onirisme des premiers rêves d’Aurélia.

 

LA MAISON DU GARDE-CHASSE ET LE CHÂTEAU

À la mort de Jacques Le Coigneux, le 27 avril 1686, sa veuve a fait dresser un inventaire des biens mobiliers du château de Mortefontaine. Très détaillé, depuis les communs jusqu’à la demeure seigneuriale, il témoigne d’une demeure cossue, élégante Les noms des serviteurs qui logent au château sont mentionnés, dont celui de Pierre Olivier, qui occupe les fonctions de cuisinier, mais n’y figurent ni celui du garde-chasse, « garde des plaisirs  de Monseigneur le Président Le Coigneux » ni celui du jardinier, car ceux-ci logent en dehors du château, dans les deux maisons construites à l’époque près des potagers du château, le long de la grande rue de Plailly à Ermenonville.

Cette maison du garde-chasse, près des potagers du château, le long de la route de Plailly, est alors occupée par Henry Carillion, dont Jean Olivier, venu de Dampierre, épousera la fille, Catherine, le 17 février 1721, s’alliant ainsi à une famille de notables solidement implantée à Mortefontaine depuis plusieurs générations, avec les fonctions de « garde de Monseigneur le Président » et de « concierge de Monseigneur le Président ». L’acte de décès d’Henri Carillion, le 19 janvier 1720, le dit également « marchand cabaretier ». Quand, un an plus tard, Jean Olivier, entre dans la famille Carillion, la maison du garde-chasse est donc déjà devenue cabaret. Il perpétuera les deux fonctions de garde des plaisirs des châtelains et de cabaretier hérités de sa belle-famille. De sorte que, lorsqu’en 1854 Nerval parle de « l’ancien pavillon de chasse aujourd’hui ruiné » (Pomenades et Souvenirs, chap. IV), il est probable qu’il pense à la maison de Mortefontaine habitée depuis le XVIIe siècle par ses aïeux maternels, dont on va voir qu’elle fut amputée d’une grande partie en 1841, ce qui dût en effet lui donner l’allure d’une ruine.

À la mort d’Antoine Boucher, en mai 1820, un inventaire après décès est dressé, qui permet de se faire une idée très précise des lieux que Gérard a parcouru enfant. La maison passe à sa fille, Marie-Antoinette Élise et à son gendre Jean Dufrénoy. L’inventaire après décès, très précis, permet de reconstituer les lieux tels que Gérard y a vécu enfant. Le jeune couple tente de faire vivre le commerce d’épicerie débit de tabac, mais doit vendre la maison en avril 1822 à l’un des créanciers d’Antoine Boucher, Barthélemy Philippe Leclerc, négociant en vins à Franconville, tout en continuant d’y vivre à titre de locataires. Barthélemy Philippe Leclerc la vendra à son tour en décembre 1825 à Robert Honoré Parent, qui fut l’ami d’Antoine Boucher. Robert Honoré Parent, maire de Mortefontaine, vécut dans la maison jusqu’à sa mort en décembre 1834, transformant en pièces d’habitation les deux pièces qui seravient de cabaret épicerie au long de la rue de Plailly. Juqu’à cette date donc, Gérard put y revenir, et l’on en trouve les incidences à la fois dans la préface des Illuminés, « La Bibliothèque de mon oncle », et dans Sylvie.

En octobre 1835, la maison et son jardin sont vendus par les héritiers Parent à la baronne de Feuchères, qui va l’inclure définitivement au domaine de Mortefontaine. Frappée d’alignement par le décret de 1838, elle sera amputée de la partie qui longe la route de Plailly (la partie cabaret autrefois). La partie restante est habitée un temps, à partir de 1841, par Antoine Narcisse Boucher (coïncidence patronymique qui n’a pas dû échapper à Nerval) qui mourut à Mortefontaine en novembre 1899 et dont la sépulture est encore visible au cimetière de Mortefontaine.

La maison a été photographiée par Aristide Marie, donc avant 1914. Une autre photo, sans date, la montre très ruinée, elle est encore visible sur les vues aériennes IGN jusqu’en 1960.

Dans le jardin de l’oncle Boucher une porte permet d’accéder directement dans le potager du domaine. Dans ce domaine enchanté illustré par les aquarelles de Thiéry, les maîtres des lieux, Joseph et Julie Bonaparte et leurs deux petites filles, Zénaïde, née en 1801, et Charlotte, née en 1802 à Mortefontaine ont sans doute fait figure, pour le petit Gérard, de seconde famille. Tous les témoignages s’accordent sur leur affabilité. Voici entre autres celui de G. Ducrest : « J’ai vu Mortefontaine lorsque la reine y était ; rien ne m’a paru si beau que ce séjour ; à cette époque, le revenu entier de la terre, s’élevant, m’a-t-on dit, à deux cent mille francs, restait en entier dans le pays. On employait un nombre immense de bras à l’entretien du vaste parc, et à celui d’eaux superbes, sur lesquels il était impossible de trouver une mauvaise herbe. Les allées étaient ratissées tous les jours, enfin on eût pu croire, aux soins qui régnaient dans ce beau lieu, que l’on y attendait les maîtres, après une longue absence. / Les étrangers avaient la permission de se promener partout ; des guides polis se chargeaient de les conduire dans tous les endroits les plus remarquables ; souvent, la reine leur envoyait des fruits ; enfin on ne sortait de cette magnifique habitation que pénétré de tout ce que l’on y apprenait de Sa Majesté, et ravi de l’aisance qui se voyait dans tout le village, dont les maisons semblaient habitées par des bourgeois aisés bien plutôt que par de simples paysans. »

Il est impossible d’imaginer qu’Antoine Boucher, qui a effectué plusieurs transactions avec son illustre voisin, n’ait pas présenté son petit-neveu, fils d’un officier au service de l’Empereur de surcroît, à la reine Julie : « Mon front est rouge encor du baiser de la reine »…

 

LE CLOS NERVAL

Le nom de Noirval apparaît au XIVe siècle, associé, on l’a vu plus haut, au domaine de Bertranfosse, pour une contenance de 25 arpents, soit environ 12,5 hectares. La famille de Nerval ne fut jamais propriétaire de l’ensemble du Clos Nerval (on nomme ainsi l’ensemble de terres cultivées, de bois, et d’une haie), mais d’une parcelle, qui fut achetée en octobre 1793, avec d’autres parcelles sur le terroir de Mortefontaine, par Pierre Olivier, oncle de Marguerite Victoire et d’Antoine. Mort en 1795, il fait de ses neveux ses héritiers, et la parcelle du Clos Nerval échoit à Marguerite Victoire. À la mort de cette dernière, en 1828, Nerval hérite pour moitié de la terre du Clos Nerval, l’autre moitié revenant à son cousin Pierre Eugène, fils d’Eugénie et Alexandre Labrunie. À la mort de Pierre Eugène en 1837, cette moitié revient au fils d’Alexandre, né de son deuxième mariage avec Catherine Julienne Chatelin, en 1831. Nerval a rêvé de reconstituer ce patrimoine maternel. Le 22 octobre 1853, il écrit à son père : « J’ai écrit à Mme Alexandre Labrunie (C. J. Chatelin, devenue veuve en 1851) pour les arrangements relatifs à notre terre… Je la paierais en annuités ou autrement, quand je saurai le prix actuel de la terre dans le pays. Nos fermiers ont deux autres lots revendus par mes autres cousins, et en s’entendant avec eux, on referait en partie l’ancienne propriété de mon grand-oncle Olivier Béga. »

Nerval a beaucoup fantasmé autour de cette terre familiale, dont le nom, Nerva (graphie qui apparaît sur un plan d’intendance de 1782) le relie au camp romain de l’empereur Nerva. Mais surtout pour Nerval, le Clos s’inscrit dans un rapport de filiation étroit avec le domaine Mortefontaine : dans la Généalogie la terre ancestrale devient un fief ressortissant à la seigneurie de Mortefontaine. Dès lors, prendre le nom de Nerval, c’est s’inscrire légitimement dans la terre du Valois, et cette légitimation est essentielle dans la quête d’identité obsessionnelle chez Gérard. Enfin, en septembre 1836, le Clos deviendra le lieu saint, le campo santo familial, quand Alexandre Labrunie prendra l’initiative d’y faire inhumer les restes d’Eugénie Labrunie née Laurent et de sa mère Marguerite Victoire Laurent née Boucher.

 

L'ONCLE ANTOINE BOUCHER

Comment cerner la personnalité de celui qui marqua pour toujours l’imagination de Nerval ? Àgé de 50 ans au moment où il accueille son petit-neveu, Antoine Boucher est le fils posthume d’un père mort prématurément, élevé par sa mère, avec sa sœur aînée Marguerite Victoire, dans l’ancienne maison du garde-chasse, devenue cabaret depuis deux générations, et dans la proximité immédiate du château, où son oncle Pierre Olivier fut employé comme cuisinier. À Mortefontaine, il a été témoin de la métamorphose du domaine voulue par Louis Le Peletier. Sans doute a-t-il apprécié les bénéfices que représentaient pour la population les travaux d’assainissement des marécages, le travail abondant fourni à la main d’œuvre locale, mais il a perçu aussi le caractère artificiel de cette apparente prospérité, totalement subordonnée au bon vouloir du seigneur des lieux, dans la double illusion d’une nature apparemment préservée, mais en fait artificielle, et d’un bonheur villageois de bergerie, qui interdisait toute émancipation réelle. Il fut aussi l’observateur attentif de l’ambiguïté du comportement des grands propriétaires, philanthropes et libertins, Le Peletier à Mortefontaine, Franlieu à La Chapelle-en-Serval, Girardin à Ermenonville. « Habituellement Mortefontaine était fréquenté par des comédiens, des artistes, et quelques hommes de qualité qui le rendaient un théâtre d’extravagances et de folies » se souvient Jacques Cambry, préfet de l’Oise en 1803, qui fait évidemment allusion ici à la réputation quelque peu sulfureuse des Illuminés qui fréquentèrent les châteaux d’Ermenonville et de Mortefontaine avant la Révolution et que Nerval lui-même évoque dès 1850 dans Les Faux Saulniers.  Les rumeurs furent alors suffisamment persistantes pour susciter en 1785 au château d’Ermenonville une enquête de police qui d’ailleurs n’aboutit à rien de concluant. Est-il surprenant qu’Antoine Boucher, au contact qui n’a pu manquer de se produire avec ces visiteurs excentriques, se soit forgé une idée assez négative de cette société, et notamment des femmes qui la fréquentaient, et ait eu accès aux multiples écrits, plus ou moins officieusement publiés, que s’échangeaient les hôtes de Mortefontaine et d’Ermenonville, et qu’il aurait conservé, puis oublié, dans l’un des greniers de sa maison, comme l’affirme Nerval dans la préface des Illuminés ?

Le 27 février 1783, Antoine Boucher épouse à Mortefontaine Marie Jeanne Robquin. Il a vingt-trois ans, elle trente-huit. Elle est veuve, mère de cinq enfants dont l’aîné n’a que treize ans. Antoine Boucher élèvera ces orphelins comme ses propres enfants, mais c’est une lourde charge. Il est décidé qu’il gardera la maison de Mortefontaine, tandis que sa sœur Marguerite Victoire, qui a épousé un an plus tôt Pierre Charles Laurent s’installe à Paris, rue Coquillière, où le couple ouvre une boutique de lingerie. Des jours difficiles s’annoncent, qu’Antoine Boucher a su parfaitement assumer. Le 14 décembre 1789, l’Assemblée constituante avait voté la loi municipale qui donnait naissance aux 44000 communes du territoire français et en définissait le mode de gestion. Un conseil de commune, comprenant entre 3 et 21 membres, composé pour partie de « notables » et pour partie d’officiers municipaux, doit être élu pour deux ans. Un agent principal (maire) est lui aussi élu pour deux ans. Les premières élections sont organisées dès le 1er février 1790. C’est Antoine Boucher qui eut l’honneur d’être élu le premier maire de la commune de Mortefontaine, jusqu’au 11 novembre 1792. Il fut réélu le 17 février 1793 par la commune de Mortefontaine, comme membre du conseil chargé de l'état civil. Pendant plus d'un an, jusqu’en mai 1795, les actes d'état civil sont donc rédigés et signés de sa main, au nom, indique sa grande écriture un peu brouillonne, de la république « indivicible et impérissable » C’est au titre de maire de sa commune qu’Antoine Boucher va gérer le différend opposant les villageois de Mortefontaine et des villages environnants au nouveau propriétaire du domaine le banquier Joseph Duruey.

En effet, sentant le vent tourner, Louis Le Peletier a vendu son domaine de Mortefontaine en 1790 et c’est donc son successeur qui va devoir assumer les mécontentements suscités par les travaux d’embellissements qui privent les villageois du droit de vaine pâture. Un long échange juridique s’engage, mais le banquier, conseiller d’État et surtout administrateur de la Trésorerie nationale… et des intérêts de Madame du Barry, a à faire face à des inculpations autrement plus graves. Mis en accusation le 17 mars 1794 par Fouquier-Thinville, il est exécuté le lendemain.

Antoine Boucher a sans doute vu d’un bon œil ses beaux-fils s’engager les uns après les autres dans les armées révolutionnaires puis impériales, et vécu l’avènement de l’Empire, incarné pour lui par la présence de Julie et Joseph Bonaparte à Mortefontaine, comme un espoir. Après la fête magnifique du traité de commerce avec les États-Unis d’Amérique dont il a vu les fastes à Mortefontaine, puis la paix d’Amiens, dont on dit qu’elle fut conçue au pavillon de Vallière, il était légitime de croire en la bonne étoile de la famille Bonaparte. Mais là encore, le désenchantement fut grand. En 1810, au moment où il accueille Gérard à Mortefontaine, le couple Boucher-Robquin a perdu à la guerre trois de ses fils, et le « citoyen » Joseph Bonaparte, devenu « Sa Majesté catholique Don Joseph Bonaparte, roi des Espagnes et des Indes », s’embourbe dans une guerre perdue d’avance en Espagne. Mortefontaine le verra revenir vaincu, sous le nom d’emprunt de comte de Survilliers, en 1813.

Nerval a donné deux portraits de son grand-oncle. L’un, publié dans Aurélia ou Le Rêve et la Vie, concerne le scepticisme religieux d’Antoine Boucher. Au moment d’évoquer sa propre réticence à l’égard de la religion chrétienne, il est amené à expliquer son penchant pour le panthéisme antique par la toute première éducation qu’il a reçue, avant son retour à Paris chez son père, et c’est bien sûr à la figure tutélaire d’Antoine Boucher qu’il songe, dans une évocation en étroite parenté avec celle de la préface des Illuminés :

Le pays où je fus élevé était plein de légendes étranges et de superstitions bizarres. Un de mes oncles, qui eut la plus grande influence sur ma première éducation s’occupait, pour se distraire, d’antiquités romaines et celtiques. Il trouvait parfois dans son champ ou aux environs des images de dieux et d’empereurs que son admiration de savant me faisait vénérer, et dont ses livres m’apprenaient l’histoire. Un certain Mars en bronze doré, une Pallas ou Vénus armée, un Neptune et une Amphitrite sculptés au-dessus de la fontaine du hameau, et surtout la bonne grosse figure barbue d’un dieu Pan souriant à l’entrée d’une grotte, parmi les festons de l’aristoloche et du lierre, étaient les dieux domestiques et protecteurs de cette retraite. J’avoue qu’ils m’inspiraient alors plus de vénération que les pauvres images chrétiennes de l’église et les deux saints informes du portail, que certains savants du pays prétendaient être l’Esus et le Cernunnos des Gaulois. Embarrassé au milieu de ces divers symboles, je demandai un jour à mon oncle ce que c’était que Dieu.  “Dieu, c’est le soleil, me dit-il.” C’était la pensée intime d’un honnête homme qui avait vécu en chrétien toute sa vie, mais qui avait traversé la révolution, et qui était d’une contrée où plusieurs avaient la même idée de la Divinité. Cela n’empêchait pas que les femmes et les enfants n’allassent à l’église, et je dus à une de mes tantes quelques instructions qui me firent comprendre les beautés et les grandeurs du christianisme.

L’autre témoignage de Nerval sur son oncle est une série de notes personnelles écrites au crayon sur un feuillet plié en quatre, ce qui n’en rend pas la lecture facile. Dans l’intention, semble-t-il, de faire de son oncle un « portrait », Nerval a griffonné là à la hâte quelques souvenirs très précis concernant son oncle Boucher, mais, comme tout ce qui est trop intime, il les a gardés pour lui. C’est d’abord le souvenir d’une maison qui resurgit, associé, à la manière de Proust, à ceux de son oncle Boucher et de sa grand-mère qui y vécurent :

Toutes les fois que je me trouve en automne par un beau coucher de soleil devant une maison peinte en jaune avec des contrevents verts un ermitage à la J. Ja[c]ques entouré de treilles où serpente la vigne avec un rideau de peupliers, je pense à mon oncle et à ma grand-mère qui était sa sœur et qui porta si longtemps un corset de berger.

Sous cette première notation, on lit le mot « portrait », en plus gros caractères, puis entre deux traits une autre notation en abrégé, dont le sens échappe : « et ce n’est p[as] si [étonnant ?] que si c’était un autre parce qu’il sait b[ien] q[ue] c’est », qui ne fait peut-être pas partie du même projet. Au-dessous, Nerval mentionne des propos tenus par l’oncle, qu’il rapporte au style direct :

V[ou]s en êtes disait-il à v[ou]s occuper de D[ieu] Occupez-v[ou]s donc d’agir. Occupez-v[ou]s de vous-même [ ;] v[ous] êtes des fainéans qui comptez sur le ciel comme sur une loterie / Il est difficil[e] de trouver quelque chose qui éternise davantage la bêtise humaine que la diversité des langues, des costumes et des religions

Voilà ce que disait mon oncle homme imprégné d’idées [de] Voltaire / Sans dire si j’app[rouve] cette pensée, j’ignore s’il est permis de [ ?] mon pauvre oncle. 

Les notes se poursuivent, dans l’autre sens de la feuille :

On dirait ajourd’hui c’est un original / Il était de son temps voilà tout Je dis cela sans ironie quoique familiarisé de bonne heure avec l’humorisme allemand / Les gens de ce tems ci me permettront du moins de donner une larme à cet homme qui fut bon toute sa vie avec un certain penchant à la misanthropie que je lui reprochais doucement

C’est donc le souvenir d’un homme volontaire, cultivé, curieux de tout, volontiers bourru, désenchanté, mais profondément humain et bon que Nerval aura gardé de son grand-oncle Antoine Boucher.

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LE VALOIS DE GÉRARD DE NERVAL

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1743, le château et le petit parc de Mortefontaine dessiné comme un jardin à la française. On voit le long du chemin de Plailly le logement du garde-chasse occupée par l'ancêtre maternel de Nerval Jean Olivier. Du futur grand Parc, au nord, on ne distingue que les étangs.

1776, sur le plan du petit Parc dessiné par l'architecte Le Rouge, la structure du jardin a radicalement changé, s'adaptant à la mode des jardins dits "anglo-chinois".

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Sur ce plan anonyme de 1780 environ, le petit Parc est définitivement devenu jardin à l'anglaise, avec sa grande pelouse qui monte en pente douce, parcourue de petits cours d'eau jusqu'aux nymphées qui ferment le parc au sud. Au sud-ouest, la plantation de haute futaie abrite l'allée des tombeaus . Les passages souterrains ont été aquarellés en rouge. Ce sont les grottes du fond du parc, et sans doute la grotte moussue du "vieux Pan" qu'évoque Nerval.

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plan cadastral napoléonien de 1810. La maison et le jardin d'Antoine Boucher portent les numéros E 26 et E 30. Un peu plus haut, du même côté de la rue, on distingue l'arrondi de l'emplacement de la fontaine du village.

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le mur actuel, le long de la rue de Plailly (aujourd'hui rue Gérard de Nerval), où se situait la maison d'Antoine Boucher. On distingue encore la voussure d'une ancienne porte d'entrée

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la fontaine du village en 1809, telle que Nerval l'a connue dans son enfance. Elle était ornée d'un bas-relief représentant Neptune et Amphitrite encadrant des porteurs d'offrandes, d'une naïade en ronde -bosse et de l'inscription portant les vers de René de Girardin.

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plan de la maison, de la cour et du jardin d'Antoine Boucher d'après les données de l'inventaire aorès décès de 1820. La ligne horizontale est l'alignement de 1838 qui ampute la maison.Plan établi d'après les données de l'inventaire après décès et les plans d'alignement.

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la maison photographiée par A. Marie avant 1914. La photo de gauche, prise de la rue, montre la maison,amputée de la partie qui longeait la rue. La photo de droite, prise du jardin montre la disposition des portes et fenêtres de la cuisine et du séjour

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Sur le plan d'intendance de Mortefontaine établi en 1782, le Clos Nerval porte le nom de "Nerva"

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Sur le plan cadastral napoléonien de 1810, le Clos Nerval est divisé en parcelles. Le registre fiscal des propriétaires indique que Charles Laurent est propriétaire pour sa femme Marguerite Victoire des parcelles cadastrées D16 et D 17.

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Qu'a pu penser Antoine Boucher de la ronflante dédicace à Joseph Bonaparte devenu « Sa Majesté catholique Don Joseph Bonaparte, roi des Espagnes et des Indes » au frontispice des Vues de Mortefontaine qui lui furent offertes en 1809, lui qui 15 ans plus tôt, signait modestement, au milieu de ses concitoyens, le "Projet d'arrangement" proposé au banquier Duruey.

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la Généalogie fantastique, côté maternel. En regard du nom de son ancêtre Olivier, Nerval a indiqué la suite des propriétaires du domaine de Mortefontaine, en mettant particulièrement en relief le nom de Bonaparte, roi de Naples et d'Espagne, qu'il relie par la pointe d'une longue épée à la terre de Nerval ou Nerval, fief de la seigneurie de Mortefontaine.

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Alignement

section du plan d'alignement de la Grande rue de Mortefonataine. On voit la fontaine, indiquée dans un arrondi, puis, en allant vers la gauche, la porte cochère de la maison d'Antoine Boucher, et l'emprise de la maison elle-même.

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La famille Bonaparte incarnant la Clémence et la Bienfaisance. Cette aquarelle, qui ouvre le recueil des Vues de Mortefontaine, présente Joseph Bonaparte auprès de son épouse Julie et de ses filles Zénaïde et Charlotte, sous l'abri de la grotte du Grand Parc, familièrement entouré par les enfants du village de Mortefontaine.

Zénaïde et Charlotte Bonaparte, nées respectivement en 1801 et 1802

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La tombe d'Antoine Narcisse Boucher, dans le cimetière de Mortefontaine.

Notes autographes de Nerval sur son oncle Antoine Boucher

dernière photo de la maison d'Antoine Boucher, vers 1950

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La haie de Nerval et le Clos où pâturent aujourd'hui des chevaux

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Mortefontaine, carte d'état-major, 1820. (encadré rouge: la maison d'Antoine Boucher; encadré vert: le clos Nerval; encadré bleu: Loisy et Saint-Sulpice-du-Désert; encadré violet: les rochers où le narrateur passe la nuit dans Sylvie)

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