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LES CONFIDENCES DE NICOLAS

HISTOIRE D’UN VIE LITTÉRAIRE AU XVIIIE SIÈCLE.

 

I — L’HÔTEL DE HOLLANDE.

Au mois de juillet de l’année 1757, il y avait à Paris un jeune homme de vingt-cinq ans, exerçant la profession de compositeur à l’imprimerie des galeries du Louvre et connu à l’atelier du simple nom de Nicolas, car il réservait son nom de famille pour l’époque où il pourrait former un établissement, ou parvenir à quelque position distinguée. — N’allez pas croire toutefois qu’il fût ambitieux, l’amour seul occupait ses pensées, et il lui eût sacrifié même la gloire, dont il était digne peut-être, et qu’il n’obtint jamais. — Quiconque aurait à cette époque fréquenté la Comédie-Française n’eût pas manqué d’apercevoir à la première rangée du parterre une longue figure au nez aquilin, avec la peau brune et marquée de petite vérole, des yeux noirs pleins d’expression, un air d’audace tempéré par beaucoup de finesse ; un joli cavalier du reste, à la taille svelte, à la jambe élégante et nerveuse, chaussé avec soin, et rachetant par la grace [sic] d’attitude d’un homme habitué à briller dans les bals publics ce que sa mise avait d’un peu modeste pour un habitué de théâtre royal. C’était Nicolas l’ouvrier, consacrant presque tous les jours au plaisir de la scène une forte partie du gain de sa journée, applaudissant avec transport les chefs-d’œuvre du répertoire comique (il n’aimait pas la tragédie), et surtout marquant son enthousiasme aux passages débités par la belle Mlle Guéant, qui obtenait alors un grand succès dans la Pupille et dans les Dehors trompeurs.

Rien n’est plus dangereux pour les gens d’un naturel rêveur qu’un amour sérieux pour une personne de théâtre ; c’est un mensonge perpétuel, c’est le rêve d’un malade, c’est l’illusion d’un fou. La vie s’attache tout entière à une chimère irréalisable qu’on serait heureux de conserver à l’état de désir et d’aspiration, mais qui s’évanouit dès que l’on veut toucher l’idole.

Il y avait un an que Nicolas admirait Mlle Guéant sous le faux jour du lustre et de la rampe, lorsqu’il lui vint à l’esprit de la voir de plus près. Il alla se planter à la sortie des acteurs, qui correspondait alors à un passage conduisant au carrefour de Bussy. La petite porte du théâtre était fort encombrée de laquais, de porteurs de chaises et de soupirans malheureux, qui, comme Nicolas, brûlaient d’un feu pudique pour telle ou telle de ces demoiselles. C’étaient généralement des courtauds de boutique, des étudians ou des poètes honteux échappés du café Procope, où ils avaient écrit pendant l’entr’acte un madrigal ou un sonnet. Les gentilshommes, les robins, les commis des fermes et les gazetiers n’étaient pas réduits à cette extrémité. Ils pénétraient dans le théâtre, soit par faveur, soit par finance, et le plus souvent accompagnaient les actrices jusque chez elles, au grand désespoir des assistans extérieurs.

C’est là que Nicolas venait s’enivrer du bonheur stérile d’admirer la taille élancée, le teint éblouissant, le pied charmant de la belle Guéant, qui d’ordinaire montait en chaise à cet endroit, et se faisait porter directement chez elle. Nicolas avait pris l’habitude de la suivre jusque-là pour la voir descendre, et jamais il n’avait remarqué qu’elle se fît accompagner d’aucun cavalier. Il poussait souvent l’enfantillage jusqu’à se promener une partie de la nuit sous les fenêtres de l’actrice, épiant le jeu des lumières, les ombres sur les rideaux, comme si cela lui importait le moins du monde, à lui, pauvre enfant du peuple, vivant d’un état manuel, et qui n’oserait jamais, certes, aspirer à celle qui défendait sa porte aux financiers et aux seigneurs.

Un soir, à la sortie du théâtre, Mlle Guéant, au lieu de prendre sa chaise à porteurs, s’en alla à pied, donnant le bras à une de ses compagnes, traversa le passage, et, arrivée au bout, monta tout à coup dans une voiture qui l’attendait, et qui partit avec rapidité. Nicolas se mit à courir en la poursuivant ; mais les chevaux allaient si vite, qu’il ne tarda pas à être essoufflé. Dans les rues, ce n’était rien encore ; mais bientôt on gagna la longue série des quais, où nécessairement sa force allait être vaincue. Heureusement, la nuit le favorisant, il eut l’idée de s’élancer derrière la voiture, où il reprit haleine, enchanté de cette position, mais le cœur navré de jalousie. Il était évident pour lui que l’équipage se dirigeait vers quelque petite maison. La naïve pupille qu’il venait d’admirer au théâtre convolait cette fois à des noces mystérieuses.

Et quel droit avait-il, cet insensé spectateur, tout plein encore des illusions de la soirée, de s’enquérir des actions nocturnes de la belle Guéant ? Si, au lieu de la Pupille, elle avait joué ce soir-là les Dehors trompeurs, le sentiment éprouvé par Nicolas eût-il été le même ? C’est donc une femme idéale qu’il aimait, puisqu’il n’avait jamais songé d’ailleurs à se rapprocher d’elle ; mais le cœur humain est fait de contradictions. De ce jour, Nicolas se sentait amoureux de la femme et non plus seulement de la comédienne. Il osait pénétrer un de ses secrets, il se sentait résolu à se mêler au besoin à cette aventure, comme il arrive quelquefois que dans les rêves le sentiment de la réalité se réveille, et que l’on veut à tout prix les faire aboutir.

La voiture, après avoir traversé les ponts et s’être engagée de nouveau parmi les rues de la rive droite, s’était enfin arrêtée dans la cour d’un hôtel du quartier du Temple. Nicolas se glissa à terre sans que le concierge s’en aperçût, et se trouva un instant embarrassé de sa position. Pendant ce temps, la voix doucement timbrée de Mlle Guéant disait à sa compagne : « Descends la première, Junie. »

Junie ! A ce nom, un souvenir déjà vague passa dans la tête de Nicolas : c’était le petit nom d’une demoiselle Prudhomme, danseuse à l’Opéra-Comique, qu’il avait rencontrée dans une partie de campagne. Il s’avança pour lui donner la main au moment où elle descendait de voiture. « Tiens, vous êtes aussi de la fête ? » dit-elle en le reconnaissant. Il allait répondre, quand Mlle Guéant, qui descendait à son tour, s’appuya légèrement sur son bras. L’impression fut telle que Nicolas ne put trouver un mot. En ce moment un colonel de dragons, qui venait au-devant des dames, dit en jetant les yeux sur lui : « Mademoiselle Guéant, voici un de vos plus fidèles admirateurs. » Il avait en effet vu souvent Nicolas au spectacle, applaudissant toujours avec transport la belle comédienne. Celle-ci se tourna vers le jeune homme, et lui dit avec son plus charmant sourire et son accent le plus pénétrant : « Je suis charmée, monsieur, de vous trouver des nôtres. » Nicolas fut comme effrayé d’entendre pour la première fois cette voix si connue s’adresser à lui, de voir cette statue adorée descendue de son piédestal, vivre et sourire un instant pour lui seul. Il eut seulement la présence d’esprit de répondre : « Mademoiselle, je ne suis qu’un amateur charmé de rester pour vous admirer plus long-temps. »

Il y avait en lui un sentiment singulier qu’éprouvent tous ceux qui voient de près pour la première fois une femme de théâtre, c’est d’avoir à faire la connaissance d’une personne qu’ils connaissent si bien. On ne tarde pas à s’apercevoir le plus souvent que la différence est grande : la soubrette est sans esprit, la coquette est sans grace, l’amoureuse est sans cœur, et puis la clarté qui monte de la rampe change tellement les physionomies ! Cependant Mlle Guéant triomphait de toutes ces chances fâcheuses. Nicolas restait pétrifié à la voir, avec son cou de neige et sa taille onduleuse, monter l’escalier au bras du colonel.

— Eh bien ! que faites-vous là ? dit Mlle Prudhomme ; donnez-moi votre bras et montons. — Nicolas se rassurait peu à peu. Ce jour-là, par bonheur, son linge était irréprochable, son habit de lustrine était presque neuf, le reste convenable, et d’ailleurs il voyait passer près de lui d’autres invités beaucoup plus négligés dans leur mise que lui-même.

— Où sommes-nous donc ? dit-il tout bas à Junie (Mlle Prudhomme), et en montant l’escalier, il lui expliqua tout son embarras. Celle-ci se prit à rire aux éclats, et lui dit : Mon ami, soyez tranquille, en fait d’hommes, il n’y a ici que des princes et des poètes, comme dit M. de Voltaire ; c’est une société mêlée… N’êtes-vous pas un peu prince ?

— Je descends de l’empereur Pertinax, dit sérieusement Nicolas, et ma généalogie se trouve bien en règle chez mon grand-père, à Nitri, en Bourgogne.

— Eh bien ! cela suffit, dit Junie, sans trop s’arrêter à la vraisemblance du fait ; je vous aurais mieux aimé poète, parce que vous nous auriez récité quelque chose de leste au dessert ; mais qu’importe ? un prince, cela est déjà bien, et d’ailleurs c’est moi qui vous introduis.

— Mais où sommes-nous ?

— Nous sommes, dit Junie, à l’Hôtel de Hollande, où l’ambassadeur de Venise donne une fête cette nuit. 

Ils entrèrent dans la salle ( la même où a été depuis le billard de Beaumarchais, qui plus tard occupa cet hôtel). Nicolas, qui n’avait jamais soupé qu’aux Porcherons depuis quelques mois qu’il habitait Paris, était étourdi de la magnificence de la table où il fut convié à s’asseoir. Cependant sa figure avait un tel air de distinction, qu’il ne pouvait paraître déplacé nulle part. On s’étonnait seulement de ne pas le connaître, car il n’y avait là que des illustrations du monde et de la littérature. Les femmes étaient toutes des actrices de différens théâtres. On admirait Mlle Hus, si spirituelle, si provoquante, mais moins belle que Mlle Guéant ; Mlle Halard, alors svelte et légère ; Mlle Arnould, célèbre déjà par le rôle de Psyché dans les Fêtes de Paphos ; la jeune Rosalie Levasseur, de la Comédie-Italienne, qui s’était fait accompagner par un abbé coquet ; puis Mlle Guimard et Camargo deuxième, première danseuse aux Français. Mme Favart se trouvait assise à la gauche de Nicolas. Entouré d’un tel cercle de beautés célèbres, il n’avait d’yeux cependant que pour Mlle Guéant, placée à l’autre bout de la table auprès du colonel qui l’avait introduite. Junie lui en fit la guerre, et l’amena à lui raconter toute l’histoire de sa belle passion. « Ce n’est pas gai pour moi ! dit-elle en riant, car enfin je n’ai point d’autre cavalier que vous ; mais n’importe, vous m’amusez beaucoup. »

Quand le souper fut achevé, Rosalie Levasseur, qui avait une voix délicieuse, chanta quelques vaudevilles ; Mlle Arnould dit le bel air : Pâles flambeaux ; Mlle Hus joua une scène de Molière, Mme Favart chanta une ariette de la Servante maîtresse ; Guimard, Halard, Prudhomme et Camargo deuxième exécutèrent un pas du ballet de Médée ; Mlle Guéant rendit la scène de la lettre dans la Pupille. Ce fut alors le tour des poètes : chacun déclama ses vers ou chanta sa chanson. La nuit s’avançait ; les auteurs les plus célèbres, les grands personnages, la gravité en un mot, venaient de partir. Le cercle devint plus intime ; Grécourt récita un de ses contes ; un auteur nommé Robbé donna lecture d’un poème dirigé contre le prince de Conti, qui lui avait fait donner vingt mille livres pour qu’il ne l’imprimât pas. Piron récita quelques strophes empreintes de cette passion d’un siècle qui ne respectait rien, pas même l’amour. On frémissait encore de cette fougueuse poésie, quand Mme Favart, se tournant vers son voisin de droite, lui dit : « C’est à votre tour ! » Nicolas hésita, d’autant plus que les yeux de la belle Guéant étaient alors fixés sur lui. Cette dernière, voulant le rassurer, ajouta avec son sourire adorable : « Nous donnerez-vous quelque chose, monsieur ? — C’est un petit prince ! s’écria Junie, il n’est bon à rien, il ne fait rien… C’est un descendant de l’empereur Per… Per… » Nicolas rougissait jusqu’aux oreilles. « Pertinax, c’est cela ! » dit enfin Junie.

L’ambassadeur de Venise fronçait le sourcil ; il croyait peu aux descendans des empereurs romains, et se flattait, étant lui-même un Mocenigo inscrit au livre d’or de Venise, de connaître tous les plus grands noms de l’Europe. Nicolas sentit qu’il était perdu, s’il ne s’expliquait pas. Il se leva donc et commença l’histoire de sa généalogie ; il raconta comme quoi Helvius Pertinax, fils du successeur de Commode, avait échappé à la mort dont le menaçait Caracalla, et, réfugié dans les Apennins, avait épousé Didia Juliana, fille également persécutée de l’empereur Julianus. L’abbé coquet qui accompagnait Rosalie Levasseur, et qui avait des prétentions à la science, secoua la tête à cette allégation, sur quoi Nicolas récita en latin très pur l’acte de mariage des deux conjoints, et cita une foule de textes. L’abbé se reconnaissant vaincu, Nicolas énuméra froidement les successeurs de Helvius et de Didia, jusqu’à Olibrius Pertinax, que l’on retrouve capitaine des chasses sous le roi Chilpéric, puis encore un nombre infini de Pertinax ayant passé par les états les plus variés : marchands, procureurs ou sergens, jusqu’au soixantième descendant de l’empereur Pertinax, nommé Nicolas Restif, ce dernier nom étant la traduction du nom latin, depuis qu’on n’employait plus que la langue française dans les actes publics.

On n’aurait guère écouté cette longue énumération, si les remarques dont Nicolas en accompagnait les principaux passages n’eussent persuadé à tout le monde que c’était là une critique des généalogies en général. Les poètes et les actrices rirent de tout leur cœur ; les grands seigneurs de la compagnie acceptèrent en gens d’esprit l’ironie apparente du morceau, et l’animation, la verve du conteur lui concilièrent tous les suffrages. L’entraînement était si grand, et Nicolas tenait si bien tous les esprits suspendus aux anecdotes dont il accompagnait les noms cités, qu’arrivé à lui-même, on lui demanda le récit de ses aventures. Il consentit à raconter l’histoire de son premier amour. Quelques invités prétentieux, qui commençaient à s’ennuyer de la faveur dont Nicolas semblait jouir auprès des dames, s’esquivèrent peu à peu, de sorte qu’il ne resta plus qu’un cercle attentif et bienveillant. Les confessions étaient alors à la mode. Celle de Nicolas fut rapide, enthousiaste, avec certains traits d’une naïve immoralité, qui charmaient alors les auditeurs vulgaires ; mais, arrivé à l’élément vraiment humain de son récit, il se montra ce qu’il était au fond, noble et sincèrement passionné ; il pénétra d’émotion cette société frivole, et dans tous ces cœurs perdus il sut réveiller une étincelle du pur amour des premiers ans. Mlle Guéant elle-même, froide autant que belle, et qui aussi passait pour sage, ne pouvait se défendre d’une vive sympathie pour ce jeune homme à l’ame si tendre et si sensible. Aux dernières scènes du récit, que Nicolas racontait d’une voix étouffée, avec des pleurs dans les yeux, elle s’écria : — Est-ce que c’est possible ? est-ce qu’on peut aimer ainsi ?

— Oui, madame, s’écria Nicolas, tout cela est vrai comme la généalogie des Pertinax… Quant à la personne que j’ai aimée, elle vous ressemblait, elle avait beaucoup du moins de vos traits et de votre sourire, et rien ne peut me consoler de sa perte sinon de vous admirer. 

Alors ce fut une tempête d’applaudissemens. Quelques enthousiastes ne craignirent pas d’affirmer qu’on avait affaire à un romancier plus habile que Prévost d’Exiles, plus tendre que d’Arnaud, plus amusant que Jean-Jacques, avec des passages de sentiment non moins sublimes. Et le pauvre ouvrier fut reçu de plain-pied dans cette compagnie des beaux noms, des beaux esprits et des belles impures du temps. Il ne tenait qu’à lui de faire son chemin dans le monde désormais. Pourtant, tout ce qu’il avait dit était la vérité ; il se regardait comme descendant de l’empereur Pertinax, et il venait de raconter ses amours pour une femme qui était morte quelques mois auparavant. Comme c’était un cœur qui ne pouvait rester vide, l’amour idéal et tout poétique conçu pour Mlle Guéant l’avait peu à peu consolé de l’autre, dont l’impression était pourtant encore bien vive.

On donne une fin bizarre à ce souper, un dénoûment assez usité alors du reste dans ces sortes de médianoches. A un signal donné, les lumières s’éteignirent, et une sorte de Colin-Maillard commença dans l’obscurité ; c’était, à ce qu’on croit, le but final de la fête, du moins pour les initiés, qui n’étaient point partis avec le commun des invités. Chacun avait le droit de reconduire la dame dont il s’était saisi dans l’ombre pendant cet instant de tumulte. Les amans en titre s’arrangeaient pour se reconnaître ; mais une fois fait, même au hasard, le choix devenait sacré. Nicolas, qui ne s’y attendait pas, sentit une main qui prenait la sienne et qui l’entraîna pendant quelques pas ; alors on lui remit une autre main douce et frémissante : c’était celle de Mlle Guéant, qui le pria de la reconduire. Pendant qu’il descendait par un escalier dérobé correspondant à la cour, il entendit Junie qui s’écriait : — Je me sacrifie, je vais consoler le colonel.

 

II —CE QUE C’ÉTAIT QUE NICOLAS.

Trente ans plus tard, le même personnage, connu alors sous le nom patronymique de Restif, auquel il avait ajouté celui de Labretone, propriété de son père, eut occasion de retourner à l’Hôtel de Hollande, situé vieille rue du Temple, et qui appartenait alors à Beaumarchais. Les personnages de la scène précédente avaient eu diverses fortunes. L’ambassadeur de Venise, peu estimé dans le monde, traité parfois d’espion et d’escroc, avait péri, condamné par ordre du conseil des dix ; la belle Guéant était morte de la poitrine, et Nicolas l’avait pleurée long-temps, quoiqu’il n’eût pu nouer avec elle qu’une liaison passagère. Quant à lui-même, il n’était plus le pauvre ouvrier typographe d’autrefois ; il était devenu maître dans cette profession, qu’il alliait singulièrement à celle de littérateur et de philosophe. S’il daignait encore travailler manuellement, c’était après avoir accroché au mur près de lui son habit de velours et son épée. D’ailleurs, il ne composait que ses propres ouvrages, et telle était sa fécondité, qu’il ne se donnait plus la peine de les écrire : debout devant sa casse, le feu de l’enthousiasme dans les yeux, il assemblait lettre à lettre dans son composteur ces pages inspirées et criblées de fautes, dont tout le monde a remarqué la bizarre orthographe et les excentricités calculées. Il avait pour système d’employer dans le même volume des caractères de diverse grosseur, qu’il variait selon l’importance présumée de telle ou telle période. Le cicéro était pour la passion, pour les endroits à grand effet, la gaillarde pour le simple récit ou les observations morales, le petit-romain concentrait en peu d’espace mille détails fastidieux, mais nécessaires. Quelquefois il lui plaisait d’essayer un nouveau système d’orthographe ; il en avertissait tout à coup le lecteur au moyen d’une parenthèse, puis il poursuivait son chapitre, soit en supprimant une partie des voyelles, à la manière arabe, soit en jetant le désordre dans les consonnes, remplaçant le c par l’s, l’s par le t, ce dernier par le ç, etc., toujours d’après des règles qu’il développait longuement dans ses notes. Souvent, voulant marquer les longues et les brèves à la façon latine, il employait, dans le milieu des mots, soit des majuscules, soit des lettres d’un corps inférieur ; le plus souvent il accentuait singulièrement les voyelles, et abusait surtout de l’accent aigu. Cependant aucune de ces excentricités ne rebutait les innombrables lecteurs du Paysan perverti, des Contemporaines ou des Nuits de Paris ; c’était désormais le conteur à la mode, et rien ne peut donner une idée de la vogue qui s’attachait aux livraisons de ses ouvrages, publiés par demi-volumes, sinon le succès qu’ont obtenu naguère chez nous certains romans-feuilletons. C’était ce même procédé de récit haletant, coupé de dialogues à prétentions dramatiques, cet enchevêtrement d’épisodes, cette multitude de types dessinés à grands traits, de situations forcées, mais énergiques, cette recherche continuelle des mœurs les plus dépravées, des tableaux les plus licencieux que puisse offrir une grande capitale dans une époque corrompue, le tout relevé abondamment par des maximes humanitaires et philosophiques, et des plans de réforme où brillait une sorte de génie désordonné, mais incontestable, qui fit qu’on appela cet auteur étrange le Jean-Jacques des halles.

C’était quelque chose ; cependant, l’homme fut meilleur peut-être que ses livres ; ses intentions étaient bonnes en dépit des caprices d’une imagination dévergondée. Il passait souvent les nuits à parcourir les rues, pénétrant dans les bouges les plus infects, dans les repaires des escrocs, soit pour observer, soit dans sa pensée pour empêcher le mal et faire quelque bien. Il s’imposait, dit-il, le rôle de Pierre-le-Justicier, non en vertu des devoirs de la royauté, mais de ceux de l’écrivain moraliste. Cette étrange prétention le suivait également dans ses relations du monde, où il se faisait le médiateur des querelles et des divisions de famille ou l’intermédiaire de la bienfaisance et du malheur. Il se vante aussi d’avoir, dans ses excursions nocturnes, consolé ou soulagé plus d’un misérable, arraché quelques jeunes filles à l’opprobre ou à l’outrage : ce serait de quoi lui faire pardonner bien des fautes et bien des erreurs. Restif est surtout connu comme romancier ; il a pourtant écrit quelques volumes de philosophie, de morale, et même de politique ; seulement il ne les publia que sous son prénom. La Philosophie de M. Nicolas contient tout un système panthéiste, où il tente, à la manière des philosophes de cette époque, d’expliquer l’existence du monde et des hommes par une série de créations ou plutôt d’éclosions successives et spontanées ; son système a du rapport avec la cosmogonie de Fourier, lequel a pu lui faire de nombreux emprunts. En politique et en morale, Restif est tout simplement communiste. Selon lui, la propriété est la source de tout vice, de tout crime, de toute corruption ; ses plans de réforme sont longuement décrits dans les livres intitulés : l’Anthropographe, le Gynographe, le Pornographe, etc., qui prouveraient que nos grands penseurs modernes n’on rien inventé sur ces matières. On retrouve, du reste, les mêmes idées mises en action dans la plupart de ses romans. Le second volume des Contemporaines contient tout un système de banque d’échange pratiqué par une association de travailleurs et de commerçans. Est-ce donc là la source des excentricités actuelles ?

Revenons avant tout à la biographie personnelle de ce singulier esprit ; il en a semé des fragmens dans une foule d’ouvrages où il s’est peint sous des noms supposés, dont plus tard il a donné la clef. Dans une série de pièces et de scènes dialoguées qu’il intitule le Drame de la Vie, il a eu l’idée bizarre de représenter, comme dans une lanterne magique, les scènes principales de son existence ; cela commence aux premiers jeux de son enfance, et cela se termine après les massacres du 2 septembre, qui paraissent avoir un peu refroidi sa ferveur révolutionnaire. Un autre livre, le Cœur humain dévoilé, décrit avec minutie toutes les impressions de cette vie si laborieuse et si tourmentée. Avant Restif, cinq hommes seulement avaient formé le projet hardi de se peindre, saint Augustin, Montaigne, le cardinal de Retz, Jérôme Cardan et Rousseau. Encore n’y eut-il que les deux derniers qui eussent fait le sacrifice complet de leur amour-propre ; Restif est allé plus loin peut-être. « A soixante ans, dit-il, écrasé de dettes, accablé d’infirmités, je me vois forcé de livrer mon moral pour subsister quelques jours de plus, comme l’Anglais qui vend son corps. »

En lisant ce premier aveu, qui n’a pas dû être une de ses moindres souffrances, on se sent pris de pitié pour ce pauvre vieillard qui, un pied dans la tombe, vient, avec le courage et l’énergie du désespoir, exhumer les fautes de sa jeunesse, les vices de son âge mûr, et qui peut-être les exagère pour satisfaire le goût dépravé d’une époque qui avait admiré Faublas et Valmont. On a abusé depuis de ce procédé tout réaliste qui consiste à faire de l’homme lui-même une sorte de sujet anatomique ; nous chercherons ici à en faire tourner l’enseignement vers l’étude de certains caractères, chez qui la personnalité atteint aux plus tristes illusions et provoque les plus inexplicables aveux. Nous essaierons de raconter cette existence étrange, sans aucune prévention comme sans aucune sympathie, avec les documens fournis par l’auteur lui-même, et en tirant de ses propres confessions le fait instructif des misères qui fondirent sur lui comme la punition providentielle de ses fautes. Notre époque n’est pas moins avide que le siècle passé de mémoires et de confidences ; la simplicité et la franchise sont toutefois portées moins loin aujourd’hui par les écrivains. Ce serait une comparaison instructive à faire dans tous les cas, si la vérité pouvait avoir quelque chose de l’attrait du roman.

 

III — PREMIÈRES ANNÉES.

Le village de Saci, situé en Champagne, sur les confins de la Bourgogne, à cinquante lieues de Paris et trois d’Auxerre, est traversé dans toute sa longueur d’une seule rue composée de chaque côté d’une centaine de maisons. A l’une des extrémités, appelée la Porte là-haut, en traversant un ruisseau nommé la Farge on trouve l’enclos de Labretone, dont les murs blancs se dessinent sur un horizon de bois et de collines vertes. C’est là qu’était né Nicolas Restif, dont le grand-père, homme instruit et allié à la magistrature, se croyait descendant de l’empereur Pertinax. Il est permis de croire que la généalogie qu’il avait dressée à cet effet n’était qu’un jeu d’esprit destiné à ridiculiser les prétentions de quelques gentilshommes, ses voisins, qu’il recevait à sa table. Quoi qu’il en soit, la famille des Restif était considérée dans le pays autant par son aisance que par ses relations ; plusieurs de ses membres appartenaient à l’église : on songea d’abord à lancer le jeune Nicolas dans cette carrière, mais son naturel indépendant et même un peu sauvage contraria long-temps cette idée. Il ne se plaisait qu’au milieu des bergers, dans les bois de Saci et de Nitri, partageant leur vie errante et leurs fatigues. Il avait douze ans environ, quand ce goût se trouva favorisé par une circonstance imprévue. Le berger de son père, qui s’appelait Jaquot, partit tout à coup, sans mot dire, pour le pèlerinage du mont Saint-Michel, qui était pour les jeunes gens du pays comme celui de sainte Reine pour les filles. Un garçon qui n’était pas allé au mont Saint-Michel était regardé comme un poltron. De même, il paraissait manquer quelque chose à la pudeur d’une jeune fille qui n’avait pas visité le tombeau de la belle reine Alise, la vierge des vierges. Jaquot parti, le troupeau se trouva sans gardien. Nicolas s’offrit bien vite à le remplacer. Les parens hésitaient : l’enfant était si jeune, et les loups se montraient souvent dans le voisinage ; mais enfin on manquait de monde à la ferme, le voyage de Jaquot ne devait durer que quinze jours : on nomma Nicolas berger intérimaire.

Quelle joie ! quel délire dans ce premier jour de liberté ! Le voilà qui sort à la pointe du jour du clos de Labretone, suivi des trois gros chiens Pinçard, Robillard et Friquette. Les deux plus forts moutons portaient sur leur dos les provisions de la journée avec la bouteille d’eau rougie et le pain pour les chiens. Le voilà libre, libre dans la solitude ! Il respire à pleine poitrine ; pour la première fois il se sent vivre… Les nuages blancs qui glissent dans le ciel, la bergeronnette qui se balance sur les taupinières, les fleurettes d’automne sans feuilles et sans parfums, le chant de l’œnante solitaire, si monotone et si doux, les prés verts baignés au loin par la brume, tout cela le jette dans une douce rêverie. En passant près d’un buisson où Jaquot, deux mois auparavant, lui avait montré un nid de linotte, il pense au pauvre berger qu’il remplace et aux dangers qu’il court dans son périlleux voyage. Ses yeux se mouillent de larmes, sa tête s’exalte, et pour la première fois il se prend à rimer des vers sur l’air des pèlerins de Saint-Jacques, qu’il avait entendu chanter à des mendians :

Jaquot est en pèlerinage — à Saint-Michel ;
Qu’il soit guidé dans son voyage — par Raphaël !
Nous ne garderons plus ensemble — les blanc moutons :
Jaquot va par le pont qui tremble — chercher pardons.

Voici le premier pas fait dans une route dangereuse ; Nicolas s’est trompé sur son goût pour la solitude… Ce goût n’annonçait pas un berger, mais un poète. Malheur aux moutons, qu’il entraîne dans les endroits les plus sauvages et les moins riches en pâture ! Il aime les ruines de la chapelle Sainte-Madeleine et y revient souvent, sous prétexte d’y cueillir des mûres sauvages ; le fait est que ce lieu lui inspire des pensées douces et mélancoliques. Ce n’était pas assez encore. Derrière le bois du Boutparc, vis-à-vis les vignes de Montgré, on rencontrait un vallon sombre bordé de grands arbres. Nicolas hésitait d’abord à s’y engager ; il se rappelait les histoires de voleurs et d’excommuniés changés en bêtes que Jaquot lui avait souvent racontées. Moins effrayées que leur gardien, les bêtes sautent dans le vallon. Il y en avait de plusieurs sortes dans le troupeau ; les chèvres grimpent aux broussailles, les brebis broutent l’herbe et les porcs fouillent la terre pour y trouver une espèce de carotte sauvage que les paysans nomment échavie. Nicolas les suivait pour les empêcher d’aller trop loin, lorsqu’il aperçut sous un chêne un gros sanglier noir, qui, en humeur de folâtrer, vint se mêler à la bande plus civilisée des pourceaux. Le jeune pâtre tressaillait à la fois d’horreur et de plaisir, car la vue de cet animal augmentait l’aspect sauvage du lieu qui avait tant de charmes pour lui. Il se garda de faire un mouvement à travers les feuilles. Un instant après, un chevreuil, puis un lièvre vinrent jouer plus loin sur une bande de gazon ; puis ce fut une huppe qui se percha dans un de ces gros poiriers dont les paysans appellent le fruit poires de miel. Le rêveur se croyait transporté dans le pays des fées ; tout à coup, parmi les broussailles, un loup montra son poil fauve et son nez pointu avec deux yeux qui brillaient comme du charbon… Les chiens qui arrivaient lui firent la chasse, et adieu tout ce qui complétait le tableau, chevreuil, lièvre et sanglier ! La huppe même, l’oiseau de Salomon, s’était envolée ; seulement, comme une fée bienfaisante, elle avait signalé l’arbre aux poires à miel, si douces et si sucrées que les abeilles les dévorent. Nicolas emplit ses poches de ce fruit délicieux, dont, à son retour, il régala ses frères et ses sœurs.

En y réfléchissant, Nicolas se dit : Ce vallon n’est à personne… je le prends, je m’en empare ; c’est mon petit royaume ! Il faut que j’y élève un monument pour qu’il me serve de titre, ainsi que cela s’est toujours fait selon la Bible que lit mon père. — Pendant plusieurs jours, il travailla à dresser une pyramide. Quand elle fut terminée, il lui vint à l’esprit, toujours d’après l’inspiration de la Bible, d’y faire un sacrifice dans les règles. Un être libre comme moi, se dit-il, devant se suffire à lui-même, doit être à la fois roi, pontife, magistrat, berger, boulanger, cultivateur et chasseur. En vertu de ces titres, il se mit en quête d’une victime, et parvint à atteindre avec sa fronde un oiseau de proie de l’espèce qu’on nomme bondrée, qu’il crut avait condamné justement comme coupable de troubler l’innocence et la sécurité des hôtes du vallon. Peut-être sa conscience eût-elle, plus tard, trouvé à redire a à ce raisonnement, quand l’étude de l’harmonie universelle lui eut appris l’utilité des êtres nuisibles. Aussi n’appuyons-nous sur ces enfantillages que pour signaler la teinte mystique des premières idées du rêveur (1). Cependant, il fallait avoir des témoins de cet acte religieux. C’est à midi que les bêtes de trait sont conduites au pâturage après les travaux de la matinée. Nicolas attendit cette heure et appela par ses cris les bergers qui passaient au loin. Aussitôt accoururent les compagnons ordinaires de ses jeux et les jolies Marie Fouare et Madeleine Piat. — Venez, venez, disait Nicolas, je vais vous montrer mon vallon, mon poirier, et aussi mon sanglier et ma huppe. » (Mais ces animaux se gardèrent bien de se rendre aux vœux du propriétaire.) Nicolas exposa à la troupe ses droits de premier occupant, constatés par sa pyramide et son autel. On les reconnut pour inviolables. Dès-lors commença la cérémonie : on alluma du bois sec où l’on jeta les entrailles de l’oiseau, selon le rite patriarcal ; puis Nicolas posa le corps sur un petit bûcher et improvisa une prière qui fut accompagnée de quelques versets des psaumes. Il se tenait debout, très grave et pénétré de la grandeur de son action ; ensuite, il distribua aux assistans les chairs rôties de l’oiseau dont il mangea le premier, et qui étaient détestables. Les trois chiens seuls se régalèrent avec joie des reliefs de cette cuisine sacerdotale.

Qui eût pu prévoir que ce scrupuleux propriétaire deviendrait l’un des plus fervens communistes dont les doctrines aient enflammé l’époque révolutionnaire ? Toutefois ses prétentions avaient trouvé des jaloux parmi les petits pâtres de Saci, car le secret fut dévoilé, le sacrifice fut traité d’abominable profanation des choses saintes, et l’abbé Thomas, frère du premier lit de Nicolas, qui demeurait à quelques lieues de Saci, se rendit exprès à Labretone pour donner le fouet au jeune hérétique ; le frère du jeune pâtre motiva le fait de cette correction sur ce qu’ayant été son parrain, il répondait indirectement de ses péchés. Le pauvre abbé ne se doutait pas qu’il s’était engagé bien imprudemment envers le ciel.

Nicolas avait deux frères du premier lit qu’on voyait peu dans la famille ; l’aîné était curé de Courgis ; le dernier, que nous venons d’entrevoir, l’abbé Thomas, était précepteur chez les jansénistes de Bicêtre, et venait voir sa famille pendant les vacances. Lorsqu’il repartit cette année-là, on lui confia son jeune frère, auquel il convenait d’inspirer enfin des idées sérieuses. Tous deux s’embarquèrent à Auxerre par le coche d’eau. L’abbé Thomas était un grand garçon maigre, ayant le visage allongé, le teint bilieux, la peau luisante tachée de rousseurs, le nez aquilin, les sourcils noirs et fournis comme tous les Restif. Il était concentré et très vigoureux sans le paraître, d’un tempérament emporté et plein de passion, qu’il était parvenu à mâter [sic] par une volonté de fer et une lutte obstinée. A peine eut-il placé Nicolas parmi les autres enfans de Bicêtre, qu’il ne s’occupa plus de lui que comme d’un étranger. Quand ce dernier se vit seul au milieu de tous ces petits curés, comme il le disait, perdu dans les longs corridors voûtés de cette prison monastique, il fut pris du mal du pays. La monotonie des exercices religieux n’était pas de nature à le distraire, et les livres de la bibliothèque, les Provinciales de Pascal, les Essais de Nicole, la Vie et les Miracles du diacre Pâris, la Vie de M. Tissard et autres œuvres jansénistes, ne lui plaisaient pas autrement. L’écrivain toutefois se rappela plus tard avec attendrissement les leçons des jansénistes. Selon lui, Pascal, Racine et les autres port-royalistes devaient à l’éducation janséniste une sagacité, une exactitude de raisonnement, une justesse, une profondeur de détails, une pureté de diction qui ont d’autant plus étonné, que les jésuites n’avaient produit que des Annat, des Caussin, etc. C’est que les jansénistes, sérieux, réfléchis, font penser plus fortement, plus tôt et plus efficacement que les molinistes ; ils donnent du ressort par la contrariété à toutes les passions ; ils créent des logiciens qui deviennent des dévots parfaits ou des philosophes résolus. Le moliniste est plus aimable, il ne croit pas que l’homme soit obligé d’avoir toujours son Dieu devant les yeux pour trembler à chaque action, à chaque acte de volonté ; mais, moins propre à la réflexion, tolérant, superficiel, il arrive à l’indifférence plus souvent encore que l’autre n’arrive à l’impiété.

Cependant un changement se préparait dans la situation des jansénistes de Bicêtre. L’archevêque Gigot de Bellefond, qui les protégeait, étant venu à mourir, fut remplacé par Christophe de Beaumont. Celui-ci nomma un nouveau recteur qui, dès le jour de son installation, regarda de travers le maître des enfans de chœur et les gouverneurs jansénistes. Cet intrus était un homme fougueux, plein de dispositions hostiles ; il demanda à voir la bibliothèque, et fronça le sourcil en apercevant les livres de controverse que l’abbé Thomas n’avait pas cherché à cacher, se faisant gloire de ses sentimens. Le recteur s’écria que de tels livres ne devaient pas se trouver dans une bibliothèque d’enfans.

— On ne peut trop tôt connaître la vérité, répondit l’abbé Thomas.

— Simple clerc tonsuré, vous voulez nous apprendre à connaître la religion ! dit le recteur.

Le maître humilié se tut. Les élèves jouissaient de cette scène avec l’impitoyable malignité de l’enfance. De livres en livres le recteur tomba sur le Nouveau-Testament annoté par Quesnel.

— Pour celui-ci, dit-il, c’est aller contre le jugement spécial de l’église ! — Et il le jeta à terre avec horreur. Le pauvre abbé Thomas le ramassa humblement et baisa la place.

— Songez-vous, monsieur dit-il, que le texte de l’évangile y est tout entier ?

Le recteur, plus irrité encore, voulut emporter tous les Nouveaux Testamens des élèves. L’abbé Thomas éleva alors la voix : « O mon Dieu ! s’écria-t-il, on ôte la parole à vos enfans ! Cette fois, les élèves se prononcèrent pour le maître. Nicolas osa s’avancer vers le recteur et lui dit : « Je tiens de mon père, que j’en croirai mieux que vous, que voilà le Testament de Jésus-Christ. — Ton père était un huguenot, » répondit le recteur. Ce mot était alors le synonyme d’athée. La scène finit par l’intervention de deux prêtres de la maison qui s’appliquèrent à calmer les esprits ; mais l’abbé Thomas sentit qu’il fallait quitter la place. En effet, quelques jours plus tard, il fut averti que l’ordre d’expulsion des jansénistes allait être expédié. Il était prudent de le prévenir. Les élèves furent renvoyés à leurs parens, puis le maître se mit en route avec son sous-maître et Nicolas pour retourner à Saci.

 

(1) Il est curieux de trouver en effet dans les premières années de Restif ce trait d’un sacrifice à l’Eternel, qui rappelle un récit analogue de Goethe, devenu comme lui panthéiste plus tard.

 

IV — JEANNETTE ROUSSEAU.

En retournant à son village, Nicolas frémissait de joie ; quand il aperçut les collines de Côte-Grêle son cœur bondit et ses larmes coulèrent en abondance. Il découvrit bientôt le Vandenjeau, la Farge, Triomfraid, le Boutparc enfin, derrière lequel était son vallon. Il voulut faire partager son enthousiasme à l’abbé Thomas, et se livra à une énumération pittoresque, à laquelle ce dernier répondit : Je conçois que tout cela est fort touchant puisque vous pleurez ; mais nous approchons de Saci, récitons sextes avant d’y entrer. 

L’abbé Thomas ne se plaisait pas dans la maison paternelle. Dès le lendemain, il emmena Nicolas chez son frère aîné, curé à Courgis, pour lui enseigner le latin. Les fables de Phèdre et les églogues de Virgile ouvrirent bientôt à l’imagination du jeune homme des horizons nouveaux et charmans. Les dimanches et les fêtes, l’église se remplissait d’une foule de jeunes filles sur lesquelles il levait les yeux à la dérobée. Ce fut le jour de Pâques que son sort se décida. La grand-messe était célébrée avec diacre et sous-diacre ; les sons de l’orgue, l’odeur de l’encens, la pompe de la cérémonie, exaltaient à la fois son ame ; il se sentait dans une sorte d’ivresse. A l’offerte, on vit défiler les communiantes dans leurs plus beaux atours, puis leurs mères et leurs sœurs. Une jeune fille venait la dernière, grande, belle et modeste, le teint peu coloré « comme pour donner plus d’éclat au rouge de la pudeur » ; elle était mise avec plus de goût que ses compagnes, son maintien, sa parure, sa beauté, son teint virginal, tout réalisait la figure idéale que toute ame jeune a rêvée. La messe finie, l’écolier sortit derrière elle. La céleste beauté marchait de ce pas harmonieux que l’on prête aux graces antiques. Elle s’arrêta en apercevant la gouvernante du curé, Marguerite Pâris. Marguerite Pâris aborda la jeune fille et lui dit : — Bonjour mademoiselle Rousseau. — Et elle l’embrassa.

— Voilà déjà son nom de famille, se dit Nicolas.

— Ma chère Jeannette, ajouta Marguerite, vous êtes un ange pour la figure comme pour l’ame [sic]. 

— Jeannette Rousseau ! se dit Nicolas, quel joli nom ! 

Et la jeune fille répondit quelques mots d’une voix douce et claire, dont le timbre était enchanteur (1).

Depuis ce moment, Nicolas ne fut plus occupé que de Jeannette. Il la chercha des yeux tout le reste de la journée, et ne la revit qu’à l’encensement du Magnificat, quand tous ceux qui sont dans le chœur se tournent vers la nef. Le lendemain, l’impression était plus forte encore ; il se promit de se rendre digne d’elle par son application à l’étude ; de ce jour aussi, son esprit s’agrandit et s’arracha pour jamais aux frivoles préoccupations de l’enfance. Laissé seul un jour au presbytère dans la journée, parce que le curé et l’abbé Thomas était allés voir ensemencer le champ de la cure, il lui vint une idée singulière, ce fut de chercher dans les registres de la paroisse l’extrait de baptême de Jeannette, afin de savoir au juste son âge ; lui-même avait alors quinze ans, et il jugeait que Jeannette était plus âgée. Il allait en remontant depuis 1730, et ce fut pour lui une jouissance délicieuse de lire les lignes suivantes : « Le 19 décembre 1731 est née Jeanne Rousseau, fille légitime de Jean Rousseau et de Marguerite, etc. » Nicolas répéta vingt fois cette lecture, apprenant par cœur jusqu’aux noms des témoins et des officians, et surtout cette date du 19 décembre qui devint un jour sacré pour lui. Une seule pensée triste résulta de cette connaissance, c’est que Jeannette avait trois ans de plus que lui, et qu’elle serait mariée peut-être avant qu’il pût prétendre à elle. Instruit de la demeure des parens de Jeannette, il passait tous les jours devant la maison, située au fond d’une vallée et entourée de peupliers qu’arrosait le ruisseau de la Fontaine froide ; il saluait ces arbres comme des amis, et rentrait l’ame pleine d’une douce mélancolie.

Mais c’est à l’église que l’apparition revenait dans tout son charme. Nicolas avait fait une prière qu’il répétait sans cesse pour concilier sa religion et son amour : Unam petii a Domino, disait-il tout bas, et hanc requiram omnibus diebus vitae meae ! (Je n’en ai demandé qu’une au Seigneur, et je la chercherai tous les jours de ma vie !) Confiant dans cette oraison, il s’était donné une jouissance dont jamais personne n’a eu l’idée. Le sonneur était vigneron, et son travail à l’église le dérangeait souvent de l’autre. Nicolas lui offrit de le remplacer ; il entrait alors de bonne heure dans l’église, et, s’y trouvant seul, il courait à la place habituelle de Jeannette, s’y agenouillait, puis s’appuyait aux mêmes endroits qu’elle, baisait la pierre que touchaient les pieds de la jeune fille et récitait sa prière favorite.

Un jour d’été, par un temps de sécheresse, on manquait d’eau pour arroser le jardin de la cure. L’abbé Thomas dit à Nicolas et à un enfant de chœur nommé Huet : « Allez chercher de l’eau au puits de M. Rousseau. » Mais il se trouva que ce puits manquait de corde. Que faire ? Huet dit aussitôt qu’il apercevait Mlle Rousseau et allait lui en demander une. Nicolas, tout tremblant, retint Huet par son habit. Lui parler, à elle !… Il frissonnait, non de jalousie, mais de la hardiesse de Huet. Cependant Jeannette, qui avait vu leur embarras, apportait une corde, et, pendant qu’elle aidait Huet à la placer, ses mains touchaient parfois celles du jeune garçon. Nicolas ne lui enviait pas ce bonheur, le contact de ces mains délicates eût été pour lui comme du feu. Il ne put parler et respirer que lorsque Jeannette se fut éloignée. Cependant il fit ensuite la réflexion qu’elle ne lui avait pas adressé la parole ainsi qu’à son compagnon, et avait même baissé les yeux en passant près de lui. Se serait-elle aperçue qu’à l’église son regard était toujours fixé sur elle ? Le fait est que, peu de temps après, une dévote nommée Mlle Drouin avertit la gouvernante du curé que Nicolas, pendant le prône, avait toujours les yeux tournés du côté de Mlle Rousseau. Marguerite le redit au jeune homme avec bonté, en assurant que plusieurs personnes avaient fait la même remarque.

 

(1) Bien des années plus tard, sous la république, l’auteur avait gardé un souvenir attendri de ce premier amour : « Citoyen lecteur, écrit-il, cette Jeannette Rousseau, cet ange, sans le savoir, a décidé mon sort. Ne croyez pas que j’eusse étudié, que j’eusse surmonté toutes les difficultés parce que j’avais de la force et du courage. Non ! Je n’eus jamais qu’une ame pusillanime ; mais j’ai senti le véritable amour : il m’a élevé au-dessus de moi-même et m’a fait passer pour courageux. J’ai tout fait pour mériter cette fille dont le nom me fait tressaillir à soixante ans, après quarante-six ans d’absence… Oh ! Jeannette ! si je t’avais vue tous les jours, je serais devenu aussi grand que Voltaire, et j’aurais laissé Rousseau loin derrière moi ! Mais ta seule pensée m’agrandissait l’ame. Ce n’était plus moi-même ; c’était un être actif, ardent, qui participait du génie de Dieu. »

 

V — MARGUERITE.

Marguerite Pâris, la gouvernante du curé de Courgis, touchait à la quarantaine ; mais elle était fraîche comme une dévote et comme une femme qui avait toujours vécu au-dessus du besoin. Elle se coiffait avec goût et de la même manière que Jeannette Rousseau. Elle faisait venir ses chaussures de Paris et les choisissait à talons minces et élevés, faisant valoir la finesse de sa jambe, qui était couverte d’un bas de coton à coins bleus bien tiré. C’était le jour de l’Assomption ; il faisait chaud ; la gouvernante, après vêpres, se déshabilla et se mit en blanc. Les enfans de chœur jouaient dans la cour, l’abbé Thomas était à l’église, Nicolas étudiait à sa petite table, près d’une fenêtre ; Marguerite, dans la même chambre, épluchait une salade ; les yeux du jeune homme se détournaient de temps en temps de son travail, et il suivait les mouvemens de Marguerite, tout en pensant à Jeannette. Ce qui unissait en lui ces deux idées, c’était le souvenir de la rencontre de Marguerite et de Jeannette quelque temps auparavant, au sortir de l’église.

— Sœur Marguerite, dit-il, est-ce que Mlle Jeannette Rousseau est bien riche ? Vous savez, la fille du notaire… 

Marguerite fit un mouvement de surprise, quitta sa salade et vint vers Nicolas.

— Pourquoi me demandez-vous cela, mon enfant ? dit-elle.

— Parce que vous la connaissez… et mes parens seraient peut-être bien contens si j’épousais une demoiselle riche…

La finesse de l’écolier, qui voulait concilier à la fois la prévoyance paternelle avec sa flamme platonique, n’échappa point à la gouvernante, mais une pensée inconnue traversa tout à coup son esprit, et elle vint s’asseoir, attendrie, la poitrine gonflée de soupirs, auprès de la table de Nicolas. Alors elle lui raconta avec effusion qu’autrefois M. Rousseau, le père de Jeannette, l’avait recherchée en mariage et n’avait pu l’obtenir. — De sorte, dit-elle, que j’aime cette jolie fille en me disant que j’aurais pu être… Et vous, ajouta-t-elle, mon pauvre enfant, votre amour m’intéresse à cause de cela : si j’y pouvais quelque chose, j’irais voir vos parens et les siens ; mais vous êtes trop jeune, et elle a deux ans de plus que vous… 

Nicolas se mit à pleurer et se jeta au cou de Marguerite ; leurs larmes se mêlaient sans que ni l’enfant ni la femme songeassent à la nature différente de leur émotion… Marguerite revint à elle et se leva sérieuse et rouge de honte ; mais Nicolas, qui lui pressait les mains, sentit son cœur défaillir. Alors la bonne fille, qui avait un moment voulu redevenir sévère, le prit dans ses bras, lui jeta de l’eau à la figure et lui dit, lorsqu’il reprit connaissance. — Que vous est-il arrivé ?

— Je ne sais, dit Nicolas ; en parlant de Jeannette, en vous regardant, en vous embrassant, j’ai senti le cœur me manquer… Je ne pouvais m’empêcher de contempler votre cou si blanc où tombent vos cheveux dénoués ; votre œil mouillé de larmes m’attirait, Marguerite, comme une vipère qui regarde un oiseau ; l’oiseau sent le danger et ne peut le fuir…

— Mais si vous aimez Jeannette… dit Marguerite d’un ton sérieux.

— Oh ! c’est vrai, je l’aime !… En disant ces mots, Nicolas fut pris d’une sorte de frisson et se sentit glacé. Le salut vint à sonner, et il se rendit à l’église. Là, quoi qu’il pût faire, l’aspect de Marguerite pleurant, agitée et le sein gonflé de soupirs, se représentait devant ses yeux et repoussait la chaste image de Jeannette. L’apparition de cette dernière à sa place habituelle ramena le calme dans les sens du jeune homme : jamais elle ne les avait troublés ; son pouvoir s’exerçait sur les plus nobles sentimens de l’ame, et lui donnait l’inspiration de toutes les vertus.

Marguerite n’était ni une coquette, ni une dévote hypocrite ; elle n’avait pour Nicolas qu’une bonté maternelle ; son cœur était sensible, elle avait aimé. C’est pourquoi un amour tout jeune, qui lui rappelait ses plus belles années, l’attendrissait outre mesure. Le pauvre Nicolas ignorait comme elle tout le danger qui existe dans ces confidences, dans ces effusions, où les sens participent avec moins de pureté à l’exaltation de l’ame. Un jour, en passant devant la maison de Mlle Rousseau, Nicolas l’avait vue assise sur un banc, filant près de sa mère, et son pied, suivant les mouvemens du rouet, l’avait frappé par sa petitesse et sa forme. En rentrant au presbytère, il jeta un coup-d’œil dans la chambre de Marguerite et y aperçut une mule à talon mince, en maroquin vert, dont les coutures avaient conservé leur blancheur. « Que cette mule, se dit-il en soupirant, serait jolie au pied de Jeannette ! » Et il l’emporta pour l’admirer à loisir.

Le lendemain matin, qui était un dimanche, Marguerite cherchait sa chaussure dans toute la maison ; Nicolas trembla qu’elle ne découvrît sa fantaisie, et, entrant chez elle, il laissa tomber la mule dans un coffre le plus adroitement possible ; mais la gouvernante ne fut pas dupe de cette manœuvre : elle se chaussa sans rien dire cependant. Nicolas admirait comment ce petit objet prenait si facilement la forme du pied de la gouvernante. « Avouez-moi une chose, lui dit celle-ci avec un sourire, c’est que vous aviez caché ma mule… » Nicolas rougit, mais convint de la vérité. Cette mule avait passé la nuit dans sa chambre. « Pauvre enfant ! dit-elle, je vous excuse, et je vois que vous seriez capable d’en faire autant pour Jeannette Rousseau qu’un certain Louis Denesvre en a fait pour … une autre.

— Pour qui donc, sœur Marguerite ? (C’était ainsi qu’on l’appelait au presbytère.)

Marguerite ne répondit pas. Nicolas rêva long-temps sur cette demi-confidence. Le surlendemain, la gouvernante avait affaire à la ville voisine, c’est-à-dire à Auxerre. L’âne de la cure était un roussin fort têtu, et qui, plusieurs fois déjà, avait compromis la sûreté de sa maîtresse. Nicolas, plus fort que les enfans de chœur qui le guidaient ordinairement, fut choisi pour cet office. Marguerite monta lestement sur sa monture ; elle avait un bagnolet de fine mousseline sur la tête, la taille pincée par un corset à baleines souples recouvert d’un casaquin de coton blanc, un tablier à carreaux rouges, une jupe de soie gorge de pigeon, et les fameux souliers de maroquin ornés de boucles à pierres. Son sourire habituel n’excluait pas une intéressante langueur, ses yeux noirs étaient doux et brillans. A la descente de la vallée de Montaleri, qui était difficile, Nicolas la prit dans ses bras pour lui faire mettre pied à terre et la soutint jusqu’au fond de la vallée, où elle marcha quelque temps sur le gazon. Il fallut ensuite la faire remonter sur l’âne, car de ce moment le chemin était droit jusqu’à la ville. Nicolas arrangeait de temps en temps les jupes de Marguerite sur ses jambes, affermissait ses pieds dans le panier ; celle-ci souriait en le voyant toucher ses mules vertes, ce qui animait la conversation sur Jeannette ; puis l’âne faisait un faux pas, Nicolas soutenait la sœur par la taille, et cela la faisait rougir comme une rose.

— Comme vous aimez Jeannette ! dit-elle, puisque la seule pensée que mes mules vertes pourraient convenir à son pied vous préoccupe encore à présent.

— C’est vrai, dit Nicolas en retirant avec embarras ses mains du panier.

— Eh bien ! moi aussi, dit Marguerite, je ne puis m’empêcher d’aimer tendrement la fille d’un homme qui m’a été cher et qui n’a jamais eu volontairement de torts avec moi. Ainsi, je vous approuve de rechercher la main de cette jolie fille ; mais surtout ayez de la prudence et n’en dites rien à vos frères, qui ne vous aiment pas, étant enfans du premier lit… Moi, je me charge de parler à Jeannette, de la disposer pour vous, et plus tard de voir ses parens. 

Nicolas se jeta sur les mains de Marguerite, et inonda de larmes ses bras délicats et beaucoup plus beaux que ceux de Jeannette, qui, comme toutes les jeunes filles, ne les avait pas encore formés. Sœur Marguerite, un peu émue et voulant mettre un terme à cette exaltation, rappela au jeune homme qu’il était temps de dire l’heure canoniale de primes. Nicolas se recueillit aussitôt et commença en qualité d’homme, la sœur disant alternativement son verset, et lui le capitule, l’oraison et tout ce qui est du ressort du célébrant, de sorte qu’ils arrivèrent innocemment à la ville.

Marguerite fit la commission du curé, puis quelques emplettes, et conduisit Nicolas pour dîner chez Mme Jeudi, qui était une marchande mercière janséniste chez laquelle elle achetait d’ordinaire quelques passementeries et dentelles d’église, et aussi des rubans et autres colifichets pour elle-même. Cette dame Jeudi avait une fille très jolie, nouvellement mariée à un jeune janséniste de Clamecy par accord d’intérêts entre les deux familles. La dévotion de la mère poursuivait les deux époux dans leurs rapports les plus simples, de sorte qu’ils ne pouvaient ni se dire un mot, ni se trouver ensemble sans sa permission. On appelait encore la jeune épouse Mlle Jeudi. Cette façon d’agir était du reste assez en usage parmi les honnêtes gens (c’est ainsi que s’appelaient entre eux les jansénistes). Il y avait de plus dans la maison une grande nièce âgée de vingt-six ans, que la mère avait établie surveillante des deux époux, et qui était autorisée, en cas d’abus, à les traiter très sévèrement. Quand Mme Jeudi était forcée de s’absenter, elle obligeait sa grande nièce à tenir un cahier de toutes les infractions aux convenances dont pouvaient se rendre coupables son gendre et sa fille. Tel était l’intérieur un peu austère de cette maison.

Nicolas, assis entre les deux jeunes personnes, jetait çà et là des regards dérobés sur la nouvelle épouse, dont le triste sort l’intéressait beaucoup, et se disait qu’à la place du mari il montrerait plus de caractère pour revendiquer ses droits ; les guimpes solennelles de la grande nièce, placée à sa gauche, le ramenaient à des idées plus sages. Cependant de la table, située dans l’arrière-boutique, il avait encore la distraction de voir les passans dans la rue. — Ah ! que les filles sont jolies à Auxerre ! — s’écria-t-il tout à coup. — Mme Jeudi lui jeta un regard foudroyant.

— Mais les plus jolies sont encore ici, se hâta de dire Nicolas.

Le mari baissait la tête et rougissait jusqu’aux oreilles ; la grande nièce était pourpre ; Marguerite faisait tous ses efforts pour paraître indignée, et Mlle Jeudi regardait Nicolas avec une douce compassion.

— C’est le frère du curé de Courgis ? dit sévèrement la marchande janséniste à Marguerite.

— Oui, madame, et de l’abbé Thomas ; mais on ne le destine pas à l’église.

— N’importe, il a les yeux hardis, et je conseillerais à ses frères de le surveiller.

Nicolas et la gouvernante repartirent d’Auxerre à quatre heures, pour pouvoir être rendus à Courgis avant la nuit. Arrivés au-delà de Saint-Gervais, ils dirent ensemble nones et vêpres, puis causèrent de l’intérieur de famille qu’ils venaient de voir. Marguerite ne gronda pas trop Nicolas de son observation si déplacée à table, et consentit à rire de la situation mélancolique du pauvre mari. A l’entrée du vallon de Montaleri, il y avait une place couverte de gazon, ombragée de saules et de peupliers, et traversée par une fontaine qui filtrait entre les cailloux. Les voyageurs résolurent d’y faire leur repas du soir ; Nicolas tira les provisions du panier, et mit rafraîchir la bouteille d’eau rougie dans la fontaine. Tout en goûtant, Nicolas raconta qu’il avait vu après le dîner, chez Mme Jeudi, le mari arrêter sa femme entre deux portes et l’embrasser tendrement, pendant que la mère et la grande nièce s’occupaient de la desserte. — C’est assez causer de cela ! dit Marguerite en se levant ; mais Nicolas la retint par sa robe, et fut assez fort pour la faire rasseoir.

— Eh bien ! causons encore un peu, dit Marguerite après avoir résisté vainement.

— Je veux vous montrer, dit ce dernier, comment il a embrassé sa femme…

— Ah ! monsieur Nicolas, c’est un péché ! s’écria Marguerite, qui n’avait pu se défendre de cette surprise. Et Jeannette, que dirait-elle, si elle vous voyait ?

— Jeannette ! oh ! oui, Marguerite… vous avez raison ; mais je ne sais pourquoi ma pensée est à elle, et c’est vous cependant qui m’agitez le cœur si fort que je ne puis respirer…

— Allons-nous-en, mon fils, dit la gouvernante avec douceur et d’un ton si digne, avec un accent si attendri, que Nicolas crut entendre sa mère. En la faisant monter sur l’âne, il ne la toucha plus qu’avec une sorte d’effroi, et ce fut alors Marguerite qui lui donna un chaste baiser sur le front.

Elle semblait réfléchir profondément avec une sorte d’impression douloureuse et rompit enfin le silence : — Prenez garde, monsieur Nicolas, dit-elle, à cette ame brûlante qui s’épanche vers tout ce qui vous entoure. Vous êtes enclin à pécher, comme l’était M. Polvé, mon oncle, chez qui je fus élevée. Les passions mal réprimées mènent plus loin qu’on ne pense ; dans l’âge mûr, elles se fortifient, et la vieillesse même n’en défend pas les ames viciées ; alors elles revêtent une brutalité qui fait horreur, même à la personne aimée. Mon oncle fut ainsi cause de tous mes malheurs, et, quoiqu’il combattît de tout son pouvoir l’amour coupable qu’il avait conçu pour moi, il ne pouvait se défendre d’une jalousie stérile qui le conduisit à refuser la demande que M. Rousseau avait faite de moi. Il lui déclara qu’il ne voulait pas que je me mariasse, qu’il se proposait de me faire religieuse, et, pour être plus sûr de me rendre cette union impossible, il en arrangea lui-même une autre de concert avec les parens de M. Rousseau, de sorte que ce dernier finit par épouser celle… qui depuis lui a donné… votre Jeannette. La retraite de M. Rousseau encouragea un autre jeune homme, M. Denesvre, à me faire sa cour ; mais j’étais si timide et si ignorante des motifs secrets de mon oncle, que je ne voulus pas décacheter une lettre qui me fut remise par M. Denesvre, de sorte que celui-ci résolut enfin de me faire demander officiellement en mariage. M. Polvé répondit que « sa nièce n’était pour le nez d’aucun habitant du pays ». Alors M. Denesvre fit en sorte de me parler en secret, et ses plaintes furent si touchantes, que je consentis à l’écouter la nuit à une fenêtre basse. Une fois, mon oncle se réveilla, s’aperçut de ce qui se passait, et monta à son grenier, d’où il tira un coup de fusil sur M. Denesvre. Le malheureux ne poussa pas un cri et parvint à se traîner, tout en perdant son sang, hors de la ruelle qui communiquait à ma fenêtre. Faute de s’être fait panser… ce qui aurait pu me compromettre… il mourut quelques jours après. Il m’avait fait parvenir une lettre écrite au lit de mort… Je la garde toujours… et depuis je n’ai plus jamais songé au mariage!

Marguerite pleurait à chaudes larmes en faisant ce récit; elle passait ses mains dans les cheveux de Nicolas et ne pouvait s’empêcher de le regarder avec attendrissement, car il lui rappelait M. Rousseau par son amour pour Jeannette, et le pauvre Denesvre par son exaltation, par ses regards ardens, par la douceur même qu’elle sentait à se voir par instant l’objet d’un trouble qui détournait sa pensée de Jeannette. D’ailleurs, si ses peines d’autrefois la rendaient indulgente, la différence des âges lui donnait de la sécurité.

Il était près de neuf heures quand la gouvernante et Nicolas rentrèrent à la cure. On se coucha à dix. L’imagination du jeune homme brodait sur tout ce qu’il avait entendu une foule de pensées incohérentes qui éloignaient le sommeil. Il couchait dans la même chambre que l’abbé Thomas, au rez-de-chaussée ; il y avait en outre les deux petits baldaquins d’Huet et Melin, les enfans de chœur. La chambre de Marguerite, située dans l’autre aile de la maison, donnait par une fenêtre basse sur le jardin. Tout à coup l’image du jeune Denesvre bravant le danger pour voir Marguerite se retrace vivement à lapensée de Nicolas. Il suppose en esprit qu’il est lui-même ce jeune homme, qu’il y a quelque chose de beau à répandre son sang pour un entretien d’amour, et, moitié éveillé, moitié soumis à une hallucination fiévreuse, il se glisse hors de son lit, puis parvient à gagner le jardin par la porte de la cuisine. Le voilà devant la fenêtre de Marguerite, qui l’avait laissée ouverte à cause de la chaleur. Elle dormait, ses longs cheveux dénoués sur ses épaules ; la lune jetait un reflet où se découpait sa figure régulière, belle et jeune comme autrefois dans ce favorable demi-jour. Nicolas fit du bruit en enjambant l’appui de la fenêtre. Marguerite rêvant murmura entre ses lèvres : « Laisse-moi, mon cher Denesvre, laisse-moi ! » O moment terrible ! double illusion qui peut-être aurait eu un triste lendemain ! — La mort s’il le faut ! s’écria Nicolas en saisissant les bras étendus de la dormeuse… Il ne manquait à la péripétie que le coup de fusil de l’oncle Jaloux. Une autre catastrophe en remplaça l’effet. L’abbé Thomas avait suivi Nicolas dans son escapade ; d’un pied brutal, il l’enleva en un instant à toute la poésie de la situation. Pendant ce temps, la pauvre Marguerite tout effarée croyait voir se renouveler, à vingt ans de distance et sous une autre forme, le sinistre dénoûment du drame amoureux qu’elle venait de rêver. Les deux enfans, entendant du bruit, venaient compléter le tableau. L'abbé Thomas les chassa avec fureur, puis, prenant Nicolas par une oreille, il le ramena dans sa chambre, le fit habiller aussitôt, et, sans attendre le jour, se mit en route avec lui pour la maison paternelle. Le scandale fut tel qu’il se tint le lendemain un conseil de famille dans lequel on décida que Nicolas serait mis en apprentissage chez M. Parangon, imprimeur à Auxerre. Marguerite fut elle-même soupçonnée d’avoir, par son indulgence et sa coquetterie, donné lieu à la scène qui s’était passée, et on la remplaça au presbytère par une dévote à la taille robuste qui s’appelait sœur Pilon.

Conduit par son père à Auxerre, peu de jours après, Nicolas alla dîner une seconde fois chez Mme Jeudi, la marchande janséniste, amie de leur famille. La tranquillité de cette maison n’avait pas été moins troublée que celle du presbytère de Courgis. La jeune mariée était en pénitence et parut à table avec une grosse coiffe et des cornes de papier. Son crime était de s’être dérobée à la double surveillance de Mme Jeudi et de sa grande nièce d’une manière que rendait évidente le raccourcissement de sa jupe, et cela sans la permission de sa mère. Le gendre avait été renvoyé à ses parens comme un libertin et un corrupteur. Mme Jeudi s’écriait à tout moment en pleurant : « Ma fille s’est souillée une seconde fois du péché originel ! » Cependant le gendre, moins timide que par le passé, plaidait pour avoir sa femme et pour toucher sa dot.

 

VI. — L’APPRENTISSAGE.

L’imprimerie de M. Parangon, à Auxerre, se trouvait près du couvent des cordeliers. Les presses étaient au rez-de-chaussée, les casses dans une grande salle au-dessus. Les premières fonctions qui furent confiées à Nicolas n’avaient rien d’attrayant ; il s’agissait principalement de ramasser dans les balayures les caractères tombés sous les pieds des compagnons, de les recomposer ensuite, puis de les recaser ; il fallait aussi faire les commissions de trente-deux ouvriers, puiser de l’eau pour eux, et subir toutes leurs fantaisies grossières. L’amoureux de la belle Jeannette Rousseau, l’élève des jansénistes, acceptait ces humiliations avec peine ; cependant, son intelligence, son goût pour le travail et surtout la connaissance qu’il avait du latin, ne tardèrent pas à le faire respecter des compositeurs. Il y avait quelques livres dans le cabinet du patron ; Nicolas, qui, les jours de fête, préférait la lecture aux parties de plaisir de ses camarades, se prit d’une grande admiration pour les romans de Mme de Villedieu. La facilité avec laquelle les amans s’écrivent dans ces sortes de compositions lui fit trouver tout naturel d’écrire une lettre d’amour à Jeannette en vers octosyllabiques ; seulement, par un oubli incroyable des précautions à prendre en pareille circonstance, il se borna à jeter la lettre à la poste, de sorte qu’elle tomba sous les yeux des parens, puis fut envoyée au presbytère, où le curé, l’abbé Thomas et la sœur Pilon jetèrent des cris d’indignation. On s’applaudit d’autant plus, dans la famille, d’avoir éloigné du pays un si dangereux séducteur, et l’impossibilité de retourner à Courgis après cet esclandre désola profondément le jeune amoureux.

Tout à coup une apparition imprévue vint entièrement changer le cours de ses idées et prendre sur sa vie une influence qui en changea toute la destinée. Mme Parangon, la femme du patron, que Nicolas n’avait pas vue encore, revint d’un voyage de plusieurs semaines qu’elle avait fait à Paris. Voici le portrait que traçait d’elle plus tard l’écrivain, parvenu à l’apogée de sa vie littéraire : « Représentez-vous une grande femme, admirablement proportionnée, sur le visage de laquelle on voyait également fondus la beauté, la noblesse et ce joli si piquant des Françaises qui tempère la majesté ; ayant une blancheur animée plutôt que des couleurs ; des cheveux fins, cendrés et soyeux ; les sourcils arqués, fournis et paraissant noirs ; un bel œil bleu, qui, voilé par de longs cils, lui donnait cet air angélique et modeste, le plus grand charme de la beauté ; un son de voix timide, pur, sonore, allant à l’ame ; la démarche voluptueuse et décente ; la main douce sans être potelée, le bras parfait, et le pied le plus délicat qui ait jamais porté une jolie femme. Elle se mettait avec un goût exquis ; il semblait qu’elle donnât à la parure la plus simple ce charme vainqueur de la ceinture de Vénus auquel on ne pouvait résister. Un ton affable, engageant, était le plus doux de ses charmes ; il la faisait chérir quand la différence de sexe ne forçait pas à l’adorer. »

Telle était Mme Parangon, mariée depuis peu de temps, et dont l’époux paraissait peu digne d’une si aimable personne. Dans les premiers temps de son apprentissage, Nicolas, se trouvant seul un dimanche à garder l’atelier, avait entendu des cris de femme qui partaient du cabinet de M. Parangon. Il s’y précipita, et vit Tiennette, la servante, aux genoux du patron, qu’elle suppliait d’épargner son honneur. « Vous êtes bien hardi, cria ce dernier, d’entrer où je suis ! Retirez-vous. » L’attitude de Nicolas fut assez résolue pour faire fléchir le maître et pour donner à Tiennette le temps de s’enfuir. M. Parangon, un peu honteux au fond, chercha alors à donner le change aux soupçons trop fondés de son apprenti.

Nicolas était à son travail quand on vint annoncer : « Madame est revenue ! » Il travaillait encore, le nez dans la poussière, à ramasser des lettres, des espaces et des cadratins. Il n’eut que le temps de faire sa toilette dans un seau et de descendre au rez-de-chaussée, où se pressait la foule des ouvriers. Mme Parangon, qui faisait attention à tout le monde et avait un regard, un mot obligeant pour chacun, ne tarda pas à distinguer Nicolas.

— C’est le nouvel élève ? dit-elle au prote.

— Oui, madame, répondit ce dernier… Il fera quelque chose.

— Mais on ne le voit pas, dit Mme Parangon, pendant que le jeune homme, après son salut, se perdait de nouveau dans la foule.

— Le mérite est modeste, observa un des ouvriers avec quelque ironie.

L’apprenti reparut en rougissant.

— Monsieur Nicolas, reprit Mme Parangon, vous êtes le fils d’un ami de mon père ; méritez aussi d’être notre ami…

En ce moment, le sourire gracieux de la jeune femme vint rappeler à Nicolas un souvenir évanoui. Cette femme, il l’avait vue autrefois, mais non pas telle qu’elle lui apparaissait maintenant ; son image se trouvait à demi noyée dans une de ces impressions vagues de l’enfance qui reviennent par instans comme le souvenir d’un rêve.

— Eh quoi ! dit Mme Parangon, vous ne reconnaissez pas la petite Colette de Vermanton ?

— Colette ? c’est toi ?… C’est vous, madame ! balbutia Nicolas.

Les ouvriers retournaient à leurs travaux ; le jeune apprenti resta seul, rêvant à cette scène, résultant d’un hasard si simple. Cependant la dame avait passé dans une arrière-salle, où sa servante l’aidait à se débarrasser de ses vêtemens de voyage. Elle en sortit quelques minutes après. « Tiennette m’a dit que vous étiez un garçon très honnête… et très discret, ajouta-t-elle, en faisant allusion sans doute à ce qui s’était passé dans le cabinet de M. Parangon. Voici un objet qui vous sera utile dans vos travaux. » Et elle lui donna une montre d’argent.

De ce moment, Nicolas fut très respecté dans l’atelier et dispensé des ouvrages les plus rebutans. Son goût pour l’étude, son éloignement des dissipations et de la débauche, où tombaient plusieurs de ses camarades, augmentèrent l’estime que faisait de lui Mme Parangon, qui aimait à s’entretenir avec le jeune apprenti, et l’interrogeait souvent sur ses lectures. Les romans de Mme de Villedieu, et même la Princesse de Clèves, ne lui paraissaient pas d’un enseignement bien solide. — Mais je lis aussi Térence, dit Nicolas, et même j’en ai commencé une traduction. — Ah ! lisez-moi cela ! dit Mme Parangon. » Il alla chercher son cahier et lut une partie de l’Andrienne. Le feu qu’il mettait dans son débit, surtout dans les passages où Pamphile exprime son amour pour la belle esclave, donna l’idée à Mme Parangon de lui faire lire Zaïre, qu’elle avait vu représenter à Paris. Elle suivait des yeux le texte et indiquait de temps en temps les intonations usitées par les acteurs de la Comédie-Française ; mais bientôt elle se prit à préférer tout-à-fait le débit naturel et simple du jeune homme : elle avait appuyé son bras sur le dossier de la chaise où il était assis, et ce bras, dont il sentait la douce chaleur sur son épaule, communiquait à sa voix le timbre sonore et tremblottant [sic] de l’émotion. Une visite vint interrompre cette situation que Nicolas prolongeait avec délices. C’était Mme Minon la procureuse, parente de Mme Parangon. « Je suis encore tout attendrie, dit cette dernière ; M. Nicolas me lisait Zaïre. — Il lit donc bien ? — Avec ame. — Oh ! tant mieux, s’écria Mme Minon en battant des mains… Il nous lira la Pucelle, qui est aussi de M. de Voltaire ! Ce sera bien amusant. » Nicolas dans son ignorance et Mme Parangon dans son ingénuité s’associèrent à ce projet, qui, du reste, ne se réalisa pas ; il suffit à la dame d’ouvrir le livre pour en apprécier la trop grande légèreté.

Cependant la moralité de Nicolas ne devait pas tarder à recevoir une atteinte plus grave. Il se trouvait seul un soir dans la salle du rez-de-chaussée, quand il vit entrer furtivement un homme aux habits en désordre, ou plutôt à moitié vêtu, qu’il reconnut pour un des cordeliers dont le couvent était voisin de l’imprimerie. Ce personnage, qui se nommait Gaudet d’Arras, lui dit qu’il était poursuivi, qu’on l’avait attiré dans un piège, et que de plus il ne pouvait rentrer au couvent par la porte ordinaire, attendu qu’on lui demanderait ce qu’il avait fait de sa robe. Une porte de l’imprimerie communiquait avec la cour du couvent ; c’était le moyen d’éviter tout scandale. Nicolas consentit à sauver ce pauvre moine, dont l’escapade demeura inconnue.

Quelques jours après, le cordelier repassa, vêtu de sa robe cette fois, et invita Nicolas à venir déjeuner dans sa cellule. Il lui avoua, dans les momens d’épanchement qu’amenèrent les suites d’un excellent repas accompagné de vin exquis, que la vie religieuse lui était à charge depuis long-temps, d’autant qu’elle n’était pas pour lui le résultat d’un choix, mais d’une exigence de sa famille. Il était du reste en mesure de faire casser ses vœux, ce qui pouvait servir d’excuse à la légèreté de sa conduite.

Il y avait naturellement, dans l’ame indépendante de Nicolas, une profonde antipathie pour ces institutions féodales, survivant encore dans la société tolérante du dix-huitième siècle, qui contraignaient une partie des enfans des grandes familles à prononcer sans vocation des vœux austères qu’on leur permettait aisément d’enfreindre, à condition d’éviter le scandale. Nicolas ne s’était pas senti au premier abord beaucoup de sympathie pour ce moine qui avait oublié sa robe dans les blés ; mais l’idée que Gaudet d’Arras ne faisait qu’anticiper sur l’époque future de sa liberté le rendait relativement excusable. Il s’établit donc une liaison assez suivie entre Nicolas et le cordelier. Si l’on a jusqu’ici apprécié favorablement les actions du premier, on pourra reconnaître encore en lui un cœur honnête, emporté seulement par des rêveries exaltées ; quant à l’autre, c’était déjà un esprit tout en proie au matérialisme de l’époque. Sa mère lui faisait une forte pension qui lui permettait d’inviter souvent à dîner les autres moines dans sa cellule, fort gaie et donnant sur le jardin. Nicolas fut quelquefois de ces parties, où l’on buvait largement, et où l’on émettait des doctrines plus philosophiques que religieuses. L’influence de ces idées détermina plus tard les tendances de l’écrivain ; lui-même en fait souvent l’aveu.

Cette intimité dangereuse amena naturellement des confidences. Le cordelier daigna s’intéresser aux premiers amours du jeune homme, tout en souriant parfois de son ingénuité. — En principe, lui dit-il, il faut éviter tout attachement romanesque. L’unique moyen de ne pas être subjugué par les femmes, c’est de les rendre dépendantes de vous. Il est bon ensuite de les traiter durement, elles vous en aiment davantage. Je me suis aperçu de votre attachement pour Mme Parangon ; prenez garde à l’adoration dont vous l’entourez. Vous êtes la souris avec laquelle elle joue, l’humble serviteur qu’elle veut conserver le plus long-temps possible dans cette position. C’est à vous de prendre le beau rôle en ôtant à la belle dame la gloire qu’elle acquerrait en vous résistant… — Nicolas ne comprenait pas une doctrine aussi hardie, il souffrait même de voir son ami profaner le sentiment pur qui l’attachait à sa patronne. — Que voulez-vous dire ? observa-t-il enfin. — Je dis qu’il faut cesser de manger votre pain à la fumée. Osez vous déclarer, et menez vivement les choses, ou bien occupez-vous d’une autre femme : celle-ci viendra à vous d’elle-même, et vous aurez à la fois deux triomphes. — Non, dit Nicolas, je n’agirai jamais ainsi ! — Je reconnais bien là, reprit Gaudet d’Arras, l’amant respectueux de Jeannette Rousseau !

Nicolas se promit de ne plus revoir le cordelier, mais déjà le poison était dans son cœur ; cette existence si douce, cette passion toute chrétienne qu’il n’aurait jamais avouée, et qui n’avait d’autre but que la pure union des ames, cette image si chaste et si noble qu’elle ne repoussait pas même dans son cœur celle de Jeannette Rousseau, et s’en faisait accompagner comme d’une sœur chérie, toutes ces charmantes sensations d’un esprit de poète auquel suffisait le rêve, il allait désormais les échanger contre les ardeurs d’une passion toute matérielle. Plein des idées nouvelles qu’il avait puisées dans ses lectures philosophiques, il ne lui servait plus à rien de fuir les conseils de Gaudet d’Arras ; la solitude retentissait pour lui de ces voix railleuses et mélancoliques qui venaient des muses latines, et qui reproduisaient les sophismes qu’il venait d’entendre.

« Une femme est comme une ombre : suivez-la, elle fuit ; fuyez-la, elle suit. » Le cordelier n’avait pas dit autre chose.

Il voulut entrer dans l’église, où retentissaient les chants de vêpres. Les cordeliers que Gaudet d’Arras avait traités le matin rendaient le plain-chant avec une vigueur inaccoutumée. Nicolas reconnaissait les voix de ses compagnons de table, imprégnées des vins les plus généreux de la Bourgogne ; il entra dans le cimetière pour échapper à ce souvenir, et se prit machinalement à déchiffrer les plus vieilles inscriptions des tombes. L’une d’elles portait en lettres gothiques : Guillain, 1534. En réfléchissant aux deux siècles qui avaient séparé la mort d’un inconnu de l’époque de sa propre naissance, Nicolas crut sentir le néant de la mort et de la vie, et céda à cette voluptueuse tristesse que les Romains se plaisaient à exciter dans leurs festins ; il s’écria comme Trimalcion : « Puisque la vie est si courte, il faut se hâter… »

En rentrant à l’imprimerie, il prit un livre pour changer le cours de ces idées ; mais peu de temps après, il vit revenir Mme Parangon, qui sortait de chez la procureuse, où elle avait dîné. Elle était chaussée en mules à languettes, bordure et talons verts, attachées par une rosette en brillans. Ces mules étaient neuves et la gênaient probablement, et, comme Tiennette n’était pas rentrée, elle pria Nicolas de débarrasser un petit fauteuil cramoisi, afin qu’elle pût s’asseoir. Nicolas, la voyant assise, se précipita à ses pieds, et lui ôta ses mules sans les déboucler. La dame ne fit que sourire, et dit : « Au moins donnez-m’en d’autres. » Nicolas se hâta d’en aller chercher ; mais Mme Parangon avait, à son retour, caché ses pieds sous sa robe, et voulut alors se chausser elle-même. « Que lisez-vous là ? dit-elle. — Le Cid, madame, dit Nicolas, et il ajouta : Ah ! que Chimène fut malheureuse ! mais qu’elle était aimable ! — Oui, elle se trouvait dans une cruelle position. — Oh ! bien cruelle ! — Je crois, en vérité, que ces positions-là… augmentent l’amour. — Bien sûrement, madame, elles l’augmentent à un point… — Eh ! comment le savez-vous à votre âge ? » Nicolas fut embarrassé, il rougit. Un moment après, il osa dire : « Je le sais aussi bien que Rodrigue. » Mme Parangon se leva avec un éclat de rire, et elle reprit d’un ton plus sérieux : « Je vous souhaite les vertus de Rodrigue, et surtout son bonheur ! »

Nicolas sentit, à travers l’ironie bienveillante qui termina cette conversation, qu’il avait été un peu loin. Mme Parangon s’était retirée, mais ses mules aux boucles étincelantes étaient restées près du fauteuil. Nicolas les saisit avec une sorte d’exaltation, en admira la forme et osa écrire en petits caractères, dans l’intérieur de l’un de ces charmans objets : « Je vous adore ! » Puis, comme Tiennette rentrait, il lui dit de les reporter.

 

VII — L’ÉTOILE DE VÉNUS.

Cette action étrange, cette déclaration d’amour si singulièrement placée, cette audace surtout pour un apprenti de s’adresser à l’épouse du maître, était un premier pas sur une pente dangereuse où Nicolas ne devait plus s’arrêter. On l’a vu jusqu’ici céder facilement sans doute aux entraînemens de son cœur ; nous avons dû taire même bien des aventures dont les jeunes filles de Saci et d’Auxerre étaient les héroïnes, souvent adorées, souvent trahies… Désormais cette ame si jeune encore ne se sent plus innocente ; c’était la minute indécise entre le bien et le mal, marquée dans la vie de chaque homme, qui décide de toute sa destinée. Ah ! si l’on pouvait arrêter l’aiguille et la reporter en arrière ! mais on ne ferait que déranger l’horloge apparente, et l’heure éternelle marche toujours.

Ce jour-là même, M. Parangon et le prote assistaient à un banquet de francs-maçons ; Nicolas devait donc dîner seul avec la femme de l’imprimeur. Il n’osait se mettre à table. Mme Parangon lui dit d’une voix légèrement altérée : « Placez-vous. » Nicolas s’assit à sa place ordinaire. « Mettez-vous en face de moi, dit Mme Parangon, puisque nous ne sommes que deux. » Elle le servit. Il gardait le silence et portait lentement les morceaux à sa bouche. — Mangez, puisque vous êtes à table, dit la dame. A quoi rêvez-vous ? — A rien, madame. — Étiez-vous à la grand’messe ? — Oui, madame. — Avez-vous eu du pain bénit ? – Non, madame, je me trouvais derrière le chœur, où l’on n’en distribue pas. — En voici un morceau. — Et elle le lui montra sur un plat d’argent, mais il fallut encore qu’elle le lui donnât. — Vous êtes dans vos réflexions ? ajouta-t-elle. — Oui, madame… — Et, sentant tout à coup l’inconvenance de sa réponse, il reprit un peu de courage ; il se souvint que ce jour était justement celui de la naissance de Mme parangon : — Je songeais, dit-il, que c’est aujourd’hui une fête… Aussi je voudrais bien avoir un bouquet à vous présenter, mais je n’ai que mon cœur, qui est déjà à vous. » Elle sourit et dit : Le désir me suffit. — Nicolas s’était levé, et, s’approchant de la fenêtre, il regardait vers le ciel : Madame, ajouta-t-il, si j’étais un dieu, je ne penserais pas à vous offrir des fleurs, je vous donnerais la plus belle étoile, celle que je vois là. On dit que c’est Vénus… — Oh ! monsieur Nicolas ! quelle idée avez-vous ? — Ce qu’on ne peut atteindre, madame, le ciel nous permet du moins de l’admirer. Aussi, toutes les fois maintenant que je verrai cette étoile, je penserai : « Voilà le bel astre sous lequel est née Mlle Colette. » Elle parut touchée et répondit : C’est bien, monsieur Nicolas, et très joli ! 

Nicolas s’applaudit d’échapper aux reproches que sans doute il méritait ; mais la dignité de sa maîtresse lui parut de la froideur ; Mme Parangon rentra chez elle ensuite. Le jeune homme se sentait si agité qu’il ne pouvait rester en place. La soirée n’était pas encore avancée, il sortit de la maison, et se promena du côté du rempart des Bénédictins. Quand il revint, la maison était vide ; M. Parangon avait reçu une lettre d’affaire qui l’avait obligé de partir pour Vermanton ; sa femme était allée le conduire à la voiture et s’était fait accompagner de sa servante Tiennette. Nicolas avait le cœur si plein, qu’il fut contrarié de ne savoir à qui parler. En jetant les yeux par hasard dans la cour des cordeliers, il aperçut Gaudet d’Arras, qui se promenait à grands pas en regardant les astres.

C’était, nous l’avons dit, un singulier esprit que ce moine philosophe. Il y avait dans sa tête un mélange de spiritualisme et d’idées matérielles qui étonnait tout d’abord. Sa parole enthousiaste lui donnait aussi sur tous ceux qui l’approchaient un empire auquel il n’était pas possible de se soustraire. Nicolas fit quelques tours de promenade avec lui, s’unissant comme il pouvait aux rêveries transcendantes de Gaudet d’Arras. Son amour platonique pour Jeannette, son amour sensuel pour Mme Parangon, lui exaltaient la tête au point qu’il ne put s’empêcher d’en laisser paraître quelque chose. Le cordelier lui répondait avec une apparente distraction. « O jeune homme, lui disait-il, l’amour idéal, c’est la généreuse boisson qui perle au bord de la coupe ; ne te contente pas d’en admirer la teinte vermeille ; la nature ouvre en ce moment sa veine intarissable, mais tu n’as qu’un instant pour t’abreuver de ses saveurs divines, réservées à d’autres après toi ! »

Ces paroles jetaient Nicolas dans un désordre d’esprit plus grand encore. « Quoi ! disait-il, n’existe-t-il pas des raisons qui s’opposent à nos ardeurs délirantes ? n’est-il pas des positions qu’il faut respecter, des divinités qu’on adore à genoux, sans oser même leur demander une faveur, un sourire ? » Gaudet d’Arras secouait la tête et continuait ses théories à la fois nuageuses et matérielles. Nicolas lui parla de l’éternelle justice, des punitions réservées au vice et au crime… mais le cordelier ne croyait pas en Dieu. « La nature, disait-il, obéit aux conditions préalables de l’harmonie et des nombres ; c’est une loi physique qui régit l’univers. — Il m’en coûterait pourtant, disait Nicolas, de renoncer à l’espérance de l’immortalité. — J’y crois fermement moi-même, dit Gaudet d’Arras. Lorsque notre corps a cessé de vivre, notre ame dégagée, se voyant libre, est transportée de joie et s’étonne d’avoir aimé la vie… » Et s’abandonnant à une sorte d’inspiration, il continua, comme rempli d’un esprit prophétique : « Notre existence libre me paraît devoir être de deux cent cinquante ans… par des raisons fondées sur le calcul physique du mouvement des astres. Nous ne pouvons ranimer que la matière qui composait la génération dont nous faisions partie, et probablement cette matière n’est entièrement dissoute, assez pour être revivifiable, qu’après l’époque dont je parle. Pendant les cent premières années de leur vie spirituelle, nos ames sont heureuses et sans peines morales, comme nous le sommes dans notre jeunesse corporelle. Elles sont ensuite cent ans dans l’âge de la force et du bonheur, mais les cinquante dernières années sont cruelles par l’effroi que leur cause leur retour à la vie terrestre. Ce que les ames ignorent surtout, c’est l’état où elles naîtront ; sera-t-on maître ou valet, riche ou pauvre, beau ou laid, spirituel ou sot, bon ou méchant ? Voilà ce qui les épouvante. Nous ne savons pas en ce monde comment on est dans l’autre vie, parce que les nouveaux organes que l’ame a reçus sont neufs et sans mémoire ; au contraire, l’ame dégagée se ressouvient de tout ce qui lui est arrivé, non-seulement dans sa dernière vie, mais dans toutes ses existences spirituelles… »

A travers ces bizarres prédications, Nicolas suivait toujours sa rêverie amoureuse ; Gaudet d’Arras s’en aperçut et garda pour un autre jour le développement de son système ; seulement, il avait jeté dans le cœur du jeune homme un germe d’idées excentriques qui, par leur philosophie apparente, détruisaient les derniers scrupules dus à l’éducation chrétienne. La conversation se termina par quelques banalités sur ce qui se passait dans la maison. Nicolas apprit indifféremment à son ami que M. Parangon était parti pour Vermanton : « Voilà une belle veuve… » s’écria le cordelier, et ils se séparèrent sur ces mots.

En remontant dans la maison, Nicolas se sentit comme un homme ivre qui pénètre du dehors dans un lieu échauffé. Il était tard, tout le monde dormait, et il ouvrait les portes avec précaution pour regagner sans bruit sa chambre. Arrivé dans la salle à manger, il se prit à songer au repas qu’il avait fait seul avec sa maîtresse quelques heures auparavant ; la fenêtre était ouverte, et il chercha des yeux cette belle étoile de Mlle Colette, cette étoile de Vénus qui brillait alors au ciel d’une clarté si sereine : elle n’y était plus. Tout à coup, une pensée étrange lui monta au cerveau ; les dernières paroles qu’avait dites Gaudet d’Arras lui revinrent à l’esprit, et, comme un larron, comme un traître, il se précipita vers la chambre où reposait l’aimable femme. Grace aux habitudes confiantes de la province, une simple porte vitrée fermée d’un loquet constituait toute la défense de cette pudique retraite, et même la porte n’était que poussée. La respiration égale de Mme Parangon marquait d’un doux bruit les instans fugitifs de cette nuit. Nicolas osa entr’ouvrir la porte, puis, tombant à genoux, il s’avança jusqu’au lit, guidé par la lueur d’une veilleuse, et alors il se releva peu à peu, encouragé par le silence et l’immobilité de la dormeuse.

Le coup d’œil que jeta Nicolas sur le lit, rapide et craintif, ne porta pas à son ame tout le feu qu’il en attendait. C’était la seconde fois qu’il avait l’audace de pénétrer dans l’asile d’une femme endormie ; mais Mme Parangon n’avait rien de l’abandon ni de la nonchalance imprudente de la pauvre Marguerite Pâris. Elle dormait sévèrement drapée comme une statue de matrone romaine. Sans la douce respiration de sa poitrine et l’ondulation de sa gorge voilée, elle eût produit l’impression d’une figure austère sculptée sur un tombeau. Le mouvement qu’avait fait Nicolas l’avait sans doute à demi réveillée, car elle étendit la main, puis appela faiblement sa servante Tiennette. Nicolas se jeta à terre. La crainte qu’il eut d’être touché par le bras étendu de sa maîtresse, ce qui certainement l’eût tout-à-fait réveillée, lui causa une impression telle qu’il resta quelque temps immobile, retenant son haleine, tremblant aussi que Tiennette n’entrât. Il attendit quelques minutes, et, le silence n’ayant plus été troublé, l’apprenti n’eut que la force de se glisser en rampant hors de la chambre. Il s’enfuit jusqu’à la salle à manger et se tint debout dans l’encoignure d’un buffet ; peu de temps après, il entendit un coup de sonnette. Mme Parangon réveillait sa servante et la faisait coucher près d’elle.

Comment oser reparaître devant le cordelier après une si ridicule tentative ? Cette pensée préoccupait Nicolas le lendemain plus vivement même que le regret d’une occasion perdue. Ainsi la corruption faisait des progrès rapides dans cette ame si jeune et les douleurs de l’amour-propre dominaient celles de l’amour.

Le lendemain, après le dîner, Mme Parangon pria Nicolas de lui faire une lecture, et choisit les Lettres du marquis de Roselle. Rien, du reste, dans son ton, dans ses regards, n’indiquait qu’elle connût la cause du bruit qui l’avait réveillée la nuit précédente. Aussi Nicolas ne tarda-t-il pas à se rassurer ; il lut avec charme, avec feu ; la dame, un peu renversée dans un fauteuil devant la cheminée, fermait de temps en temps les yeux ; Nicolas, s’en apercevant, ne put s’empêcher de penser à l’image adorée et chaste qu’il avait entrevue la veille. Sa voix devint tremblante, sa prononciation sourde, puis il s’arrêta tout-à-fait.

— Mais je ne dors pas !… dit Mme Parangon avec un timbre de voix délicieux ; d’ailleurs, même quand je dors, j’ai le sommeil très léger. 

Nicolas frémit ; il essaya de reprendre sa lecture, mais son émotion était trop grande.

— Vous êtes fatigué, reprit la dame, arrêtez-vous. Je m’intéressais vivement à cette Léonora…

— Et moi, dit Nicolas, reprenant courage, j’aime mieux encore le caractère angélique de Mlle de Ferval. Ah ! je le vois, toutes les femmes peuvent être aimées, mais il en est qui sont des déesses…

— Il en est surtout qu’il faut toujours respecter, dit Mme Parangon. Puis, après un silence que Nicolas n’osa rompre, elle reprit d’un ton attendri :

— Nicolas, ce sera bientôt le temps de vous établir… N’avez-vous jamais pensé à vous marier ?

— Non, madame, dit froidement le jeune homme, et il s’arrêta, songeant qu’il proférait un odieux mensonge : l’image irritée de son premier amour se représentait à sa pensée ; mais Mme Parangon, qui ne savait rien, continua : « Votre famille est honnête et alliée de la mienne, songez bien à ce que je vais vous dire. J’ai une sœur beaucoup plus jeune que moi… qui me ressemble un peu. » Elle ajouta ces mots avec quelque embarras, mais avec un charmant sourire… « Eh bien ! monsieur Nicolas, si vous travaillez avec courage, c’est ma sœur que je vous destine. Que cet avenir soit pour vous un encouragement à vous instruire, un attrait qui préserve vos mœurs. Nous en reparlerons, mon ami. »

La digne femme se leva et fit un geste d’adieu. Nicolas se précipita sur ses mains qu’il baigna de larmes. « Ah ! madame, » s’écria-t-il d’une voix entrecoupée ; mais Mme Parangon ne voulut pas en entendre davantage. Elle le laissa tout entier à ses réflexions et à son admiration pour tant de grace et de bonté. Il était clair maintenant pour lui qu’elle savait tout, et qu’elle avait adorablement tout compris et tout réparé.

 

VIII — LA SURPRISE.

On va voir maintenant se presser les événemens. Nicolas n’est plus ce jeune homme naïf et simple, amant des solitudes et des muses latines, d’abord un petit paysan rude et sauvage, puis un studieux élève des jansénistes, puis encore un amoureux idéal et platonique, à qui une femme apparaît comme une fée, qu’il n’ose même toucher de peur de faire évanouir son rêve. L’air de la ville a été mortel pour cette ame indécise, énergique seulement dans son amour de la nature et du plaisir. Grace aux conseils perfides qu’il s’est plus à entendre, grace à ces livres d’une philosophie suspecte où la morale a les attraits du vice et le masque de la sagesse (1), le voilà maintenant dégagé de tout frein, portant dans un esprit éclairé trop tôt cette froide faculté d’analyse que l’âge mûr ne doit qu’à l’expérience, et se précipitant, ainsi armé, dans une atmosphère de divertissemens grossiers, dont l’habitude s’explique chez ceux qui s’y livrent d’ordinaire par l’ignorance d’une meilleure façon de vivre. L’indulgence de Mme Parangon, cette douce pitié, cette sympathie exquise pour un amour honnête qui s’égare, il n’en a pas senti toute la délicatesse. Il a cru comprendre que la noble femme n’était pas aussi irritée qu’il l’avait craint de sa tentative nocturne. Cependant, toutes les fois qu’il se trouvait seule avec elle depuis, elle ne lui reparlait plus que de son projet de le marier à sa sœur, et lui-même, par instans, se prenait à penser qu’il trouverait un jour dans cette enfant une autre Colette ; elle avait ses traits charmans en effet, elle promettait d’être son image, mais que de temps il fallait attendre ! Dans ces retours de vertu, il devenait rêveur, et Mme Parangon ne pouvait lui refuser une main, un sourire qu’il demandait hypocritement comme un mirage du bonheur légitime réservé à son avenir. Elle comprit le danger de ces entretiens, de ces complaisances, et lui dit : — Il faut vous distraire. Pourquoi n’allez-vous pas aux fêtes, aux promenades, comme les autres garçons ? Tous les soirs et tous les dimanches, vous restez à lire et à écrire ; vous vous rendrez malade. 

— Eh bien ! se dit-il, c’est cela, il faut vivre enfin ! — Et il se précipita dès-lors, avec la rage des esprits mélancoliques, des esprits déçus, dans tous les plaisirs de cette petite ville d’Auxerre, qui n’était guère alors plus vertueuse que Paris. Le voilà devenu le héros des bals publics, le boute-en-train des réunions d’ouvriers ; ses camarades étonnés l’associent à toutes leurs parties. Il leur enlève leurs maîtresses, il passe de la brune Marianne à la piquante Aglaé Ferrand. La douce Edmée Servigné, la coquette Delphine Baron, se disputent ses préférences. Il leur fait des vers à toutes deux, des vers du temps, dans le goût de Chaulieu et de Lafare. Il se plaît parfois à donner à ces liaisons un scandale dont le bruit pénètre jusqu’à Mme Parangon ; il répond aux reproches qu’elle lui fait l’œil mouillé de pleurs, en prenant des airs triomphans : « Il faut bien qu’un jeune homme s’amuse un peu, vous me l’avez dit… On en fait un meilleur mari plus tard… Voyez M. Parangon ! » Et la pauvre femme le quitte sans répondre, et s’en va fondre en pleurs chez elle. Hélas ! il a parfois la voix avinée, le geste hardi, les attitudes de mauvais goût des beaux danseurs de guinguette. Mme Parangon fait ces remarques avec douleur.

Tout à coup sa conduite change, il était devenu sédentaire de nouveau, mais triste ; un de ses maîtresses éphémères, Madelon Baron, venait de mourir, et, sans qu’il l’aimât profondément, cette catastrophe avait répandu un voile de tristesse sur sa vie. Mme Parangon le plaignait sincèrement et avait pris part à sa douleur, qu’elle croyait sans doute plus forte. Sa méfiance avait cessé. Un dimanche qu’ils se trouvaient seuls dans la maison, Tiennette étant allée faire une commission, Mme Parangon, qui rangeait des écheveaux de fil dans une haute armoire, appelle Nicolas pour lui en passer les paquets. Elle était montée sur une échelle double, et, pendant qu’elle se faisait servir ainsi, l’œil de Nicolas s’arrêtait sur une jambe fine, sur un soulier de droguet blanc, dont le talon mince, élevé, donnait encore plus de délicatesse à un pied des plus mignons qu’on pût voir. On sait que Nicolas n’avait jamais su résister à une telle vue. Le charme redoubla lorsque, Mme Parangon ayant de la peine à descendre avec ses pieds engourdis, il se vit autorisé à la prendre dans ses bras, et fut obligé de la déposer sur le tas de lin qui restait à terre. Comment dire ce qui se passa dans cet instant fugitif comme un rêve ? L’amour long temps contenu, la pudeur vaincue par la surprise, tout conspira contre la pauvre femme, si bonne, si généreuse, qui tomba presque aussitôt dans un évanouissement profond comme la mort. Nicolas, bientôt effrayé, n’eut que la force de la porter dans sa chambre. Tiennette rentrait, il lui dit que sa maîtresse s’était trouvée mal et l’avait appelé. Il peignit son embarras et son désespoir, puis s’enfuit quand elle sembla revenir à la vie, n’osant supporter son premier regard…

Tout s’est donc accompli. La pauvre femme qui peut-être avait aimé en silence, mais que le devoir retenait toujours, ne se lève pas le lendemain matin. Tiennette vient seulement dire à Nicolas qu’elle est malade et que le déjeuner est préparé pour lui seul. Tant de réserve, tant de bonté, c’est une torture nouvelle pour l’ame qui se sent coupable. Nicolas se jette aux pieds de Tiennette étonnée, il lui baigne les mains de ses larmes. — Oh ! laisse-moi, laisse-moi la voir, lui demander pardon à genoux ! que je puisse lui dire combien j’ai regret de mon crime… 

Mais Tiennette ne comprenait pas.

— De quel crime parlez-vous, monsieur Nicolas ? Madame est indisposée ; seriez-vous malade aussi ?… Vous avez la fièvre certainement.

— Non ! Tiennette ! mais que je la voie !…

— Mon Dieu ! monsieur Nicolas, qui vous empêche d’aller voir madame ? 

Nicolas était déjà dans la chambre de la malade. Prosterné près du lit, il pleurait sans dire une parole, et n’osait même pas lever les yeux sur sa maîtresse. Celle-ci rompit le silence.

— Qui l’aurait pensé ? dit-elle que le fils de tant d’honnêtes gens commettrait une action… ou du moins la voudrait commettre…

— Madame, écoutez-moi !

— Ah ! vous pouvez parler… Je n’aurai pas la force de vous interrompre. 

Nicolas se précipita sur une main que Mme Parangon retira aussitôt ; sa figure enflammée s’imprimait sur la fraîche toile des draps, sans qu’il pût retrouver un mot, rendre le calme à son esprit. Son désordre effraya même la femme qu’il avait si gravement offensée.

— Le ciel me punit, dit-elle… C’est une leçon terrible ! Je m’étais fait un rêve avec cette union de famille, qui nous aurait rapprochés et rendus tous heureux, sans crime ! Il n’y faut plus penser…

— Ah ! madame, que dites-vous ?

— Tu n’as pas voulu être mon frère ! s’écria Mme Parangon, hélas ! tu auras été l’amant d’une morte ; je ne survivrai pas à cette honte !

— Ah ! ce mot-là est trop dur, madame ! — Et Nicolas se leva pour sortir avec une résolution sinistre.

— Il a donc encore une ame ! dit la malade… Où allez-vous ?

— Où je mérite d’être !… J’ai outragé la divinité dans sa plus parfaite image… Je n’ai plus le droit de vivre…

— Restez ! dit-elle ; votre présence m’est devenue nécessaire… Notre vue mutuelle entretiendra nos remords… Mon existence, cruel jeune homme, dépend de la tienne : ose à présent en disposer !…

— Je suis indigne de votre sœur, dit Nicolas fondant en larmes ; aussi bien, eussé-je été son mari, c’est vous toujours que j’aurais aimée. C’est pour ne pas me séparer de vous que j’acceptais l’idée de cette union ! Moi vous être infidèle, même pour votre sœur, je ne le veux pas !… Et il s’enfuit en prononçant ces paroles. Il se rendit aux allées qui côtoyaient alors les remparts de la ville, cherchant à calmer l’exaltation morale qui l’aurait tué après les douleurs d’une scène pareille.

C’était un lundi : la promenade était couverte d’ouvriers en fête qui jouaient à divers jeux, de jeunes filles qui se promenaient par groupes isolés de deux ou trois ensemble. Nicolas reconnut là quelques habituées des salles de danse qu’il avait récemment fréquentées. Il essaya de se distraire en s’unissant à l’une de ces parties de plaisir qui du moins laissaient le cœur libre et calmaient l’esprit par une folle agitation. Après un repas qui eut lieu à la campagne, Nicolas quitta ses amis, et ses pensées amères lui revenaient en foule, lorsqu’en passant dans la rue Saint-Simon, près de l’hôpital, il entendit de grands éclats de rire. C’étaient trois jeunes filles qui se moquaient d’une de leurs compagnes qu’elles avaient surprise se laissant embrasser par un pressier de l’imprimerie Parangon, nommé Tourangeau, gros homme fort laid, fort grossier d’ordinaire et un peu ivre ce soir-là. La pauvre jeune fille insultée ainsi s’était évanouie. Le pressier, furieux, s’élança vers les belles rieuses et frappa l’une d’elles fort brutalement. Des jeunes gens étaient accourus au bruit et voulaient assommer Tourangeau. Nicolas s’élança le premier vers son camarade d’imprimerie, et, le prenant par le bras, lui dit: « Tu viens de commettre une vilaine action. Sans moi, l'on te mettrait en morceaux ; mais il faut une réparation. Battons-nous sur l’heure à l’épée. Tu as été dans les troupes, tu dois avoir du cœur. — Je veux bien », dit Tourangeau. On essaya en vain de les séparer. Un des jeunes gens alla chercher deux épées, et à la lueur d’un réverbère le duel commença dans toutes les règles. Nicolas savait à peine tenir son épée, mais aussi Tourangeau n’était pas très solide sur ses jambes ce soir-là. Le pressier reçut un coup d’épée porté au hasard sans règle ni mesure, et tomba le cou traversé d’une blessure qui rendait beaucoup de sang. L’atteinte n’était pas mortelle. Cependant Nicolas fut obligé de se soustraire aux recherches de l’autorité. Il ne revit qu’un instant Mme Parangon, dont le mari était revenu, et qui comprit ce qu'il y avait eu de désespoir et de secrète amertume dans l’action du jeune homme. Du reste, ce duel lui avait fait le plus grand honneur dans Auxerre, où il était désormais regardé comme le défenseur des belles. Cette renommée le poursuivit jusque dans sa famille, où il retourna pour quelque temps.

 

(1) Il écrivait plus tard : « Sans mon amour du travail, je serais devenu un scélérat. »

 

IX — ÉPILOGUE DE LA JEUNESSE DE NICOLAS.

C’est à la suite de ces événemens que Nicolas, après avoir passé quelques jours près de ses parens, à Saci, vint à Paris exercer l’état de compositeur d’imprimerie, dont il avait fait l’apprentissage à Auxerre. Nous avons vu déjà combien tout objet nouveau exerçait d’influence sur cette ame ardente, toujours en proie aux passions violentes, et, comme il le disait lui-même, plus chargée d’électricité que toute autre. Ce fut quelque temps avant sa liaison éphémère avec Mlle Guéant qu’il reçut tout à coup l’avis de la mort de Mme Parangon. La pauvre femme n’avait survécu que peu de mois aux scènes douloureuses que nous avons racontées. La vie insoucieuse et frivole que Nicolas menait à Paris ne lui avait pas été cachée, et jeta sans doute bien de l’amertume dans ses derniers instans. Nicolas, né avec tous les instincts du bien, mais toujours entraîné au mal par le défaut de principes solides, écrivait plus tard, en songeant à cette époque de sa vie : « Les mœurs sont un collier de perles ; ôtez le nœud, tout défile. »

Cependant ses habitudes de dissipation avaient épuisé à la fois sa santé et ses ressources. Un simple ouvrier, si habile qu’il fût, gagnant au plus cinquante sous par jour, ne pouvait continuer long-temps l’existence que lui avaient créée ses nouvelles relations. Une lettre lui arriva tout à coup d’Auxerre… elle était de M. Parangon. La fatalité voulut qu’il se trouvât justement sans ouvrage et dans un moment de pénurie absolue à l’époque où cette lettre lui fut remise ; de plus, il se sentait pris d’une sorte de nostalgie, et songeait à s’en aller quelque temps respirer l’air natal. M. Parangon, après quelques politesses et quelques regrets exprimés sur la mort de sa femme, se plaignait de l’isolement où il était réduit, et proposait à son ancien apprenti de venir prendre la place d’un prote qui l’avait quitté. « C’est Tourangeau, ajoutait-il, qui m’a fait songer à vous… Vous voyez combien il est loin de vous en vouloir pour le coup de pointe que vous lui aviez planté dans la gorge. »

Lorsque la lettre arriva à Paris, Nicolas n’avait plus que vingt-quatre sous ; il fut obligé de vendre quatre chemises de toile pour payer sa place dans le coche d’Auxerre. M. Parangon le reçut très bien, et, comme Nicolas ne voulut pas loger dans sa maison, l’imprimeur lui indiqua l’hôtel d’un nommé Ruthot.

La destinée se compose d’une série de hasards, insignifians en apparence, qui, par quelque détail imprévu, changent toute une existence, soit en bien, soit en mal. Telle était du moins l’opinion de Nicolas, qui ne croyait guère à la Providence. Aussi se disait-il plus tard : « Ah ! si je n’étais pas allé loger chez ce Ruthot ! » ou bien : « Si j’avais eu plus de vingt-quatre sous à l’époque où je reçus la lettre de M. Parangon ! » ou encore : « Quel malheur que je n’eusse pas changé de logement, comme j’en avais eu l’idée avant l’époque où cette lettre m’arriva ! »

Près de l’hôtel tenu par Ruthot demeurait une dame Lebègue, veuve d’un apothicaire, et dont la fille Agnès, douée d’une beauté un peu mâle, devait avoir quelque fortune de l’héritage de son père. Ruthot était assez bel homme et faisait la cour à la veuve Lebègue. Il invita Nicolas à quelques soupers où Agnès Lebègue déploya une foule de graces et d’amabilités à l’adresse du jeune imprimeur. Ce dernier apprit plus tard que les frais de ces réunions avaient été faits par M. Parangon. Il en resta d’autant mieux convaincu, que le vin y était très bon, M. Parangon étant un connaisseur. La séduction alla son train, et l’on parla bientôt de mariage. Nicolas écrivit à ses parens, qui, renseignés par M. Parangon, donnèrent facilement leur approbation. Tout conspirait à perdre le malheureux Nicolas. Son ancien ami le cordelier Gaudet d’Arras, qui eût pu l’éclairer cette fois de son expérience, comme il l’avait perdu moralement par son impiété, s’était depuis long-temps éloigné d’Auxerre. De plus, M. Parangon prenait peu à peu une grande influence sur Nicolas, qu’il avait tiré de la misère par quelques prêts d’argent. « Quand Jupiter réduit un homme en esclavage, il lui ôte la moitié de sa vertu », comme disait le bon Homère. Une circonstance bizarre fut qu’au dernier moment Nicolas reçut une lettre anonyme qui lui donnait un grand nombre de détails sur la vie antérieure de sa future. La fatalité le poursuivit encore à cette occasion : il reconnut l’écriture de cette lettre pour celle d’une maîtresse qu’il avait eue à Auxerre à l’époque de son apprentissage, et l’attribua au dépit d’une jalousie impuissante. Le mariage se fit donc sans autre difficulté. Au sortir de l’église seulement, un sourire railleur commença à s’épanouir sur la figure couperosée de M. Parangon. Nicolas avait épousé l’une des filles les plus décriées de la ville. Les biens qu’elle apportait en mariage étaient grevés d’une quantité de dettes sourdes qui en réduisirent la valeur à fort peu de choses. Il devint bientôt clair pour le pauvre jeune homme que M. Parangon avait été instruit de ce qui s’était passé long-temps auparavant dans sa maison. Nicolas n’en eut la parfaite conviction que plus tard ; mais il avait fini par fuir le séjour abhorré d’Auxerre. Agnès Lebègue s’était déjà enfuie avec un de ses cousins.

Nicolas revint à Paris, où il entra chez l’imprimeur André Knapen. « L’ouvrage donnait beaucoup dans ce moment-là », et un bon compositeur gagnait vingt-huit livres par semaine à imprimer des factums. Cette prospérité relative releva le courage de Nicolas Restif, qui bientôt écrivit ses premiers romans, parmi lesquels on distingua la Femme infidèle, où il dévoilait toute la conduite de sa femme ; plus tard, il publia le Paysan perverti, dans lequel il introduisit sous une forme romanesque la plupart des événemens de sa vie.

 

GÉRARD DE NERVAL.

 

(La seconde partie au prochain n°.)

 

Les Confidences de Nicolas, 2e livraison >>

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