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7 mars-19 mai 1850 – Le National, Les Nuits du Ramazan, 7, 8, 9, 10, 14, 15, 16, 21, 23, 28, 29, 30, 31 mars, 4, 5, 6, 7, 11, 12, 13, 14, 18, 20, 21, 25, 26 avril, 2, 3, 4, 10, 12,19 mai 1850. Toutes les livraisons sont signées Gérard de Nerval. Les Nuits du Ramazan constitueront la dernière partie du Voyage en Orient en 1851.

Les quatre premiers feuilletons (7 au 10 mars) sont consacrés au souvenir de l'excursion aux pyramides pendant le séjour au Caire. C'est l'occasion pour Nerval de rêver autour des pratiques initiatiques isiaques. Le périple oriental s’achève ensuite à Constantinople, où Nerval arrive fin juillet 1843. Il y restera jusque fin octobre, ce qui lui donne le loisir de visiter les différents quartiers, Péra l’européen, Stamboul le turc, et aussi Scutari et Galata, et d’assister au mois lunaire du Ramadan (Ramazan en Turquie) qui débute le 25 septembre. C’est pendant cette période, dit-il, qu’il écoute, le récit des origines légendaires du compagnonnage maçonnique en la personne d’Adoniram récit fait par un conteur, et rapporté par Nerval dans le feuilleton du National entre le 23 mars et le 25 avril. « Ce que j’ai écrit, je l’ai vu, je l’ai senti » écrit-il à la fin du Voyage en Orient. Est-ce à dire qu’il a réellement écouté assidument, soir après soir, l’histoire de Balkis, Salomon et Adoniram, ou, comme il le dit ailleurs, saisi cette circonstance pour adapter en prose ce qui devait être une pièce de théâtre lyrique (voir la notice IMPASSE DU DOYENNÉ) ? Quoi qu’il en soit, le préadamisme qu’incarne Adoniram deviendra obsessionnel sous forme visionnaire dans Aurélia ou le Rêve et la Vie.

Voir la notice : VOYAGE EN ORIENT, ADONIRAM ET BALKIS

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7 mars 1850, feuilleton du National, Les Nuits du Ramazan.

Introduction.

A un ami.

Péra.

Du pied de la tour de Galata, ayant devant moi tout le panorama de Constantinople, de son Bosphore et de ses mers, – je tourne encore une fois mes regards vers l’Egypte, depuis longtemps disparue. – Permets-moi de t’en entretenir pendant quelques lignes. Au-delà de l’horizon paisible qui m’entoure, sur cette terre d’Europe, – musulmane il est vrai, – mais rappelant déjà la patrie, je sens toujours l’éblouissement de ce mirage lointain qui flamboie et poudroie dans mon souvenir, – comme l’image du soleil qu’on a regardé fixement poursuit longtemps l’œil fatigué qui s’est replongé dans l’ombre.

Ce qui m’entoure ajoute à cette impression : – un cimetière turc, à l’ombre des murs de Galata la Génoise. Derrière moi, une boutique de barbier arménien qui sert en même temps de café ; d’énormes chiens jaunes et rouges couchés au soleil dans l’herbe, couverts de plaies et de cicatrices résultant de leurs combats nocturnes. – A ma gauche, un vénérable santon, coiffé de son bonnet de feutre, dormant de ce sommeil bienheureux qui est pour lui l’anticipation du paradis. En bas, c’est Tophana avec sa mosquée, sa fontaine et ses batteries de canons commandant l’entrée du détroit. De temps en temps j’entends des psaumes de la liturgie grecque chantés sur un ton nazillard [sic], et je vois passer sur la chaussée qui mène à Péra de longs cortèges funèbres conduits par des popes, qui portent au front des couronnes de forme impériale. Avec leurs longues barbes, leurs robes de soie semées de clinquant et leurs ornemens de fausse orfèvrerie, ils semblent les fantômes des souverains du Bas-Empire.

Tout cela n’a rien de bien gai pour le moment. Rentrons dans le passé. – Ce que je regrette aujourd’hui de l’Egypte, ce ne sont pas les oignons monstrueux dont les Hébreux pleuraient l’absence sur la terre de Chanaan. C’est un ami, c’est une femme, – l’un séparé de moi seulement par la tombe, – l’autre à jamais perdue.

Mais pourquoi réunirais-je ici deux noms qui ne peuvent se rencontrer que dans mon souvenir, et pour des impressions toutes personnelles ! L’ami dont je te parle était un homme connu de toute l’Europe savante, – un diplomate et un érudit, ce qui se voit rarement ensemble. Il avait cru devoir prendre au sérieux un de ces postes consulaires qui généralement n’obligent personne à acquérir des connaissances spéciales. – En effet, selon les lois ordinaires de l’avancement diplomatique, un consul d’Alexandrie se trouve promu d’un jour à l’autre à la position de ministre plénipotentiaire au Brésil ; – un chargé d’affaires de Canton devient consul général à Hambourg. Où est la nécessité d’apprendre la langue, d’étudier les mœurs d’un pays, d’y nouer des relations, de s’informer des débouchés qu’y pourrait trouver notre commerce ? Tout au plus pense-t-on à se préoccuper de la situation, du climat et des agrémens de la résidence qu’on sollicite comme supérieure à celle qu’on occupe déjà.

Le consul dont je te parle, au moment où je l’ai rencontré au Caire, ne songeait qu’à des recherches d’antiquités égyptiennes. Un jour qu’il me parlait d’hypogées et de pyramides, je lui dis : « Il ne faut pas tant s’occuper de tombeaux !… Est-ce que vous sollicitez un consulat dans l’autre monde ? »

Je ne croyais guère, en ce moment-là, dire quelque chose de cruel. « Ne vous apercevez-vous pas, me répondit-il, de l’état où je suis ?… Je respire à peine. Cependant je voudrais bien voir les pyramides. C’est pour cela que je suis venu au Caire. Ma résidence à Alexandrie, au bord de la mer, était moins dangereuse… mais l’air qui nous entoure ici, imprégné de cendre et de poussière, me sera mortel. »

En effet, le Caire, dans ce moment-là, n’offrait pas une atmosphère très saine et me faisait l’effet d’un étouffoir fermé sur des charbons incandescens. Le khamsin soufflait dans les rues toutes les ardeurs de la Nubie. La nuit seule réparait nos forces, et nous permettait de subir encore le lendemain.

Le vent du midi, qui dure environ cinquante jours, a cependant des intervalles de calme. Un soir, après une journée plus belle qu’à l’ordinaire, le consul m’invita à l’accompagner le lendemain aux Pyramides de Gizeh. Nous partîmes au point du jour dans sa voiture, et nous nous arrêtâmes pour déjeuner à l’île de Roddah ; – verte comme une île de la Baltique, cultivée à l’anglaise par les soins d’Ibrahim-Pacha, plantée en partie de peupliers, de saules et d’acacias, – avec des étangs, des rivières factices, peuplés de cygnes et des ponts chinois sur des allées de gazon.

Le déjeuner fut servi dans un kiosque, situé au nord de l’île et construit en rocailles, qui avait été longtemps le harem d’été d’Ibrahim. Ce dernier, séjournant presque toujours à Alexandrie, ne l’occupait plus depuis quelques années. « Le palais où nous sommes, me dit le consul, a été mis à ma disposition par Ibrahim, et je l’habite lorsque le séjour du Caire me devient trop pénible. » Nous allâmes ensuite visiter toutes les parties de l’île, délicieuse retraite où les califes fatimites avaient jadis établi leur palais ; – le consul me fit voir, à l’extrémité du bras du Nil qui correspond au vieux Caire, l’endroit où l’on suppose que Moïse fut recueilli, dans son berceau flottant, par la fille de Pharaon. Ce point est situé près du Mekkias qui, comme on sait, est destiné à constater la hauteur des inondations. Un pilier de marbre, hexagone, consacré autrefois à Sérapis, est placé au milieu d’un puits, et a marqué déjà, durant trente siècles, l’étiage du fleuve sacré.

Le milieu du jour arrivait, et mon pauvre compagnon de route ne parlait pas d’aller plus loin. Je lui rappelai le but de notre promenade : « Je me sens déjà fatigué, dit-il, je préfère rester ici. Prenez la cange que j’ai fait préparer ; je vous suivrai des yeux, et je croirai être avec vous. Je vous prie seulement de compter le nombre exact des marches de la grande pyramide, – sur lequel les savans sont en désaccord, – et si vous allez jusqu’aux autres pyramides de Saccarah, je vous serai obligé de me rapporter une momie d’Ibis… Je voudrais comparer l’ancien Ibis égyptien avec cette race dégénérée des Courlis que l’on rencontre encore sur les rives du Nil. »

Je dus alors m’embarquer seul, à la pointe de l’île de Roddah, pensant avec tristesse à cette confiance des malades qui peuvent rêver à des collections de momies, sur le bord de leur propre tombe.

La branche du Nil entre Roddah et Gizeh a une telle largeur qu’il faut une demi-heure environ pour la passer. – Quand on a traversé Gizeh, sans trop s’occuper de son école de cavalerie et de ses fours à poulets, sans analyser ses décombres, dont les gros murs sont construits par un art particulier avec des vases de terre superposés et pris dans la maçonnerie, – bâtisse plus légère et plus aérée que solide, – on a encore devant soi deux lieues de plaines cultivées à parcourir avant d’atteindre les plateaux stériles où sont posées les grandes pyramides, sur la lisière du désert de Lybie [sic] ! Plus on approche, plus les colosses diminuent. C’est un effet de perspective qui tient sans doute à ce que leur largeur égale leur élévation. Pourtant, lorsqu’on arrive au pied, – dans l’ombre même de ces montagnes faite de main d’hommes, on admire et l’on s’épouvante. Ce qu’il faut gravir pour atteindre au faîte de la première pyramide, c’est un escalier dont chaque marche a environ un mètre de haut. En s’élevant, ces marches diminuent un peu, – d’un tiers tout au plus pour les dernières.

Une tribu d’Arabes s’est chargée de protéger les voyageurs et de les guider dans leur ascension sur la principale pyramide. Dès que ces gens aperçoivent un curieux qui s’achemine vers leur domaine, ils accourent à sa rencontre au grand galop de leurs chevaux, faisant une fantasia toute pacifique et tirant en l’air des coups de pistolet pour indiquer qu’ils sont à son service, tout prêts à le défendre contre les attaques de certains Bédouins pillards qui pourraient par hasard se présenter.

Aujourd’hui cette supposition fait sourire les voyageurs, rassurés d’avance à cet égard ; mais, au siècle dernier, ils se trouvaient réellement mis à la contribution par une bande de faux brigands, qui, après les avoir effrayés et dépouillés, rendaient les armes à la tribus protectrice, laquelle touchait ensuite une forte récompense pour les périls et les blessures d’un simulacre de combat.

La police du vice-roi d’Egypte a surveillé ces fourberies. Aujourd’hui, l’on peut se fier complètement aux Arabes gardiens de la seule merveille du monde que le temps nous ait conservée.

On m’a donné quatre hommes pour me guider et me soutenir dans mon ascension. Je ne comprenais pas trop d’abord comment il était possible de gravir des marches dont la première seule m’arrivait à la hauteur de la poitrine. Mais, en un clin d’œil, deux des Arabes s’étaient élancés sur cette assise gigantesque, et m’avaient saisi chacun un bras. les deux autres me poussaient sous les épaules, et tous les quatre, à chaque mouvement de cette manœuvre, chantait à l’unisson le verset arabe terminé par ce refrain antique : Eleyson !

Je comptai ainsi deux cents [sic], sept marches, et il ne fallut guère plus d’un quart d’heure pour atteindre la plate-forme. Si l’on s’arrête un instant pour reprendre haleine, on voit venir devant soi des petites filles, à peine couvertes d’une chemise de toile bleue, qui, de la marche supérieure à celle que vous gravissez, tendent, à hauteur de votre bouche, des gargoulettes en terre de Thèbes, dont l’eau glacée vous rafraîchit pour un instant.

Rien n’est plus fantasque que ces jeunes Bédouines grimpant comme des singes avec leurs petits pieds nus, qui connaissent toutes les anfractuosités des énormes pierres superposées. Arrivé à la plate-forme, on leur donne un bakchis, – on les embrasse, puis l’on se sent soulevé par les bras de quatre Arabes qui vous portent en triomphe aux quatre points de l’horizon. La surface de cette pyramide est de 50 pieds carrés environ. Des blocs irréguliers indiquent qu’elle ne s’est formée que par la destruction d’une pointe, semblable sans doute à celle de la seconde pyramide, qui s’est conservée intacte et que l’on admire à peu de distance avec son revêtement de granit. Les trois pyramides, – de Chéops, de Chéphren et de Mycérinus, selon les anciens, – étaient également parées de cette enveloppe rougeâtre, qu’on voyait encore au temps d’Hérodote. Elles en ont été dégarnies peu à peu, lorsqu’on a eu besoin au Caire de construire les palais des califes et des soudans.

La vue est fort belle, comme on peut le penser, du haut de cette plateforme. le Nil s’étend à l’Orient depuis la pointe du Delta jusqu’au-delà de Saccarah, où l’on distingue onze pyramides plus petites que celles de Gizeh. A l’Occident, la chaîne des montagnes lybiques [sic], se développe en marquant les ondulations d’un horizon poudreux. La forêt de palmiers, qui occupe la place de l’ancienne Memphis, s’étend du côté du midi comme une ombre verdâtre. Le Caire, adossé à la chaîne aride du Mokattam, élève ses dômes et ses minarets à l’entrée du désert de Syrie. Tout cela est trop connu pour prêter longtemps à la description. Mais, en faisant trêve à l’admiration et en parcourant des yeux les pierres de la plateforme, on y trouve de quoi compenser les excès de l’enthousiasme. Tous les Anglais qui ont risqué cette ascension ont naturellement gravé leurs noms sur les pierres. Des spéculateurs ont eu l’idée de donner leur adresse au public, et un marchand de cirage de Piccadilly a même fait graver avec soin sur un bloc entier les mérites de sa découverte garantie par l’improved patent de London. Il est inutile de dire qu’on rencontre là le Crédeville voleur, si passé de mode aujourd’hui, la charge de Bouginier, et autres excentricités transplantées par nos artistes voyageurs comme un contraste à la monotonie des grands souvenirs.

8 mars 1850, feuilleton du National, Les Nuits du Ramazan.

Introduction. (Suite)

Je te demande encore une fois pardon de t’entretenir d’une chose si connue que les Pyramides, – cela m’amènera plus tard à des détails qu’il te sera bon de savoir. Du reste, le peu que je t’en apprends a échappé à l’observation de la plupart des savans illustres qui, depuis Maillet, consul de Louis XIV, ont gravi cette échelle héroïque, – dont le sommet m’a servi un instant de piédestal.

J’ai peur de devoir admettre que Napoléon lui-même n’a vu les Pyramides que d’en bas. – Il n’aurait pas, certes, compromis sa dignité jusqu’à se laisser enlever dans les bras de quatre Arabes, comme un simple ballot qui passe de mains en mains, et il se sera borné à répondre d’en bas, par un salut, aux quarante siècles qui, d’après son calcul, le contemplaient à la tête de notre glorieuse armée.

Après avoir parcouru des yeux tout le panorama environnant, et lu attentivement ces inscriptions modernes qui prépareront des tortures aux savans de l’avenir, – je me préparais à redescendre, lorsqu’un monsieur blond, d’une belle taille, haut en couleur, et parfaitement ganté, franchit, comme je l’avais fait peu de temps avant lui, la dernière marche du quadruple escalier, et m’adressa un salut fort compassé, que je méritais en qualité de premier occupant. Je le pris pour un gentleman anglais. – Quant à lui, il me reconnus pour Français tout de suite.

Je me repentis aussitôt de l’avoir jugé légèrement. Un Anglais ne m’aurait pas salué, attendu qu’il ne se trouvait sur la plate-forme de la pyramide de Chéops personne qui pût nous présenter l’un à l’autre : « Monsieur, me dit l’inconnu avec un accent légèrement germanique, je suis heureux de trouver ici quelqu’un de civilisé. Je suis simplement un officier aux gardes de S. M. le roi de Prusse. J’ai obtenu un congé pour aller rejoindre l’expédition de M. Lepsius, – et comme elle a passé ici depuis quelques semaines, je suis obligé de me mettre au courant… en visitant ce qu’elle a dû voir. » Ayant terminé ce discours, il me remit sa carte, en m’invitant de l’aller voir, – si jamais je passais à Postdam.

– « Mais, ajouta-t-il, voyant que je me préparais à redescendre, vous savez que l’usage est de faire ici une collation. Ces braves gens qui nous entourent s’attendent à partager nos modestes provisions… et, si vous avez appétit, je vous offrirai votre part d’un pâté dont un de mes Arabes s’est chargé. »

En voyage, on fait vite connaissance, et, en Egypte surtout, au sommet de la grande pyramide, – tout Européen devient, pour un autre, un franck, c’est-à-dire un compatriote ; – la carte géographique de notre petite Europe perd, de si loin, ses nuances tranchées ; – je fais toujours une exception pour les Anglais, qui séjournent dans une île à part.

La conversation du Prussien me plut beaucoup pendant le repas. Il avait sur lui des lettres donnant les nouvelles les plus fraîches de l’expédition de M. Lepsius qui, dans ce moment là, explorait les environs du lac Mœris et les cités souterraines de l’ancien labyrinthe. Les savans berlinois avaient découvert des villes entières cachées sous les sables et bâties de briques ; – des Pompeï et des Herculanum souterraines qui n’avaient jamais vu la lumière, – et qui remontaient peut-être à l’époque des Troglodytes. Je ne pus m’empêcher de reconnaître que c’était pour les érudits prussiens une noble ambition que d’avoir voulu marcher sur les traces de notre Institut d’Egypte, dont ils ne pourront, du reste, que compléter les admirables travaux.

Le repas sur la pyramide de Chéops est, en effet, forcé pour les touristes, comme celui qui se fait d’ordinaire sur le chapiteau de la colonne de Pompée à Alexandrie. J’étais heureux de rencontrer un compagnon instruit et aimable qui me l’eût rappelé. Les petites Bédouines avaient conservé assez d’eau, dans leurs cruches de terre poreuse, pour nous permettre de nous rafraîchir, et ensuite de faire des grogs au moyen d’un flacon d’eau-de-vie qu’un des Arabes portait à la suite du Prussien.

Cependant, le soleil était devenu trop ardent pour que nous pussions rester long-temps sur la plateforme. L’air pur et vivifiant que l’on respire à cette hauteur nous avait permis quelque temps de ne point trop nous en apercevoir.

Il s’agissait de quitter la plateforme et de pénétrer dans la pyramide, dont l’entrée se trouve à un tiers environ de sa hauteur. On nous fit descendre 130 marches par un procédé inverse à celui qui nous les avait fait gravir. Deux des quatre Arabes nous suspendaient par les épaules du haut de chaque assise, et nous livraient aux bras étendus de leurs compagnons. Il y a quelque chose d’assez dangereux dans cette descente, et plus d’un voyageur s’y est rompu le crâne ou les membres. Cependant, nous arrivâmes sans accident à l’entrée de la pyramide.

C’est une sorte de grotte aux parois de marbre, à la voûte triangulaire, surmontée d’une large pierre qui constate, au moyen d’une inscription française, la visite rendue à ce monument par nos soldats : – c’est la carte de visite de l’armée d’Egypte, sculptée sur un bloc de marbre de seize pieds de largeur. Pendant que je lisais avec respect, l’officier prussien me fit observer une autre légende, marquée plus bas en hiéroglyphes, et chose étrange, tout fraîchement gravée.

– On a eu tort, lui dis-je, de nettoyer et de rafraîchir cette inscription…

– Mais vous ne comprenez donc pas ! répondit-il.

– J’ai fait vœu de ne pas comprendre les hiéroglyphes… J’en ai lu trop d’explications. J’ai commencé par Sanchoniaton, j’ai continué par l’Œdipus Ægyptiacus du père Kircher, et j’ai fini par la grammaire de Champollion, après avoir lu les observation de Warburton et du baron de Pauw. Ce qui m’a désenchanté de ces opinions, c’est la brochure de l’abbé Affre, – lequel n’était pas encore archevêque de Paris, – et qui a prétendu, après avoir discuté le sens de l’inscription de Rosette, – que les savans de l’Europe s’étaient entendus pour une explication fictive des hiéroglyphes, afin de pouvoir établir dans toute l’Europe des chaires de langue hiéroglyphique rétribuées d’ordinaire par un traitement de 6,000 francs.

– Ou de 1,500 thalers, ajouta judicieusement l’officier prussien… c’est à peu près la somme correspondante chez nous. Mais ne plaisantons pas là-dessus : vous avez la grammaire ; nous avons, nous, l’alphabeth [sic] et je vais vous lire cette inscription aussi facilement qu’un écolier lit le grec quand il en connaît les lettres, sauf à hésiter davantage devant le sens des mots.

L’officier se mit à lire, inscrivit à mesure les syllabes sur son carnet, et me dit : « Cela signifie que l’expédition scientifique envoyée par le roi de Prusse et dirigée par Lepsius, a visité les pyramides de Gizeh, et espère résoudre avec le même bonheur les autres difficultés de sa mission. »

Je me repentis aussitôt de mon scepticisme hiéroglyphique, en pensant aux fatigues et aux dangers que bravaient ces savans qui exploraient à ce moment-là même les ruines du Labyrinthe.

Nous avions franchi l’entrée de la grotte : une vingtaine d’Arabes barbus, aux ceintures hérissées de pistolets et de poignards, se dressèrent du sol où ils venaient de faire leur sieste. Un de nos conducteurs, qui semblait diriger les autres, nous dit :

– Voyez comme ils sont terribles… Regardez leurs pistolets et leurs fusils !

– Est-ce qu’ils veulent nous voler ?

– Au contraire ! Ils sont ici pour vous défendre dans le cas où vous seriez attaqué par les hordes du désert.

– On disait qu’il n’en existait plus, depuis l’administration de Mohamed-Ali !

– Oh ! il y a encore bien des méchantes gens là-bas, derrière les montagnes… Cependant, au moyen d’une colonnate, vous obtiendrez des braves que vous voyez là d’être défendus contre toute attaque extérieure. 

L’officier prussien fit l’inspection des armes, et ne parut pas édifié touchant leur puissance destructive. Il ne s’agissait au fond, pour moi, que de 5 fr. 50 c., ou d’un thaler et demi pour le Prussien. Nous acceptâmes le marché, en partageant les frais et en faisant observer que nous n’étions pas dupes de la supposition.

– Il arrive souvent, dit le guide, que des tribus ennemies font invasion sur ce point, surtout quand elles y supposent la présence de riches étrangers. 

– Allons, lui dis-je, cela est proverbial et accepté par tous ! Je me rappelai alors que Napoléon lui-même visitant l’intérieur des pyramides, en compagnie de la femme d’un de ses colonels, s’était exposé au péril que supposait le guide. Les Bédouins survenus à l’improviste avaient, dit-on, dissipé son escorte et bouché avec de grosses pierres l’entrée de la pyramide, qui n’a guère qu’un mètre en hauteur et largeur. Un escadron de chasseurs survenu par hasard le tira heureusement du danger.

Il est certain que la chose n’est pas impossible et que ce serait une triste situation que de se voir pris et enfermé dans l’intérieur de la grande pyramide. La colonnate (piastre d’Espagne) donnée aux gardiens nous assurait du moins qu’en conscience ils ne pourraient pas nous faire cette trop facile plaisanterie.

Mais quelle apparence que ces braves gens y eussent songé même un instant ! L’activité de leurs préparatifs, – huit torches allumées en un clin d’œil, l’attention charmante de nous faire précéder de nouveau par les petites filles hydrophores dont j’ai parlé, – tout cela, sans doute, était bien rassurant.

Il s’agissait d’abord de courber la tête et le dos, et de poser les pieds adroitement sur deux rainures de marbre qui règnent des deux côtés de cette descente. Entre les deux rainures, il y a une sorte d’abîme aussi large que l’écartement des jambes, où il s’agit de ne point se laisser tomber. On avance donc pas à pas, jetant les pieds de son mieux à droite et à gauche, soutenu un peu, il est vrai, par les mains des porteurs de torches, et l’on descend ainsi toujours courbé en deux pendant environ cent cinquante pas.

A partir de là, le danger de tomber dans l’énorme fissure qu’on se voyait entre les pieds cesse tout à coup et se trouve remplacé par l’inconvénient de passer à plat ventre sous une voûte obstruée en partie par les sables et les cendres. Les Arabes ne nettoient ce passage que moyennant une autre colonnate, – accordée d’ordinaire par les gens riches et corpulens.

 

9 mars 1850, feuilleton du National, Les Nuits du Ramazan.

Introduction. (Suite)

Quand on a rampé quelque temps sous cette voûte basse, en s’aidant des mains et des genoux, on se relève, à l’entrée d’une nouvelle galerie, qui n’est guère plus haute que la précédente. Au bout de deux cents pas que l’on fait encore en montant, – on trouve une sorte de carrefour dont le centre est un vaste puits profond et sombre, autour duquel il faut tourner pour gagner l’escalier qui conduit à la chambre du roi.

En arrivant là, les Arabes tirent des coups de pistolet et allument des feux de branchages pour effrayer, à ce qu’ils disent, les chauves-souris et les serpens. – Les serpens se garderaient bien d’habiter des demeures si reculées. Quant aux chauves-souris, elles existent, et se font reconnaître en poussant des cris et en voltigeant autour des feux. La salle où l’on est, voûtée en dos d’âne, a dix-sept pieds de longueur et seize de largeur. Il est difficile de comprendre que ce peu d’espace, destiné, soit à des tombeaux, soit à quelque chapelle ou temple, se trouve être la principale retraite ménagée dans l’immense masse de pierre qui l’entoure.

Deux ou trois autres chambres pareilles ont été découvertes depuis. Leurs murs de granit sont noircis par la fumée des torches. On ne voit dans tout cela aucune trace de tombeau, – sauf une cuve de porphyre de huit pieds de longueur qui pourrait bien avoir servi à enfermer les restes d’un Pharaon. Cependant, la tradition des fouilles les plus anciennes ne signale, dans les Pyramides, que la découverte des ossemens d’un bœuf.

Ce qui étonne le voyageur, au milieu de ces demeures funèbres, c’est que l’on n’y respire qu’un air chaud et imprégné d’odeurs bitumineuses. Du reste, on ne voit rien que des galeries et des murs ; – pas d’hiéroglyphes ni de sculptures ; – des parois enfumées, des voûtes et des décombres.

Nous étions revenus à l’entrée, fort désenchantés de ce voyage pénible, et nous nous demandions ce que pouvait représenter cet immense bâtiment :

– Il est évident, me dit l’officier prussien, que ce ne sont point là des tombeaux. Où était la nécessité de bâtir d’aussi énormes constructions pour préserver peut-être un cercueil de roi. Il est évident qu’une telle masse de pierres, apportées de la Haute-Egypte, n’a pu être réunie et mise en œuvre pendant la vie d’un seul homme. Que signifierait, ensuite, pour un souverain, ce désir d’être mis à part dans un tombeau de 700 pieds de hauteur, – quand nous voyons presque toutes les dynasties des rois égyptiens classées modestement dans des hypogées et dans des temples souterrains.

Il vaut mieux nous en rapporter à l’opinion des anciens Grecs, qui, plus rapprochés que nous des prêtres et des institutions de l’Egypte, n’ont vu dans les pyramides que des monumens religieux consacrés aux initiations.

En revenant de notre exploration, assez peu satisfaisante, nous dûmes nous reposer à l’entrée de la grotte de marbre, – et nous nous demandions ce que pouvait signifier cette galerie bizarre que nous venions de remonter, – avec ses deux rails de marbre séparés par un abîme, – aboutissant plus loin à un carrefour au milieu duquel se trouve le puits mystérieux, dont nous n’avions pu voir le fond.

L’officier prussien, en consultant ses souvenirs, me soumit une explication assez logique de la destination d’un tel monument. Nul n’est plus fort qu’un Allemand sur les mystères de l’Antiquité. Voici, selon sa version, à quoi servait la galerie basse ornée de rails que nous avions descendue et remontée si péniblement. – On asseyait dans un charriot [sic] l’homme qui se présentait pour subir les épreuves de l’initiation. Le charriot descendait par la forte inclinaison du chemin, puis remontait ensuite, comme peut faire un siège lancé sur une montagne russe. Arrivé au centre de la pyramide, l’initié était reçu par des prêtres inférieurs qui lui montraient le puits en l’engageant à s’y précipiter.

Ce néophyte hésitait naturellement, ce qui était regardé comme une marque de prudence. Alors on lui apportait une sorte de casque surmonté d’une lampe allumée ; et muni de cet appareil, il devait descendre avec précaution dans le puits où il rencontrait çà et là des branches de fer sur lesquelles il pouvait poser les pieds.

L’initié descendait long-temps, – éclairé quelque peu par la lampe qu’il portait sur la tête ; – puis, à cent pieds environ de profondeur, il rencontrait l’entrée d’une galerie fermée par une grille, qui s’ouvrait aussitôt devant lui. Trois hommes paraissaient aussitôt, portant des masques de bronze à l’imitation de la face d’Anubis, – le dieu chien. Il fallait ne point s’effrayer de leurs menaces et marcher en avant en les jetant à terre. On faisait ensuite une lieue environ, et l’on arrivait dans un espace considérable qui produisait l’effet d’une forêt sombre et touffue.

Dès que l’on mettait le pied dans l’allée principale, – tout s’illuminait à l’instant, et produisait l’effet d’un vaste incendie. Mais ce n’était rien que des pièces d’artifice et des substances bitumineuses entrelacées dans des rameaux de fer. Le néophyte devait traverser la forêt au prix de quelques brûlures, et y parvenait généralement.

Au-delà se trouvait une rivière qu’il fallait traverser à la nage. A peine en avait-il atteint le milieu, qu’une immense agitation des eaux, déterminée par le mouvement de deux roues gigantesques, l’arrêtait et le repoussait. Au moment où ses forces allaient s’épuiser, il voyait paraître devant lui une échelle de fer qui semblait devoir le tirer du danger de périr dans l’eau. Ceci était la troisième épreuve. A mesure que l’initié posait un pied sur chaque échelon, celui qu’il venait de quitter se détachait et tombait dans le fleuve. Cette situation pénible se compliquait d’un vent épouvantable qui faisait trembler l’échelle et le patient à la fois. Au moment où il allait perdre toutes ses forces, il devait avoir la présence d’esprit de saisir deux anneaux d’acier qui descendaient vers lui et auxquels il lui fallait rester suspendu par les bras jusqu’à ce qu’il vît s’ouvrir une porte, à laquelle il arrivait par un effort violent.

C’était la fin des quatre épreuves élémentaires. L’initié arrivait alors dans le temple, tournait autour de la statue d’Isis, et se voyait reçu et félicité par les prêtres.

Voilà avec quels souvenirs nous cherchions à repeupler cette solitude imposante. Entourés des Arabes, qui s’étaient remis à dormir, et attendant, pour quitter la grotte de marbre, que la brise du soir eût rafraîchi l’air, – nous ajoutions les hypothèses les plus diverses aux faits réellement constatés par la tradition antique. Ces bizarres cérémonies des initiations tant de fois décrites par les auteurs grecs, – qui ont pu encore les voir s’accomplir, prenaient pour nous une probabilité d’autant plus grande que nous en trouvions les récits parfaitement en rapport avec la disposition des lieux.

– Qu’il serait beau, dis-je à l’Allemand, d’exécuter et de représenter ici La Flûte enchantée de Mozart. Comment un homme riche n’a-t-il pas la fantaisie de se donner un tel spectacle. Avec fort peu d’argent on arriverait à déblayer tous ces conduits, et il suffirait ensuite d’amener, en costumes exacts toute la troupe italienne du théâtre du Caire. Imaginez-vous la voix tonnante de Zarastro résonnant du fond de la salle des Pharaons, – ou la Reine de la Nuit, apparaissant sur le seuil de la chambre dite de la reine et lançant à la voûte sombre ses trilles éblouissans. Figurez-vous les sons de la flûte magique à travers ces longs corridors, – et les grimaces et l’effroi de Papageno, forcé, sur les pas de l’initié son maître, d’affronter le triple Anubis, – puis la forêt incendiée, puis ce sombre canal agité par des roues de fer ; – puis encore cette échelle étrange dont chaque marche se détache à mesure qu’on monte et fait retentir l’eau d’un clapotis sinistre…

– Il serait difficile, dit l’officier, d’exécuter tout cela dans l’intérieur même des Pyramides… Nous avons dit que l’initié suivait, à partir du puits, une galerie d’environ une lieue. Cette voie souterraine le conduisait jusqu’à un temple situé aux portes de Memphis, dont vous avez vu l’emplacement du haut de la plate-forme. Lorsque, ses épreuves terminées, il revoyait la lumière du jour, la statue d’Isis restait encore voilée pour lui : c’est qu’il lui fallait subir une dernière épreuve toute morale, dont rien ne l’avertissait et dont le but lui restait caché. Les prêtres l’avaient porté en triomphe, comme devenu l’un d’entre eux, les chœurs d’instrumens avaient célébré sa victoire. Il lui fallait encore se purifier par un jeûne de quarante et un jours, – avant de pouvoir contempler la grande Déesse, veuve d’Osiris (1). Ce jeûne cessait chaque jour au coucher du soleil, où on lui permettait de réparer ses forces avec quelques onces de pain et une coupe d’eau du Nil. – Le jeûne du Ramazan semble aujourd’hui la continuation de cette pratique religieuse. – Pendant cette longue pénitence, l’initié pouvait converser, à de certaines heures, avec les prêtres et les prêtresses, dont toute la vie s’écoulait dans les cités souterraines dont les fouilles faites par nos savans ont depuis longtemps consacré l’existence.

– Il avait le droit de questionner chacun et d’observer les mœurs de ce peuple mystique qui avait renoncé au monde extérieur, – et dont le nombre immense épouvanta Sémiramis-la-Victorieuse, lorsqu’en faisant jeter les fondations de la Babylone d’Egypte (le vieux Caire), elle vit s’effondrer les voûtes d’une de ces nécropoles habitées par des vivans.

– Et après les quarante et un jours, que devenait l’initié ?

– Il avait encore à subir dix-huit jours de retraite où il devait garder un silence complet. Il lui était permis seulement de lire et d’écrire. Ensuite on lui faisait subir un examen où toutes les actions de sa vie étaient analysées et critiquées. Cela durait encore douze jours ; puis on le faisait coucher neuf jours encore derrière la statue d’Isis, – après avoir supplié la déesse de lui apparaître dans ses songes et de lui inspirer la sagesse. Enfin, au bout de trois mois environ, les épreuves étaient terminées. L’aspiration du néophyte vers la divinité, aidée des lectures, des instructions et du jeûne, arrivait à un tel degré d’enthousiasme qu’il était digne enfin de voir tomber devant lui les voiles sacrés de la déesse. Là, son étonnement était au comble, – en voyant s’animer cette froide statue dont les traits avaient pris tout à coup la ressemblance de la femme qu’il aimait le plus ou de l’idéal qu’il s’était formé de la beauté la plus parfaite.

(1) Lactance, Meursius, le père Lafitteau, l’abbé Terrasson, etc.

 

10 mars 1850, feuilleton du National, Les Nuits du Ramazan.

Introduction. (Suite et fin)

Au moment où il tendait les bras pour la saisir, elle s’évanouissait dans un nuage de parfums. Les prêtres entraient en grande pompe et l’initié était proclamé pareil aux dieux. Prenant place ensuite au banquet des Sages, il lui était permis de goûter aux mets les plus délicats et de s’enivrer de l’ambroisie terrestre, qui ne manquait pas à ces fêtes. Un seul regret lui était resté, c’était de n’avoir admiré qu’un instant la divine apparition qui avait daigné lui sourire. Ses rêves allaient la lui rendre. Un long sommeil, dû sans doute au suc du lotus exprimé dans sa coupe pendant le festin, permettait aux prêtres de le transporter à quelques lieues de Memphis, – au bord du lac célèbre qui porte encore le nom de Karoun (Caron). Une cange le recevait toujours endormi et le transportait dans cette province du Fayom, – oasis délicieuse, qui, aujourd’hui encore, est le pays des roses. Il existait là une vallée profonde, entourée de montagnes en partie, en partie aussi séparée du reste du pays par des abîmes creusés de main d’homme, – où les prêtres avaient su réunir les richesses dispersées de la nature entière. Les arbres de l’Inde et de l’Yémen y mariaient leurs feuillages touffus et leurs fleurs étranges aux plus riches végétations de la terre d’Egypte.

Des animaux apprivoisés donnaient de la vie à cette merveilleuse décoration, et l’initié, déposé là tout endormi sur le gazon, se trouvait à son réveil dans un monde qui semblait la perfection même de la nature créée. Il se levait, respirant l’air pur du matin, renaissant aux feux du soleil qu’il n’avait pas vu depuis longtemps ; il écoutait le chant cadencé des oiseaux, admirait les fleurs embaumées, la surface calme des eaux bordées de papyrus et constellées de lotus rouges, où le Flamand rose et l’Ibis traçaient leurs courbes gracieuses… Mais quelque chose manquait encore pour animer la solitude. – Une femme, une vierge innocente, si jeune, qu’elle semblait elle-même sortir d’un rêve matinal et pur, – si belle, qu’en la regardant de plus près on pouvait reconnaître en elle les traits admirables d’Isis entrevus à travers un nuage : telle était la créature divine qui devenait la compagne et la récompense de l’initié triomphant. 

Ici je crus devoir interrompre le récit imagé du savant Berlinois : – Il me semble, lui dis-je, que vous me racontez là l’histoire d’Adam et d’Eve.

– A peu près, répondit-il.

En effet, la dernière épreuve si charmante, mais si imprévue, de l’initiation égyptienne, était la même que Moïse a racontée dans les premiers chapitres de la Genèse. Dans ce jardin merveilleux, – dont M. Lepsius retrouve sans doute en ce moment les traces, – existait un arbre dont les fruits étaient défendus au néophyte admis dans le Paradis. Il est tellement certain que cette dernière victoire sur soi-même était la clause suprême de l’initiation, qu’on a trouvé dans la Haute-Egypte des bas-reliefs âgés de 3,000 ans représentant un homme et une femme sous un arbre (1), dont cette dernière offre le fruit à son compagnon de solitude. Autour de l’arbre est enlacé un serpent, représentation de Typhon, le dieu du mal. En effet, il arrivait généralement que l’initié qui avait vaincu tous les périls matériels se laissait prendre à cette séduction, dont le dénouement était son exclusion du Paradis terrestre ; sa punition d’errer dans le monde, et de répandre chez les nations étrangères les instructions qu’il avait reçues des prêtres.

S’il résistait, au contraire, ce qui était bien rare, à la dernière tentation, il devenait l’égal d’un roi. On le promenait en triomphe dans les rues de Memphis, et sa personne était sacrée. – C’est pour avoir manqué cette épreuve que Moïse fut privé des honneurs qu’il attendait. Blessé de ce résultat, il se mit en guerre ouverte avec les prêtres égyptiens, lutta contre eux de science et de prodiges, et finit par délivrer son peuple au moyen d’un complot, dont on sait le résultat.

Le Prussien qui me racontait tout cela était évidemment un fils de Voltaire ; cet homme en était encore au scepticisme religieux de Frédéric II. Je ne pus m’empêcher de lui en faire l’observation. – Vous vous trompez, me dit-il : nous autres protestans, nous analysons tout ; mais nous n’en sommes pas moins religieux. S’il paraît démontré que l’idée du Paradis terrestre, de la pomme et du serpent, a été connue des anciens Egyptiens, cela ne prouve nullement que la tradition n’en soit pas divine. Je suis même disposé à croire que cette dernière épreuve des mystères n’était qu’une représentation mystique de la scène qui a dû se passer aux premiers jours du monde. Que Moïse ait appris cela des Egyptiens dépositaires de la sagesse primitive, ou qu’il se soit servi, en écrivant la Genèse, des impressions qu’il avait lui-même connues, – cela n’infirme pas la vérité première. Triptolème, Orphée et Pythagore subirent aussi les mêmes épreuves. L’un a fondé les mystères d’Eleusis, l’autre ceux des Cabires de Samothrace, le troisième les associations mystiques du Liban. Orphée eut encore moins de succès que Moïse ; il manqua la quatrième épreuve, dans laquelle il fallait avoir la présence d’esprit de saisir les anneaux suspendus au-dessus de soi, quand les échelons de fer commençaient à manquer sous les pieds… Il retomba dans le canal, d’où on le tira avec peine, et au lieu de parvenir au temple, il lui fallut retourner en arrière et remonter jusqu’à la sortie des pyramides. Pendant l’épreuve, sa femme lui avait été enlevée par un de ces accidens naturels dont les prêtres créaient aisément l’apparence. Il obtint, grâce à son talent et à sa renommée, de recommencer les épreuves, et les manqua une seconde fois. C’est ainsi qu’Euridice [sic] fut perdue à jamais pour lui, et qu’il se vit réduit à la pleurer dans l’exil.

– Avec ce système, dis-je, il est possible d’expliquer matériellement toutes les religions. Mais qu’y gagnerons-nous ?

– Rien. Nous venons seulement de passer deux heures en causant d’origines et d’histoire. Maintenant le soir vient ; – regagnons la plaine et allons visiter le sphinx de Gyzeh. [sic] 

Le sphinx a été trop souvent décrit pour que je parle ici d’autre chose que de l’admirable conservation de sa figure, – haute de dix-huit pieds. Il est évident que ce rocher de granit fut sculpté dans une époque où l’art était très avancé. Son nez brisé lui donne de loin un air d’Ethiopien ; mais le reste du visage appartient à quelqu’une des races les plus belles de l’Asie. – Nous nous contentâmes d’admirer ensuite les deux autres pyramides qui ont conservé leur revêtement. La seconde a été ouverte, mais on y a trouvé seulement deux ou trois salles pareilles à celles que nous avions visitées dans les premières, – la troisième, la plus petite, que les Arabes appellent la pyramide la Fille, en souvenir sans doute de la courtisane Rhodope, qu’on suppose l’avoir fait bâtir – est vierge de toute exploration. Autour du plateau sablonneux des trois pyramides sont des restes de temples et d’hypogées. Quelques sarcophages brisés gisent çà et là, ainsi qu’une multitude de figurines en pâte verte, parmi lesquelles on en rencontre rarement d’entières. Les Arabes voulaient nous en vendre quelques-unes ; mais il nous parut probable qu’ils ne les avaient pas ramassées sur le lieu même. Il doit en exister des fabriques au Caire, comme pour les vases étrusques que l’on vend à Naples.

Nous passâmes la nuit dans une locanda italienne, située près de là, et, le lendemain on nous conduisit sur l’emplacement de Memphis, situé à près de deux lieues vers le midi. – Les ruines y sont méconnaissables ; et d’ailleurs le tout est recouvert d’une forêt de palmiers, au milieu de laquelle on rencontre l’immense statue de Sésostris, haute de soixante pieds, mais couchée à plat ventre sur le sable. Parlerai-je encore de Saccarah, où l’on arrive ensuite ; de ses pyramides, plus petites que celles de Gizeh, – parmi lesquelles on distingue la grande pyramide de briques construite par les Hébreux ? – Un spectacle plus curieux est l’intérieur des tombeaux d’animaux qui se rencontrent dans la plaine en grand nombre. Il y en a pour les chats, pour les crocodiles et pour les ibis. On y pénètre fort difficilement, en respirant la cendre et la poussière, ou se traînant parfois dans des conduits, où l’on ne peut passer qu’à genoux. Puis, on se trouve au milieu de vastes souterrains où sont entassés par millions et symétriquement rangés tous ces animaux que les bons Egyptiens se donnaient la peine d’embaumer et d’ensevelir ainsi que des hommes. Chaque momie de chat est entortillée de plusieurs aunes de bandelettes, sur lesquelles, d’un bout à l’autre, sont inscrites en hiéroglyphes, probablement la vie et les vertus de l’animal (2). Il en est de même des crocodiles… Quant aux ibis, leurs restes sont enfermés dans des vases en terre de Thèbes, rangés également sur une étendue incalculable, comme des pots de confitures dans un office de campagne.

Je pus remplir facilement la commission que m’avait donnée le consul ; puis, je me séparai de l’officier prussien, qui continuait sa route vers la Haute-Egypte, et je revins au Caire, en descendant le Nil dans une cange.

Je me hâtai d’aller porter au consulat l’ibis obtenu au prix de tant de fatigues ; mais on m’apprit que, pendant les trois jours consacrés à mon exploration, notre pauvre consul (3) avait senti s’aggraver son mal et s’était embarqué pour Alexandrie

Si je parle ici de ces événemens éloignés déjà, c’est que je viens de recevoir à Constantinople la triste nouvelle de sa mort.

Et c’est au milieu du cimetière de Galata, devant l’éblouissant tableau de Constantinople et de Scutari, qui bordent sous mes yeux la côte d’Europe et la côte d’Asie, – que je pense tristement à cette fin si prématurée, à cet homme dont les derniers entretiens m’avaient révélé tant de science modeste, – et tant d’affabilité précieuse au voyageur, sur cette terre arabe où l’on n’a qu’à choisir entre des tombes et des ruines.

(1) Voir l’Histoire des religions, de l’abbé Banier, et Les Dieux de Moïse, de M. Lacour

(2) Lorsque l’armée d’Egypte visita les sépulcres de Saccarah, elle s’étonna de la quantité de chats que plusieurs d’entre eux contenaient. Quelques soldats eurent l’idée de mettre le feu dans ces souterrains pour en connaître la profondeur. Les momies des chats, imprégnées de bitume, brûlèrent pendant huit jours, puis le feu s’étouffa de lui-même. Lorsqu’on crut la fumée dissipée, on redescendit dans le souterrain. Au delà de l’espace immense que le feu avait découvert, au delà des matières charbonnées qu’il fallut extraire, on trouva encore de nouvelles rangées de chats qui semblaient défier la destruction d’arriver au bout de son œuvre.

(3) Gauthier [sic] d’Arc

 

14 mars 1850, feuilleton du National, Les Nuits du Ramazan.

I

Les plaisirs de Stamboul.

Ville étrange que Constantinople ! Splendeur et misère, larmes et joies ; l’arbitraire plus qu’ailleurs, et aussi plus de liberté ; quatre peuples différens qui vivent ensemble, sans trop se haïr. Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, enfans du même sol et se supportant beaucoup mieux les uns les autres que ne le font, chez nous, les gens de diverses provinces ou de divers partis. Etais-je donc destiné à assister au dernier acte de fanatisme et de barbarie qui ait pu se commettre encore en vertu des anciennes traditions musulmanes ? – J’avais retrouvé à Péra un de mes plus anciens amis, un peintre français, qui vivait là depuis trois ans, et fort splendidement, du produit de ses portraits et de ses tableaux, – ce qui prouve que Constantinople n’est pas si brouillé qu’on le croit avec les Muses. Nous étions partis de Péra, la ville franque, pour nous rendre aux bazars de Stamboul, la ville turque.

Après avoir passé la porte fortifiée de Galata, on a encore à descendre une longue rue tortueuse, bordée de cabarets, de pâtissiers, de barbiers, de bouchers et de cafés francs qui rappellent les nôtres, – et dont les tables sont chargées de journaux grecs et arméniens ; – il s’en publie cinq ou six à Constantinople seulement, sans compter les journaux grecs qui viennent de Morée. – C’est là le cas pour tout voyageur de faire appel à son érudition classique, afin de saisir quelques mots de cette langue vivace qui se régénère de jour en jour. La plupart des journaux affectent de s’éloigner du patois moderne et de se rapprocher du grec ancien jusqu’au point juste où ils pourraient risquer de n’être plus compris. On trouve là aussi des journaux valaques et serbes imprimés en langue roumaine, beaucoup plus facile à comprendre pour nous que le grec, à cause d’un mélange considérable de mots latins. Nous nous arrêtâmes quelques minutes dans un de ces cafés pour y prendre un gloria sucré, chose inconnue chez les cafetiers turcs. – Plus bas, on rencontre le marché aux fruits offrant des échantillons magnifiques de la fertilité des campagnes qui environnent Constantinople. Enfin, l’on arrive en descendant toujours, par des rues tortueuses et encombrées de passans, à l’échelle où il faut s’embarquer pour traverser la Corne d’or, golfe d’un quart de lieue de large et d’une lieue environ de longueur, qui est le port le plus merveilleux et le plus sûr du monde, et qui sépare Stamboul des faubourgs de Péra et de Galata.

Cette petite place est animée par une circulation extraordinaire, et présente du côté du port un embarcadère en planches, bordé de caïques élégans. Les rameurs ont des chemises de soie à manches longues, d’une coupe tout à fait galante ; – leur barque file avec rapidité, grâce à sa forme de poisson, et se glisse sans difficulté entre les centaines de vaisseaux de toutes nations qui remplissent l’entrée du port.

En dix minutes, on a atteint l’échelle opposée, qui correspond à Balik-Bazar, le marché aux poissons ; c’est là que nous fûmes témoins d’une scène extraordinaire. Dans un carrefour étroit du marché, beaucoup d’hommes étaient réunis en cercle. Nous crûmes au premier abord qu’il s’agissait d’une lutte de jongleurs ou d’une danse d’ours. – En fendant la foule, nous vîmes à terre un corps décapité, vêtu d’une veste et d’un pantalon bleu, – et dont la tête, coiffée d’une casquette, était placée entre les jambes, légèrement écartées. Un Turc se retourna vers nous et nous dit, en nous reconnaissant pour des Francs : « Il paraît que l’on coupe aussi les têtes qui portent des chapeaux. » – Pour un Turc, une casquette et un chapeau sont l’objet d’un préjugé pareil, attendu qu’il est défendu aux musulmans de porter une coiffure à visière, puisqu’ils doivent se frapper le front à terre, tout en conservant leur coiffure. – Nous nous éloignâmes avec dégoût de cette scène, et nous gagnâmes les bazars. Un Arménien nous offrit de prendre des sorbets dans sa boutique, et nous raconta l’histoire de cette étrange exécution.

Le corps décapité que nous avions rencontré se trouvait depuis trois jours exposé dans Balik-Bazar, ce qui réjouissait fort peu les marchands de poissons. C’était celui d’un Arménien, nommé Owaghim, qui avait été surpris, trois ans auparavant, avec une femme turque. En pareil cas, il faut choisir entre la mort et l’apostasie. – Un Turc ne serait passible que de coups de bâton. – Owaghim s’était fait musulman. Plus tard, il se repentit d’avoir cédé à la crainte, il se retira dans les îles grecques, où il abjura sa nouvelle religion.

Trois ans plus tard, il crut son affaire oubliée et revint à Constantinople avec un costume de Franc. Des fanatiques le dénoncèrent, et l’autorité turque, quoique fort tolérante alors, dut faire exécuter la loi. Les consuls européens réclamèrent en sa faveur ; mais que faire contre un texte précis ? En Orient, la loi est à la fois civile et religieuse ; le Coran et le code ne font qu’un. La justice turque est obligée de compter avec le fanatisme encore violent des classes inférieures. On offrit d’abord à Owaghim de le mettre en liberté moyennant une nouvelle abjuration. Il refusa. – On fit plus ; on lui donna les moyens de s’échapper. Chose étrange, il refusa encore, disant qu’il ne pouvait vivre qu’à Constantinople ; qu’il mourrait de chagrin en la quittant encore, ou de honte en y demeurant au prix d’une nouvelle apostasie. Alors l’exécution eut lieu. – Beaucoup de gens de sa religion le considérèrent comme un saint et brûlèrent des bougies en son honneur.

Cette histoire nous avait vivement impressionnés. La fatalité y a introduit des circonstances telles que rien ne pouvait faire qu’elle eût un autre dénouement. Le soir même du troisième jour de l’exposition de corps à Balik-Bazar, trois juifs, selon l’usage, le chargeaient sur leurs épaules et le jetaient dans le Bosphore parmi les chiens et les chevaux noyés que la mer rejette çà et là contre les côtes.

Je ne veux point, d’après ce triste épisode dont j’ai eu le malheur d’être témoin, douter des tendances progressives de la Turquie nouvelle. Là, comme en Angleterre, la loi enchaîne toutes les volontés et tous les esprits jusqu’à ce qu’elle ait pu être modifiée. La question de l’adultère et celle de l’apostasie peuvent seules aujourd’hui encore donner lieu à de si tristes événemens.

Nous avons parcouru les bazars splendides qui forment le centre de Stamboul. C’est tout un labyrinthe solidement construit en pierre dans le goût byzantin et où l’on trouve un abri vaste contre la chaleur de jour. D’immenses galeries, les unes cintrées, les autres construites en ogives, avec des piliers sculptés et des colonnades, sont consacrées chacune à un genre particulier de marchandises. On admire surtout les vêtemens et les babouches des femmes, les étoffes brodées et lamées, les cachemires, les tapis, les meubles incrustés d’or, d’argent et de nacre, l’orfèvrerie et plus encore les armes brillantes réunies dans cette partie du bazar qu’on appelle le Bésestain.

Une des extrémités de cette ville, pour ainsi dire souterraine, conduit à une place fort gaie entourée d’édifices et de mosquées, qu’on appelle la place du Séraskier. C’est le lieu de promenade, pour l’intérieur de la ville, le plus fréquenté par les femmes et les enfans. – Les femmes sont plus sévèrement voilées dans Stamboul que dans Péra ; vêtues du feredjé vert ou violet, et le visage couvert d’une gaze épaisse, il est rare qu’elles laissent voir autre chose que les yeux et la naissance du nez. Les Arméniennes et les Grecques enveloppent leurs traits d’une étoffe beaucoup plus légère.

Tout un côté de la place est occupé par des écrivains, des miniaturistes et des libraires ; les constructions gracieuses des mosquées voisines, dont les cours sont plantées d’arbres, – et fréquentées par des milliers de pigeons qui viennent s’abattre parfois sur la place, – les cafés et les étalages chargés de bijouteries, la tour voisine du Sérasquier qui domine toute la ville, et même plus loin l’aspect sombre des murs du vieux sérail, où réside la sultane-mère, donnent à cette place un caractère plein d’originalité.

En redescendant vers le port, j’ai vu passer le sultan dans un cabriolet fort singulier. Deux chevaux attelés en flèche tiraient cette voiture à deux roues, dont la large capote, carrée du haut comme un dais, laisse tomber sur le devant une pente de velours à crépine d’or. Il portait la redingote simple et boutonnée jusqu’au col, que nous voyons aux Turcs depuis la réforme, et la seule marque qui le distinguât était son chiffre impérial brodé en brillans sur son tarbouch rouge. Un sentiment de mélancolie est empreint sur sa figure pâle et distinguée. Par un mouvement machinal j’avais ôté mon chapeau pour le saluer, – ce qui n’était au fond qu’une politesse d’étranger, et non certes la crainte de me voir traiter comme l’Arménien de Balik-Bazar… Il me regarda alors avec attention, – car je manifestais par là mon ignorance des usages. On ne salue pas le sultan.

Mon compagnon, que j’avais un instant perdu de vue dans la foule, me dit : Suivons le sultan ; il va comme nous à Péra ; seulement il doit passer par le pont de bateaux qui traverse la Corne d’Or. C’est le chemin le plus long, mais on n’a pas besoin de s’embarquer, et la mer en ce moment est un peu houleuse. 

Nous nous mîmes à suivre le cabriolet, qui descendait lentement par une longue rue bordée de mosquées et de jardins magnifiques, au bout de laquelle on se trouve, après quelques détours, dans le quartier du Fanar, où demeurent les riches négocians grecs, ainsi que les princes de la nation. Plusieurs des maisons de ce quartier sont de véritables palais, et quelques églises ornées à l’intérieur de fraîches peintures s’abritent à l’ombre des hautes mosquées, – dans l’enceinte même de Stamboul, la ville spécialement turque.

Chemin faisant, je parlais à mon ami de l’impression que m’avait causée l’aspect inattendu d’Abdul-Medjid, – et la pénétrante douceur de son regard, qui semblait me reprocher de l’avoir salué comme un souverain vulgaire. Ce visage pâle, effilé, ces yeux en amande jetant au travers de longs cils un coup d’œil de surprise, adouci par la bienveillance, – l’attitude aisée, la forme élancée du corps, tout cela m’avait prévenu favorablement pour lui. Comment, disais-je, a-t-il pu ordonner l’exécution de ce pauvre homme dont nous avons vu le corps décapité à Balik-Bazar.

Il n’y pouvait rien, me dit mon compagnon : le pouvoir du sultan est plus borné que celui d’un monarque constitutionnel. Il est obligé de compter avec l’influence des Ulémas, qui forment à la fois l’ordre judiciaire et religieux du pays, et aussi avec le peuple, dont les protestations sont des révoltes et des incendies. Il peut sans doute, au moyen des forces armées dont il dispose, et qui souvent l’oppriment, exercer un acte arbitraire ; – mais qui le défendra ensuite contre le poison, arme de ceux qui l’entourent, ou l’assassinat, arme de tous ? Tous les vendredis, il est obligé de se rendre en public à l’une des mosquées de la ville où il doit faire sa prière, – afin que chaque quartier puisse le voir tour à tour. Aujourd’hui il se rend au Téké de Péra, qui est le couvent des derviches tourneurs. 

Mon ami me donna encore sur la situation de ce prince d’autres détails, qui m’expliquèrent jusqu’à un certain point la mélancolie empreinte sur ses traits. – Il est peut-être, en effet, le seul de tous les Turcs qui puisse se plaindre de l’inégalité des positions. C’est par une pensée toute démocratique que les musulmans ont placé à la tête de leur nation un homme qui est à la fois au-dessus et au-dessous de tous.

A lui seul, dans son empire, il est défendu de se marier légalement. On a craint l’influence que donnerait à certaines familles une si haute alliance, et il ne pourrait pas davantage épouser une étrangère. – Il se trouve donc privé des quatre femmes légitimes accordées par Mahomet à tout croyant qui a les moyens de les nourrir. Ses sultanes, – qu’il ne peut appeler ses épouses, – ne sont originairement que des esclaves, – et, comme toutes les femmes de l’empire turc, – arméniennes, grecques, catholiques ou juives, – sont considérées comme libres, son harem ne peut se recruter que dans les pays étrangers à l’islamisme, et dont les souverains n’entretiennent pas avec lui de relations officielles.

A l’époque où la Porte était en guerre avec l’Europe, le harem du Grand Seigneur était admirablement fourni. Les beautés blanches et blondes n’y manquaient pas, – témoin cette Roxelane française au nez retroussé, qui a existé ailleurs qu’au théâtre, – et dont on peut voir le cercueil, drapé de cachemires et ombragé de panaches, reposant près de son époux dans la mosquée de Solimanié. – Aujourd’hui, plus de Françaises, plus même d’Européennes possibles pour l’infortuné sultan. S’il s’avisait seulement de faire enlever une de ces grisettes de Péra qui portent fièrement les dernières modes européennes aux promenades du dimanche, il se verrait écrasé de notes diplomatiques d’ambassadeurs et de consuls, et ce serait peut-être l’occasion d’une guerre plus longue que celle qui fut causée jadis par l’enlèvement d’Hélène.

Quand le sultan traverse, dans Péra, la foule immense de femmes grecques se pressant pour le voir, il lui faut détourner les yeux de toute tentation, car l’étiquette ne lui permettrait pas une maîtresse passagère, et il n’aurait pas le droit d’enfermer une femme de naissance libre. Il doit s’être blasé bien vite sur les Circassiennes, les Malaises ou les Abyssiniennes, qui seules se trouvent dans les conditions possibles de l’esclavage, et souhaiter quelques blondes Anglaises ou quelques spirituelles Françaises ; mais c’est là le fruit défendu.

Mon compagnon m’apprit aussi le nombre actuel des femmes du sérail. Il s’éloigne beaucoup de ce qu’on suppose en Europe. Le harem du sultan renferme seulement trente-trois cadines, ou dames, parmi lesquelles trois seulement sont considérées comme favorites. Le reste des femmes du sérail sont des odaleuk, ou femmes de chambre. L’Europe donne donc un sens impropre au terme d’odalisque. Il y a aussi des danseuses et des chanteuses qui ne s’élèveraient au rang de sultane que par un caprice du maître et une dérogation aux usages. De telles sorte que le sultan, réduit à n’avoir pour femmes que des esclaves, est lui même fils d’une esclave, – une injure que ne lui ménagent pas les Turcs dans les époques de mécontentement populaire.

Nous poursuivions cette conversation en répétant de temps à autre : Pauvre sultan ! Cependant il descendit le voiture sur le quai du Fanar, – car on ne peut passer ni en voiture ni à cheval sur le pont de bateaux qui traverse la Corne d’Or à l’un de ses points les plus rétrécis. Deux arches assez hautes y sont établies pour le passage des barques. – Arrivé sur l’autre bord, il monta à cheval et se dirigea par les sentiers qui côtoient les murs extérieurs de Galata, à travers le petit champ des morts, ombragé de cyprès énormes, et gagna ainsi la grande rue de Péra. Les derviches l’attendaient rangés dans leur cour, où il nous fut impossible de pénétrer. C’est dans ce Téké, ou couvent, que se trouve le tombeau du fameux comte de Bonneval, ce renégat célèbre qui fut longtemps à la tête des armées turques et lutta en Allemagne contre les armées chrétiennes. Sa femme, – une Vénitienne qui l’avait suivi à Constantinople, – lui servait d’aide-de-camp dans ses combats.

Pendant que nous étions restés arrêtés devant la porte du Téké, un cortège funèbre, précédé par des prêtres grecs, montait la rue, se dirigeant vers l’extrémité du faubourg. Les gardes du sultan ordonnèrent aux prêtres de rétrograder, parce qu’il se pouvait qu’il sortît d’un moment à l’autre, – et qu’il n’était pas convenable qu’il se croisât avec un enterrement. Il y eut quelques minutes d’hésitation. Enfin l’archimandrite, qui, avec sa couronne de forme impériale et ses longs vêtemens byzantins brodés de clinquant, semblait fier comme Charlemagne, adressa vivement des représentations au chef de l’escorte ; – puis, se retournant, l’air indigné, vers ses prêtres, il fit signe de la main qu’il fallait continuer la marche, et que si le sultan avait à sortir dans ce moment-là, ce serait à lui d’attendre que le mort fût passé.

Je cite ce trait comme un exemple de la tolérance qui existe à Constantinople pour les différens cultes. – Il se peut aussi que la protection de la Russie ne soit pas étrangère à cette fierté des prêtres grecs.

 

15 mars 1850, feuilleton du National, Les Nuits du Ramazan.

II

Le Grand Champ des Morts.

J’éprouve quelque embarras à parler si souvent de funérailles et de cimetières, à propos de cette riante et splendide cité de Constantinople, dont les horizons mouvementés et verdoyans, dont les maisons peintes et les mosquées si élégantes, avec leurs dômes d’étain et leurs minarets frêles, ne devraient inspirer que des idées de plaisirs et de douce rêverie. Mais c’est qu’en ce pays la mort elle-même prend un air de fête. Le cortège grec dont j’ai parlé tout à l’heure n’avait rien de cet appareil funèbre de nos tristes enterremens. Les popes, au visage enluminé, aux habits éclatans de broderies, de jeunes ecclésiastiques venant ensuite, en longues robes de couleurs vives, puis leurs amis vêtus de leurs costumes les plus riches, – et au milieu la morte, jeune encore, d’une pâleur de cire, mais avec du fard sur les joues, et étendue sur des fleurs, couronnée de roses, vêtue de ses plus beaux ajustemens de velours et de satin, – et couverte d’une grande quantité de bijoux en diamans, – qui probablement ne l’accompagneront pas dans la fosse ; tel était le spectacle, plus mélancolique que navrant, présenté par ce cortège.

La vue que l’on a du couvent des derviches tourneurs s’étend sur le Petit-Champ-des-Morts, dont les allées mystérieuses, bordées d’immenses cyprès, descendent vers la mer jusqu’aux bâtimens de la marine. Un café, où viennent volontiers s’asseoir les derviches, hommes de leur nature assez gais et assez causeurs, étend en face du Téké ses rangées de tables et de tabourets, où l’on boit du café en fumant le narguilé ou le chibouk. On jouit là de la vue des passans européens. Les équipages des riches Anglais et des ambassadeurs circulent souvent dans cette rue, – ainsi que les voitures dorées des femmes du pays ou leurs arabats, – qui ressemblent à des charrettes de blanchisseuses, sauf les agrémens qu’y ajoutent la peinture et la dorure. – Les arabats sont traînés par des bœufs. Leur avantage est de contenir facilement tout un harem qui se rend à la campagne. Le mari n’accompagne jamais ses épouses dans ces promenades, qui ont lieu le plus souvent le vendredi, – ce jour étant le dimanche des Turcs.

Je compris, à l’animation et à la distinction de la foule, que l’on se dirigeait vers un divertissement quelconque, – situé probablement au-delà du faubourg. Mon compagnon m’avait quitté pour aller dîner chez des Arméniens qui lui avaient commandé un tableau, et avait bien voulu m’indiquer un restaurant viennois situé dans le haut de Péra. A partir du couvent et de l’espace verdoyant qui s’étend de l’autre côté de la rue, on se trouve entièrement dans un quartier parisien. Des boutiques magnifiques de marchandes de modes, de bijoutiers, de confiseurs et de lingers, des hôtels anglais et français, des cabinets de lecture et des cafés, voilà tout ce qu’on rencontre pendant un quart de lieue. Les consulats ont aussi, pour la plupart, leurs façades sur cette rue. On distingue surtout l’immense palais, entièrement bâtis en pierre, de l’ambassade russe. – Ce serait, au besoin, une forteresse redoutable qui commanderait les trois faubourgs de Péra, de Tophana et de Galata. Quant à l’ambassade française, elle est moins heureusement située, dans une rue qui descend vers Tophana ; et ce palais, qui a coûté plusieurs millions, n’est pas encore terminé.

En suivant la rue, on la voit plus loin s’élargir et l’on rencontre à gauche le théâtre italien, ouvert seulement deux fois par semaine. Ensuite viennent de belles maisons bourgeoises donnant sur des jardins, puis à droite les bâtimens de l’université turque et des écoles spéciales ; puis encore plus loin, à gauche, l’hôpital français.

Le faubourg se termine au-delà de ce point, et la route élargie se trouve encombrée de frituriers et de marchands de fruits, de pastèques et de poissons ; les guinguettes commencent à se montrer plus librement que dans la ville. Elles ont en général d’immenses proportions. C’est d’abord une salle vaste comme l’intérieur d’un théâtre, avec une galerie haute à balustres de bois tournés. Il y a d’un côté un comptoir où se distribuent les vins blancs et rouges dans des verres à anses que chaque buveur emporte à la table qu’il a choisie ; de l’autre un immense fourneau chargé de ragoûts, qu’on vous distribue également dans une assiette qu’il faut emporter jusqu’à sa table. Dès lors, il faut s’habituer à manger sur ce petit meuble, qui ne monte pas à la hauteur du genou. La foule qui se presse dans ces sortes de lieux ne se compose que de Grecs, reconnaissables à leurs tarbouchs plus petits que ceux des Turcs, de Juifs reconnaissables par de petits turbans entourés d’une étoffe grise, et d’Arméniens au kalpack monstrueux, qui semble un bonnet de grenadier enflé par le haut. Un musulman n’oserait pénétrer publiquement dans ces établissemens bachiques.

Il ne faut pas croire, d’après ces coiffures qui distinguent encore chaque race, dans le peuple surtout, que la Turquie soit autant qu’autrefois un pays d’inégalité. Jadis les chaussures, comme les bonnets, indiquaient la religion de tout habitant. Les Turcs seuls avaient droit de chausser la bottine ou la babouche jaune ; les Arméniens la portaient rouge, les Grecs bleue, et les juifs noire. Les costumes éclatans et riches ne pouvaient également appartenir qu’aux musulmans. Les maisons même participaient à ces distinctions, et celles des Turcs se distinguaient par des couleurs vives ; les autres ne pouvaient être peintes que de nuances sombres. Aujourd’hui cela a changé : tout sujet de l’empire a le droit d’endosser le costume presque européen de la Réforme, et de se coiffer du fezzi rouge, qui disparaît en partie sous un flot de soie bleue, assez fourni pour avoir l’air d’une chevelure azurée.

C’est ce dont je fus convaincu en voyant un grand nombre de gens qui se dirigeaient ainsi vêtus, à pied ou à cheval, vers la promenade européenne de Péra, peu fréquentée par les Turcs véritables. Les bottes vernies ont aussi fait disparaître, pour la plupart des tchélebys (élégans) de toute race, l’ancienne inégalité des chaussures. Seulement, il faut remarquer que le fanatisme se montre plus persistant chez les rayas que chez les musulmans. L’habitude – ou la pauvreté n’influe pas moins d’un autre côté sur la conservation des anciens vêtements qui classifient les races.

Mais qui croirait encore Constantinople intolérante en admirant l’aspect animé de la promenade franque ? Les voitures de toutes sortes se croisent avec rapidité à la sortie du faubourg, les chevaux caracolent, les femmes parées se dirigent çà et là vers un bois qui descend vers la mer, ou, sur la gauche, vers la route de Buyukdéré, où sont les maisons de plaisance des négocians et des banquiers. Si vous allez droit devant vous, vous arrivez en quelques pas à un sentier creux – bordé de buissons, ombragé de sapins et de mélèzes, et d’où, par éclaircies, vous apercevez la mer et l’embouchure du détroit entre Scutari et l’embouchure du sérail qui termine Stamboul. La tour de Léandre, que les Turcs appellent la Tour de la Fille, s’élève entre les deux villes, – au centre du bras de mer qui se prolonge comme un fleuve à votre gauche. C’est une étroite construction carrée posée sur un rocher, et qui semble de loin une guérite de sentinelle ; – au-delà, les îles des Princes se dessinent vaguement à l’entrée de la mer de Marmara.

Je n’ai pas besoin de dire que ce bois si pittoresque, si mystérieux et si frais est encore un cimetière. Il faut en prendre son parti, tous les lieux de plaisir à Constantinople se trouvent au milieu des tombes. Voyez, à travers les massifs d’arbres de blancs fantômes qui se dressent par rangées, et qu’un rayon de soleil dessine nettement çà et là ; ce sont des cippes en marbre blanc de la hauteur d’un homme, ayant pour tête une boule surmontée d’un turban ; quelques-uns sont peints et dorés pour compléter l’illusion ; la forme du turban indique le rang ou l’antiquité du défunt. Quelques-uns ne sont plus à la dernière mode. Plusieurs de ces pierres figuratives ont la tête cassée, c’est qu’elles surmontaient des tombes de janissaires, – et à l’époque où cette milice fut détruite, la colère du peuple ne s’arrêta pas aux vivants, on alla dans tous les cimetières décapiter aussi les monumens des morts.

Les tombes des femmes sont également surmontées de cippes, mais la tête y est remplacée par une rosace d’ornemens représentant en relief des fleurs sculptées et dorées. – Ecoutez aussi les rires bruyans qui résonnent sous ces arbres funèbres : ce sont des veuves, des mères et des sœurs qui se réjouissent en famille près des tombes d’êtres aimés.

La foi religieuse est si forte dans ce pays, qu’après les pleurs versés au moment de la séparation, – personne ne songe plus qu’au bonheur dont les défunts doivent jouir au paradis de Mahomet. Les familles font apporter leur dîner près de la tombe, les enfans remplissent l’air de cris joyeux, et l’on a soin de faire la part du mort et de la placer dans une ouverture ménagée à cet effet devant chaque tombeau. Les chiens errans, présents d’ordinaire à la scène, conçoivent l’espérance d’un souper prochain, – et se contentent, en attendant, des restes du dîner que les enfans leur jettent. Il ne faut pas croire non plus que la famille croie que le mort profitera de l’assiettée de nourriture qui lui est consacrée ; mais c’est une vieille coutume qui remonte à l’Antiquité. Autrefois des serpens sacrés se nourrissaient de ces offrandes pieuses ; – mais, à Constantinople, les chiens aussi sont sacrés.

En sortant de ce bois, qui tourne autour d’une caserne d’artillerie, bâtie dans de vastes proportions, je me retrouvai sur la route de Buyukdéré. Une plaine inculte couverte de gazon s’étend devant la caserne ; là, j’assistai à une scène qui ne peut être séparée de ce qui précède ; quelques centaines de chiens se trouvaient réunis sur l’herbe en exhalant des plaintes d’impatience. Peu de temps après, je vis sortir des canonniers – qui portaient, deux par deux, d’énormes chaudrons, au moyen d’une longue perche pesant sur leurs épaules. Les chiens poussèrent des hurlemens de joie. A peine les chaudrons furent-ils déposés à terre que ces animaux s’élancèrent sur la nourriture qu’ils contenaient ; et l’occupation des soldats était de diviser le trop grand encombrement qu’ils formaient au moyen des perches qu’ils avaient gardées. «  C’est la soupe que l’on sert aux chiens, me dit un Arménien qui passait ; ils ne sont pas malheureux ! » Je crois bien qu’au fond, il n’y avait là que les restes de la nourriture des soldats. – La faveur dont jouissent les chiens à Constantinople tient surtout à ce qu’ils débarrassent la voie publique des débris de substances animales qu’on y jette généralement. Les fondations pieuses qui les concernent, les bassins remplis d’eau qu’ils trouvent à l’entrée des mosquées et près des fontaines, n’ont pas sans doute d’autre but.

Il s’agissait de passer à des spectacles plus séduisans. Après la façade de la caserne, on se trouve à l’entrée du Grand champ des Morts. C’est un plateau immense ombragé de sycomores et de pins. – On passe d’abord au milieu des tombeaux francks parmi lesquels on distingue beaucoup d’inscriptions anglaises avec des armoiries gravées, le tout sur de longues pierres plates où chacun vient s’asseoir sans scrupule, comme sur des bancs de marbre. Un café en forme de kiosque s’élève dans une éclaircie dont la vue domine la mer. De là, l’on aperçoit distinctement le rivage d’Asie, chargé de maisons peintes et de mosquées, – comme si l’on regardait d’un bord à l’autre du Rhin. L’horizon se termine au loin par le sommet tronqué de l’Olympe de Bythinie [sic], dont le profil se confond presque avec les nuages. Sur le rivage, à gauche, s’étendent les bâtiments du palais d’été du sultan, avec leurs longues colonnades grecques, leurs toits festonnés et leurs grilles dorées qui brillent au soleil.

Allons plus loin encore. C’est la partie du champ consacrée aux Arméniens. Les tombes, plates, sont couvertes des caractères réguliers de leur langue, et, sur le marbre, on voit sculptés les attributs du commerce que chacun a exercé dans sa vie : là des bijoux, là des marteaux et des équerres, là des balances, là des instrumens de divers états. Les femmes seules ont uniformément des bouquets de fleurs.

Détournons nos regards de ces impressions toujours graves pour l’Européen. – La foule est immense ; les femmes ne sont point voilées, et leurs traits, fermement dessinés, s’animent de joie et de santé sous la coiffure levantine, comme sous les bonnets ou les chapeaux d’Europe. Quelques Arméniennes seules conservent sur la figure une bande de gaze légère que soutient admirablement leur nez arqué, et qui, cachant à peine leurs traits, devient pour les moins jeunes une ressource de coquetterie. Où va toute cette foule parée et joyeuse ? – Toujours à Buyukdéré.

 

16 mars 1850, feuilleton du National, Les Nuits du Ramazan.

III

San Dimitri.

Seulement bien des gens s’arrêtent dans les cafés élégans qui bordent la route. On en rencontre un sur la gauche ouvrant ses larges galeries d’un côté sur le grand champ et de l’autre sur un vaste espace de vallons et de collines chargées de constructions légères, et entremêlées de jardins. – Au delà reparaît la ligne lointaine dentelée par les mosquées et les minarets de Stamboul. Cette broderie de l’horizon, monotone à la longue, se retrouve dans la plupart des vues de l’entrée du Bosphore.

Ce café est le rendez-vous de la belle compagnie ; on dirait un café chantant de nos Champs-Elysées. Des rangées de tables des deux côtés de la route sont garnies des fashionables et des élégantes de Péra. Tout est servi à la française, les glaces, la limonade et le café. Le seul trait de couleur locale est la présence familière de trois ou quatre cigognes qui, dès que vous avez demandé du café, viennent se poser devant votre table comme des points d’interrogation. Leur long bec, emmanché d’un col qui domine de haut la table, n’oserait attaquer le sucrier. Elles attendent avec respect. – Ces oiseaux privés s’en vont ainsi de table en table, recueillant du sucre ou des biscuits.

A une table près de la mienne se trouvait un homme d’un certain âge, aux cheveux blancs comme sa cravate, vêtu d’un habit noir d’une coupe un peu arriérée, et portant à sa boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs étrangères. Il avait accaparé tous les journaux du café, – posé le Journal de Constantinople sur L’Echo de Smyrne, le Portfolio maltese sur le Courrier d’Athènes, enfin tout ce qui aurait fait ma joie dans ce moment-là, en m’instruisant des nouvelles de l’Europe. – Par-dessus cette masse de feuilles superposées, il lisait attentivement le Moniteur ottoman.

J’osai tirer vers moi l’un des journaux, en le priant de m’excuser : il me lança un de ces regards féroces que je n’ai vu qu’aux habitués des plus anciens cafés de Paris…

– Je vais avoir fini le Moniteur ottoman, me dit-il.

J’attendis quelques minutes. Il fut clément, et me passa enfin le journal avec un salut qui sentait son dix-huitième siècle.

– Monsieur, ajouta-t-il, nous avons grande fête ce soir. Le Moniteur nous annonce la naissance d’une princesse, et cet événement, qui sera plein de charme pour tous les sujets de Sa Hautesse, coïncide par hasard avec l’ouverture du Ramazan. 

Je ne m’étonnai pas, de ce moment, de voir tout le monde en fête, et j’attendis patiemment, – tantôt en regardant la route animée par les voitures et les cavalcades, tantôt en parcourant les journaux francks que mon voisin me passait à mesure qu’il en avait terminé la lecture.

Il apprécia sans doute ma politesse et ma patience, et comme je me préparais à sortir, il me dit :

– Où allez-vous donc ? Au bal ?

– Est-ce qu’il y a un bal ? répondis-je.

– Vous en entendez d’ici la musique. 

En effet, les accords stridens d’un orchestre grec ou valaque arrivaient jusqu’à mon oreille. Mais cela ne prouvait pas que l’on dansât ; car la plupart des guinguettes et des cafés de Constantinople ont aussi des musiciens qui jouent même pendant le jour.

– Venez avec moi, me dit l’inconnu.

A deux cents pas peut-être du kiosque que nous venions de quitter, nous vîmes une porte splendidement décorée, formant l’entrée d’un jardin qui, situé au carrefour de deux routes, avait une forme triangulaire. Des quinconces d’arbres reliés par des guirlandes, des salles de verdure entourant les tables, tout cela formait un spectacle assez vulgaire pour un Parisien. Mon guide était enthousiasmé. Nous entrâmes dans l’intérieur, qui se composait de plusieurs salles remplies de consommateurs ; l’orchestre continuait à s’escrimer vaillamment, avec des violons à une corde, des flûtes de roseau, des tambourins et des guitares, exécutant, du reste, des airs assez originaux. Je demandai où était le bal.

– Attendez, me dit le vieillard, le bal ne peut commencer qu’au coucher du soleil. Ceci est dans les règlemens de police. Mais, comme vous voyez, ce ne sera pas long. 

Il m’avait conduit à une fenêtre, et en effet le soleil ne tarda pas à descendre derrière les lignes d’horizon violettes qui dominent la Corne d’Or. Aussitôt un bruit immense se fit de tous côtés. C’étaient les canons de Tophana, puis ceux de tous les vaisseaux du port qui saluaient la double fête. – Un spectacle magique commençait en même temps sur tout le plan lointain où se découpent les monumens de Stamboul. A mesure que l’ombre descendait du ciel, on voyait paraître de longs chapelets de feu dessinant les dômes des mosquées et traçant sur leurs coupoles des arabesques, qui formaient sans doute des légendes en lettres ornées ; – les minarets, élancés comme un millier de mâts au-dessus des édifices, portaient des bagues de lumières, dessinant les frêles galeries qu’ils supportent. De tous côtés partaient les chants des Muezzins, si suaves d’ordinaire, ce jour là bruyant comme des chants de triomphe.

Nous nous retournâmes vers la salle ; – la danse avait commencé.

Un grand vide s’était formé au centre de la salle ; nous vîmes entrer, par le fond, une quinzaine de danseurs coiffés de rouge, avec des vestes brodées et des ceintures éclatantes. – Il n’y avait que des hommes.

Le premier semblait conduire les autres, qui se tenaient par la main, en balançant les bras, tandis que lui-même liait sa danse compassée à celle de son voisin, au moyen d’un mouchoir, dont ils avaient chacun un bout. – Il semblait la tête au col flexible d’un serpent,dont ses compagnons auraient formé les anneaux.

C’était là, évidemment, une danse grecque avec les balancemens de hanche, les entrelacemens et les pas en guirlande que dessine cette chorégraphie. Quand ils eurent fini, je commençais à manifester mon ennui des danses d’hommes – que j’avais trop vues en Egypte, – lorsque nous vîmes paraître un égal nombre de femmes qui reproduisirent la même figure. Elles étaient la plupart jolies et fort gracieuses, sous le costume levantin ; leurs calottes rouges festonnées d’or, les fleurs et les gazillons lamés de leurs coiffures, les longues tresses ornées de sequins qui descendaient jusqu’à leurs pieds leur faisaient de nombreux partisans dans l’assemblée. – Toutefois, c’étaient simplement des jeunes filles ioniennes venues avec leurs amis ou leurs frères, et toute tentative de séduction à leur égard eût amené des coups de couteau (1).

– Je vous ferai voir tout-à-l’heure mieux que cela, me dit le complaisant vieillard dont je venais de faire la connaissance.

Et, après avoir pris des sorbets, nous sortîmes de cet établissement, qui est le Mabille des Francs à Péra.

Stamboul, illuminée, brillait au loin sur l’horizon, devenu plus obscur, et son profil aux mille courbes gracieuses se prononçait avec netteté, – rappelant ces dessins piqués d’épingles que les enfants promènent devant les lumières. – Il était trop tard pour s’y rendre, car, à partir du coucher du soleil, on ne peut plus traverser le golfe.

– Convenez, me dit le vieillard, que Constantinople est le véritable séjour de la liberté. Vous allez vous en convaincre encore mieux tout à l’heure. Pourvu qu’on respecte les chiens, chose prudente d’ailleurs, et qu’on allume sa lanterne quand le soleil est couché, on est aussi libre ici toute la nuit qu’on l’est à Londres… et qu’on l’est peu à Paris ! 

Il avait tiré de sa poche une lanterne de ferblanc dont les replis en toile s’allongeaient comme des feuilles de soufflet qui s’écartent, et y planta une bougie : – Voyez, reprit-il, comme ces longues allées de cyprès de grand champ des Morts sont encore animées à cette heure. – En effet, des robes de soie ou des féredjés de drap fin passaient çà et là en froissant les feuilles des buissons ; – des caquetages mystérieux, des rires étouffés traversaient l’ombre des charmilles. L’effet des lanternes voltigeant partout aux mains des promeneurs me faisait penser à l’acte des nonnes de Robert, – comme si ces milliers de pierres plates éclairées au passage eussent dû se lever tout à coup ; mais non, tout était riant et calme ; seulement, la brise de la mer berçait dans les ifs et dans les cyprès les colombes endormies. Je me rappelai ce vers de Goëthe :

« Tu souris sur des tombes, immortel amour ! »

Cependant nous nous dirigions vers Péra, en nous arrêtant parfois à contempler l’admirable spectacle de la vallée qui descend vers le golfe, et de l’illumination couronnant le fond bleuâtre, où s’estompaient les pointes des arbres, et où, par places, luisait la mer, reflétant les lanternes de couleur suspendues aux mâts des vaisseaux. – Vous ne vous doutez pas, me dit le vieillard, que vous causez en ce moment avec un ancien page de l’impératrice Catherine II ?

– Cela est bien respectable, pensai-je ; car cela doit remonter au moins aux dernières années du siècle dernier.

– Je dois dire, ajouta le vieillard avec quelque prétention, que notre souveraine (car je suis Russe) était, à cette époque, un peu… ce que je deviens aujourd’hui.

Il soupira. Puis il se mit à parler longtemps de l’impératrice, de son esprit, de sa grâce charmante, de sa bonté. – Le rêve continuel de Catherine, ajouta-t-il, était de voir Constantinople. Elle parlait quelquefois de s’y rendre déguisée en bourgeoise allemande. Mais elle eût, certes, préféré y pénétrer par la conquête, et c’est pour cela qu’elle envoya en Grèce cette expédition commandée par le comte Orloff, qui eut le mérite, du moins, de préparer la régénération future des Hellènes. La guerre de Crimée n’eut pas non plus d’autre but ; mais les Turcs se défendirent si bien, qu’elle ne put arriver qu’à la possession de cette province, garantie en dernier lieu par un traité de paix.

Vous avez entendu parler des fêtes qui se donnèrent dans ce pays, et où plusieurs de vos gentilshommes aventuriers assistèrent. On ne parlait que français à sa cour ; on ne s’occupait que de la philosophie des encyclopédistes, – de tragédies jouées à Paris et de poésie légère. Le prince de Ligne était arrivé enthousiasmé de l’Iphigénie en Tauride de Guymond de la Touche. L’impératrice lui fit aussitôt présent de la partie de l’ancienne Tauride où l’on avait cru retrouver les ruines du temps élevé par le cruel Thoas. Le prince fut très embarrassé de ce présent de quelques lieues carrées, occupées par des cultivateurs musulmans, qui se bornaient à fumer et à boire du café tout le jour. Comme la guerre les avait rendus trop pauvres pour continuer ce passe-temps, le prince de Ligne se vit encore forcé de leur donner de l’argent afin qu’ils pussent renouveler leurs provisions. Ils se quittèrent très bons amis.

Ceci n’était que généreux. Orloff fut plus magnifique. Comme la contrée sablonneuse où l’on se trouvait blessait les yeux de sa souveraine, il fit apporter, de cinquante lieues, des forêts entières de sapins coupés – qui, il est vrai, ne donnèrent d’ombrage que pendant le séjour de la cour impériale.

Catherine, cependant, ne se consolait pas d’avoir perdu l’occasion de visiter la côte d’Asie. Pour occuper les loisirs du séjour en Crimée, elle pria M. de Ségur de lui enseigner à faire des vers français. – Cette femme avait tous les caprices. – Après s’être rendu compte des difficultés, elle s’enferma quatre heures dans son cabinet, et en ressortit n’ayant fait que deux alexandrins, qui ne sont que passables. Les voici :

Dans le sérail d’un khan (2), sur des coussins brodés,
Dans un kiosque d’or, de grilles entouré…

Elle n’avait pas pu se tirer du reste.

– Ces vers, ajoutai-je, ne manquent pas d’une certaine couleur orientale ; ils indiquent même un certain désir de savoir à quoi s’en tenir sur la galanterie des Turcs.

– Le prince de Ligne trouva détestables les rimes de ce distique, ce qui découragea l’impératrice de toute prosodie française… Je vous parle de choses que je ne sais que par ouï-dire. J’étais alors au berceau, et je n’ai vu que les dernières années de ce grand règne… Après la mort de l’impératrice, j’héritai sans doute de ce désir violent qu’elle avait eu de voir Constantinople. Je quittai ma famille, et j’arrivai ici avec fort peu d’argent. J’avais vingt ans, de belles dents, et la jambe admirablement tournée… 

Mon vieux compagnon s’interrompit avec un soupir et me dit en regardant le ciel : Je vais reprendre mon récit, je voudrais seulement vous montrer un instant la Reine de la fête qui commence pour Stamboul et qui durera trente nuits. Il indiqua du doigt un point du ciel où se montrait un faible croissant : c’était la nouvelle lune, la lune du Ramazan, qui se traçait faiblement à l’horizon. Les fêtes ne commencent que quand elle a été vue nettement du haut des minarets ou des montagnes avoisinant la ville. On en transmet l’avis par des signaux.

– Que fîtes-vous, une fois à Constantinople, repris-je après cet incident, voyant que le vieillard aimait à se représenter ces souvenirs de jeunesse.

– Constantinople, monsieur, était plus brillante qu’aujourd’hui ; le goût oriental dominait dans ses maisons et dans ses édifices qu’on a toujours reconstruits à l’européenne depuis. Les mœurs y étaient plus sévères, mais la difficulté des intrigues en état le charme le plus puissant.

– Poursuivez ! lui dis-je vivement intéressé et voyant qu’il s’arrêtait encore.

– Je ne vous parlerai pas, Monsieur, de quelques délicieuses relations que j’ai nouées avec des personnes d’un rang ordinaire. Le danger, dans ces sortes de commerces, n’existe au fond que pour la femme, à moins toutefois que l’on n’ait l’imprudence grave de rendre visite à une dame turque chez elle, ou d’y pénétrer furtivement. Je renonce à me vanter des aventures de ce genre que j’ai risquées. La dernière seule peut vous intéresser :

Mes parens me voyaient avec peine éloigné d’eux ; – leur persistance à me refuser les moyens de séjourner plus longtemps à Constantinople m’obligea à me placer dans une maison de commerce de Galata. Je tenais les écritures chez un riche joaillier arménien ; un jour, plusieurs femmes s’y présentèrent suivies d’esclaves qui portaient la livrée du sultan.

A cette époque, les dames du sérail jouissaient de la liberté de venir faire leurs emplettes chez les négocians des quartiers francs, parce que le danger de leur manquer de respect était si grand que personne ne l’eût osé. De plus, dans ce temps-là, les chrétiens étaient à peine regardés comme des hommes… Lorsque l’ambassadeur français lui-même venait au sérail, on le faisait dîner à part, et le sultan disait plus tard à son premier vizir : « As-tu fait manger le chien ? – Oui, le chien a mangé, répondait le ministre. – Eh bien ! qu’on le mette dehors ! » Ces mots étaient d’étiquette… Les interprètes traduisaient cela par un compliment à l’ambassadeur, et tout était dit. 

Je coupai court à ces digressions, en priant mon interlocuteur d’en revenir à la visite des dames du sérail chez le joaillier.

– Vous comprenez que, dans ces circonstances, ces belles personnes étaient toujours accompagnées de leurs gardiens naturels, commandés par le Kislar-Aga. Au reste, l’aspect extérieur de ces dames n’avait de charmes que pour l’imagination, puisqu’elles étaient aussi soigneusement drapées et masquées que des dominos dans un bal de théâtre. Celle qui paraissait commander aux autres se fit montrer diverses parures, et, en ayant choisi une, se préparait à l’emporter. Je fis observer que la monture avait besoin d’être nettoyée, et qu’il manquait quelques petites pierres.

– Eh bien ! dit-elle, quand faudra-t-il l’envoyer chercher ?… J’en ai besoin pour une fête où je dois paraître devant le sultan.

Je la saluai avec respect, et d’une voix quelque peu tremblante, je lui fis observer qu’on ne pouvait répondre du temps exact qui serait nécessaire pour ce travail. 

– Alors, dit la dame, quand ce sera prêt, envoyez un de vos jeunes gens au palais de Béchik-Tasch. Puis elle jeta un regard distrait autour d’elle…

– J’irai moi-même, altesse, répondis-je, car on ne pourrait confier à un esclave, ou même à un commis, une parure de cette valeur.

– Eh bien ! dit-elle, apportez-moi cela et vous en recevrez le prix.

L’œil d’une femme est plus éloquent ici qu’ailleurs, car il est tout ce que l’on peut voir d’elle en public. Je crus démêler dans l’expression qu’avait celui de la princesse en me parlant une bienveillance particulière, que justifiaient assez ma figure et mon âge… Monsieur, – je puis le dire aujourd’hui sans amour-propre, – j’ai été l’un des derniers beaux hommes de l’Europe.

Il se redressa en pronnçant ces paroles, et sa taille semblait avoir repris une certaine élégance que je n’avais pas encore remarquée.

Quand la parure, reprit-il, fut terminée, je me rendis à Béchik-Tasch par cette même route de Buyukdéré où nous sommes en ce moment. J’entrai dans le palais par les cours qui donnent sur la campagne. On me fit attendre dans le serdar (salle de réception) ; puis, la princesse ordonna qu’on m’introduisît près d’elle. Après lui avoir remis la parure et en avoir reçu l’argent, j’étais prêt à me retirer lorsqu’un officier me demanda si je ne voulais pas assister à un spectacle de danses de corde qui se donnait dans le palais et dont les acteurs étaient entrés avant moi. J’acceptai, et la princesse me fit servir à dîner ; elle daigna même s’informer de la manière dont j’étais servi. Il y avait sans doute pour moi quelque danger à voir une personne d’un si haut rang en agir avec moi avec tant d’honnêteté… Quand la nuit fut venue, la dame me fit entrer dans une salle plus riche encore que la précédente et fit apporter du café et des narghilés… Des joueurs d’instrumens étaient établis dans une galerie haute, entourée de balustres, et l’on paraissait attendre quelque chose d’extraordinaire que leur musique devait accompagner. Il me parut évident que la sultane avait préparé la fête pour moi ; cependant elle se tenait toujours à demi couchée sur un sopha au fond de la chambre, et dans l’attitude d’une impératrice. Elle semblait absorbée surtout dans la contemplation des exercices qui avaient lieu devant elle. Je ne pouvais comprendre cette timidité ou cette réserve d’étiquette qui l’empêchait de m’avouer ses sentimens, et je pensai qu’il fallait plus d’audace…

Je m’étais élancé sur sa main, qu’elle m’abandonnait sans trop de résistance, – lorsqu’un grand bruit se fit autour de nous. Les janissaires ! les janissaires ! s’écrièrent les domestiques et les esclaves. La sultane parut interroger ses officiers, puis elle leur donna un ordre que je n’entendis pas. Les deux danseurs de corde et moi nous fûmes conduits, par des escaliers dérobés, à une salle basse, où l’on nous laissa quelque temps dans l’obscurité. Nous entendions au-dessus de nos têtes les pas précipités des soldats, puis une sorte de lutte qui nous glaça d’effroi. Il était évident que l’on forçait une porte qui nous avait protégés jusque-là, et que l’on allait arriver à notre retraite. Des officiers de la sultane descendirent précipitamment par l’escalier et levèrent, dans la salle où nous étions, une sorte de trappe, en nous disant : « Tout est perdu !… descendez par ici ! » Nos pieds, qui s’attendaient à trouver des marches d’escalier, manquèrent tout à coup d’appui. Nous avions fait tous les trois un plongeon dans le Bosphore… Les palais qui bordent la mer, et notamment celui de Béchik-Tasch, que vous avez pu voir sur la rive d’Europe, à un quart de lieue de la ville, sont en partie construits sur pilotis. Les salles inférieures sont parquetées de planchers de cèdre, qui couvrent immédiatement la surface de l’eau, et que l'on enlève lorsque les dames du sérail veulent s'exercer à la natation. C'est dans un de ces bains que nous nous étions plongés au milieu des ténèbres. Les trappes avaient été refermées sur nos têtes, et il était impossible de les soulever. D’ailleurs, des pas réguliers et des bruits d’armes s’entendaient encore. A peine pouvais-je, en me soutenant à la surface de l’eau, respirer de temps en temps un peu d’air. Ne voyant plus la possibilité de remonter dans le palais, je cherchais du moins à nager vers le dehors. Mais, arrivé à la limite extérieure, je trouvai partout une sorte de grille formée par les pilotis, et qui probablement servait d’ordinaire à empêcher que les femmes pussent, en nageant, s’échapper du palais ou se faire voir au dehors.

Imaginez, monsieur, l’incommodité d’une telle situation : sur la tête, un plancher fermé partout, six pouces d’air au-dessous des planches, et l’eau montant peu à peu avec ce mouvement presque imperceptible de la Méditerranée qui s’élève, toutes les six heures, d’un pied ou deux. Il n’en fallait pas tant pour que je fusse assuré d’être noyé très vite. Aussi secouai-je, avec une force désespérée, les pilotis qui m’entouraient comme une cage. De temps en temps j’entendais les soupirs des deux malheureux danseurs de corde qui cherchaient comme moi à se frayer un passage. Enfin j’arrivai à un pieu moins solide que les autres qui, rongé sans doute par l’humidité, ou d’un bois plus vieux que les autres, paraissait céder sous ma main. J’arrivai, par un effort désespéré, à en détacher un fragment pourri et à me glisser au-dehors, grâce à la taille svelte que j’avais à cette époque. Puis, en m’attachant aux pieux extérieurs, je parvins, malgré ma fatigue, à regagner le rivage. J’ignore ce que sont devenus mes deux compagnons d’infortune. Effrayé des dangers de toutes sortes que j’avais courus, je me hâtai de quitter Constantinople. 

Je ne pus m’empêcher de dire à mon interlocuteur, – après l’avoir plaint des dangers qu’il avait courus, – que je le soupçonnais d’avoir un peu gazé quelques circonstances de son récit.

– Monsieur, répondit-il, je ne m’explique pas là-dessus ; rien, dans tous les cas, ne me ferait trahir des bontés… 

Il n’acheva pas. J’avais entendu parler déjà de ces sombres aventures attribuées à la sœur de l’un des derniers sultans. Je respectai la discrétion de ce Buridan glacé par l’âge.

(1) Une insulte faite récemment dans un cabaret à la maîtresse d’un Grec, avait occasionné une rencontre terrible entre des Hellènes de Morée et des Ioniens. Ces derniers sont généralement insolens et querelleurs, parce qu’ils sont sujets de l’Angleterre. Cela amena un véritable combat qui ne manqua pas de spectateurs. Plus de cent cinquante hommes des deux nations se mirent en ligne dans le grand champ des morts. Il y eut force coups de pistolets et de poignards. On alla prévenir l’autorité turque. Le pacha s’écria : bakkaloum ! (qu’importe !) que ces chiens-là s’exterminent s’ils veulent, il y en aura moins. » Il est vrai que la police turque a peu d’action à Péra, à cause du nombre considérable des étrangers placés sous la protection des consuls.

(2) Le khan, c’est le sultan, ou encore tout souverain indépendant des pays d’Asie.

 

21 mars 1850, feuilleton du National, Les Nuits du Ramazan.

IV

Un village grec.

Nous étions arrivés sur une hauteur qui domine San Dimitri. – C’est un village grec situé entre le grand et le petit champ des morts. On y descend par une rue bordée de maisons de bois, fort élégantes et qui rappellent un peu le goût chinois dans la construction et dans les ornemens extérieurs.

Je pensais que cette rue raccourcissait le chemin que nous avions à faire pour regagner Péra. Seulement, il fallait descendre jusqu’à une vallée dont le fond est traversé par un ruisseau. Le bord sert de chemin pour descendre vers la mer. Un grand nombre de casinos et de cabarets sont élevés des deux côtés.

– Mon compagnon me dit : Où voulez-vous aller ?

– Je serais bien aise de m’aller coucher.

– Mais pendant le Ramazan on ne dort que le jour. Terminons la nuit… ensuite, au lever du soleil, il sera raisonnable de regagner son lit. Je vais, si vous le permettez, vous conduire dans une maison où l’on joue le baccara.

Les façades des maisons entre lesquelles nous descendions, avec leurs pavillons avancés sur la rue, leurs fenêtres grillées, éclairées au-dedans et leurs parois vernies de couleurs éclatantes, indiquaient, en effet, des points de réunion non moins joyeux que ceux que nous venions de parcourir.

Il faudrait renoncer à la peinture des mœurs de Constantinople si l’on s’effrayait trop de certaines descriptions d’une nature assez délicate. Les cinquante mille Européens que renferment les faubourgs de Péra et de Galata, – Italiens, Français, Anglais, Allemands, Russes ou Grecs, – n’ont entre eux aucun lien moral, pas même l’unité de religion, les sectes étant plus divisées entre elles que les cultes les plus opposés. – De plus, il est certain que, dans une ville où la société féminine mène une vie si réservée, – il serait impossible de voir même un visage de femme née dans le pays, s’il ne s’était créé de certains casinos ou cercles, dont, il faut l’avouer, la société est assez mélangée. Les officiers des navires, les jeunes gens du haut commerce, le personnel varié des ambassades, tous ces élémens épars et isolés de la société européenne sentent le besoin de lieux de réunion qui soient un terrain neutre – plus encore que les soirées des ambassadeurs, des drogmans et des banquiers. C’est ce qui explique le nombre assez grand des bals par souscription, qui ont lieu même dans l’intérieur de Péra.

Ici nous nous trouvions dans un village entièrement grec, qui est la Capoue de la population franque. J’avais déjà, en plein jour, parcouru ce village sans me douter qu’il recelât tant de divertissemens nocturnes, de casinos, de vauxhalls, et même, avouons-le, de tripots. L’air patriarcal des pères et des époux, assis sur des bancs ou travaillant à quelque métier de menuiserie, de tuilerie ou de tissage, la tenue modeste des femmes vêtues à la grecque, la gaieté insouciante des enfans, les rues pleines de volailles et de porcs, les cafés aux galeries hautes à balustres, donnant sur la vallée aux teintes violettes, sur le ruisseau bordé d’herbages, tout cela ressemblait, avec la verdure des pins et des maisons de charpente sculptée, à quelque vue paisible des Basses-Alpes. Et comment douter qu’il en fût autrement, la nuit, en ne voyant aucune lumière transpirer à travers les treillages des fenêtres ? Cependant, après le couvre-feu, beaucoup de ces intérieurs étaient restés éclairés au dedans, et les danses, ainsi que les jeux, devaient s’y prolonger du soir au matin. Sans remonter jusqu’à la tradition des Hétaïres grecques, on pourrait penser que la jeunesse pouvait attacher parfois des guirlandes au-dessus de ces portes peintes, comme au temps de l’antique Alcimadure. Nous vîmes passer là, – non pas un amoureux grec couronné de fleurs, mais un homme à la mine anglaise, marin probablement, mais entièrement vêtu de noir, avec une cravate blanche et des gants, qui s’était fait précéder d’un violon. Il marchait gravement derrière le ménétrier chargé d’égayer sa marche, – ayant lui-même la mine assez mélancolique. Nous jugeâmes que ce devait être quelque maître d’équipage, quelque bossemann, qui dépensait sa paie généreusement après une traversée.

Mon guide s’arrêta devant une maison aussi soigneusement obscure au dehors que les autres, et frappa à petits coups à la porte vernie. – Un nègre vint ouvrir avec quelques signes de crainte ; puis nous voyant des chapeaux, il salua et nous appela effendis.

La maison dans laquelle nous étions entrés ne répondait pas, quoique gracieuse et d’un aspect élégant, à l’idée que l’on se forme généralement d’un intérieur turc. Le temps a marché, et l’immobilité proverbiale du vieil Orient commence à s’émouvoir au contrecoup de la civilisation. La réforme qui a coiffé l’Osmanli du tarbouch et l’a emprisonné d’une redingote boutonnée jusqu’au col, a amené aussi, dans les habitations, la sobriété d’ornemens où se plaît le goût moderne. Ainsi, plus d’arabesques touffues, de plafonds façonnés en gâteaux d’abeilles ou en stalactites, plus de dentelures découpées, plus de caissons de bois de cèdre, – mais des murailles lisses à teintes plates et vernies, avec des corniches à moulures simples ; quelques dessins courans pour encadrer les panneaux des boiseries, quelques pots de fleurs d’où partent des enroulemens et des ramages, – le tout dans un style, ou plutôt dans une absence de style qui ne rappelle que lointainement l’ancien goût oriental, si capricieux et si féerique.

Dans la première pièce se tenaient les gens de service ; dans une seconde, un peu plus ornée, je fus frappé du spectacle qui se présenta. Au centre de la pièce se trouvait une sorte de table ronde couverte d’un tapis épais, entourée de lits à l’antique, qui, dans le pays, s’appelle tandour ; là s’étendaient à demi couchées, formant comme les rayons d’une roue, les pieds tendus vers le centre où se trouvait un foyer de chaleur caché par l’étoffe, plusieurs femmes que leur embonpoint majestueux et vénérable, leurs habits éclatans, leurs vestes bordées de fourrures, leurs coiffures surannées montraient être arrivées à l’âge où l’on ne doit pas s’offenser du nom de matrone, – pris en si bonne part chez les Romains – avaient simplement amené leurs filles ou nièces à la soirée, et en attendaient la fin comme les mères d’Opéra attendant au foyer de la danse. Elles venaient, la plupart, des maisons voisines, où elles ne devaient rentrer qu’au point du jour.

Quatre portraits.

La troisième pièce décorée, qui dans nos usages représenterait le salon, était meublée de divans couverts de soie aux couleurs vives et variées. Sur le divan du fond trônaient quatre belles personnes qui, par un hasard pittoresque ou un choix particulier, se trouvaient représenter chacune un type oriental distinct.

Celle qui occupait le milieu du divan était une Circassienne, – comme on pouvait le deviner tout de suite à ses grands yeux noirs contrastant avec un teint d’un blanc mat, à son nez aquilin d’une arête pure et fine, à son cou un peu long, à sa taille grande et svelte, à ses extrémités délicates, signes distinctifs de sa race. Sa coiffure, formée de gazillons mouchetés d’or et tordus en turban, laissait échapper des profusions de nattes d’un noir de jais, qui faisaient ressortir ses joues avivées par le fard. Une veste historiée de broderies et bordée de fanfreluches et de festons de soie, dont les couleurs bariolées formaient comme un cordon de fleurs autour de l’étoffe ; une ceinture d’argent et un large pantalon de soie rose lamée complétaient ce costume, aussi brillant que gracieux. On comprend que, selon l’usage, ses yeux étaient accentués par des lignes de surmeh, – qui les agrandissent et leur donnent de l’éclat ; ses ongles longs et les paumes de ses mains avaient une teinte orange produite par le henné ; la même toilette avait été faite à ses pieds nus, aussi soignés que ses mains, et qu’elle repliait gracieusement sur le divan en faisant sonner de temps en temps les anneaux d’argent passés autour de ses chevilles.

A côté d’elle était assise une Arménienne, dont le costume, moins richement barbare, rappelait davantage les modes actuelles de Constantinople ; un fezzi pareil à ceux des hommes, inondé par une épaisse chevelure de soie bleue, produite par la houppe qui s’y attache, et posé en arrière, parait sa tête au profil légèrement busqué, aux traits assez fiers, mais d’une sérénité presque animale. Elle portait une sorte de spencer de velours vert, garni d’une épaisse bordure en duvet de cygne, dont la blancheur et la masse donnaient de l’élégance à son cou entouré de fins lacets, où pendaient des aigrettes d’argent. Sa taille était cerclée de pièces d’orfèvrerie, où se relevaient en bosse de gros boutons de filigrane, – et, par un raffinement tout moderne, ses pieds, qui avaient laissé leurs babouches sur le tapis, se repliaient, couverts de bas de soie à coins brodés.

Contrairement à ses compagnes qui laissaient librement pendre sur leurs épaules et leur dos leurs tresses entremêlées de cordonnets et de petites plaques de métal, la Juive, placée à côté de l’Arménienne, cachait soigneusement les siens, comme l’ordonne sa loi, sous une espèce de bonnet blanc, arrondi en boule, rappelant la coiffure des femmes du temps du quatorzième siècle, et dont celle de Christine de Pisan peut donner une idée. Son costume, plus sévère, se composait de deux tuniques superposées, celle du dessus s’arrêtait à la hauteur du genou ; les couleurs en étaient plus amorties, et les broderies d’un éclat moins vif que celles portées par les autres femmes. Sa physionomie, d’une douceur résignée et d’une régularité délicate, rappelait le type juif particulier à Constantinople, et qui ne ressemble en rien au type que nous connaissons. Son nez n’avait pas cette courbure prononcée qui, chez nous, signe un visage du nom de Rébecca ou de Rachel.

La quatrième, assise à l’extrémité du divan, était une jeune Grecque blonde ayant le profil pur popularisé par la statuaire antique. Un taktikos de Smyrne aux festons et aux glands d’or, posé coquettement sur l’oreille et entouré par deux énormes tresses de cheveux tordus formant turban autour de la tête, accompagnait admirablement sa physionomie spirituelle illuminée par un œil bleu où brillait la pensée et contrastant avec l’éclat immobile et sans idée des grands yeux noirs de ses rivales en beauté.

– Voici, dit le vieillard, un échantillon parfait des quatre nations féminines sui composent la population byzantine. 

Nous saluâmes ces belles personnes qui nous répondirent par un salut à la turque. La Circassienne se leva, frappa des mains, et une porte s’ouvrit. Je vis au delà une autre salle où des joueurs, en costumes variés, entouraient une table verte.

– C’est ici tout simplement le Frascati de Péra, me dit mon compagnon. Nous pourrons jouer quelques parties en attendant le souper.

– Je préfère cette salle, lui dis-je, peu curieux de me mêler à cette foule – émaillée de plusieurs costumes grecs.

Cependant, deux petites filles étaient entrées, tenant, l’une un compotier de cristal posé sur un plateau, l’autre une carafe d’eau et des verres ; elle tenait aussi une serviette bordée de soie lamée d’argent. La Circassienne – qui paraissait jouer le rôle de khanoun, – ou maîtresse, s’avança vers nous, prit une cuiller de vermeil qu’elle trempa dans des confitures de rose, et me présenta la cuiller devant la bouche avec un sourire des plus gracieux. Je savais qu’en pareil cas il fallait avaler la cuillerée, puis la faire passer au moyen d’un verre d’eau ; – ensuite, la petite fille me présenta la serviette pour m’essuyer la bouche. – Tout cela se passait selon l’étiquette des meilleures maisons turques.

– Il me semble, dis-je, voir un tableau des mille et une nuits et faire en ce moment le rêve du Dormeur éveillé. J’appellerais volontiers ces belles personnes : Charme des cœurs, Tourmente, Œil du jour, et Fleur de jasmin… 

Le vieillard allait me dire leurs noms lorsque nous entendîmes un bruit violent à la porte, accompagné du son métallique de crosses de fusil. Un grand tumulte eut lieu dans la salle de jeu, et plusieurs des assistans paraissaient fuir ou se cacher.

– Serions-nous chez des sultanes ? dis-je en me rappelant le récit que m’avait fait le vieillard (1), et va-t-on nous jeter à la mer ? »

Son air impassible me rassura quelque peu. – Ecoutons, dit-il.

On montait l’escalier, et un bruit de voix confuses s’entendait déjà dans les premières pièces, où se trouvaient les matrones. Un officier de police entra seul dans le salon, et j’entendis le mot frengais que l’on prononçait en nous désignant ; il voulut encore passer dans la salle de jeu, où ceux des joueurs qui ne s’étaient pas échappés continuaient leur partie avec calme.

C’était simplement une patrouille de cavasses qui cherchaient à savoir s’il n’y avait pas de Turcs ou d’élèves des écoles militaires dans la maison. – Il est clair que ceux qui s’étaient enfuis appartenaient à quelqu’une de ces catégories. Mais la patrouille avait fait trop de bruit en entrant pour qu’on ne pût pas supposer qu’elle était payée pour ne rien voir – et pour n’avoir à signaler aucune contravention. Cela se passe ainsi, du reste, dans beaucoup de pays.

L’heure du souper était arrivée. Les joueurs heureux ou malheureux, se réconciliant après la lutte, entourèrent une table servie à l’européenne. – Seulement, les femmes ne parurent pas à cette réunion devenue cordiale, et s’allèrent placer sur une estrade. Un orchestre établi à l’autre bout de la salle se faisait entendre pendant le repas, selon l’usage oriental.

Ce mélange de civilisation et de traditions byzantines n’était pas le moindre attrait de ces nuits joyeuses qu’a créées le contact actuel de l’Europe et de l’Asie, – dont Constantinople est le centre éclatant, – et que rend possible la tolérance des Turcs. Il se trouvait réellement que nous n’assistions là qu’à une fête aussi innocente que les soirées des cafés de Marseille. Les jeunes filles qui concouraient à l’éclat de cette réunion étaient engagées, moyennant quelques piastres, pour donner aux étrangers une idée des beautés locales. Mais rien ne laissait penser qu’elles eussent été convoquées dans un autre but que celui de paraître belles et costumées selon la mode du pays. – En effet, tout le monde se sépara aux premières lueurs du matin, et nous laissâmes le village de San Dimitri à son calme et à sa tranquillité apparente. – Rien n’était plus vertueux au dehors que ce paysage d’idylle vu à la clarté de l’aube, – que ces maisons de bois dont les portes s’entr’ouvraient çà et là pour laisser paraître des ménagères matinales.

Nous nous séparâmes. Mon compagnon rentra chez lui dans Péra, et quant à moi, encore ébloui des merveilles de cette nuit, j’allai me promener du côté du Téké des derviches, d’où l’on jouit de la vue entière de l’entrée du détroit. Le soleil ne tarda pas à se lever, ravivant les lignes lointaines des rives et des promontoires, et à l’instant même le canon retentit sur le port de Tophana. Du petit minaret situé au-dessus du téké, partit aussitôt une voix douce et mélancolique qui chantait : Allah akbar ! Allah akbar ! Allah akbar !

Je ne pus résister à une émotion étrange. Oui, Dieu est grand ! Dieu est grand !… Et ces pauvres derviches, qui répètent invariablement ce verset sublime du haut de leur minaret, me semblaient faire, quant à moi, la critique d’une nuit mal employée. – Le muezzin répétait toujours : Dieu est grand ! Dieu est grand ! 

« Dieu est grand ! Mahomet est son prophète ; mettez vos péché aux pieds d’Allah ! » Voilà les termes de cette éternelle complainte… Pour moi, Dieu est partout, quelque nom qu’on lui donne, et j’aurais été malheureux de me sentir coupable en ce moment d’une faute réelle ; mais je n’avais fait que me réjouir comme tous les Francs de Péra, dans une de ces nuits de fêtes auxquelles les gens de toute religion s’associent dans cette ville cosmopolite. – Pourquoi donc craindre l’œil de Dieu ? – La terre imprégnée de rosée répondait avec des parfums à la brise marine, – qui passait pour venir à moi au-dessus des jardins de la pointe du sérail dessinés sur l’autre rivage. L’astre éblouissant dessinait au loin cette géographie magique du Bosphore, – qui partout saisit les yeux, à cause de la hauteur des rivages et de la variété des aspects de la terre coupée par les eaux. Après une heure d’admiration, je me sentis fatigué, et je rentrai, – en plein jour, – à l’hôtel des demoiselles Péchefté, où je demeurais, et dont les fenêtres donnaient sur le petit champ des morts.

(1) Les détails de cette promenade à travers les quartiers de Constantinople n’auraient aucun mérite s’ils péchaient par l’exactitude. L’aventure racontée dans le précédent feuilleton n’a pas été inventée. Elle se rapporte en effet à la sœur de l’un des précédens sultans, et remonte probablement à l’époque de Sélim. A cette époque les janissaires étaient chargés de la police nocturne et pénétraient même dans les palais impériaux, s’ils avaient quelques soupçons. La curiosité des femmes pour les bateleurs et les jongleurs fut cause aussi d’une scène analogue, à l’époque de Mahmoud. Une troupe de malheureux écuyers faillit en être victime. Ils furent sauvés par un batelier de Kourouchesmé qui se trouvait par hasard près du palais.

 

Les Nuits de Ramazan, suite >>>

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