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LE RÊVE ET LA VIE

Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres; – le monde des Esprits s’ouvre pour nous.

Aurélia, Incipit

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Aurélia est le chef-d’œuvre de Nerval, c’est aussi son testament poétique, et à ce titre, l’œuvre qui ouvre la voie du monde de l’onirisme aux poètes voyants de Baudelaire à Artaud. Aurélia prend sa source dans l’expérience de la folie que fit Nerval en 1841. Il découvre alors le pouvoir de l’état « supernaturaliste », c’est le mot qu’il a lui-même forgé, et qu’il tente d’expliquer à son ami Victor Loubens, fin 1841 : « … jugez de ma surprise à moi-même quand je me suis réveillé tout à coup d’un rêve de plusieurs semaines aussi bizarre qu’inattendu. J’avais été fou, cela est certain, si toutefois la conservation complète de la mémoire et d’une certaine logique raisonnante qui ne m’a pas quitté un seul instant ne peut donner à mon mal d’autre caractère que ce triste mot : folie ! Pour le médecin c’était cela sans doute bien qu’on m’ait toujours trouvé des synonymes plus polis ; pour mes amis cela n’a pu guère avoir d’autre sens ; pour moi seul, cela n’a été qu’une sorte de transfiguration de mes pensées habituelles, un rêve éveillé, une série d’illusions grotesques ou sublimes, qui avaient tant de charme que je ne cherchais qu’à m’y replonger sans cesse, car je n’ai pas souffert physiquement, hormis du traitement qu’on a cru devoir m’infliger… Si c’est l’imagination qui crée avec une telle réalité, si c’est une sorte d’accord magnétique qui place plusieurs esprits sous l’empire d’une même vision, cela est-il moins étrange que la supposition d’êtres immatériels agissant autour de nous ? » C’est, explique-t-il ensuite, dans cet état hallucinatoire qu’ont été écrits les premiers sonnets : « Du reste en reprenant la santé, j’ai perdu cette illumination passagère qui me faisait comprendre mes compagnons d’infortune ; la plupart même des idées qui m’assaillaient en tout ont disparu avec la fièvre et ont emporté le peu de poésie qui s’était réveillé dans ma tête. Il faut vous dire que je parlais en vers toute la journée et que ces vers étaient très beaux. Pour vous prouver du reste combien il y avait de lecture et d’imagination dans mon état, je vais vous écrire quelques sonnets que j’ai conservés, mais dont je ne me charge pas de vous expliquer le sens ; ils ont été faits non au plus fort de ma maladie, mais au milieu même de mes hallucinations », et Nerval cite à l’appui deux des sonnets du Christ aux oliviers, Antéros et Tarascon, autre titre du sonnet À Madame Sand.

L’expérience prométhéenne se renouvellera à divers moments de la vie de Nerval, et son internement prolongé de 1853 le décide à en écrire le témoignage, sous le titre de Le Rêve et la Vie, puis Aurélia. La première partie est publiée le 1er janvier 1855, la seconde le 15 février, dans la Revue de Paris. Entre les deux publications, Nerval s’est suicidé, dans la nuit du 25 janvier 1855.

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Odilon Redon, « Limbes », planche 4 de l'album de lithographies Dans le Rêve, 1879.

Premier feuillet du manuscrit autographe d'Aurélia.

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