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LES AMOURS DE VIENNE. PANDORA

Il faisait très froid à Vienne, le jour de la Saint-Sylvestre, et je me plaisais beaucoup dans le boudoir de la Pandora. Une lettre qu’elle faisait semblant d’écrire n’avançait guère, et les délicieuses pattes de mouches de son écriture s’entremêlaient follement avec je ne sais quels arpèges mystérieux qu’elle tirait par instant des cordes de sa harpe, dont la crosse disparaissait sous les enlacements d’une syrène dorée. Tout à coup, elle se jeta à mon col et m’embrassa, en disant avec un fou rire :  « Tiens, c’est un petit prêtre ! Il est bien plus amusant que mon baron ! »

J’allai me rajuster à la glace ; car mes cheveux châtains se trouvaient tout défrisés, et je rougis d’humiliation en sentant que je n’étais aimé qu’à cause d’un certain petit air ecclésiastique que me donnaient ma contenance timide et mon habit noir. « Pandora, lui dis-je, ne plaisantons pas avec l’amour ni avec la religion, car c’est la même chose, en vérité. - Mais j’adore les prêtres, dit-elle ; laissez-moi mon illusion. – Pandora, dis-je avec amertume, je ne remettrai plus cet habit noir, et, quand je reviendrai chez vous, je porterai mon habit bleu à boutons dorés, qui me donne l’air cavalier. – Je ne vous recevrai qu’en habit noir », dit-elle, et elle appela sa suivante : « Roschen !… si monsieur que voilà se présente en habit bleu, vous le mettrez dehors, et vous le consignerez à la porte de l’hôtel. – J’en ai bien assez, ajouta-t-elle avec colère, des attachés d’ambassade en bleu avec leurs boutons à couronne, et des officiers de Sa Majesté impériale, et des Magyars avec leurs habits de velours et leurs toques à aigrette ! Ce petit-là me servira d’abbé. – Adieu, l’abbé ! C’est convenu, vous viendrez me chercher demain en voiture, et nous irons en partie fine au Prater… mais vous serez en habit noir. » Chacun de ces mots m’entrait au cœur comme une épine.

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Pandora est l’une des aventures éditoriales les plus complexes de la littérature française. Tout commence à l’automne 1839. Nerval part pour Vienne, investi d’une assez mystérieuse mission diplomatique, qui lui vaut d’être très bien reçu dans les salons de l’ambassade de France. Il y brille, avec un rien d’excentricité, y rencontre des célébrités politiques – Metternich, Marmont –, et artistiques – Bériot, Liszt, Marie Pleyel –, et envoie aux journaux français des articles d’impressions de voyage étincelants.

Cela, c’est la façade. La réalité est tout autre. Nerval a connu à Vienne, en novembre, date anniversaire de la mort de sa mère les prémices, de la crise identitaire qui éclatera avec violence un an plus tard. Dans le parc de Shönbrunn désolé par l’hiver, il pense à l’Aiglon, mort en 1832, abandonné par sa mère, et dans la seule consolation de l’archiduchesse Sophie, qu’il invoquera aussi pour lui-même. Angoisse d’abandon d’enfant sans mère, à laquelle il faut ajouter le mystère sur la relation de Nerval et Marie Pleyel. Nerval avait été recommandé à Marie Pleyel par Jules Janin. Dans les salons de l'ambassadeur M. de Sainte-Aulaire, Gérard et Marie brillent aux jeux de sociétés, charades et proverbes. Puis, c’est la catastrophe, la fuite précipitée de l’ambassade - à la suite de quel scandale ? - Nerval rentre en France avec le sentiment d’un immense gâchis. « On m’a envoyé à Vienne il y a 16 mois avec un peu d’argent, mais de belles promesses… Il m’a fallu revenir dépenaillé et rentrer humblement dans la littérature » écrira-t-il à Victor Loubens en janvier 1841.

Fin 1840, il revoit Marie Pleyel à Bruxelles, la relation semble apaisée. Pourtant, c’est elle qui apparaîtra treize ans plus tard sous la plume de Nerval dans la maléfique Pandora. Le récit se divise en deux publications. Le 7 mars 1841, donc pendant l’internement de Nerval, la Revue de Paris publie Les Amours de Vienne, première partie d’un récit plein de verve des aventures sentimentales du narrateur à Vienne. La publication, qui fut un grand succès auprès des lecteurs, était accompagnée d’une note de la direction du journal : « Nous espérons pouvoir donner bientôt la suite de cet article de M. Gérard de Nerval, dont nous publions aujourd’hui la première partie ; l’auteur, frappé subitement par une maladie violente… pourra dans quelques semaines reprendre le cours de ce récit… » Nerval tenait donc déjà prête la suite et envisageait même de faire de l’ensemble un volume, comme le confirme sa lettre du 14 mars 1841 au directeur de la Revue de Paris : « Je vous ai écrit hier pour vous prier de m’envoyer le numéro de dimanche où mon article a paru. Je compte le recevoir aujourd’hui. Si je vous l’ai demandé trop tard, tâchez que le l’aie demain absolument. Je voudrais vous donner la suite cette semaine et je ne puis rien faire que je n’aie vu le commencement. Je vous remettrai quelque chose, fût-ce une simple demi-feuille. Je suis maintenant assez bien pour que ce travail soit pour moi un simple délassement, puisque je l’ai tout entier, soit en brouillon, ou dans ma tête. Je vous ai dit qu’il y aurait en tout un 1/2 volume, soit 4 feuilles de revue environ, mais cela fera un volume entier, quand ce sera fini, parce qu’il y a des parties accessoires que je réserve pour la publication. »

Or, cette suite des Amours de Vienne ne verra le jour que treize ans plus tard, en octobre 1854, sous la forme de Pandora, dont Nerval confie le manuscrit à Dumas en vue d’une publication dans Le Mousquetaire. Confusion du manuscrit remis par Nerval, distraction, malveillance de la part de Dumas ? en tout cas, cette publication, dépourvue de sens, est une catastrophe. « J’ai donné au Mousquetaire des fragments bizarres que Dumas a imprimés sans faire observer que cela n’a ni queue ni tête », se plaint Nerval, qui arrêtera là la publication.

Seule une relecture de l’ensemble des manuscrits qui nous sont parvenus permet de comprendre le cheminement créatif qui, de 1839 à 1854, aboutit aux Amours de Vienne. Pandora. (à ce propos, voir Sylvie Lécuyer, Pandora et autres récits viennois, Honoré Champion, 2014)

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Dessin à la plume d'après Charles de Wailly, ainsi légendé : « coupe sur la longueur du Salon dans lequel la répétition des glaces pratiquée dans les trois entrecroisements et au-dessus de l'archivolte produit l'effet d'une galerie »

Gustave Moreau, étude pour « Dalila » Dalila est le nom que l'ami du narrateur donne à Pandora

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