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SAINT-EUSTACHE

Gloire aux tentes de Cédar et aux tabernacles de Sion ! j’ai reconnu ma patrie du ciel... Les voix de mes sœurs étaient douces et la parole de ma Mère résonnait comme un pur crystal. Elle n’avait plus l’accent irrité d’autrefois, lorsque je fus précipité de l’Olympe pour avoir désobéi à Jupiter au Seigneur. Longtemps je roulai dans l’espace, poursuivi des imprécations railleuses de mes frères et de mes sœurs, et j’allai tomber d’un vol lourd dans les étangs de Châllepont. Les oiseaux de marais m’entourèrent se disant entre eux : quel est donc cet étrange volatile oiseau bizarre ? Ses plumes sont un duvet jaune et son bec se recourbe comme celui de l’aigle... Que nous veut cet inconnu qui n’a point d’autel ni de patrie ? Comme les cygnes de Norwège, il chante un pays inconnu et des cieux qui nous sont fermés !

Cependant c’est au milieu d’eux, parmi les verts bocages et les forêts ombreuses, que j’ai pu grandir en liberté. Muses de Mortfontaine et d’Ermenonville, avez-vous retenu mes chants ? Parfois vos folles chasseresses m’ont visé d’un trait mal ajusté. J’ai laissé tomber les plus belles de mes plumes sur l’azur nacré de vos lacs, sur le courant de vos rivières. La Nonette, l’Oise et la Thève furent les témoins de mes jeux bruyants ; j’ai compté vos granits altiers, vos solitudes abritées, vos manoirs et vos tourelles — et ces noirs clochers qui se dressent vers le ciel comme des aiguilles d’ossements...

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LE FEUILLET AUTOGRAPHE « SAINT-EUSTACHE »

 

« Saint-Eustache » est le titre que Nerval a donné, puis biffé, à un texte qu’il n’a jamais publié, mais qu’il a peut-être envisagé comme l’incipit de Mémoires qu’il se proposait d’écrire dans les dernières semaines de sa vie, sans savoir précisément quelle forme leur donner, mais qui seraient directement liées à un retour en Valois : « [...] j’ai tracé quelques souvenirs que je n’ose intituler Mémoires, et qui seraient plutôt conçus selon le plan des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le pays même où j’ai été élevé, et où il est mort » dit-il à la fin du chapitre III de Promenades et Souvenirs. Les trois chapitres suivants de Promenades et Souvenirs, intitulés « Juvenilia », « Premières années » et « Héloïse » constituent le début de réalisation de ce projet autobiographique, mais suscitent chez leur auteur un tel trouble psychique qu’il renonce à poursuivre : « Que le vent enlève ces pages écrites dans des instants de fièvre ou de mélancolie, — peu importe : il en a déjà dispersé quelques-unes, et je n’ai pas le courage de les récrire », ajoute-t-il au chapitre VII.

Des chapitres IV, V et VI, qui constituent la deuxième livraison de Promenades et Souvenirs, on possède une version manuscrite. C’est un cahier de six feuillets soigneusement cousus ensemble, sur lesquels ont été collés huit fragments autographes. Il est probable de c’est Nerval lui-même qui a fait ce montage, en vue d’une publication autre que celle de L’Illustration, puisque figure au verso du dernier feuillet la mention rayée : « Monsieur / Monsieur Gratiot / Imprimeur / Rue de Seine 21 ou 18 / Près l’Institut », qui laisse supposer l’intention de faire composer des épreuves par l’imprimeur des Filles du feu. Le premier fragment manuscrit autographe intitulé « Saint-Eustache » (et non Paris Morfontaine, lecture fautive qui fut rectifiée par Éric Buffetaud) numéroté « 1 » offre, en une sorte de prologue tragique, le récit mythique de l’entrée de l’enfant dans la vie. Un second fragment, numéroté de la même façon « 2 », qui fut collé sur une même feuille à la suite du premier, est le récit bien connu du « retour du père » qui arrache l’enfant à la vie libre et heureuse de Mortefontaine (« J’avais sept ans... »), récit repris presque tel quel au chapitre IV de Promenades et Souvenirs.

On le voit, ce récit mythique des origines se structure en trois séquences : la première est un hymne de joie à la patrie du ciel réintégrée, elle se poursuit par l’évocation du châtiment qui l’en chassa en le faisant tomber lourdement dans les marais de « Châllepont », et s’achève, au deuxième paragraphe, par la métamorphose du lieu du châtiment en lieu de renaissance providentielle.

Telle qu’elle se présente ici, l’invocation biblique qui constitue la première séquence du récit, se situe dans la continuité des visions merveilleuses dont Nerval a voulu, à la manière de Swedenborg, conserver le souvenir dans les « Mémorables », présentés au chapitre VI de la seconde partie d’Aurélia ou Le Rêve et la Vie. Ce texte des Mémorables nous est conservé dans son état originel sur un feuillet manuscrit autonome, que Nerval a intitulé « Mémorabilia », titre qui remplace celui, biffé, de « Souvenirs d’enfance ». Comme l’invocation qui ouvre « Saint-Eustache », les « Memorabilia » sont un hymne à la réintégration de la patrie céleste : les épreuves achevées, le narrateur voit à nouveau s’ouvrir à lui sa « patrie du ciel » où s’inscrit le mot « pardon », sous la conduite de celle qu’il a priée sans relâche aux heures de désespoir, qu’il appelle, « Isis, la mère, l’épouse sacrée », manifestée tantôt sous la figure païenne de « la Vénus antique », tantôt sous l’apparence chrétienne de « la Vierge des chrétiens », et qui accompagne sa chevauchée triomphale vers la gloire reconquise du ciel : « Oh ! que ma grande amie est belle ! Elle est si grande, qu’elle pardonne au monde, et si bonne, qu’elle m’a pardonné [...] ma grande amie a pris place à mes côtés sur sa cavale blanche caparaçonnée d’argent [...] ses grands yeux dévoraient l’espace, et elle faisait voler dans l’air sa longue chevelure imprégnée des parfums de l’Yémen. » Cette théophanie qui achève dans Aurélia ou Le Rêve et la Vie le parcours d’épreuves rédemptrices semble bien trouver sa continuation, ou plutôt son couronnement, dans l’évocation du retour en grâce auprès de la famille céleste qui ouvre le fragment « Saint-Eustache ». Mais dans ce dernier récit, le retour en grâce fait surgir le souvenir douloureux de son contrepoint, la condamnation à l’exclusion par cette même famille céleste.

Dans une étrange et tragique représentation d’expiation, le fragment offre en effet dans sa deuxième séquence le récit mythique de l’entrée dans la vie terrestre de l’enfant : aiglon d’origine divine, expulsé de son Olympe céleste au milieu des railleries pour une faute mystérieuse à l’égard d’un père apparenté à Jupiter tonnant, poursuivi par la voix « irritée » de la mère, puis tombant en une interminable et lourde chute solitaire dans la matière fétide des marais. Une telle représentation symbolique de la venue au monde terrestre comme une chute, associée au sentiment d’injustice, de faute inconnue qui exige cependant expiation, surgie à la conscience dans la période particulièrement troublée des dernières semaines de sa vie, suggère un traumatisme psychique jamais résolu, sur lequel nous reviendrons plus loin.

Enfin, la troisième séquence narrative de « Saint-Eustache » va retourner le sens du châtiment pour en faire l’avatar providentiel de la petite enfance en Valois. Le lieu apparemment inhospitalier où s’achève la chute de l’aiglon chassé de son Olympe se révèle un véritable paradis : tout, dans l’évocation des étangs et des rochers du Grand Parc de Mortefontaine, de la forêt voisine d’Ermenonville, de la Thève, qui traverse le Grand Parc, de la Nonette, qui, avec La Launette, passe à Ermenonville et Ver avant de remonter plus au Nord vers Senlis et Chantilly, et aussi des amours enfantines et des chansons, rappelle le souvenir de la petite enfance libre et heureuse passée auprès du grand-oncle Antoine Boucher.

Le lieu n’est pas ici d’analyser comment Nerval a pu envisager, dans ses derniers jours, de relier entre elles les deux œuvres autobiographiques que sont Promenades et Souvenirs et Aurélia ou Le Rêve et la Vie, dont nous venons de voir à quel point elles interfèrent, mais simplement de s’attarder un instant sur ce titre de « Saint-Eustache », qui relie en raccourci Paris, le lieu de la naissance et Mortefontaine en Valois, celui de la petite enfance. Si cette première page, trop intime, ne fut jamais publiée, elle constitue néanmoins pour nous un fil conducteur précieux pour éclairer les rares documents que nous possédons sur l’entrée dans la vie de Gérard de Nerval.

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La chute de Phaéton, gravure de Hendrick Goltzius, 1588

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Le fragment autographe intitulé "Saint-Eustache"

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Le feuillet autographe intitulé "Memorabilia"