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En octobre 1850, quand Nerval se rend à Chaalis pour les besoins de son enquête sur l'abbé de Bucquoy qui fait l'objet des Faux Saulniers, le domaine de l'abbaye vient d'être racheté par la baronne de Vatry, qui va entreprendre de vastes travaux de restauration et de rénovation. C'est donc dans la précarité de ce moment où la trace du passé risque de disparaître (et Nerval vit à cette époque la même réalité à Paris, place du Carrousel), que se déroule la visite. De l'abbaye fondée au XIIe siècle, ne demeurent plus alors que les ruines cisterciennes de l'église abbatiale et de la tour, d'où Nerval et Sylvain admirent le paysage alentour. Dans les « vastes appartements » construits au XVIIIe siècle par Jean Aubert, architecte des Bourbon-Condé, l'attention de Nerval est retenue par un tableau, pourtant de petites dimensions, le portrait à cheval du grand Condé, et dans la chapelle, son regard d'historien passionné du temps des Médicis s'attarde sur les « saintes un peu décolletées » des fresques qu'Hippolyte d'Este, abbé commendataire de l'abbaye de Chaalis au XVIe siècle, commanda au Primatice. Enfin, le féru d'héraldisme scrute le blason du cardinal de Lorraine. Visite érudite, donc, mais regard sélectif qui seul perçoit encore à Chaalis la trace glorieuse mais ruinée des Médicis et des Condé.

Trois ans plus tard, en 1853, le chapitre VII de Sylvie donne de l'abbaye une image métamorphosée par la remémoration d'un souvenir d'adolescence. Mythiquement associés aux noms de Charlemagne et d'une « personne de très illustre naissance », qui ne correspondent plus à aucune réalité historique, les lieux, empreints de mysticisme païen et chrétien, deviennent le cadre d'une étrange représentation théâtrale. Après une course folle, où le petit cheval de Sylvain « volait comme au sabbat », le narrateur, spectateur clandestin, assiste à Chaalis à un sombre drame lyrique, mystère médiéval dont le sujet est la descente du Christ aux limbes, entre sa passion et sa résurrection. Mais le thème chrétien prend ici la dimension cosmique et païenne d'un monde crépusculaire à l'agonie, dont la voix d'Adrienne, nouvelle Laure ou Polia, chante seule la possible rédemption, en ce soir déjà lointain de Saint-Barthélemy. Rêve ou réalité? La hantise d'un monde détruit, faute d'air et de lumière, et devenu le tombeau de l'espèce humaine, que seule la « grande amie » pourra sauver, nourrit l'onirisme d'Aurélia.

Voir aussi la notice Le Valois de Gérard de Nerval, Les Faux Saulniers et Sylvie

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Canova, Tombeau de l'archiduchesse Marie-Christine de Saxe-Teschen, à Vienne.

Les fresques du Primatice dans la chapelle de l'abbaye de Chaalis

Blason de la famille de Lorraine dans la chapelle de l'abbaye de Chaalis

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CHAALIS

Nous étions des intrus, le frère de Sylvie et moi, dans la fête particulière qui avait lieu cette nuit-là. Une personne de très illustre naissance, qui possédait alors ce domaine, avait eu l’idée d’inviter quelques familles du pays à une sorte de représentation allégorique où devaient figurer quelques pensionnaires d’un couvent voisin. Ce n’était pas une réminiscence des tragédies de Saint-Cyr, cela remontait aux premiers essais lyriques importés en France du temps des Valois. Ce que je vis jouer était comme un mystère des anciens temps. Les costumes, composés de longues robes, n’étaient variés que par les couleurs de l’azur, de l’hyacinthe ou de l’aurore. La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit. Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l’ange de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait de l’abîme, tenant en main l’épée flamboyante, et convoquait les autres à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des Enfers. Cet esprit, c’était Adrienne, transfigurée par son costume, comme elle l’était déjà par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique nous paraissait bien naturellement un cercle de lumière ; sa voix avait gagné en force et en étendue, et les fioritures infinies du chant italien brodaient de leurs gazouillements d’oiseau les phrases sévères d’un récitatif pompeux.

Sylvie, chapitre VII

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