15 août 1852 – La Bohême galante IV, feuilleton publié dans L’Artiste, 4e livraison

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LA BOHÊME GALANTE

IV

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VI

LES POÈTES DU SEIZIÈME SIÈCLE

— suite —

J’ai accusé l’école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature classique, quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout de nous l’avoir imposée si exclusive, si dédaigneuse de tout le passé qui était à nous ; mais, à considérer ses travaux et ses innovations sous un autre point de vue, celui des progrès du style et de la couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de reconnaissance ; il faut avouer que, dans tous les genres qui ne demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poëtes qui l’avait précédée, et beaucoup de ceux qui l’ont suivie. Dans ces sortes de compositions aussi l’imitation classique est moins sensible : les petites odes de Ronsard, par exemple, semblent la plupart inspirées plutôt par les chansons du douzième siècle, qu’elles surpassent souvent encore en naïveté et en fraîcheur ; ses sonnets aussi, et quelques-unes de ses élégies sont empreintes du véritable sentiment poétique, si rare quoi qu’on dise, que tout le dix-huitième siècle, tout riche qu’il est en poésies diverses, semble en être absolument dénué.

Il n’est pas en littérature de plus étrange destinée que celle de Ronsard : idole d’un siècle éclairé, illustré de l’admiration d’hommes tels que les de Thou, les L’Hospital, les Pasquier, les Scaliger ; proclamé plus tard par Montaigne l’égal des plus grands poëtes anciens, traduit dans toutes les langues, entouré d’une considération telle, que le Tasse, dans un voyage à Paris, ambitionna l’avantage de lui être présenté ; honoré à sa mort de funérailles presque royales et des regrets de la France entière, il semblait devoir entrer en triomphateur dans la postérité. Non ! la postérité est venue, et elle a convaincu le seizième siècle de mensonge et de mauvais goût, elle a livré au rire et à l’injure les morceaux de l’idole brisée, et des dieux nouveaux se sont substitués à la trop célèbre Pléiade, en se parant de ses dépouilles.

La Pléiade, soit : qu’importent tous ces poëtes à la suite, qui sont Baïf, Belleau, Ponthus, sous Ronsard ; qui sont Racan, Segrais, Sarrazin, sous Malherbe ; qui sont Desmahis, Bernis, Villette, sous Voltaire, etc ?... Mais pour Ronsard il y a encore une postérité : et aujourd’hui surtout qu’on remet tout en question, et que les hautes renommées sont pesées, comme les âmes aux enfers, nues, dépouillées de toutes les préventions, favorables ou non, avec lesquelles elles s’étaient présentées à nous, qui sait si Malherbe se trouvera encore de poids à représenter le père de la poésie classique ? ce ne serait point là le seul arrêt de Boileau qu’aurait cassé l’avenir.

Nous n’exprimons ici qu’un vœu de justice et d’ordre, selon nous, et nous n’avons pas jugé l’école de Ronsard assez favorablement pour qu’on nous soupçonne de partialité. Si notre conviction est erronée, ce ne sera pas faute d’avoir examiné les pièces du procès, faute d’avoir feuilleté des livres oubliés depuis près de trois cents ans. Si tous les auteurs d’histoires littéraires avaient eu cette conscience, on n’aurait pas vu des erreurs grossières se perpétuer dans mille volumes différents, composés les uns sur les autres ; on n’aurait pas vu des jugements définitifs se fonder sur d’aigres et partiales critiques échappées à l’acharnement momentané d’une lutte littéraire, ni de hautes réputations s’échafauder avec des œuvres admirées sur parole.

Non, sans doute, nous ne sommes pas indulgent envers l’école de Ronsard : et, en effet, on ne peut que s’indigner, au premier abord, de l’espèce de despotisme qu’elle a introduit en littérature, de cet orgueil avec lequel elle prononçait le odi profanum vulgus, d’Horace, repoussant toute popularité comme une injure, et n’estimant rien que de noble, et sacrifiant toujours à l’art le naturel et le vrai. Ainsi aucun poëte n’a célébré davantage et la nature et le printemps que ne l’ont fait ceux du seizième siècle, et croyez-vous qu’ils aient jamais songé à demander des inspirations à la nature et au printemps ? Jamais : ils se contentaient de rassembler ce que l’antiquité avait dit de plus gracieux sur ce sujet, et d’en composer un tout, digne d’être apprécié par les connaisseurs ; il arrivait de là qu’ils se gardaient de leur mieux d’avoir une pensée à eux, et cela est tellement vrai, que les savants commentaires dont on honorait leurs œuvres ne s’attachaient qu’à y découvrir le plus possible d’imitations de l’antiquité. Ces poëtes ressemblaient en cela beaucoup à certains peintres qui ne composent leurs tableaux que d’après ceux des maîtres, imitant un bras chez celui-ci, une tête chez cet autre, une draperie chez un troisième, le tout pour la plus grande gloire de l’art, et qui traitent d’ignorants ceux qui se hasardent à leur demander s’il ne vaudrait pas mieux imiter tout bonnement la nature.

Puis, après ces réflexions qui vous affectent désagréablement à la première lecture des œuvres de la Pléiade, une lecture plus particulière vous réconcilie avec elle : les principes ne valent rien ; l’ensemble est défectueux, d’accord, et faux et ridicule, mais on se laisse aller à admirer certaines parties des détails ; ce style primitif et verdissant assaisonne si bien de vieilles pensées déjà banales chez les Grecs et les Romains, qu’elles ont pour nous tout le charme de la nouveauté : quoi de plus rebattu, par exemple, que cette espèce de syllogisme sur lequel est fondée l’odelette de Ronsard : Mignonne, allons voir si la rose, etc. Eh bien ! la mise en œuvre en a fait l’un des morceaux les plus frais et les plus gracieux de notre poésie légère. Celle de Belleau, intitulée : Avril, toute composée au reste d’idées connues, n’en ravit pas moins quiconque a de la poésie dans le cœur. Qui pourrait dire en combien de façons est retournée dans beaucoup d’autres pièces l’éternelle comparaison des fleurs et des amours qui ne durent qu’un printemps ; et tant d’autres lieux communs que toutes les poésies fugitives nous offrent encore aujourd’hui ? Eh bien ! nous autres Français, qui attachons toujours moins de prix aux choses qu’à la manière dont elles sont dites, nous nous en laissons charmer, ainsi que d’un accord mille fois entendu, si l’instrument qui le répète est mélodieux.

Voici pour la plus grande partie de l’école de Ronsard ; la part du maître doit être plus vaste : toutes ses pensées à lui ne viennent pas de l’antiquité ; tout ne se borne pas dans ses écrits à la grâce et à la naïveté de l’expression : on taillerait aisément chez lui plusieurs poëtes fort remarquables et fort distincts, et peut-être suffirait-il pour cela d’attribuer à chacun d’eux quelques années successives de sa vie. Le poëte pindarique se présente d’abord : c’est au style de celui-là qu’ont pu s’adresser avec plus de justice les reproches d’obscurité, d’hellénisme, de latinisme et d’enflure qui se sont perpétués sans examen jusqu’à nous de notice en notice : l’étude des autres poëtes du temps aurait cependant prouvé que ce style existait avant lui : cette fureur de faire des mots d’après les anciens a été attaquée par Rabelais, bien avant l’apparition de Ronsard et de ses amis ; au total il s’en trouve peu chez eux qui ne fussent en usage déjà. Leur principale affaire était l’introduction des formes classiques, et, bien qu’ils aient aussi recommandé celle des mots, il ne paraît pas qu’ils s’en soient occupés beaucoup, et qu’ils aient même employé les premiers ces doubles mots qu’on a représenté comme si fréquents dans leur style.

Voici venir maintenant le poëte amoureux et anacréontique : à lui s’adressent les observations faites plus haut, et c’est celui-là qui a le plus fait école. Vers les derniers temps, il tourne à l’élégie, et là seulement peu de ses imitateurs ont pu l’atteindre, à cause de la supériorité avec laquelle il y manie l’alexandrin, employé fort peu avant lui, et qu’il a immensément perfectionné.

Ceci nous conduit à la dernière époque du talent de Ronsard, et ce me semble à la plus brillante, bien que la moins célébrée. Ses Discours contiennent en germe l’épître et la satire régulière, et, mieux que tout cela une perfection de style qui étonne plus qu’on ne peut dire. Mais aussi combien peu de poëtes l’ont immédiatement suivi dans cette région supérieure ! Régnier seulement s’y présente longtemps après, et on ne se doute guère de tout ce qu’il doit à celui qu’il avouait hautement pour son maître.

Dans les discours surtout se déploie cet alexandrin fort et bien rempli dont Corneille eut depuis le secret, et qui fait contraster son style avec celui de Racine d’une manière si remarquable : il est singulier qu’un étranger, M. Schlegel, ait fait le premier cette observation : « Je regarde comme incontestable, dit-il, que le grand Corneille appartienne encore à certains égards, pour la langue surtout, à cette ancienne école de Ronsard, ou du moins la rappelle souvent. » On se convaincra bien aisément de cette vérité en lisant les discours de Ronsard, et surtout celui des Misères du temps.

Depuis peu d’années, quelques poëtes, et Victor Hugo surtout, paraissent avoir étudié cette versification énergique et brillante de Ronsard, dégoûtés qu’ils étaient de l’autre : j’entends la versification racinienne, si belle à son commencement, et que depuis on a tant usée et aplatie à force de la limer et de la polir. Elle n’était point usée au contraire, celle de Ronsard et de Corneille, mais rouillée seulement, faute d’avoir servi.

Ronsard mort, après toute une vie de triomphes incontestés, ses disciples, tels que les généraux d’Alexandre, se partagèrent tout son empire, et achevèrent paisiblement d’asservir ce monde littéraire, dont certainement sans lui ils n’eussent pas fait la conquête. Mais, pour en conserver longtemps la possession, il eût fallu, ou qu’eux-mêmes ne fussent pas aussi secondaires qu’ils étaient, ou qu’un maître nouveau étendît sur tous ces petits souverains une main révérée et protectrice. Cela ne fut pas ; et dès lors on dut prévoir, aux divisions qui éclatèrent, aux prétentions qui surgirent, à la froideur et à l’hésitation du public envers les œuvres nouvelles, l’imminence d’une révolution analogue à celle de 1549, dont le grand souvenir de Ronsard, qui survivait encore craint des uns et vénéré du plus grand nombre, pouvait seul retarder l’explosion de quelques années.

Enfin Malherbe vint ! et la lutte commença. Certes ! il était alors beaucoup plus aisé que du temps de Ronsard et de Dubellay de fonder en France une littérature originale : la langue poétique était toute faite, grâce à eux ; et, bien que nous nous soyions élevé contre la poésie antique substituée par eux à une poésie du moyen âge, nous ne pensons pas que cela eût nui à un homme de génie, à un véritable réformateur venu immédiatement après eux ; cet homme de génie ne se présenta pas : de là tout le mal ; le mouvement imprimé dans le sens classique, qui eût pu même être de quelque utilité comme secondaire, fut pernicieux, parce qu’il domina tout : la réforme prétendue de Malherbe ne consista absolument qu’à le régulariser, et c’est de cette opération qu’il a tiré toute sa gloire.

On sentait bien dès ce temps-là combien cette réforme annoncée si pompeusement était mesquine, et conçue d’après des vues étroites. Regnier surtout, Regnier, poëte d’une tout autre force que Malherbe, et qui n’eut que le tort d’être trop modeste, et de se contenter d’exceller dans un genre à lui, sans se mettre à la tête d’aucune école, tance celle de Malherbe avec une sorte de mépris :

Cependant leur savoir ne s’étend seulement
Qu’à regratter un mot douteux au jugement ;
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant,
Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant,
Et laissent sur le vers le noble de l’ouvrage.

(Le Critique outré.)

Tout cela est très-vrai. Malherbe réformait en grammairien, en éplucheur de mots, et non pas en poëte ; et, malgré toutes ses invectives contre Ronsard, il ne songeait pas même qu’il y eût à sortir du chemin qu’avaient frayé les poëtes de la Pléiade, ni par un retour à la vieille littérature nationale, ni par la création d’une littérature nouvelle, fondée sur les mœurs et les besoins du temps, ce qui, dans ces deux cas, eût probablement amené à un même résultat. Toute sa prétention, à lui, fut de purifier le fleuve qui coulait du limon que roulaient ses ondes, ce qu’il ne put faire sans lui enlever aussi en partie l’or et les germes précieux qui s’y trouvaient mêlés : aussi voyez ce qu’a été la poésie après lui : je dis la poésie.

L’art, toujours l’art, froid, calculé, jamais de douce rêverie, jamais de véritables sentiment religieux, rien que la nature ait immédiatement inspiré : le correct, le beau exclusivement ; une noblesse uniforme de pensées et d’expression ; c’est Midas qui a le don de changer en or tout ce qu’il touche. Décidément le branle est donné à la poésie classique : La Fontaine seul y résistera, aussi Boileau l’oubliera-t-il dans son Art poétique.

 

GÉRARD DE NERVAL.

La suite au prochain numéro.

 

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