item1

LA CRISE DE FÉVRIER-MARS 1841

 

« Fièvre » héréditaire, comme lui-même le laisse entendre dans Promenades et Souvenirs en assimilant son mal à celui qui emporta sa mère : « La fièvre dont elle est morte m’a saisi trois fois à des époques qui forment, dans ma vie, des divisions régulières, périodiques », névrose identitaire exarcerbée par les traumatismes psychiques de l’hiver 1839-1840 à Vienne ? En février-mars 1841 Nerval connaît sa première crise nerveuse avérée, socialement stigmatisante, mais aussi et surtout révélatrice de ressources poétiques fulgurantes.

 

DÉCEMBRE 1840:
 
JENNY COLON À LA MONNAIE DE BRUXELLES
 
DÉCÈS DE Mme DE FEUCHÈRES À LONDRES
 
RETOUR DES CENDRES DE NAPOLÉON À PARIS

Nerval a quitté Vienne dans un état de dénuement complet : « On m’a envoyé à Vienne il y a 16 mois, avec un peu d’argent mais de belles promesses […] Le ministère qui m’avait envoyé est tombé après l’hiver. Il m’a fallu revenir dépenaillé et rentrer humblement dans la littérature » écrit-il à son ami Victor Loubens, le 22 janvier 1841. Rentré à Paris en mars 1840, il n’a pourtant pas perdu tout espoir d’obtenir une nouvelle mission de la part du ministère, concernant cette fois le problème que pose la contrefaçon belge à la librairie française. Il repart pour la Belgique en octobre, se rend à Anvers, Gand, et se trouve à Bruxelles le 7 décembre 1840. Curieusement, dans l'article intitulé L'Hiver à Bruxelles qu'il adresse au journal La Presse, Nerval se borne à une évocation touristisque de la ville, s'attardant sur ses organes politiques. En fait, à Bruxelles, on répète Piquillo au théâtre de la Monnaie, avec Jenny Colon dans le rôle de Silvia. Marie Pleyel se trouve également à Bruxelles cet hiver-là, chez ses parents, à Schaarbeck. Nerval a parfaitement analysé, dans le premier des six feuillets demeurés manuscrits qui relatent le début de sa crise nerveuse, quel bouleversement la rencontre simultanée de ces deux femmes aimées et perdues a produit en lui. Ces six feuillets de la collection Lucien-Graux, que l'on appelle quelquefois version primitive d'Aurélia, sont conservés aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, NAF 14481, fol. 1 à 6. Ils ne sont pas datés, mais il faut se demander s’ils n’ont pas été rédigés dès 1841, tant les souvenirs sont précis :

Ce fut en 1840 [je reçus la première atteinte de ma cruelle maladie biffé] que commença pour moi cette — Vita nuova [suscrit]. — Je me trouvais à Bruxelles, où je demeurais rue Brûlée, près le grand marché. J’allais ordinairement dîner, Montagne de la Cour, chez une belle dame de mes amies, puis je me rendais au théâtre de la Monnaie où j’avais mes entrées comme auteur. Là je m’enivrais du plaisir de revoir une charmante cantatrice que j’avais connue à Paris et qui tenait à Bruxelles les premiers rôles de l’Opéra. Parfois une autre belle dame me faisait signe de sa loge aux places d’orchestre où j’étais et je montais près d’elle. Nous causions de la cantatrice dont elle aimait le talent. Elle était bonne et indulgente pour cette ancienne passion parisienne et presque toujours j’étais admis à la reconduire jusque chez elle à la porte de Schaarbeck. 

Par ailleurs, le 15 décembre 1840, eut lieu aux Invalides à Paris la cérémonie du retour des cendres de l’Empereur. L’événement, en soi marquant pour quiconque, s’accompagne pour Nerval d’une double coïncidence affectivement lourde : d’une part, à cette même date, il a pu apprendre par les journaux la mort à Londres de Sophie de Feuchères, héritière de Mortefontaine, deux fois mentionnée dans la liste des propriétaires de Mortefontaine de la Généalogie, et d’autre part Nerval assiste à Bruxelles à une séance de magnétisme :

Un soir on m’invita à une séance de magnétisme. Pour la première fois je voyais une somnambule. C’était le jour même où avait lieu à Paris le convoi de Napoléon. La somnambule décrivit tous les détails de la cérémonie, tels que nous les lûmes le lendemain dans les journaux de Paris. Seulement elle ajouta qu’au moment où le corps de Napoléon était entré triomphalement aux Invalides, son âme s’était échappée du cercueil et prenant son vol vers le Nord, était venue se poser sur la plaine de Waterloo. Cette grande idée me frappa… 

De Bruxelles, à la suite de cette séance de magnétisme, Nerval a pu se rendre à Waterloo et Wavre et avoir connu là l’accès de fièvre qu’il signale dans sa Généalogie en songeant à Napoléon « échappé du plomb ».

Notons enfin qu’à Bruxelles Nerval revoit également Louise d’Orléans, devenue depuis 1832 reine des Belges, à qui sera dédié l’un des six sonnets adressés à « Muffe » en mars 1841 :

À deux jours de là il y avait un brillant concert à la Salle de la Grande Harmonie. Deux reines y assistaient. La reine du chant était celle que je nommerai désormais Aurélie. la seconde était la reine de Belgique, non moins belle et plus jeune. Elles étaient coiffées de même et portaient à la nuque, derrière leurs cheveux tressés, la résille d’or des Médicis. Cette soirée me laissa une vive impression. 

L’empreinte psychique de ces divers moments chargés d’affects fut suffisamment profonde pour que sa trace réapparaisse en 1843 dans les notes du Carnet qu’il a tenu pendant son séjour au Caire (fol. 9 r°), mêlant les souvenirs de Francfort, Vienne et Bruxelles dans une même rêverie  :

Nuit de Vienne…/ à Vienne ne l’ai-je pas revu (sic) dans une des filles de l’Archid. / … Bruxelles le portrait — les lettres / idées sur les nombres / somnamb / les races - / Napoléon (Bruxelles) échappé du plomb …/ L’an 40 Le fils de Napoléon / L’archid — souvenir de Francfort fille des Césars

La crise identitaire s’est donc clairement cristallisée autour de la famille Bonaparte à Schönbrunn durant l’hiver 1839, à Bruxelles durant l’hiver 1840, associée chaque fois à un traumatisme affectif qui réactive le refoulé des origines. La névrose identitaire, aggravée maintenant du soupçon d’imposture, devient crise existentielle délirante deux mois plus tard.

 

LES JOURNÉES DE FÉVRIER-MARS 184

LES FEUILLETS AUTOGRAPHES LUCIEN-GRAUX

Plusieurs amis de Nerval ont témoigné de l’état d’agitation dans lequel il se trouvait à son retour à Paris le 6 janvier 1841, et il a fait lui-même le récit extrêment précis des journées des 17 et 18 février qui ont marqué le début de la crise nerveuse. Suivons ce récit, aux folios 2 à 6 de l’ensemble autographe des six feuillets de la collection Lucien-Graux que nous avons évoqués plus haut.

Le récit commence à la soirée du 17 février, se poursuit par la nuit et le lendemain 18 février. Le plan de Paris de 1840, quartier Faubourg Montmartre, permet de suivre aisément les itinéraires suivis par Nerval. Après avoir passé la soirée au Divan Lepeletier avec des amis, Nerval remonte la rue du Faubourg Montmartre puis la rue Notre-Dame-de-Lorette pour regagner la rue de Navarin où il habite, dit-il, et qui est le logement de Gautier. Devant le n° 37 de la rue Notre-Dame de Lorette, il a une hallucination : sur le seuil est une femme blême dont il pense que c’est la Mort.

J’avais l’usage d’aller le soir boire de la bierre au café Lepelletier puis je remontais le faubourg jusqu’à la rue de Navarrin [sic] où je demeurais alors. Un soir vers minuit, j’eus une hallucination. L’heure sonnait lorsque passant devant le n° 37 de la rue Notre dame de Lorette, je vis sur le seuil de la maison une femme encor jeune dont l’aspect me frappa de surprise. Elle avait la figure blême et les yeux caves ; — je me dis : « C’est la Mort ». Je rentrai me coucher avec l’idée que le monde allait finir.

Le lendemain, toujours au café Le Peletier, il discute vivement de la question de la contrefaçon belge. Janin a témoigné de la vivacité de la discussion. En sortant, il est accompagné par son ami le peintre Paul Chenavard. En proie à une idée fixe, il veut se diriger vers l’Orient. Au carrefour Cadet, il hésite, s’assoit sur une borne au coin de la rue Coquenard. Impuissant à lui faire entendre raison, Paul Chenavard quitte son ami. C’est nuit de Carnaval, des masques vont et viennent. Hésitant, Nerval se tourne vers l’Orient et, voyant apparaître dans le ciel un astre rouge, il commence à entonner un hymne et à quitter ses vêtements. Le plan de Paris de 1855 (quartier du Faubourg Montmartre) montre qu’il existait un corps de garde à l’angle des rues Coquenard (rue Lamartine actuelle) et Cadet. C’est là que Nerval est conduit. Durant cette nuit passée au poste, il a une vision merveilleuse.

On notera la présence d’une division du récit en chapitres, ce qui laisse supposer une intention de publication.

[ II biffé ]

Le soir je me rendis à mon café habituel où je causai longtemps de peinture et de musique avec mes amis + [Chenavard et Morelet biffé, en note Paul Chenavard, peintre / Auguste Morelet] Paul*** et Auguste *** [suscrit]. Minuit sonna. — C’était pour moi l’heure fatale ; cependant je songeai que l’horloge [de la terr biffé] du ciel pouvait bien ne pas correspondre avec celles de la terre. Je dis à [Chenavard biffé] Paul que j’allais partir et me diriger vers l’Orient, ma patrie. Il m’accompagna jusqu’au carrefour Cadet. Là me trouvant au confluent de plusieurs rues je m’arrêtai incertain et m’assis sur une borne au coin de la rue Coquenard : + [Chenavard biffé, en note Paul Chenavard, peintre] Paul déployait en vain une force surhumaine pour me faire changer de place. Je me sentais cloué. Il finit par m’abandonner vers une heure du matin, et me voyant seul j’appelai à mon secours mes deux amis Théophile [Gautier biffé] et Alphonse [Karr biffé] [en marge, d’une autre main Gauthier & Alphonse Karr], que je vis [passer biffé] de profil, et comme des ombres. Un grand nombre de voitures chargées de masques passaient et repassaient, car c’était une nuit de carnaval. J’en examinais curieusement les numéros, me livrant à un calcul mystérieux de nombres. Enfin [sur biffé], au-dessus de la rue Hauteville, je vis se lever une étoile rouge entourée d’un cercle bleuatre. — Je crus reconnaître l’étoile lointaine de Saturne et me levant avec effort, je me dirigeai de ce côté.

J’entonnai dès lors je ne sais quel hymne mystérieux qui me remplissait d’une joie ineffable. En même temps je quittais mes habits terrestres et je les dispersais autour de moi. Arrivé au milieu de la rue, je me vis entouré d’une patrouille de soldats. Je me sentais doué d’une force surhumaine et il semblait que je n’eusse qu’à étendre les mains pour renverser à terre les pauvres soldats comme on couche les crins d’une toison. Je ne voulus pas deployer cette force magnétique et je me laissai conduire sans résistance [au poste de la place Cadet biffé].

[Là biffé] On me coucha sur un lit de camp pendant que mes vêtements séchaient sur le poële. J’eus alors une vision. Le ciel s’ouvrit devant mes yeux comme une gloire et les divinités antiques m’apparurent. Au delà de leur ciel éblouissant je vis resplendir les sept cieux de Brahma. Le matin mit fin à ce rêve. / De nouveaux soldats remplacèrent ceux qui m’avaient recueillis. Ils me mirent au violon avec un singulier individu arrêté la même nuit et qui paraissait ignorer même son nom. 

Au terme de cette nuit passée au poste de police, Théophile Gautier et Alphonse Karr sont venus chercher Nerval et l’ont conduit d’abord chez Gautier, donc rue de Navarin, puis, voyant que le délire reprenait, à la maison de santé de Mme Sainte Colombe, 6 rue de Picpus. Ainsi se poursuit le récit de Nerval, aux folios 4 et 5 avec un hiatus entre la nuit passée chez Gautier et l’internement rue de Picpus, correspondant sans doute à la perte de conscience.

Des amis vinrent me chercher et l’état de vision continua toujours. La seule différence de la veille au sommeil était que dans la première tout se transfigurait à mes yeux : chaque personne qui m’approchait semblait changée, les objets matériels avaient [eux-mêmes biffé] comme une pénombre qui en [changeait biffé] modifiait la forme, et les jeux de la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient de manière à m’entretenir dans une série [série surcharge succession] constante d’impressions qui se liaient entre elles et dont le rêve, plus dégagé des élémens extérieurs continuait la probabilité.

La voiture se remit en marche et nous nous trouvames à Picpus chez Made de Sainte Colombe. [Là je fus remis aux soins d’un jeune médecin nommé Creuze (C’était à une maison de santé que l’on m’avait conduit)

Dans la maison de santé de la rue de Picpus vont avoir lieu les hallucinations en état hypnagogique qui font remonter à la conscience la figure maternelle et le contexte valoisien de la petite enfance. Ce sont deux terribles visions de meurtre et de mort faisant surgir tour à tour l’image de sa mère et de son père en étroite relation avec certains éléments de la Généalogie composée également à ce moment :

Pendant trois jours je dormis d’un sommeil profond rarement interrompu par les rêves. Une femme vêtue de noir apparaissait devant mon lit et il me semblait qu’elle avait les yeux caves. Seulement au fond de ces orbites vides il me sembla voir sourdre des larmes brillantes comme des diamans. Cette femme était pour moi le spectre de ma mère, morte en Silésie. — Un jour on me transporta au bain. L’écume blanche qui surnageait me paraissait former des figures de blazon et j’y distinguais toujours trois enfans percés d’un pal, lesquels bientôt se transformèrent en trois merlettes. C’étaient probablement les armes de Lorraine.

Je crus comprendre que j’étais l’un des trois enfans de mon nom, traités ainsi par les Tartares lors de la prise de nos chateaux. C’était au bord de la Dwina glacée — Mon esprit se transporta bientôt sur un autre point de l’Europe, aux bords de la Dordogne, où trois chateaux pareils avaient été rebâtis. Leur ange tutélaire était toujours la dame noire, qui dès lors avait repris sa carnation blanche, ses yeux étincelants et était vêtue d’une robe d’hermine tandis qu’une palatine de cigne [sic] couvrait ses blanches épaules… 

En marge, Nerval a ajouté : « La Brownia ». On trouve le nom de Brownie dans la Généalogie parmi les variations sur le nom de Labrunie, associé à ceux de la Dordogne et de la Dwina.

Le 5 mars, jour où le docteur Crouzet signa son certificat de sortie en le disant « complètement guéri », Nerval reçut la visite de son ami Alexandre Weill. Celui-ci a noté à chaud, sur le petit mot que lui avait adressé Nerval, le souvenir de cette visite, au cours de laquelle ce dernier lui déclara : « Moi, je descends de Napoléon, je suis fils de Joseph frère de l’Empereur, qui a reçu ma mère à Dantzig ». On pourrait s’interroger ici sur le degré d’adhésion de Nerval à ses propres propos s’ils n’étaient pas largement corroborés par l’élaboration, dans ces même journées, de la Généalogie, dans laquelle toute la résurgence de la famille maternelle de Mortefontaine associée à la famille Bonaparte se déchiffre et s’entrecroise.

 

LES LETTRES À BOCAGE, JANIN ET LINGAY

De la maison de santé de Mme Sainte-Colombe, rue de Picpus, où il a été interné le 18 février, Nerval envoie à partir du 5 mars 1841 un courrier assez abondant. Certaines de ces lettres, adressées à Pierre Bocage, Jules Janin et Joseph Lingay, ont été considérées comme délirantes. Délire ou simple jeu de codage, de connivence avec le destintaire, canulars compréhensibles selon des clés que nous n’avons plus ? Ces messages en tout cas témoignent des mêmes préoccupations identitaires que la Généalogie.

 

LETTRE À PIERRE BOCAGE.

Pierre Bocage (1799-1862) est un acteur que Nerval connaît bien. C’est avec lui que les répétitions de Léo Burckart avaient commencé au théâtre de la Porte-Saint-Martin avant d’être arrêtées par la censure. Il l’a rencontré à Bruxelles tout récemment, dit-il à Henri Heine dans une lettre datée du 6 novembre 1840 adressée de Bruxelles au poète allemand.

La lettre à Bocage, pliée comme pour un envoi, porte la simple adresse : « Monsieur Bocage, chez lui » sans cachet postal, et la date du 14 [mars 1841], suivie du signe maçonnique .˙. ; elle est signée du nom de G. Labrunöe de la Généalogie ; en bas à gauche un dessin représente une croix grecque surmontant un phénix (le mot est approximativement transcrit au-dessous en caractères grecs) renaissant des flammes. En écho avec l’origine italienne de l’aïeul Labrunöe, certains mots sont en italien (« addio », « biglietto »), d’autres italiananisés (« Mad[am]a Marcella di Sancta Colomba » pour Mme Marcel Sainte-Colombe). La teneur de la lettre reste à bien des égards énigmatique pour nous aujourd’hui. Si le nom de Henri Heine (« h. heyne ») se comprend facilement au regard de la lettre du 6 novembre adressée à Heine que nous avons mentionnée plus haut, la mission confiée à Bocage demeure un mystère : il s’agit de faire savoir à George Sand, désignée par ses initiales « G. Sa » soulignées de trois traits, et par l’appellation « di Palma » qui rappelle qu’elle est en train de publier en feuilleton dans la Revue des Deux Mondes son Hiver à Majorque, qu’il désire la voir pour une affaire « de famille » et concernant la mort (« m–t ») d’une cousine (si toutefois cette lecture « cousuyne » est juste) dont les initiales gardent leur secret.

Ce 14 .˙.

Bonjour mon cher Bocage. Il paraît que vous n'y êtes pas. – Sy vous voyez (par hazard) la D–a Scta Collumba di Palma (G.S.) dites-luy que j'ai à luy parler p[ou]r aff[ai]r[e] de famille et à l'occasion de la m–t [mort] d'une cousuyne [?] éloygniée di Rwma [Roma] – M.V. L. d'O–li–[?]–Ursulyna. – J'ai vu h. heyne hier. Addio

Ne me jugez pas sans m'entendre et montrez ce biglietto à qui de droyct.

D.G. Labrunöe dy Nâwöe

6 Picpus chez Mma. Marcella di Sancta-Columba

Notons que ce même 14 mars, Nerval envoie une lettre tout à fait sensée à Félix Bonnaire, directeur de la Revue de Paris qui vient de publier Les Amours de Vienne, pour lui en proposer la suite.

______

 

BILLET À JULES JANIN

Deux jours plus tard, le 16 mars 1841, Nerval adresse à Jules Janin, le chroniqueur du Journal des Débats, un billet qui fascina les surréalistes amateurs de cadavres exquis. Il porte en tête la lettre D. que Jean Richer a interprété avec raison comme l’initiale de Defunctus. En effet, Nerval n’ignore pas l’article qu’a publié Janin le 1er mars dans le Journal des Débats, puisqu’il a demandé à Félix Bonnaire, dans la lettre que nous avons mentionnée plus haut, de faire « d’immenses remerciements à Janin pour l’excellent, le cordial, l’étonnant article qu’il a bien voulu consacrer à mes funérailles ». La signature du billet à Janin évoque cette fois la parenté avec les chevaliers d'Othon et la tour des Labrunie de la Généalogie, mais aussi le nom de Napoléon.

D.

Il fait si beau que l'on ne peut se rencontrer ni s'embrasser dans les maisons. je vais tâcher de revenir. Addio

Il cavaliere G. Nap. della torre brunya et [?] 

______

 

LETTRE À JOSEPH LINGAY

Joseph Lingay est un personnage étrange. De naissance obscure, il a su faire discrètement son chemin dans la sphère politique, devenant dans la haute administration d’État une sorte d’éminence grise du pouvoir. Il avait notamment la haute main sur les fonds secrets du ministère de l’Intérieur. Nerval a fait sa connaissance en 1838, alors que Lingay assurait l’intérim à la place de Girardin à la tête de La Presse. C’est Joseph Lingay qui a fait obtenir à Nerval le financement de sa mission semi-officielle à Vienne pendant l’hiver 1839-1840.

La lettre porte l’adresse : « À Monsieur Lingay /Maître des requêtes &c – / Avenue Marbeuf n° 19 / À Paris », et la date du 7 mars. Elle est écrite recto verso sur un feuillet de même format que la Généalogie. Le texte au recto est en forme de cœur (ou de pipe) :

Mon cher et excellent et paternel ami,

Vous direz qu'on m'en envoie d'autres – à mes amis je dis connus! Aux autres je dirai – bien plus connu! Je ronge la lime – le Sphinx aveuglait ceux qui ne saisaissaient pas le calembour. Aujourd'hui j'aveugle (mot à créer.) et ne puis plus être aveuglé! Faites finir cette vieille [suscrit: Nap.] plaisanterie si vous pouvez ou ma foi je vends ma contremarque comme mon cousin le Rousseau. N'êtes-vous pas mon oncle Voltaire? Envoyez-moi le double W – mais surtout le double J.J. Je suis transportable à pied, en voiture, et même à cheval. Je suis à vous : nous sommes à vous trois-cent-trois-mille-trois

trois p[ou]r les Treize!

1/3 Gérard De Coeur.

Th. a compris 10 livres

Thiérophile ne comprend guère.

En bas du feuillet, Nerval a ajouté :

M. L–y (L–y, Lingay) – je m'ennuie je m'amuse à ces moutardes [?]

Ici encore, moins de délire sans doute qu’il n’y paraît. Nerval, qui, il le dit lui-même, « s’ennuie » ferme à Picpus, semble demander qu’on lui envoie d’autres « calembours » (le verso de la lettre en est couvert). Puis il évoque métaphoriquement sa situation de prisonnier : comme le serpent de la fable, il s’efforçe vainement de « ronger la lime » (Le Serpent et la lime, est une fable de La Fontaine), avant, changeant de métaphore, de s’identifier au sphinx du mythe d’Œdipe. Représentation lourde de sens sur la valeur de l’expérience hallucinatoire, véritable illumination, qu’il est en train de vivre en pionnier de l’inspiration poétique du « voyant » rimbaldien (« J’aveugle “mot à créer” »). Plus lucidement encore, mais dans dans l’auto-dérision cette fois sur sa propre rêverie identitaire, il demande à Lingay de faire cesser « cette vieille plaisanterie » qui n’est autre que « Nap. » (Napoléon), qu’il accrédite pourtant lui-même quelques jours plus tard en signant « Nap. » le billet à Janin. Enfin, Lingay est chargé de demander à « W » (Francis Wey, dont on peut lire au verso deux débuts de lettres adressées en réponse à la lettre reçue rue de Picpus le 6) et à « J. J. » (signature bien connue de Jules Janin), de venir le voir. La signature multiplie le chiffre 3, lui aussi à valeur maçonnique, et ajoute pour faire bonne mesure l’allusion à l’association secrète des « Treize » de Balzac.

Au verso, sous le titre « Dernières facéties d’un Marseillais aux deux tiers Gascon » Nerval a élaboré un étourdissant labyrinthe de jeux de mots, calembours, citations, dont certains sont plutôt réussis, comme cet Hamlet « hamleth  Omelette / nul œuf kassé ».

À plusieurs reprises apparaissent dans ce labyrinthe les préoccupations de la Généalogie : « D'or Dwina / Dordogne », « Tétricus roi des Gaules », « né le 20 m. né le 21 m – un arbre – 21 m », avec sous chaque 21 le chiffre 3. Notons également le nom de Mme Aguado, dédicataire du premier des six sonnets adressés à « Muffe ».

 

HANTISE DU COMPLOT

Dès le 5 mars, on l’a vu, Nerval a repris sa correspondance avec ses amis, mais aussi, de façon plus surprenante, avec son père, dont il redoute les médisances à son égard : « […] tu parais être le seul (je le dis à toi seul) qui ait conservé des préventions contre ma conduite et mon avenir […] j’ai été surpris pendant ma maladie (car j’ai toujours eu toute connaissance, même quand je ne pouvais pas parler) de t’entendre faire part de ces détails à des personnes qui n’avaient nul besoin de les connaître » Édouard Ourliac, qui a laissé un témoignage assez précis sur la crise de février-mars 1841, dit à propos du docteur Labrunie : « Le père dans cette affaire s’est singulièrement conduit. Il n’appelait son fils que ce jeune homme et il demeurait là en disant froidement et sottement – Je ne puis soutenir ce spectacle, je n’aime pas voir cela, c’était un prétexte pour s’en aller. Ce que je puis penser de mieux, c’est que Gérard n’est pas son fils. Il le croyait d’ailleurs fort riche et demandait sans cesse ses meubles et son linge, avec une manière de soupçon. » Rappelons que Nerval mettait déjà son père en garde contre certaines indiscrétions le concernantv qui pouvaient être lues par la police viennoise dans la lettre qu’il lui adressait de Vienne le 2 décembre 1839.

Plus encore que les indiscrétions ou les médisances de son père, Nerval depuis son séjour viennois semble craindre quelques menées de la part du pouvoir. Des deux lettres qu’il adressait de Vienne à Jacques Mallac, secrétaire au ministère de l’Intérieur, seule la deuxième, « confidentielle », envoyée le 10 janvier 1840 nous est parvenue. Nerval y exprime sa crainte d’être surveillé :

Ce 10 janvier, confidentielle. / Monsieur, /Puisque vous avez reçu ma lettre précédente que j’avais donnée à M.*** [nom barré de façon très serrée], je n’ai pas besoin de vous répéter la cause qui m’empêche de vous écrire librement, et qui m’oblige à profiter cette fois d’une voie beaucoup plus indirecte encore

La crainte, exacerbée par la crise nerveuse, devient une véritable hantise d’un complot dont il serait le jouet dans les lettres « confidentielles » que Nerval adresse coup sur coup les 5 et 6 mars à Edmond Leclerc, secrétaire particulier du ministre de l’Intérieur Duchâtel :

[…] j’ai cru saisir bien des choses qui me sont arrivées tant à Paris qu’à Vienne et à Bruxelles une certaine intrigue ou du moins un certain jeu convenu dont je ne possède pas l’intelligence complète.

1re question. – Est-ce de la part de M-c [Jacques Mallac], que j’ai reçu à Vienne une somme dont j’avais besoin et que je lui avais demandée par écrit ?

2° Combien de lettres a-t-il reçues sur les quatre que je lui ai écrites alors, et comment sont-elles parvenues ?

3° A Bruxelles encore des lettres écrites par moi ont été perdues. Toutes celles de Vienne que j’ai pu relire avaient été décachetées et lues tant à la police qu’à [un blanc] preuve m’en a été donnée il y a trois mois.

4° De la part de qui m’at-on offert de l’argent à Bruxelles quand celui que j’attendais ne m’était point parvenu ?

5° Pourquoi des difficultés insurmontables sur certaines choses ? des réussites ou des accueils non moins singuliers sur d’autres ?

6° J’avais demandé à Texier de parler à M. M-c pour que j’eusse une somme légère après le vote des L-s [lois] afin de pouvoir terminer mon travail pour M. V- [Villemain] sans lui rien demander. L’a-t-il su ?

7° Avec quel argent m’a-t-on conduit dans la maison où je suis, où ma dépense a été largement payée. J’ai beaucoup d’amis ; mais on n’oblige pas les gens sans qu’ils le demandent ; surtout d’une façon si brillante. J’ai peur d’approfondir, j’ai peur de parler.

 

ÉBLOUISSEMENT POÉTIQUE

La crise nerveuse de février-mars 1841, qui devait en fait se prolonger jusqu’en novembre chez le docteur Esprit Blanche, fut pour Nerval une épreuve humiliante. La maladie donnait raison à son père qui condamnait les choix de vie de son fils, et si tous ses amis n’avaient pas la grossièreté de le dire publiquement comme l’avait fait Janin, Nerval savait qu’en privé ils parlaient à son propos de folie. À de rares correspondants pourtant, Victor Loubens, Ida Ferrier-Dumas, Nerval a dit ce que fut cette expérience rimbaldienne involontaire, et quel jaillissement poétique en fut le fruit.

À Victor Loubens, fin 1841 :

J’avais été fou, cela est certain, si toutefois la conservation complète de la mémoire et d’une certaine logique raisonnante qui ne m’a pas quitté un seul instant ne peut donner à mon mal d’autre caractère que ce triste mot : folie ! Pour le médecin c’était cela sans doute bien qu’on m’ait toujours trouvé des synonymes plus polis ; pour mes amis cela n’a pu guère avoir d’autre sens ; pour moi seul, cela n’a été qu’une sorte de transfiguration de mes pensées habituelles, un rêve éveillé, une série d’illusions grotesques ou sublimes, qui avaient tant de charme que je ne cherchais qu’à m’y replonger sans cesse, car je n’ai pas souffert physiquement, hormis du traitement qu’on a cru devoir m’infliger […]S’il faut que l’esprit se dérange absolument pour nous mettre en communication avec un autre monde, il est clair que jamais les fous ne pourront prouver aux sages qu’ils sont au moins des aveugles ! Du reste en reprenant la santé, j’ai perdu cette illumination passagère qui me faisait comprendre mes compagnons d’infortune ; la plupart même des idées qui m’assaillaient en tout ont disparu avec la fièvre et ont emporté le peu de poésie qui s’était réveillé dans ma tête. Il faut vous dire que je parlais en vers toute la journée et que ces vers étaient très beaux. Pour vous prouver du reste combien il y avait de lecture et d’imagination dans mon état, je vais vous écrire quelques sonnets que j’ai conservés, mais dont je ne me charge pas de vous expliquer le sens ; ils ont été faits non au plus fort de ma maladie, mais au milieu même de mes hallucinations. Vous le reconnaîtrez facilement :

[Nerval mentionne ici les sonnets I et IV du Christ aux oliviers]

En voici un autre que vous vous expliquerez plus difficilement peut-être : cela tient toujours de cette mixture semi-mythologique et semi-chrétienne qui se brassait dans mon cerveau.

[Nerval mentionne ici Antéros (avec deux variantes par rapport aux Chimères : v. 1 : tant de haine / tant de rage ; v. 11 : Mammon / Dagon) et Tarascon, intitulé À Made Sand sur le feuillet Dumesnil de Gramont]

C’est grâce à un simple feuillet autographe adressé à « Muffe » que nous savons aujourd’hui que les Chimères tardivement publiées ont leur source dans la crise hallucinatoire de février-mars 1841.

 

RETOUR EN HAUT DE PAGE

item1a1a
RedonReves
RedonReves1
RedonReves2
RedonReves3
RedonReves4
RedonReves5
RedonReves6
RedonReves7
RedonReves8
RedonReves9
RedonReves10
lettreaBocage
LettreaLingayr
LettreaLingayv
lettreaGautiersonnets

Odilon Redon, Dans le Rêve, série de dix lithographies, frontispice, 1879

feuillet autographe dit "Dumesnil de Gramont" sur lequel Nerval a copié six sonnets en ajoutant un mot adressé à "Muffe"

verso de la lettre à Joseph Lingay

recto de la lettre à Joseph Lingay

lettre à Pierre Bocage

Dans le Rêve, Éclosion

Dans le Rêve, Germination

Dans le Rêve, La Roue

Dans le Rêve, Limbes

Dans le Rêve, Le Joueur

Dans le Rêve, Gnome

Dans le Rêve, Félineries

Dans le Rêve, Vision

Dans le Rêve, Triste montée

Dans le Rêve, Sur la coupe

item1